30 mars 2009

Chéri, tu es dangereux

« ... J'aurais dû me douter que tu recommencerais. Toutes mes copines m'avaient prévenue. De simple méchant pape, tu t'es changé en assassin. En criant haut et fort que le condom était une mauvaise solution pour lutter contre le sida, là, je me suis dit: soit il est insensé, soit il est diabolique. D'une façon ou d'une autre, mon chéri, tu es dangereux. Y'a de l'aide pour ça. Appelle. Fais-le pour toi. Et pour tous ces gens qui mourront du VIH par ta faute. Fais-le pour les enfants africains qui naîtront condamnés. Ainsi soit-il... »

André-Anne LeBlanc sur Cyberpresse

29 mars 2009

Le voisin V (note printanière)

Quand ça va vraiment mal, c’est que ça peut juste aller mieux. Vendredi, je suis rentré crevé, dégoûté par mon travail. Dans ma boîte aux lettres, il y avait un avis de courrier recommandé. Je me suis demandé quelle brique allait encore me tomber sur la tête. J’ai imaginé le pire. Puis je me suis dit une chose à la fois, j’irai chercher la lettre le lendemain, j’avais mon quota de noirceur pour la journée. Samedi matin, j’ai traîné au lit, j’ai rapaillé l’appartement sans me presser. Puis, j’ai vu le soleil à l’extérieur et je me suis dit : assez de procrastination ! À la tabagie Thibaud sur Masson (dont les propriétaires s’appellent Nguyen) m’attendait une enveloppe avec de l’écriture manuscrite. Mon stress a descendu d’un cran. J’ai même reconnu l’écriture : Antoine, mon propriétaire fantôme. C’était un avis d’augmentation de loyer. J’ouvre quand même l’enveloppe avec un peu d’appréhension. Dix dollars ! Je souris. Je suis vraiment un con de me faire du mauvais sang pour des trucs comme ça. Dix dollars d’augmentation par mois (je n’en ai pas eu depuis trois ans et mon logement est déjà une aubaine.)

J’ai fêté ça en achetant la grosse Presse du samedi et du chocolat et je suis ressorti sous le soleil. J’ai coupé par la ruelle, ma Presse sous le bras. Des enfants disputaient un match de hockey bottine dans la poussière. En débouchant sur ma rue, j’ai tourné la tête vers chez moi. Dans la porte à côté de la mienne, j’ai aperçu les deux longues jambes de mon voisin. Il était assis sur le pas de sa porte. J’ai eu le réflexe de m’engager dans la ruelle devant moi. J’irai lire dans le parc. Pas envie de le rencontrer. Je sais pas pourquoi ça m’intimide. Je trouve ça hyper gênant de rencontrer en vrai quelqu’un sur qui je sais autant de choses. Les murs sont en carton, je peux suivre les conversations. De temps à autres, le facteur se trompe de boîte aux lettres et met son courrier dans la mienne. Je connais son nom, la marque de ses bobettes. Le grand m’a détaillé ses préférences sexuelles. Je sais qu’il a un fils de 14 ans qui vient le voir la fin de semaine. J’ai appris que la bestiole que j’entendais courir d’un pas élastique est un chat et il s’appelle Ti-brin (!)

J’ai marché jusqu’au parc. J’ai traversé le terrain de balle molle. Le gazon jauni était spongieux. Je suis allé m’asseoir sur les bouts de gradins qui tiennent encore debout. Le parc est adossé au Jardin botanique. Ça sentait l’humus, les conifères et le caramel des feuilles mortes. Il n’y avait plus aucune trace d’hiver. La brise était tiède. Curieusement, le parc était presque vide d’êtres humains. Ma présence dérangeait un merle d’Amérique qui rouspétait, mais elle piquait la curiosité des mésanges qui voletaient d’un perchoir à l’autre autour de moi, dans la clôture de mailles rouillées et sur un vieil érable. J’ai fouillé mes poches en quête de miettes de quelque chose, mais je n’ai rien trouvé. Ça me fascine quand un oiseau sauvage vient se percher sur ma main pour goûter ce que je lui offre. Les mésanges du Jardin botanique le font assez facilement (comme celle du mont Saint-Hilaire). J’ai ouvert la grosse Presse du samedi. Il n’y avait que des bonnes nouvelles, la résurrection du Taz, Habitat 67 vient d'être classé monument historique, la soirée des Jutras qui, malgré quelques controverses, montre encore que le cinéma québécois est plein de vigueur. Je suis rentré. Le voisin n’était plus là. J’ai ouvert toutes mes fenêtres pour faire entrer le printemps.


