28 mai 2008
Sprint
En sortant du bureau, je croise Anick, l’adjointe du directeur :
« Ça va ? »
« Ça va », ai-je bredouillé « Stressé. »
« Pourquoi ?»
« Ben, les ruelles vertes, ça commence samedi et puis tout est sur mes épaules. »
Elle penche la tête, me regarde et sourit :
« T’as les épaules larges, ça va bien se passer. »
Je n’ai pas démissionné. Moi qui pars tout le temps en claquant la porte, j’ai finalement choisi de rester malgré vents et marées et d’assumer ma décision. J’ai claqué la porte à mon envie de fuir. À mes attentes irréalistes et idéalistes et perfectionnistes . Je travaille dans un milieu pourri. Tant pis. Rien n’est parfait. C’est temporaire. Et puis il y a quand même des gens gentils dans les autres départements, Anick, par exemple. Et des citoyens impliqués et un peu rêveurs qui ont misé tous leurs espoirs sur moi.
Il y a un côté stimulant à se mesurer au stress. Et puis je réalise que même sans l’appui d’une équipe, malgré une patronne exécrable, je fais une sacrée bonne job. Je suis méchant, juste ce qu’il faut, avec les fournisseurs qui prennent du retard. Je talonne les fonctionnaires. Je garde toujours mon sang-froid avec les citoyens agressifs. Le projet consiste à verdir des ruelles et donc à retirer de l’espace aux voitures pour planter des arbres, des arbustes et des plantes vivaces. Les automobilistes ne m’aiment pas du tout. Ils dénigrent mon projet, me ridiculise, me menace de poursuites. Mais ils ne peuvent pas grand-chose contre moi puisque le projet se trame depuis plus d’un an et que j’ai l’appui de tous les paliers de gouvernements et de tous les organismes du milieu. Je suis bien organisé et j’ai réponse à tous leurs arguments. L’espace public appartient au public, pas aux voitures. J’ai le gros bout du bâton. Je pense aux enfants qui joueront dans la ruelle. Aux bruit du vent dans les arbres et aux oiseaux. Et je sais que dans quelques mois, je ne serai plus là. Alors, je joue le blanc-bec, un peu condescendant, juste un peu baveux. J’ai des millions de choses à penser. J’ai des millions de messages tous les matins sur ma boîte vocale. Je gère des sommes d’argent qui me paraissent énormes, mais qui en réalité sont dérisoires par rapport à tout ce qu’il y a à faire.
Je travaille des heures de fous. Je dors avec un téléphone portable à côté de mon lit. Dans quelques semaines, ça devrait se calmer. Je tiens le coup en courant mes six kilomètres dès que j’ai une heure de libre. En méditant le midi. (En essayant du moins.) J’apprends le détachement. (J’essaie en tout cas.) Et j’essaie de compartimenter ma vie de la façon la plus étanche. Si tout le projet s’écroule, ce ne sera pas la fin du monde, il n’y aura pas mort d’homme. J’aurai fait de mon mieux et puis c’est tout. Quand l’été sera bien installé, en juillet, je serai un peu plus libre et un peu plus vieux. J'aurai un plus peu d’argent dans mes poches et j’aurai certainement appris plusieurs choses. Et puis comme ma vie est vide, en ce moment, alors aussi bien la passer au travail.
Musique : Je joue de la guitare, Jean Leclerc (aka Jean Leloup)
22:00 Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, travail, environnement, obstacles, ruelles, détachement
26 mai 2008
Miné
Quand je parcours les archives de ces carnets, j’ai parfois l’impression de tourner en rond, de repasser mille fois par les mêmes histoires, les mêmes douleurs. Moi qui voudrais avancer, et liquider ici les vieilles blessures, on dirait que je n’en viendrais jamais à bout. Peut-être que raconter ne règle rien. Peut-être suis-je trop pressé.
