01 décembre 2008

Minute de silence





















































27 novembre 2008

Virginie

Le patron a pris un air mi-jovial, mi-protocolaire : « J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle à vous annoncer, il a pris une pause pour ajouter du pathos, commençons par la bonne : Pierre-Yves a accepté de prendre le poste de coordonnateur laissé vacant par x. » Moment de silence. Je lève les yeux. Tout le monde s’en doutait. « La mauvaise c’est que, dans un contexte de crise économique et de coupes budgétaires gouvernementales et bla-bla-bla... on ne pourra pas embaucher quelqu'un d'autre... » Bref, comme je suis efficace et bien organisé, on me remercie en doublant ma tâche (celle de x s’ajoute à la mienne) et en me donnant une augmentation ridicule qui ira entièrement dans les poches de l’impôt. Un géranium chétif dans un pot en béton armé.

Je dois cependant garder le sourire pour mon équipe de bénévoles (lire cheap labor) dont je ne peux pas me passer. Je traverse la journée en grinçant des dents, coincé entre l’arbre et l’écorce. Et je la termine de la même façon, sur la ligne verte du métro, à l’heure de pointe. j’ai été éjecté quand les portes se sont ouvertes, une station avant la mienne. J’ai décidé de marcher sous la pluie, le reste du trajet, parce qu’une minute de plus, le visage écrasé dans la porte, et j’allais commettre un massacre au parapluie. (Avis à la GRC, mon adresse courriel est sous la rubrique « à propos » en haut, à gauche. English message will follow. Venez me chercher.)

Une enveloppe complètement mouillée m’attendait dans la boîte aux lettres. Le magazine moribond pour lequel j’écris m’envoie un chèque pour des articles qui paraîtront en avril 2009. Je pourrai régler quelques factures. Le problème, c’est qu’ils n’ont toujours pas payé les articles de février et de mars, facturés un mois plus tôt. Dans cette maison d’édition, les factures ont la fâcheuse habitude de se volatiliser sans faire de bruit. L’entreprise a décidé de suspendre la publication de nouveaux contenus sur le Web. Mes vieux textes de l’an dernier roulent désormais sur le site du magazine, sans que je touche un sou, avec ma tête qui sourit et qui a l’air stupide et heureux. Le photographe m’avait dit de me la jouer tombeur.

Bref, je suis vraiment de bonne humeur et totalement en harmonie avec la merde qui tombe du ciel. Un mélange parfaitement équilibré de neige grise et de pluie verglaçante. Je vais me bourrer la face de pizza extra smoke-meat en écoutant Virginie. Tant qu’à avoir mal au cœur ! En moins de 30 minutes de télévision, une lesbienne alcoolique fait une scène de jalousie à sa blonde bisexuelle, fille de truand, un obèse leucémique coache en pleurnichant une équipe de volley-ball d’adolescentes mésadaptées socio-affective et on apprend qu’une déficiente intellectuelle est tombée enceinte pendant que sa mère était dans le coma, suite à un terrible accident de voiture. Ça c’est de la télé !

Edit (1) : Les factures ne se sont pas volatilisées, je ne les avais tout simplement pas envoyées. Mes excuses au magazine moribond. Je travaille trop. La fatigue me rend stupide.

Edit (2) : Regarder Virginie, c'est complètement in ! (Même si l'auteur travaille trop, elle aussi.) La preuve : même P45 en parle.

25 novembre 2008

La nuit

Je m’éveille dans la tiédeur des draps. Je tourne la tête vers le réveil. Les chiffres qui rougeoient dans mon regard flou indiquent 9h30. J’ai le sentiment très net qu’à mon dernier coup d’œil, ils indiquaient 23h30. Les heures se sont évanouies subitement. Je me suis absenté de moi-même. Et me voilà de retour, parfaitement rechargé, léger, et gorgé de chaleur. Le sommeil véritable est devenu pour moi une chose trop rare. Une nuit complète, un trésor sans prix. Il me fallait cette nuit pour pouvoir me lover dans l’instant, attraper des paupières ce soleil d’hiver qui filtre à travers le store. À portée de main, je sens la chaleur d’un garçon candide. Il respire calmement après avoir parlé pendant une soirée complète, après des heures où il m’a laissé me complaire dans le silence.