N. B. Le changement de médicament, c’était le meilleur « move » que j’ai fait depuis longtemps. Physiquement, je suis en super forme, au point où j’ai l’impression d’être quelqu’un d’autre. C’est tellement génial de dormir la nuit, je me réveille « full » de bonne humeur. J’ai même fait une sieste, la première depuis... je ne sais plus quand.

26 mars 2009

Le fil

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
(...)

Charles Baudelaire



La terre tourne trop vite, le temps d’écrire me file entre les doigts. Je perds le fil. Pourtant quand la vie me fait la vie dure, je pars facilement dans ma tête. Déjà à douze-treize ans, au moment où l’école et la famille devenaient un cauchemar, je m’enfuyais et je trouvais refuge dans une bibliothèque. Quand à dix-sept ans, je me suis retrouvé seul à Montréal, j’ai passé des mois enfermé à double tour dans mon crâne à imaginer ce qui pourrait être. Ma vie a été entrecoupée de périodes de repli stratégique dans les mots, les images ou les livres.

En ce moment, je suis fonctionnel. Je mange fonctionnel. Je dors fonctionnel. Je m’entraîne pour être et avoir l’air fonctionnel. Je gère ma vie comme un administrateur habile. Je maîtrise mes rêves et mes envies, je musèle ma colère. Je prends soin de moi comme d’un débile profond. De temps à autre, je donne à mon âme quelques mots sur papier. Un rien suffit à me faire basculer dans la rêverie. Et je deviens absent à tout ce qui se passe à l’extérieur.

Tu sais, c’est la fin de l’hiver, tout le monde est fatigué, m’a dit Jean-Marc, l’infirmier qui a fait mes dernières prises de sang, c’est peut-être juste ça. Je lui ai montré mon minuscule rash sur la main gauche. Rien d’inquiétant selon lui, mais je dois quand même l’avoir à l’œil. Des éruptions pourraient apparaître ailleurs. Quant à la fatigue, si c’est un effet de la médication, ça devrait disparaître d’ici deux à trois semaines. Il a insisté pour me mettre un band aid. Ça fait plus de treize ans que j’ai des prises de sang aux trois mois et je ne prends jamais de band aid, mais je ne me suis pas obstiné. Je constate le vide relationnel de ma vie actuelle. J’ai traversé ces premières semaines de traitement tout seul avec mes angoisses et mes appréhensions. Ça me rend un peu triste. Pourquoi pas un band aid ?

Au travail, la situation qui se dégrade est surréaliste. Le directeur adjoint est parti sous le soleil de Cuba pour deux semaines. Pendant ce temps, le directeur est entré à l’hôpital pour des problèmes cardiaques. Je dois remettre un rapport d’activité d’une cinquantaine de pages dans trois jours. Je ne sais pas à qui. L’agente de Santé Canada n’a pas été remplacée. Ça représente au moins deux semaines de travail. Et il n’est pas commencé. Je n’ai pas le temps. Il y a toujours des urgences, des feux à éteindre. Demain est un autre jour, c’est ce que je me répète à la fin de chaque journée. Et puis il y a ces pertes d’emploi massives un peu partout. Je devrais être satisfait, j'ai un boulot "stable". Je me demande si la vague apprend quelque chose à force d’embrasser le même écueil. Peut-être cesse-t-elle simplement de s’en faire sachant qu’un jour, le mouvement de la mer aura le dessus sur la pierre. Je me détache, même si ce désabusement est inconfortable.

