01 mai 2008

À vide

Je passe en ce moment en mode « pilote automatique ». C’est la méthode qu’on utilise avec les suicidaires : gagner du temps : des secondes, des heures, puis des jours et des semaines. C’est aussi la méthode des alcooliques anonymes : un jour à la fois. (Je ne suis pas suicidaire ou alcoolique, enfin pas encore.) Thomas m’a dit : « attends deux semaines puis on s’en reparlera. Tu vas voir : tout ce qui te tombait sur les nerfs de sa part va t’apparaître clairement. »
(Bel optimisme !)

Laisser passer les heures pour que tombe la poussière. Rester debout (surtout ne pas s’écraser) pour ne pas se salir dans la poussière tombée. C’est le moment de faire tout ce que je ne fais pas habituellement faute de temps. Aller au cinoche avec A. Retourner prendre une pinte avec M. Faire une virée au centre de méditation. Acheter finalement ces souliers de course qui me font de l’oeil dans la vitrine. Et retrouver la longue piste du parc Maisonneuve. En passant, aller jeter un oeil aux cerisiers en fleurs au jardin japonais. Aller danser, une fois ou deux, avant que la quarantaine ne me tombe dessus. Finir de pirater le dernier opus de la Madonne qui tourne déjà en continu dans mon Ipod.
(Oh le vilain fraudeur !)

Et puis se faire à l’idée d’être un vieux garçon. C’est Maphto qui serait content : je renonce à la vie de couple. Si l’Église catholique n’était pas un repaire de vieux pédophiles pervers, je pourrais devenir moine ou curé. Je me verrais bien tremper des bleuets dans du chocolat noir, au fond d’une abbaye. Et je n’ai rien contre le vin de messe. Quoique je n’ai pas la foi. C’est une idée stupide. Rencontrer Dieu le Père au coin d’une ruelle, je crois bien que je lui casserais la gueule. Et je lui ferais avaler son calice au complet.
(Oh le vilain blasphème !)

29 avril 2008

Ziggy

MJ : Ah te voilà, j’étais inquiète. Prends ton café et je suis prête.

Z : Marie-Jeanne, je regrette, ce soir on n’ira pas danser
Je suis venu t’annoncer quelque chose
qui va te faire de la peine, je suppose
Je ne viendrai plus te chercher
Tous les soirs pour aller danser
Je suis venu t’annoncer que je pars
Nos planètes se séparent

MJ : Ziggy... T’es mon seul ami.
...

Ils disent qu’à toute chose, malheur est bon. Mes histoires tristes me servent habituellement à créer des récits pleins de frissons, de sel et de chaleur. Pas cette fois-ci.

Celui-là, je l’ai aimé, je crois. Lui, pas. Qu’est-ce qu’on peut bien répondre à ça ? Il a fait ça comme un grand, comme un homme. Je ne peux même pas lui en vouloir. Il dit qu’il a du respect et de l’admiration pour moi.

Qu’est-ce que je m’en fous de votre respect et de votre admiration !

28 avril 2008

Rogne

L’organisme pour lequel je travaille depuis janvier a décidé de donner nos locaux à une autre division. Notre minuscule équipe est désormais éparpillée, un peu partout dans l’édifice. La coordonnatrice au deuxième, avec les dossiers. Le matériel dans des boîtes au sous-sol ou dans le garage. Quant à moi, je me retrouve dans un corridor du troisième étage entre les bureaux de la comptabilité. (Le comptoir de service est au rez-de-chaussée.) Je mets mes écouteurs, mais c’est un vieux bâtiment et ma chaise sautille quand les gens passent dans mon dos. Derrière moi se trouve la seule imprimante de l’étage. Il n’y a pas de fenêtre, juste un puits de lumière au-dessous duquel je cuis littéralement sous le soleil. Mais je ne devrais pas me plaindre de la chaleur. Le climatiseur qui rafraîchira tout l’étage dans quelques semaines est juste au-dessus de mon écran. Je recevrai alors l’air froid en plein visage.