Pourtant, je me souviens de la veille, quelques minutes avant de m’endormir. Je m’étais enfermé dans sa salle de bain. Mes pieds nus piaffaient sur la céramique froide pendant que je me demandais comment m’échapper. Dans quoi, me suis-je encore embarqué ? Pourquoi mes histoires ne fonctionnent-elles jamais ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Qu’est-ce que je fais ici ? C’est un classique des ouvrages de pop-psycho qui ont fait vendre des tonnes de papier. Je les désire : ils me fuient. Je les fuis : ils me veulent. Je n’ose même plus raconter ici mes sempiternelles histoires de cœur. Je suis moi-même gêné par leur caractère répétitif et fastidieux.

Je me suis imaginé que je balançais toutes ces questions au visage de Mister Right. Parmi les gens qui sont passés dans ma vie, il est l’un des plus perspicaces. Je crois qu’il a vu clair en moi. Je suis un fou, en quelque sorte. Au fil des semaines, je me confie à une foule d’étrangers plus ou moins anonymes, des passants virtuels qui se mirent dans mes récits. Puis je m’enferme dans la salle de bain d’un inconnu et je discute avec le souvenir d’un homme dont l’intelligence m’a allumé. Ma folie ne date pas d’hier. J’ai toujours fait ça avec les gens qui ont joué un rôle dans ma vie et qui sont partis trop tôt. Ceux qui ont vu en moi quelqu’un de bien. Je revois leurs regards, leur curiosité, leur admiration, leur inquiétude parfois. Je leur parle en imagination, je me figure leurs réactions. Je les prends à témoin en déblatérant mentalement. Et chaque fois, ces soliloques finissent par m’apaiser.

Depuis des mois, la fatigue accumulée m’aveugle. Elle rend mes mots étouffants, les travestit de façon ridicule, au point où je refuse de les reconnaître. Lorsque je me glisse dans mon lit, une espèce de fébrilité me secoue le ventre. Mon cœur bat trop fort, mes muscles tressaillent constamment, comme si mon corps débordait du stress de la journée. Les somnifères me font tourner la tête. Parfois, cela suffit à m’emporter. Mais je me lève le matin suivant déjà harassé, la tête lourde, avec une envie furieuse de tout lâcher. C’est vieux comme le monde, perdre sa vie à la gagner. Mais ce matin-là, au sortir du sommeil, tout cela avait disparu. Il n’a suffi que de quelques heures d’obscurité précédées d’un câlin désintéressé pour faire table rase. Je rêve de retrouver le silence, la solitude, l’abandon. Je voudrais chaque soir épouser la nuit.

21 novembre 2008

Snob

Si un jour, je veux travailler moins et avoir une vie, quelques heures par semaine, je n’ai d’autres choix que de réduire mon train de vie. Habituellement, je me fais couper les cheveux dans un salon BCBG de la rue Laurier. Ian, mon coiffeur, est l’un des gars les plus cutes que je connaisse. Il est expert dans les massages du cuir chevelu. Je plane à chacun de ses shampoings. Il porte des t-shirts ajustés, roses ou noirs. Voir son nombril lorsqu’il lève les bras fait partie du plaisir de la coupe. Et puis, il me raconte ses histoires de voyages et son enthousiasme est contagieux. Je sors toujours de là avec un petit sourire. Ça vaut son pesant d’or. Le beau Ian est actuellement en exploration quelque part en Amérique du Sud. C’était l’occasion de me montrer infidèle et d’épargner quelques dollars. Le grand m’avait suggéré le salon Orlando, sur la rue Ontario, près de chez lui...

Le décor laid et criard devait dater des années ’80. Il y avait une rangée de chaises vides. Une seule était occupée par une petite vieille, la tête serrée entre des bigoudis. « Merde, que je me suis dit, qu’est-ce que je fais ici ? » Trop tard pour reculer. La propriétaire, une Italienne ou une Grecque m’a fait un grand sourire. « Vous pouvez aller avec Laurrra, monsieur ». Laura était une longue femme entre deux âges dans un sarrau brun et orange. Au cours des dernières semaines, on aurait pu croire que ses collègues avaient expérimenté sur elle les techniques de coloration. Des volutes blond platine côtoyaient du noir et du brun chocolat. Elle avait l’air d’avoir une moufette morte agrippée sur le crâne. Je l’ai suivi jusqu’au lavabo.