Je devais préparer une soirée pour remercier les bénévoles (sans qui l’organisation ferait banqueroute). On fera un diaporama des activités de l’année dernière. J’ai parcouru les photos d’un camp de vacances dans les Laurentides. Je le visite en pensée. Le vert argenté des myriques qui embrasse un lac de mercure. Les parfums d’un feu de bois qui traînent dans l’air du soir pendant qu’un merle d’Amérique déroule ses trémolos au sommet d’une épinette. Sur l’une des photos, un garçon magnifique, un grand brun avec un sourire Colgate. On m’a raconté que c’est le fils des propriétaires du camp et qu’il a repris l’affaire en main, à la retraite de ses parents. Un garçon des bois, un peu sauvage, paraît-il. Mais il se dégêne après quelques bières. c’est assez pour alimenter mon imagination pour des nuits entières.

L’hiver a trop duré, je connais. Tout ce que je sais faire c’est semer en moi des images et espérer que les nouvelles pousses perceront bientôt le sol noir. En ce moment, mon corps et mon esprit fonctionnent à plein régime pendant que mon âme court dans un monde parallèle. Le soir venu, je calme ses brûlures en plongeant dans les livres. C’est un cadeau que m’a laissé l’insomnie. Belle du Seigneur a succédé aux Mémoires d’Hadrien. J’ai relu avec autant de plaisirs Le bizarre incident du chien pendant la nuit, une histoire à l’architecture complexe où tout se joue entre les lignes. J’ai souri. J’ai même éclaté plusieurs fois de rire en lisant Êtes-vous mariée à un psychopathe ? Nadine Bismuth y aborde tous les clichés du célibat, de l’infidélité et de la solitude à deux. Plusieurs nouvelles de ce recueil m’ont allumé des étincelles dans la tête. J’entre maintenant dans la Barcelone de la fin du XIXe siècle par les yeux d’Onofre Bouvila, dans La ville des prodiges, d’Eduardo Mendoza. Quand j'ai trouvé ce livre à la grande bibliothèque, j'ai eu l'impression de recevoir un cadeau. Je dois regagner le lit, ce sera bientôt l’heure du sommeil.

24 mars 2009

Manger fatigué

En ce moment, je dormirai tout le temps. la fatigue pourrait durer encore quelques semaines. En attendant, il faut bien continuer à manger. Quelques trucs pour bien s’alimenter quand le cœur n’y est pas :

  • Privilégiez vos aliments préférés ;

  • mangez moins à la fois, mais plus souvent en choisissant des repas riches en éléments nutritifs ;

  • prenez un déjeuner copieux si vous avez meilleur appétit le matin ;

  • faites provision de collations prêtes rapidement : œufs durs, muffins, céréales, noix et graines, fromage, yogourt ;

  • faites provision d’aliments simples à préparer : thon en boîte, conserves, légumes surgelés, beurre d’arachide, soupe en conserve ;

  • planifiez les repas de façon à ne pas perdre de temps ni d’énergie à décider ce que vous allez cuisiner et à avoir toujours quelque chose sous la main quand vous avez faim ;

  • limitez-vous à des plats simples : conserves, œufs, céréales chaudes, pâtes ;

  • ajoutez des restes de viandes ou des œufs à une soupe prête à manger ;

  • faites provision de plats surgelés, maison ou commerciaux. Un repas surgelé devrait contenir au moins 20g de protéine ;

  • utilisez des boissons énergisantes (voir la recette, plus bas) ;

  • évitez le tabac et les aliments pauvres en calorie : jell-O, boissons gazeuses, café et thé ;

  • mettez-vous en appétit en prenant l’air avant de manger ;

  • un verre de vin ou de bière peut stimuler votre appétit ;

  • créez une ambiance agréable : musique, bougies, fleurs ;

  • invitez des amis et cuisinez ensemble ;

  • payez-vous un repas au restaurant.

Lait fouetté aux fruits
  • 100 g de tofu soyeux ;

  • 2 c. à table de sucre (ou de miel) ;

  • 125 ml de yogourt nature ;

  • 250 ml de lait ou de lait de soya ;

  • 60 ml de lait écrémé en poudre (ou protéine de petit lait, « Whey ») ;

  • 250 ml de fruits surgelés (bleuets, framboises, fraises) ou 1 banane mûre.

Fouettez, jusqu’à consistance lisse.
(Omettre le sucre si vous utilisez un yogourt aux fruits ou des protéine déjà sucrées.)