Depuis que j’ai commencé à travailler là, je vais de déception en mauvaises surprises. J’ai accepté ce contrat parce que je croyais à ce projet. L’ambiance est exécrable, les ressources, inexistantes. Le troisième joueur de l’équipe est parti en congé de maladie et n’a pas du tout l’air pressé de revenir. Au début de mon contrat, la coordonnatrice était en congé de maternité. Le jour précédant son retour, une fille d’un bureau voisin m’a tapé sur l’épaule avec un petit sourire : « Bon courage. » Ma nouvelle patronne caquette continuellement, même quand elle est seule. Et si elle s’adresse à quelqu’un, c’est pour donner des ordres. Côté travail, ce n’est pourtant pas un exemple d’efficacité et elle me refile tous les cas problèmes. (Même si elle a sa permanence et le double de mon salaire.) Les autres organismes en environnement du milieu se livrent une guérilla perpétuelle pour s’arracher les maigres subventions. Les luttes de pouvoirs monopolisent la plus grande partie des ressources. Tous les paliers de gouvernement se lancent la balle. Personne n’a d’argent. La ville de Montréal et les arrondissements se déchargent en nous envoyant les citoyens mécontents. Et c’est moi qui sers de chair à canon. Je me fais engueuler au moins trois fois par semaine par des illuminés écolos de salon, des citoyens-rois qui voudraient que je sauve la planète sans qu’ils aient à lever le petit doigt. Je pense que je n’ai pas ce qu’il faut pour travailler là.

Le déménagement a donc été la goutte qui devait faire déborder le vase. Pour exprimer le mépris, ils ne pouvaient trouver mieux. J’ai pris la décision de démissionner. Mais, par mesure de prudence, j’ai tenu ça mort, le temps de trouver autre chose. J’imaginais un départ fracassant où je laisserais savoir ma façon de penser à toute la boîte. Cette décision m’a tellement soulagé que j’ai retrouvé le sommeil et le sourire. Et puis, il y avait le printemps. Quand la tension montait, je jonglais à tout ce que je ferais le jour de ma libération. Et à chaque pause, je fuyais dans le parc entre les tulipes et les forsythias. Depuis, plus rien. Mes projets se dégonflent. Une semaine s’est écoulée. Aucune de mes démarches de recherche d’emploi n’a donné de résultats. Et mes contrats pour le magazine sont insuffisants pour que j’en vive. Les comptables du troisième n’ont jamais eu un collègue aussi antipathique. Je me retiens pour ne pas sacrer à voix haute. J’ai le fantasme d’arracher ma lampe de bureau et de frapper le prochain veston-cravate qui passe derrière moi. Il faut que je sorte de là, c’est une question de santé mentale. J’ai renoué avec l’insomnie et avec mon estomac noué, au petit matin. Et au manque de sommeil s’ajoute la culpabilité de ne pas bouger et d’être incapable de trouver autre chose. Si je n’arrive pas à me caser, c’est peut-être moi le problème.

Le printemps a fait trois petits tours et s’est évanoui. Les miss météo se confondent en excuses avant d’annoncer des chutes de neige fondante. Moi je suis content. Le ciel menaçant exprime tout ce que je garde à l’intérieur et le tambourinement de la pluie sur le puits de lumière manifeste mon impatience. J’espère que lorsque le beau temps reviendra, je serai au rendez-vous pour lever les yeux.

27 avril 2008

Baume

Insomnie, confusion, anxiété : je me sens souvent submergé par les émotions. Et dans ces moments-là, je n’arrive pas à reprendre le dessus. J’ai trouvé, grâce à un ami, un outil vraiment utile pour traverser les remous du quotidien. C’est tout simple et ça ne prend que quelques minutes, mais ça fait toute une différence. Entendre une voix qui me guide, c’est parfois tout ce dont j’ai besoin pour m’extirper d’un cercle vicieux. Il s’agit d’une série de balados, en format MP3, offertes gratuitement sur le site de Passeport Santé.

J’aime particulièrement « Comment je me sens ici et maintenant » (15 minutes) quand je suis envahi par des sentiments qui me bouleversent. « Détente profonde » (30 minutes) avant de me mettre au lit. Et « Imagerie guidée par la musique » (20 minutes) pour décrocher complètement du boulot sur l’heure du midi. Ce site recèle quantité d’informations vraiment utiles sur tous les sujets qui touchent à la santé. Bémol : les renseignements botaniques sur les plantes médicinales manquent totalement de rigueur scientifique. J’ai d’ailleurs écrit à la rédaction pour les en aviser, mais les textes sont toujours en ligne. Néanmoins, les autres sections du site présentent des articles complets et bien documentés, notamment sur l’alimentation.