Elle n’avait pas le toucher enveloppant et viril de Ian, mais il suffit qu’on me tripote la tête sous l’eau chaude pour que je parte dans les "vap’s". Pendant que je m’installais sur la chaise, le salon se remplissait. La sonnerie d’une minuterie a retenti. C’était la petite vielle qui était cuite à point. Un coiffeur est revenu de sa pause : enfin, un autre homme dans la place ! Il était tout jeune, affublé d’un mohawk et il était trop bronzé. Je sais pas pourquoi, mais je trouvais qu’il avait l’air d’un danseur nu. Il faisait une teinture acajou à une adolescente en parlant de sa blonde. (Sa « blonde », d’après moi, devait s’appeler Roger ou Marc-André !) Au moins, ça me faisait quelque chose à regarder. Laura a commencé à me passer la lame d’un clipper sur la nuque. J’ai dégluti, le regard fixe. Dans le pire des cas, des cheveux, ça repousse ! Puis elle a continué au ciseau après avoir enfilé des lunettes à la Nana Mouskouri. Elle s’arrêtait de temps à autre pour me demander mon avis, puis poursuivait avec beaucoup d’application. Elle a terminé la coupe en me mettant du gel et en positionnant chacun de mes cheveux parfaitement à la verticale. Comme si j’étais dans la descente d’une montagne russe et que le temps s’était figé. J’ai tourné la tête de chaque côté, ça ne bougeait définitivement pas. Elle m’a demandé si j’aimais ça. J’ai dit « euh... oui, avec un sourire un peu forcé, il faut juste que je m’habitue. » Arrivé chez moi, j’ai couru dans la salle de bain pour me rabattre le toupet. J’ai pris de la pommade, celle que le beau Ian m’a vendue une fortune (et qui ne contient que des ingrédients naturels et sains pour le cheveu) et je me suis froissé la crinière. Le résultat était à peu près similaire au sien. Ce n’était pas si pire, finalement. Ça m’a coûté la moitié du prix que je paie habituellement. Fini les salons chics du Plateau Mont-Royal. Désormais, si je me fais "descendre les oreilles", ce sera par des madames d’Hochelaga.

20 novembre 2008

Minutes

Cinq minutes. C’est le temps que je peux consacrer à un billet. Mes temps libres ont rétréci comme une peau de chagrin. Comment je vais ? Bien. Trop, peut-être. On dirait que plus rien ne m’atteint gravement. Je viens d’obtenir une promotion. Plus de responsabilités, un salaire plus décent. Je suis en forme alors que tout le monde à Montréal est enrhumé. Mon blogue en horticulture marche trop bien. Je n’arrive pas à répondre à toutes les demandes. Cet hiver, je vais enseigner à des professionnels. Il y a quelques années, c’était un rêve. Maintenant, ce n’est qu’une montagne de travail qui s’étend devant moi. Je n’en voit pas le bout. J’ai le trac, même si je sais que je serai à la hauteur.

Et l’amour, alors ? Il ne fallait pas le mettre dans le titre si c’était pour ne plus en parler. Le vertige ? Je ne me souviens plus trop ce que c’est ! Non, rien. J’ai beau chercher, creuser, rien à raconter. Samedi soir, j’ai dormi avec un garçon. Je ne suis pas amoureux. Il est simplement joli. Sa façon de m’ouvrir les portes et d’être constamment gentil m’agace un peu, en fait. Et de toute façon, il ne rappellera pas. J’ai désormais un radar infaillible pour détecter les déserteurs.
...

Dix minutes supplémentaires. Je suis vraiment fatigué. Heureusement, j’ai trouvé quelqu’un qui me remplacera quelques jours à mon emploi régulier. J’aurais donc un long week-end. Je vais m’arrêter juste ce qu’il faut pour ne pas me brûler les ailes puis je vais repartir pour travailler sur des piges. Lecteurs-blogueurs si vous saviez à quel point vous m’êtes utiles ! Je grappille dans vos vies pour avoir l’impression d’avoir une histoire à suivre. Pourquoi travailler autant ? Pourquoi pas ? Pour ramasser de l’argent et le flamber à une vitesse folle dans une rage de matérialisme. Pour avoir un toit et du beurre sur mon pain, aujourd’hui et demain. Je participe ainsi à l’effort de ralentissement de la crise. Parce que j’ai peur de l’avenir. Je croise chaque jour un homme qui a renoncé aux refuges pour l’héroïne. On a le même âge, presque le même prénom. Il ne ferait pas de mal à une mouche, mais ne laissera personne lui enlever une parcelle de liberté. Je le vois parfois le soir, allongé dans un parc au pied d’un arbre alors que le mercure descend sous zéro. Je me défonce au gym pour gagner quelques kilos, m’élargir les épaules, prendre de la masse musculaire. Pour ressembler à qui ? À quoi ? Un corps plus découpé, plus de chiffres sur la balance comme sur mon relevé bancaire, plus de marge de crédit. Ma vie reste vide comme le sont mes bras et mes yeux à la fin de mes journées. En sortant du métro, j’ai eu l’idée de m’acheter un chat pour ajouter quelques miettes de sens à mon existence sans queue ni tête. Puis j’ai changé d’idée en passant les tourniquets. Le poil sur les vêtements, la litière, l’odeur des croquettes au poisson. Mon temps est écoulé. Je l’ai volé au sommeil. Je voudrais m’abandonner dans les bras de Morphée, pour toujours.