Adapté de : Sheila Murphy, diététiste, Être mieux en mangeant mieux, Le guide alimentaire à l’intention des personnes ayant le VIH, Société canadienne de l’hémophilie (SCH), 1993

Des aliments à privilégier en cas de fatigue : Coup de pouce.com

22 mars 2009

Images et molécules : Edit 1

  • Presque une semaine s’est écoulée. Je n’ai pas fait de réactions allergiques. Il y a encore des risques, mais moi, je suis rassuré.

  • J’ai eu quelques vertiges et des étourdissements. Des flashs apparaissent alors aux limites de mon champ de vision, quand je cligne des yeux. Si je les bouge rapidement, la pièce tourne.

  • Les deux premières nuits, je n’ai pas dormi du tout. Maintenant, je m’endors presque normalement. Je fais des rêves normaux. Je me réveille encore deux à trois fois par nuit, mais je me rendors facilement.

  • Je ne sais pas si les traitements que j’ai pris ont des effets sur la libido ou les hormones. Mais ces derniers jours, je me réveille souvent en érection. Ce qui ne m’était pas arrivé depuis des années.

  • Mon vélo n’est toujours pas réparé. J’ai passé la fin de semaine à dormir. Je suis vraiment très fatigué. Je dormirais tout le temps.

  • J’ai un peu de mal à suivre les horaires exacts. Je suis souvent en retard, malgré ma bonne volonté.

  • J’avais comme l’impression que ma vie allait changer, que j’allais mieux rebondir devant mes difficultés. Que j’aurais plus d’énergie. Ce n’est pas le cas, pour le moment, je suis un peu déçu. Encore une fois, je suis trop pressé.

  • Les éditions Transcontinental, pour qui je fais des piges, ont mis à pied une bonne partie de leur personnel. Je n’ai plus de contrats. Les maquettes de mes derniers textes sont bourrées d’erreurs. Il n’y a peut-être plus de correcteurs-réviseurs. Je pense que le magazine disparaîtra sous peu. (L’orthographe de ce billet est une gracieuseté d’Antidote, un logiciel pour lequel on développe une dépendance.)

  • Le salaire que je gagne dans un organisme communautaire est insuffisant pour que je boucle mon budget. Je vis au-dessus de mes moyens en grugeant dans mes économies. Ça ne pourra pas durer longtemps. L’ambiance est pourrie. Je rêve de partir, mais je ne sais toujours pas où.

  • Je pensais que l’été était arrivé. Mais ce matin, une fine couche de neige recouvrait tout.

19 mars 2009

Cible émouvante

Je n’ai que quelques minutes pour coucher mes impressions sur papier, calé dans un interstice entre le soir et la nuit. Je sors de l’Agora de la danse. J’y ai vu un spectacle particulièrement lumineux et accessible. Cibler aborde avec sensibilité les thèmes de la fragilité de la vie et de l’impact que nous avons les uns sur les autres. Sous la direction de Karine Ledoyen, une jeune chorégraphe de Québec, trois danseuses et une comédienne ont livré un spectacle intense, chatoyant et coloré comme un feu d’artifice.

Je suis cependant resté sur mon appétit. Comme si la chorégraphe m'en avait mis plein la vue par pudeur, sans vouloir lever le voile sur l’essentiel. Je quitte la salle, la tête pleine d’images fugaces, mais étincelantes. J’ai été allumé par la symbolique des accessoires et du langage gestuel. Mais j’ai l’impression que l’œuvre gagnerait à être étoffée. Comme s'il s'agissait d'une esquisse. Il y a dans Cibler quelques scènes très fortes. Ces brefs moments d’intériorité sont éclipsés par la virtuosité de la chorégraphe et des interprètes et par l'ingéniosité de la scénographie.




Karine Ledoyen confie à trois danseuses et à une comédienne le soin de retracer le cours de l'existence. On naît, on vit, on meurt… Parfois on se donne la mort, pensant déjouer le destin. La cible est mouvante. Qui dira si jamais on l'atteint?

Cibler, de la Cie K par K, à l'Agora de la danse jusqu'au 21 mars.