26 avril 2008

Arythmie

Y’en aura pas de facile.

« C’est la respiration ton élément limitant. C’est ce qui bloque tout le reste. » avait conclu Roseline pendant que j’essayais de reprendre mon souffle, agrippé comme un naufragé, au bord de la piscine. Je peux faire 25 mètres au crawl à toute allure sans respirer. Battements de jambes : presque parfaits. Mouvements des bras : pas si mal. Dès que j’essaie de coordonner la respiration, je me mets à patauger sur place et je manque de me noyer. La sensation du chlore qui me brûle les sinus quand j’avale de l’eau ajoute à ma frustration. Je suis nul. « Il faut que tu apprennes à respirer régulièrement et plus lentement. »

Je ne devrais pas aller nager quand je suis épuisé. Zig m’avait dit que ça me ferait du bien. Le choc thermique de l’eau froide. L’apesanteur à la fin d’une trop longue journée sur une chaise de bureau. Comme on ne pouvait pas se voir, j’ai décidé de l’écouter. En fait, on n’arrive pas à se voir très souvent. Bon, il paraît que c’est bien que les choses avancent lentement. Mais à force de ralentir, J’ai peur que les choses ne finissent par s’immobiliser complètement. Je me demande parfois s’il ne fréquenterait pas six gars à la fois. Pourtant, il me téléphone trois fois par jour. Je dois être visuel. Moi, le téléphone, ça ne me branche pas. Je suis toujours un peu coincé quand je parle au téléphone et que mes vingt-cinq collègues de bureau font semblant de travailler en écoutant les mouches voler. Les courriels me paraissent plus sympathiques. C’est plus intime et l’on peut les relire trois fois si ça nous chante dans les moments où l’on broie du noir. (Tiens, je vais lui écrire.)

Ce soir, il soupe avec son ex. C’est l’anniversaire de ce bellâtre qui serait mon sosie. Il travaille en publicité. Il doit rouler en BM. Il doit souvent avoir des traces de poudre blanche sur le bout du nez. Facile d’être hype quand t’as toujours des psychotropes qui te courent le corps et que tu te brosses les dents chaque matin au champagne. Moi, le minable jardinier sans le sou qui ne boit que de la bière, et qui écrit pour des magazines de bonnes femmes, il doit me trouver d’un ennui mortel. Et puis mon côté fleur bleue, ça a l’air de le rebuter. C’est un cartésien, il dit que la poésie, c’est nul. C’est ce que je rumine quand on ne se voit pas. Au fond, je suis un éternel insatisfait. Rien ne me rassurera jamais. J’ai toujours peur de manquer d’oxygène. Il faut que j’apprenne à respirer. « Régulièrement et plus lentement », c’est Roseline qui l’a dit.

23 avril 2008

Chut !



Comme un iceberg qui bascule, l’équilibre entre ce que je raconte ici et ce que je choisis de taire s’est renversé. Ces dernières semaines, un mélange de pudeur et de manque de temps a retenu mes mots. J’ai passé sous silence le mousseux californien avec lequel nous avons trinqué au printemps. La mozzarella fraîche que Ziggy m’a servie en tranches molles, entre tomates et basilic. Cette lumière du matin dorée, quand j’ai soulevé la couette pour admirer son long corps blanc avant qu’il ne s’éveille. Je n’ai pas raconté notre première scène de jalousie que nous avons pansé, calés l’un contre l’autre dans son divan, mes doigts qui erraient lentement dans ses cheveux.

(...)

Je n’écrirai pas les mots qui coiffent ce blogue. Les prononcer, équivaudrait à lâcher un éléphant dans un magasin de porcelaine. Et je me suis découvert un penchant pour la porcelaine, celle de son sourire, de ses bras et celle du creux de ses reins. J’ai aussi remis à plus tard mon dilemme. La soupière ébréchée devra attendre encore un peu. Le secret est parfois lourd à porter et j’ai souvent envie de tout balancer pour être soulagé. Ce n’est pourtant qu’à moi qu’il revient de porter ce poids. J’appréhende le moment où ces mots devront tomber.