17 novembre 2008

Il y a longtemps...

La bande-annonce de la version française donne l’impression d’un film tout en douceur, presque mièvre. Voici celle de la version anglaise, celle que j’ai visionnée quelques heures avant d’aller voir le film, et qui m’a décidé à le choisir. Ce n’est pas une œuvre facile. Une histoire pleine à ras bord de douleur et de lumière comme la vie peut l’être lorsqu’on ouvre les yeux. Au début du générique, j’ai glissé ma main dans la sienne. Et j’y suis raccroché jusqu’au générique final. Je ne me suis pas retourné pour voir sa réaction, je ne voulais pas qu’il me voie pleurer. Pour un premier rendez-vous, on aurait pu trouver mieux. Mais pour plonger dans cette histoire, sa douceur attentionnée était parfaite.



Ce premier film de Philippe Claudel est absolument magnifique. Les deux actrices, Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein y livrent une performance exceptionnelle. Courrez voir ce film, si ce n’est déjà fait. (N'oubliez pas d'emporter des mouchoirs.) Moi, je m’y suis laissé mené avec délice et j’aimerais bien revivre l’expérience.

Il y a longtemps que je t'aime, de Philippe Claudel

16 novembre 2008

Dieu merci

Une fatigue immense s’est abattue sur mon corps, vendredi, en fin de journée. Depuis quelques semaines, je me suis plié à une discipline de fer. Le peu de temps libre que me laisse un travail exigeant est partagé entre l’entraînement et les contrats de rédaction. Pas de temps morts, pas de répit. Je travaille, je m’entraîne, je travaille encore, je dors et ça recommence... Par moments, j’ai pensé que je n’allais pas tenir le coup. Au gym, jeudi soir, j’avais parlé de la soirée de vendredi avec le grand. On s’était dit qu’on avait besoin de faire la fête, de lâcher notre fou. Il avait même appelé Brutus et GP. Je ne pouvais pas me défiler. J’ai marché jusque chez lui. Le temps était doux, mais la pluie était tapie aux portes de la ville. J’avais enfilé un t-shirt rouge vif. Sur le devant, un vol d’oiseaux noirs envahissait un ciel carrelé. J’avais du gel dans les cheveux. Le vent en a profité pour me souffler dans le visage pendant tout le trajet, juste pour me dresser les cheveux sur la tête. J’étais persuadé que j’avais l’air ridicule.

Arrivé chez lui, j’ai essayé de me mettre dedans en commençant la soirée de belle façon. Il s’était fait un dry martini. J’ai accepté son offre de l’accompagner. Brutus est venu nous rejoindre. On s’est échangé les dernières nouvelles. Au bar, l’ambiance était celle d’un soir de novembre pluvieux et tout le monde pestait contre les choix du DJ. La meilleure chose à faire était de boire une bière après l’autre. J’ai essayé de faire semblant de m’amuser. Parfois, ça fonctionne et je me laisse prendre au jeu. Pas cette fois-ci. J’ai commandé une autre bière. Le grand était sur la piste de danse, je voyais sa tête qui dépassait dans la foule. Moi j’étais appuyé sur un comptoir, agrippé à ma bouteille. Ce soir-là, j’aurais fait les pires bassesses (oui, vraiment les pires) rien que pour un ou deux câlins.