16 mars 2009

Top 3

des raisons pour lesquelles je n’aurai aucun effet secondaire :


  • Je n’ai pas le temps, j’ai trop de choses à faire : J’ai du travail par-dessus la tête. Mercredi, je vais voir un show de danse. Vendredi, je veux moi-même aller danser (sautiller en me trémoussant, mettons). Et ce week-end, j’ai prévu une première montée du Mont-Royal (en vélo pour ne pas salir mes espadrilles).

  • J’en ai vu d’autres. Mon corps a goûté à toutes sortes de médecine. Et puis, je n’ai même pas peur.

  • Tout laisse croire que c’est le printemps et ça ne serait vraiment pas de saison. Il n’y aura pas de tempête de neige pour la Saint-Patrick. Ça gazouille entre les branches encore nues, la plupart des migrateurs sont de retour sur la ville. Les bourgeons du lilas n’en peuvent plus de se contenir. Et le soleil blanc devrait chauffer les toits, presque toute la semaine.

15 mars 2009

Images et molécules

Pour arriver à rester fidèle aux traitements, il a fallu que j’investisse les médicaments de signification, que je les fantasme. À partir des quelques informations scientifiques qui m’étaient accessibles, je me suis bricolé une image. Une image qui m’a été d’un grand secours pour affronter des moments difficiles. Le Videx à cause de la sonorité de son nom avait une image agressive. Il me fallait un videur pour s’attaquer au virus intrusif, pour briser le cycle d’autodestruction dans lequel je m’étais engagé. Avec le temps, ce médicament pourrait me durcir le visage, c’est pourquoi j’ai viré le videur. Le Ziagen m’a fait passer des nuits blanches, tellement il me faisait peur. Il y avait un risque d’allergie mortelle (le test pour prévoir cette réaction n’existait pas, il y a quelques années.) Comme il ne m’a pas tué, je l’ai classé dans les alliés, d’autant plus qu’il ne semblait provoquer aucun autre effet secondaire .

Mais le Sustiva était la molécule centrale. C’était une bouée de sauvetage jaune dans une mer de tempête où le noir avalait toutes les couleurs. Le ballon qui tire une sonde vers le haut. Même si ses effets psychotropes me malmenaient, je savais que c’était pour mon bien. C’est très curieux, mais j’ai un sentiment de tristesse quand je vois la dernière bouteille qui se vide graduellement. Je crois que je vais conserver le contenant. Le Sustiva m’a sauvé la vie, il ira rejoindre dans mes souvenirs, toutes les circonstances qui ont fait une différence. Il est comme la sorcière de conte de Hansel et Gretel. Elle m’a nourri et m’a mené par la main sur un chemin. Je dois lâcher sa main parce que c’est une sorcière, et que les sorcières ne sont pas toujours des bonnes fréquentations, même si j’ai peur de continuer sans elle.

J’essaie d’investir les nouvelles molécules de la même façon. Je crois que c’est nécessaire, parce que le nouveau traitement sera exigeant. Le Ziagen, c’est le connu. Ça me rassure de le conserver. (Et j’essaie de ne pas trop penser aux nouvelles données sur les risques de maladie cardiaque. Je me dis que mes habitudes de vie compenseront : je mange relativement bien, je fais du sport régulièrement, je ne fume pas.)

Je fonde beaucoup d’espoir sur le Viramune et le Viréad. Le Viréad est bleu en forme de goutte d’eau. Je lui attribue la nature impétueuse de l’eau et sa capacité et percoler jusque dans les profondeurs. Le Viramune représente pour moi la possibilité de repos, de nuit de sommeil complète, d’abandon. Il fait partie de la même classe de médicament que le Sustiva (Les INNTI) sans en avoir les effets secondaires. Je change en espérant régler mes problèmes d’anxiété et d’insomnie. Il est blanc, poudreux, léger. La molécule à une durée de vie plus brève que le Sustiva dans le corps, alors l’horaire deviendra plus important. Ce sera un rappel régulier, constant, que j’ai parfois besoin de m’arrêter, que le sommeil est essentiel, qu’il faut des périodes pour le silence et l’obscurité. Deux fois par jour, un signal me rappellera qu’il y a un temps pour rêver, un temps pour espérer.