(...)

J’ai fait un rêve étrange, la nuit dernière. Je m’étais arrêté sur l’accotement d’une route que je connais par coeur pour l’avoir parcouru mille fois, un ruban d’asphalte qui ondule entre des murs d’épinettes noires. Cette route traverse le parc de la Vérendrye et se déroule jusqu’à la petite ville minière où je suis né. Elle s’enfonce dans la forêt du nord, émaillé de lac aux couleurs du mercure. Je sentais très clairement que l’heure était venue de quitter cette voie pour plonger dans l’ombre des conifères, entre les lichens gris bleu et les aiguilles sombres, là où il n’y a plus aucun sentier. Je n’éprouvais pas de crainte. Je suis un urbain d’adoption, mais je sais me débrouiller dans les bois. J’ai une boussole dans ma poche. Et il y aura toujours les astres. Il me faut courir le risque de me perdre si je veux me trouver un jour. Je suis donc entré dans la forêt, sans faire de bruit. Et je suis disparu entre les arbres. Bien sûr, il y avait le silence. Mais derrière le silence, la vie coulait comme du miel.

Musique : For the time being, Phonique (feat. Erlend oye), Alexkids cold mix

21 avril 2008

Pour le libre choix

Un projet de loi privé (C-484) déposé par le député Ken Epp, le 21 novembre 2007, risque de faire reculer le Canada de plusieurs décennies et ouvre la porte à la criminalisation de l’avortement, un débat pourtant clos depuis longtemps.

Comme son titre l’indique « Loi sur les enfants non encore nés victimes d’actes criminels », le projet de loi C-484 vise à amender le Code criminel afin de sévir contre tout acte de violence entraînant la mort d’un enfant à naître. En procédant de la sorte, ce projet de loi pourrait implicitement accorder un statut juridique au fœtus alors qu’il n’en détient aucun dans le cadre des lois actuelles. Ce statut pourrait faire en sorte qu’un individu qui commettrait un homicide contre une femme enceinte pourrait encourir une double peine de prison.

Rappelons qu’en 1988, après 20 ans de guerre juridique et au terme de 15 mois de délibérations, la Cour suprême du Canada invalidait l’article 251 du Code criminel. L’introduction de ce projet de loi serait-elle un subterfuge visant à octroyer un statut juridique distinct au fœtus?

Dans l’affirmative, cela viendrait effacer d’un trait 20 ans de jurisprudence en matière de choix et de droit des femmes à disposer de leur corps comme bon leur semble.

Ce projet de loi a franchi la deuxième étape de son adoption dans une indifférence quasi totale le 5 mars dernier.
Il faut faire en sorte que ce projet de loi ne passe pas la troisième lecture et n’obtienne jamais la sanction royale.

Non au projet de loi C-484
Signez la pétition

15 avril 2008

Dilemme

« Les fleurs discrètes des érables rougeoyaient alors sur les branches comme aujourd’hui. » 30 mars 2007




Il y a des choses qui reviennent chaque saison. Peut-être faut-il apprendre à vivre avec des questions sans réponses. Je suis un peu gêné d’avoir écrit certains billets que l’on retrouve dans les archives. C’est bien beau l’intensité, mais quand je me relis, je trouve que je frise parfois le ridicule. Ma vision des choses a évolué, depuis. L’angle a changé. J’ai plus de recul, enfin, un peu. De l’altitude, peut-être. Mais le dilemme demeure. Où, quand, comment dire ces mots. Curieusement, l’une des premières notes qui m’a touché sur la Toile traitait de cette question. Elle était écrite par Fabien. J’ai su à ce moment-là que le Web pouvait être utile :

« C’était le jour parfait pour le dire, pensait-il. Le moment idéal. Il ne pouvait pas faire autrement que de ne pas le dire aujourd’hui. Il avait déjà trop attendu. Avant, il n’y pensait même pas, trop occupé à savourer son bonheur. Après, cela aurait pesé sur sa conscience, gâchant tout. Il se serait senti malhonnête. Oui, aujourd’hui c’était le jour parfait pour le dire. Depuis le matin il répétait dans sa tête ces quelques mots. Il répétait silencieusement sa réplique comme un acteur cherchant le bon ton… »
Un jour parfait, Fabien sur Au fil des jours, 31 mars 2006
(Fabien n’écrit plus sur ce blogue. Je l’imagine heureux et sans histoire.)