J’ai aperçu un homme, à quelques mètres, qui semblait regarder dans ma direction. Une valse de regards hésitants s’est déroulée. À un certain moment, je me suis présenté. Je me souviens vaguement des mots que j’ai prononcés d’une voix empâtée. Toute mon attention se concentrait sur la douceur de son avant-bras qui discutait avec le mien. Son parfum Gucci qui montait de son col quand je me penchais pour lui parler à l’oreille. On s’est échangé des banalités. Il m’a dit entre autres qu’il voulait absolument que l’on se revoie, ailleurs. Je lui ai dit, entre autres, qu’il avait de beaux yeux. Il m’a serré dans ses bras, longuement. Il m’a embrassé dans le cou. J’ai regretté d’avoir trop bu. Je n’avais plus l’acuité nécessaire pour savourer toutes les sensations qui me tombaient dessus, comme un cadeau du ciel. Il s’est éloigné en souriant, sans me quitter des yeux. Le grand est venu me rejoindre. On a marché sur les trottoirs de la Catherine, la bouche pleine de pizza à un dollar. Au bout du village, on s’est jeté dans un taxi. Dans ma poche, je serrais un bout de flyer, taché de bière. D’un côté, des lettres blanches sur fond noir écrivaient « Lundis staff price », de l’autre un prénom gribouillé avec un numéro de téléphone et une adresse courriel.

Je me suis endormi dès que j’ai posé la tête sur l’oreiller. Pendant la nuit, j’ai marché sur des crêtes de collines au-dessus des nuages. Le ciel était clair et le soleil faisait scintiller l’air autour de moi. Visiblement, des gens avaient aimé l’endroit. Je croisais toute sorte de maisons hétéroclites construites à flanc de falaise, accrochées au roc, tout près des sommets. En marchant sur les sentiers, je cueillais des fleurs sauvages pour faire un bouquet. Quelques épervières, des marguerites. En suivant un chemin escarpé qui serpentait entre des rochers, je suis arrivé devant la plus grande des résidences. Visiblement, le propriétaire était très riche, mais c’était un excentrique. Le bâtiment à l’architecture complexe était fait de bois blond. Il était habité par un artiste bricoleur et un metteur en scène de génie. Il m’a fait entrer. On a pris un verre ensemble. Il était plutôt sexy. Bien charpenté avec des cuisses fortes. Des sourcils sombres et expressifs s’agitaient constamment sur son front large, au-dessus d’un regard enflammé. Sa tête était rasée. J’ai rapidement compris de qui il s’agissait. C’était Dieu en personne. J’étais un peu déçu de découvrir sa vraie nature, mais au fond, je savais bien que c’était un imposteur, un frimeur, un genre de magicien d’Oz. Il m’a parlé de ses nombreuses réalisations. Des mégas spectacles sur lesquels il travaillait. Il m’a montré des maquettes de salles de spectacle avec hôtels et casinos. Il voulait lancer la carrière de chanteuse d’un mannequin, une Suisse allemande, brune et filiforme. Il la regardait sur papier glacé et ça le faisait saliver. J’ai dit : « oui, mais ton fils ? » Il a haussé les épaules avec indifférence. « Un illuminé. J’ai jamais eu la fibre très paternelle. Pendant toute son enfance, je l’ai un peu abandonné. Mon travail m’amenait de Vegas à Londres, Paris, Tokyo, Sydney, Los Angeles. La planète est devenue toute petite. À l’adolescence, il s’est révolté. Il est devenu réactionnaire. Et tout ce qui grouillait d’extrémistes s’est mis à le suivre et à l’adorer. Lui et sa bande avaient pourtant quelques jolies idées au départ. Mais avec le temps, les plus intolérants et les plus sectaires ont pris de plus en plus de pouvoir dans son organisation. »

Il m’a ouvert de grandes portes vitrées qui donnaient sur une vue à couper le souffle. « Bon, eh bien, c’était bien le fun de te rencontrer, mais j’ai du pain sur la planche... » Il fallait que je redescende. Devant sa maison, au bout d’une large galerie de bois, une échelle faite de draps noués se balançait dans le vide entre les nuages. J’ai regardé en bas et j’ai été saisi de vertige. J’hésitais à descendre. Je lui ai souri : « Merci en tout cas, pour la soirée d’hier soir. » Il n’a pas semblé m’entendre : « Oublie pas tes fleurs. » et il les a lancées dans le vide, près de l’échelle. Le bouquet chétif a tournoyé doucement puis il a disparu dans les nuages. Je n’avais d’autres choix que d’entreprendre la longue descente. Les nuages ont tourné au gris. Je me suis réveillé la tête lourde. J’entendais la pluie qui frappait contre la fenêtre. J’ai soulevé ma veste que j’avais jetée la veille sur le fauteuil. Le bout de papier était toujours là. Je l’ai déplié soigneusement et je l’ai posé sur mon bureau.