Ça peut avoir l’air stupide, ces considérations. Mais je sais que ce ne l’est pas. Ce n’est pas pour rien que je publie ce billet, je le relirai. J’ai constaté ce besoin de coller des images à la médication chez toutes les personnes qui devaient se plier à un traitement complexes, puissant et donc, inquiétant. Chacun a ses rituels. L’endroit où l’on garde les médicaments n’est jamais innocent. La façon dont on les transporte, dont on les avale, a aussi son importance. Au cours des prochaines semaines, je m’attends à être moins en forme. Mon corps réagira à ces nouveautés en maugréant un peu. Je garde en vue les résultats souhaités : une charge virale qui demeure indétectable, un système immunitaire qui se reconstruit au fil des mois. Et puis la vie, simplement la vie.

13 mars 2009

La crise

Ça va mal. Je me dis que c’est la crise de la quarantaine. Le concept a le dos large. L’avantage avec une crise, c’est que c’est temporaire. Ces jours-ci, je dois changer de médicaments. Le médecin m’en parle depuis des mois. Une baisse de CD4 a juste accéléré le processus. J’ai tellement peur que j’ai constamment la nausée. Qu’est-ce qui pourrait arriver de pire ? Il y a de faibles chances que la nouvelle médication cause des dommages irréversibles aux reins ou au foie. Elle pourrait aussi provoquer une réaction allergique mortelle, un choc anaphylactique (un bon mot à utiliser au Scrabble).

Actuellement, je prends : Sustiva (Efavirenz), Videx (Didanozine), Ziagen (Abacavir).
(Le Sustiva me rend fou, à petit feu. Le Videx serait impliqué dans la lipoatrophie (pertes des graisses sous-cutanées, pas du tout esthétiques). Le Ziagen augmente le risque de crises cardiaques.)
Nouvelle combinaison : Viramune, Viread, Ziagen.
(Je garde les crises cardiaques : il faut bien mourir de quelque chose.)

J’ai placé les nouvelles molécules dans le pilulier, juste pour les apprivoiser. Trois comprimés blancs et bleu poudre s’ajoutent au Ziagen jaune doré. Avec des formes arrondies, ils ont un look plus soft que les anciens médicaments. Pour réduire les risques d’allergie grave, je prendrai, en plus, des antihistaminiques pendant deux semaines. Dès que j’ai le début d’une réaction allergique (éruptions cutanées, fièvre), je dois me rendre à la clinique d’urgence.

L’avantage c’est que je n’aurais plus d’effet secondaire sur le système nerveux central. Je devrais donc après quelques jours, être moins angoissé et peut-être (mais là, ça serait un petit miracle) retrouver le sommeil. L’autre avantage, c’est que je n’ai plus de contraintes alimentaires. Plus besoin d’être à jeun ou de manger même si je n’ai pas faim. (Bien sûr, l'avantage principal est d'augmenter mes chances d'être vieux, un jour !) L’inconvénient, c’est que je devrai toujours porter sur moi une alarme, cette combinaison doit être prise à heures fixes (dans mon cas, toutes les douze heures). Je n’ai pas encore déterminé quel sera mon horaire. Je penche vers 7 h/19 h

Dans tout ce que j’ai lu, on recommande de choisir une période calme et stable de sa vie pour initier un traitement. C’est tout le contraire de ce que je vis. Au travail, en ce moment, c’est l’horreur. Je n’aurais pas suffisamment d’imagination pour inventer des histoires aussi sordides. J’ai vraiment fait une grave erreur en allant travailler là-bas. Pour le moment, je ne peux pas renoncer à ce salaire, même si je rage, si j’ai honte, si je me sens coupable d’être, en quelque sorte, complice de la bêtise. Si je quitte, je n’aurai pas droit aux prestations d’assurance-emploi. Si je racontais les évènements, ils paraîtraient invraisemblables. J’ai décidé de ne pas le faire. J'ai supprimé trois billets. Il y a suffisamment de mauvaises nouvelles (et de preuves que l’humanité est pourrie jusqu’à l’os) dans les journaux. Et puis, je me doute bien que le peu que je sais doit être en deçà de la réalité. Depuis 8 mois, on me ment. On s’est moqué de mes doutes. On m’a fait croire que tout allait bien, que je m’en faisais pour rien, que c’est moi qui exagérais, qui grossissais les problèmes de l’organisme.