« …Votre statut sérologique est une anecdote parmi d’autres, il ne vous définit pas en tant qu’homme. Même si ce détail a parfois trop, et naturellement, tendance à envahir votre quotidien et votre psyché. Alors que chez l’autre béotien, la nouvelle outrepassera, obscurcira, déformera la réalité de votre être. Attendez donc qu’il ait de vrais sentiments, l’envie exprimée d’une relation plus durable, voire même qu’il vous aime. Il sera alors temps de faire l’inventaire… de montrer le bord ébréché de la soupière… Cela sera le test ultime et non la carte de visite balancée au premier prospect qui passe… »
Amour et sérodiscordance, Laurent Gloaguen sur Embruns, 31 mars 2007

Ça me trotte dans la tête. Je sais bien qu’il n’y a pas de réponse unique. À chacun son histoire. Et à moi de trouver celle qui sera ma vie.

Musique : Papa don’t preach, Madonna (Je sais, ça a pas rapport. enfin, peut-être.)

13 avril 2008

Le temps

Il est 18h40. J’ai mis Léonard Cohen pour me donner du courage. L’appartement n’a jamais été aussi propre et l’air si chargé de parfum : l’anis étoilé, le gingembre, les muffins aux framboises et le bœuf qui se fait braiser depuis deux heures dans le four. Je porte mon chandail noir. C’est mon préféré même s’il me fait le teint blanc comme du lait. Mes quelques cheveux gris ont l’air de briller. Je me bats pour ne pas penser à la peur. À cette peur qui s’insinue entre les minutes. Et s’il avait décidé de ne pas venir ? Il aurait dû téléphoner pour connaître la route. Et s’il avait décidé de… La veille, il est allé manger chez son ex. Classique ! Il paraît qu’ils sont des amis, maintenant. Il paraît aussi que c’est mon sosie. Une fois, dans une soirée, on m’a pris pour lui. Je l’ai vu en photo. Je ne trouve pas qu’il me ressemble. Il est beaucoup trop joli.

Il est 18h50. Peut-être qu’il a oublié ou qu’il n’a pas vu l’heure. Qu’est-ce que je suis ridicule ! C’est un rendez-vous sans importance. Il est peut-être en route. Il a peut-être l’habitude d’être en retard. Je ne connais pas ses habitudes. Je ne le connais pas, en fait. Je sais bien ce qui me serre le cœur. Encore une fois l’annonce. La présence d’un virus qui pourrait tout faire basculer. Je sais, on m’a déjà dit qu’il ne servait à rien de chercher à prévoir. Heureusement, il y a la voix chaude et rocailleuse de Léonard Cohen. Si concrète que j’ai presque l’impression de sentir les vibrations, ma tête appuyée sur l’épaule du chanteur. Tant que je n’aurai pas lâché ses mots, j’aurai le cœur pris dans leur griffe. C’est ce que je me répète pour me convaincre de parler. Et je prononce des incantations : Que tout se passe bien ! Que je traverse cette épreuve sans encombre ! Il est 18h58. Je prends une grande respiration. Et si j’avais tout préparé pour rien ? Serait-ce si grave ? Je me régalerais seul. Je me noierais dans le vin. Un château de Jau 2003. Un vin de soleil. Et je survivrais.

Il est 19h00. Je meurs d’envie d’aller voir à la fenêtre. J’aurais l’air d’un con, alors je me retiens. Je ne lui ai pas dit que la sonnette ne fonctionne pas. Il est 19h02. J’ai faim. Je sursaute à chaque craquement. Je devrais me détacher, lâcher mes attentes, faire confiance à la vie même si elle n’est pas souvent digne de confiance. La nuit dernière, j’ai fait des rêves horribles. Je ne sais pas où mon esprit va chercher tout ça. Le téléphone sonne. Il y a de la friture sur la ligne. Je ne comprends pas ce qu’il me dit. Il va être en retard. L’autobus est pris dans le trafic. Un samedi soir ? Il s’en vient. Il a déjà l’adresse. J’ai envie de plonger dans ses bras. Il n’a sûrement pas envie d’embrasser ma noirceur. J’ouvre la fenêtre et je respire un bon coup. Je me plaque un sourire et je pense à ma chance. Je vais passer une soirée magique avec un homme drôle, brillant, tendre. Je vais me régaler. Je cherche un coin pour cacher ces mots. Il est 19h12. J’espère que le vin ne sera pas trop froid. Je sursaute. On frappe à la porte.