10 novembre 2008

Le voisin II

Les saisons se disputent le ciel de la ville. L’été ne veut pas lâcher prise, même si l’automne s’est bel et bien installé. Il fait doux, comme au printemps. Le soleil enflamme violemment le févier, mais le fond du ciel reste sombre. Derrière chez moi, l’érable de Norvège tourne au jaune d’or. Le feuillage est tacheté de noir. C’est une maladie fongique qui sévit sur tous les érables de l’île : la tache goudronneuse. Impressionnante, inesthétique, mais inoffensive. Les taches noires sur fond jaune donnent à mon érable l’allure féroce d’un arbre léopard.

Mon voisin est toujours aussi discret. Je n’entends que des murmures et des craquements étouffés. Sur le balcon derrière, il y a une vieille corde à linge que je n’utilise pas. Elle n’est plus assez tendue et elle s’emmêle dans les branches de l’érable. Ce matin, elle portait le poids d’une partie de sa garde-robe. Il achète ses sous-vêtements chez Simons, un grand magasin, surnommé affectueusement « Simoune » par des amis à moi, en raison de la forte proportion d’hommes gais qui y magasinent. Mais bon, ça ne veut rien dire. Pour un gars jeune qui ne veut pas avoir l’air d’un mononcle sans dépenser des fortunes, c’est un bon choix. Et puis les sous-vêtements épinglés sur la corde n’ont rien de particulièrement affriolant. Sobres, tout noirs, ou rayés noir et blanc. Les quelques boxers côtoient deux paires de jeans, également noirs. Il se donne un petit look alternatif.

C’est fou comme ça m’amuse, ce petit jeu de voyeurisme et de devinette sur un inconnu. Ça me repose du regard que je pose habituellement sur moi-même...

08 novembre 2008

L'encre et le papier

Le manque d’action dans ma vie personnelle a certains avantages. J’ai du temps pour lire. J’ai passé mon adolescence à dévorer tous les livres qui me tombaient sous la main. Puis la vie et ses vicissitudes (Oh le beau mot ! Merci monsieur Robert.) m’ont pris de plus en plus de mon temps. On dirait que, depuis quelques mois, je retrouve le besoin de côtoyer les livres.

Ça a commencé avec Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar, offert par Mister Right. Un roman aux phrases lourdes et denses, pleines de références qui m’échappaient. Une intelligence qui souvent m’agaçait, émaillée par moment de perle de sagesse et d’une poésie lumineuse. J’ai voulu tout savoir de l’empire d’Hadrien, des œuvres représentant Antinuoüs. Puis je suis tombé par hasard dans une librairie sur un livre d’Éric-Emmanuel Schmitt. Un autocollant sur la couverture disait que c’était le choix du libraire. Je sais bien, c’est rien que du marketing, mais je l’ai acheté quand même. Après Yourcenar, c’était tout un contraste. Cinq nouvelles à l’écriture légère, presque trop aérienne. Je trouvais ces textes faciles, racoleurs, mais d’une redoutable efficacité. Je ne pouvais tout simplement pas déposer le livre avant d’avoir fini une histoire, quitte à dormir moins ou à prendre du retard sur mes contrats de rédaction. Et puis les histoires me hantaient comme elles hantaient la plupart des personnages. L’ouvrage se termine sur une nouvelle intitulée : La femme au bouquet.

« ...À la gare de Zurich, sur le quai numéro trois, une femme attend tous les jours, un bouquet à la main, depuis quinze ans... ...Vêtue d’un tailleur de drap noir à la jupe longue, elle portait des chaussures plates et des bas sombres ; un parapluie au manche sculpté en bec de canard sortait de son sac en cuir bouilli ; une barrette en nacre retenait ses cheveux en chignon sur sa nuque tandis qu’un modeste bouquet de fleurs des champs à dominante orangée pointait d’entre ses doigts gantés… … Des yeux clairs, presque mercure, à la limite de l’effacement. Une peau pâle, saine, striée par la griffe expressive du temps. Un corps sec mais tonique, qui avait été vif, vigoureux. Le chef de gare échangea une phrase avec elle, elle approuva de la tête, sourit aimablement puis continua, imperturbable, à fixer la voie ferrée...»

Éric-Emmanuel Schmitt, La rêveuse d’Ostende, Albin Michel, 2007


Qui cette femme peut-elle bien espérer depuis si longtemps ? Mon idée s’est faite dès les premières pages, mais elle est probablement différente de la vôtre. En attendant vos hypothèses, moi je me cherche un nouveau livre…

04 novembre 2008

Chin chin

Chin chin ! Ce soir, l'espoir brille vers le sud...

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