Enfin, ce n’est pas une question de vie ou de mort. À la fin de la semaine, je prendrai les derniers comprimés de Sustiva. Ce sera la fin de l’Âge des Cauchemars. Lundi prochain, ce sera le jour 1 de l’Ère Viramune. (S’il n’y a plus de billet ici, c’est que je serai mort.)

Je n’ai pas de temps pour penser au voyage qui s’en vient. Pas l’énergie non plus. Même le projet d’un autre blogue est sur la glace. Je gère la panique en m’empiffrant de tout ce que j’ai sous la main. Je mange du beurre de peanut à la cuillère. (Fuck le régime !) Et tant qu’à être en crise, aussi bien d’en profiter et tout affronter d’un coup. J’ai pensé aller chez le dentiste.

07 mars 2009

Mars et la pluie

La colère est un moteur, même lorsqu’elle me fait peur. (Ce n'est sûrement pas une énergie verte, mais on se débrouille avec ce qu'on a !) J’ai traversé cette semaine infernale en un seul morceau. Quand, avec l’équipe, on a réalisé que l’on était au vendredi, on s’est souri, soulagé. On avait survécu, sans s’entredéchirer, encore plus solidaires et prêts à se battre qu’avant. On s’est répété, sans trop y croire, qu’un jour ça irait mieux.

Quand la réalité devient opaque, j’ouvre la lucarne du rêve. Cette semaine, j’ai reçu par la poste mon passeport. J’ai couché des chiffres sur papier, j’ai joué avec le budget. Je me suis mis à penser que je pourrai partir pour plus longtemps. J’ai suffisamment amassé d’argent pour prolonger le séjour, partir plus tôt, trouver des petits boulots, peut-être ne pas revenir. En fait, c’est le cadre de cet emploi qui limitait mes vacances. J’ai lu plein de trucs sur le woofing. J’ai imaginé la vie que je pourrai mener sur une ferme bio quelque part dans le nord de l’Europe. Lever juste avant le soleil, pour faire le train. La rosée, dans les prés, pendant que je traverse les champs. Le travail physique qui fouette le corps. Et les jours de congé à la mer, plonger dans le tranchant d’une vague. Le soleil blanc, la pluie ou le brouillard. Baragouiner l’anglais ou l’espagnol avec d’autres voyageurs, allemands ou australiens.

J’ai bien une voix qui me dit que ça n’aurait pas de sens, je ne peux quand même pas passer ma vie à vivre comme si j’avais seize ans et demi. Mais ce n’est pas son tour de parole. Pour le moment, elle doit se taire. Je vais puiser jusque dans les souvenirs des nuances d’espoir. Je revois les instants les plus étonnants de ma vie, quand je me suis senti vibrer au rythme du paysage qui m’entourait. Quand le soleil m’a embrasé le cœur jusqu’à tard dans la nuit et que je n’oubliais plus que le ciel a 360 degrés. Je me souviens d’une fois où je nageais seul dans la Baie des chaleurs, et que j’ai aperçu les têtes de deux phoques gris qui m’observaient. Je me souviens des couchers de soleil sur le mont Saint-Hilaire, alors que je courrais entre les champs de luzerne avec le chien. Je me laisse dériver en tentant de débusquer des échos de ces instants dans l’avenir. On dit que le passé est garant de l'avenir. Non ?

En sortant du bureau, je me suis précipité au gym, même si le grand ne pouvait m’accompagner. J’ai fait le meilleur entraînement depuis des mois. J’ai passé tout le programme de musculation, et il me restait de l’énergie. J’ai couru trois kilomètres sur le tapis roulant en regardant l’équipe de plongeon qui s’entraînait. La précision des corps, leur plaisir contagieux. Quand je suis sorti du stade, la pluie était en train de foutre une raclée à l’hiver. Je sais bien qu’il y aura encore une ou deux tempêtes de neige. Les Irlandais de l’ouest de la ville se font toujours surprendre à la Saint-Patrick. Mais en ce moment, c’est le temps doux qui a le dessus. Je ne veux pas vendre le punch, mais je vous le dis : c’est le printemps qui va gagner.

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