Il est 4h56. Je me suis enfermé dans ma minuscule salle de bain. La lumière bondit en tous sens entre les miroirs. Je n’arrivais pas à dormir et j’avais peur de le réveiller. Je n’ai toujours pas trouvé le courage de lui parler. Je ne veux pas qu’il y ait d’ombre sur ces premiers moments. Il fait un peu froid, mais c’est bien parce que je suis en ébullition. Je respire à pleins poumons. Près de l’évier dans un étui bleu, il a posé sa brosse à dents. Je souris en pensant à mon braisé de bœuf. Mon four est un peu trop chaud. Le dessus était cramé et la sauce, complètement évaporé. C’était quand même délicieux. Tout le reste était réussi. Je m’épate moi-même. Je suis bon à marier. Il trouve toujours le moyen de me faire rire. Je traverse la pénombre sur la pointe des pieds. Il respire doucement entre mes draps. Je souffle la bougie et je retourne m’étendre contre sa chaleur.

11 avril 2008

Exit le drame

Je range, je frotte, je récure. Je l’ai invité dans mon monde. Je vais faire un boeuf braisé à l’orientale. Une recette de Di Stasio, impossible à rater. Il n’y a qu’à tout mettre dans la cocotte, poser la cocotte sur la grille du four et attendre trois heures. Du comfort food pour oublier la grisaille prévue pour la fin de semaine. Ziggy, c’est un urbain extrême. Dès qu’il s’éloigne du centre-ville, il a l’impression de s’aventurer dans la brousse. Pour lui, ce sera une expédition que de se rendre jusqu’à chez moi, au nord de Laurier, au risque de rencontrer des moustiques, des nids de poules ou des beaufs cannibales. Si je pouvais le recevoir, les lumières éteintes avec un bandeau sur les yeux, je le ferais. Sur ce blogue, je raconte n’importe quoi, bien caché derrière mon écran. Mais dans la vie, c’est autre chose. J’ai espéré qu’en me dévoilant ici, ça déteindrait sur la réalité, mais ce n’est pas gagné. Je reste secret.

J’ai beau frotter, je n’arrive pas à me laver de mes angoisses, de mon pessimisme et de ma paranoïa. Je ne sors jamais sans ma meute de bêtes noires qui grouillent et ricanent derrière moi. Par moments, j’arrive à les faire tenir tranquille. Mais lorsque je m’éveille au beau milieu de la nuit, elles me trouvent sans défense et s’en donnent à coeur joie. On m’a dit qu’il ne faut surtout pas refuser de les voir. Ça leur donnerait encore plus de pouvoir. Il faut les regarder s’approcher avec un sourire en coin. Écouter leurs récriminations sans tout avaler, puis passer à autre chose. Le plus difficile étant de refuser qu’elles s’emportent et qu’elles se mettent à enfler. Faut savoir dire « stop ». Quand j’arrive à me rendormir, il y a toujours un rêve pour venir démolir leur argumentaire et finir la nuit en douceur. Depuis que je suis tout petit, l’imagination est ma porte de sortie.

J’ai peur. C’est irrationnel. C’est congénital. C’est douloureux. J’ai peur de décevoir si on me découvre sous mon vrai jour. Je sais bien que je radote. C’est un combat perpétuel que de faire taire mes complexes. J’ai quelques amis qui ont le don de me ramener sur terre en me mettant en face de mes absurdités, en soulignant mes dérapages. N’empêche... Ziggy ne connaît pas l’ampleur de mon côté sombre, pourtant il me répète tout le temps : « Tu t’en fais pour rien. Arrête d’angoisser. Profite du moment. » Profiter ! J’essaie, je le jure. Il y a toujours une petite voix qui ajoute en ricanant : « Profite, ça ne va pas durer. »

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