Je suis un terrain miné. Je suis porteur de germes de tristesse et de colère qui n’attendent qu’une averse pour prendre d’assaut toute ma conscience. Je porte, fiché dans le cœur, une suite de petits malheurs silencieux que j’ai accumulés au fil des années. Il ne suffit que de quelques coups de la vie et la machine à noirceur s’emballe, toute ma vie se dérègle. Je perds le contrôle. Je suis submergé, envahi. Je réagis de manière disproportionnée. Je perds l’appétit ou je mange comme un défoncé. Mes nuits deviennent une lutte pour trouver le sommeil. Et mes matins, une lutte pour m’y arracher. La douleur prend racine dans mon corps, j’ai mal au dos, à la tête. Le corps grince et se rebiffe.
Cette fois-ci, c’est une suite de déceptions qui se répondent les unes aux autres. Ma sœur qui est arrivée seule à l’aéroport Charles de Gaulle, alors que je devais au départ l’accompagner. Le travail m’a empêché de la suivre. Cet emploi minable qui me gâche les semaines. Cette folle qui est payée le double de mon salaire, qui prend toutes les décisions sans aucune cohérence et qui me délègue tout le travail. Le mépris quotidien. Ziggy et sa foutue tendresse, sur lequel j’avais projeté, sans m’en rendre compte, tous me espoirs de vie à deux. Cette soirée dans un bar, juste avant le départ de ma sœur où j’avais eu la brillante idée d’inviter mon ex et son nouveau chum et où sa distance m’a fait comprendre qu’il ne reste rien de toutes ces années, que des malentendus et de l’indifférence.
Quand je réalise ce qui m’arrive, il ne reste plus qu’à ramasser les pots cassés et à me soigner pendant de longs jours pour arriver à me relever et à reprendre la route. Me concentrer sur les besoins de base. Manger, se laver, dormir et affronter la vie, une heure à la fois. Prendre le soleil, à petites doses et garder le cap en se disant que ça ira mieux demain.
00:00 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, humeur noire, été, déception, tempête, quotidien
23 mai 2008
Le jardin
Ma vie m’emmerde. Travailler, travailler, travailler. Faire la vaisselle, manger, je devrais dire m’empiffrer pour tenir la route, dormir puis travailler encore et recommencer. Je déteste toujours autant ce contrat qui s’étirera jusqu’en juillet. Je me suis pardonné de ne pas avoir le cran de démissionner immédiatement et j’ai retrouvé le sommeil. Ou bien c’est la fatigue qui a eu raison de mon orgueil disproportionné. Je n’ai pas rappelé Ziggy, je ne rappelle plus personne. Plus envie. Plus le temps. La solitude est mon ordinaire.
Je pense à mon jardin qui dort tout près du parc. Dans la terre argileuse, j’ai planté des piments forts, des poivrons doux et du basilic, de la coriandre et du melon de Montréal. J’ai failli mettre à mort le plus petit plant de melon en marchant dessus. J’ai acheté un plant de stevia, cette plante qui remplace le sucre, sans les inconvénients des édulcorants. Au milieu du potager, j’ai planté des tomates cerise, de la menthe ananas, du persil frisé et des oignons rouges. Dans le coin nord-ouest, une verveine citronnelle grandit entre les cosmos blancs. Les fraises sauvages sont apparues toutes seules. Parmi elles, j’ai ajouté quelques pensées et une hémérocalle pour mettre de la couleur dans mes salades estivales. Les semences de laitue, de carotte et de radis sont encore dans leurs sachets. Je n’ai pas eu le temps de semer. Du côté sud se déploient les feuilles d’une immense rhubarbe. Elles me servent à cacher mes outils et ce que je veux laisser dans le jardin, à l’abri des regards. Tout près, j’ai placé une rangée d’héliotrope d’un bleu profond dans l’espoir d’avoir la visite du roi des papillons, au cours de l’été.
Quand je suis là à remuer la terre, à livrer ma paisible guerre aux pissenlits, j’oublie pour un moment le terne de ma vie. J’oublie le vide et le futile. J’en oublie même que je suis seul. Dans le bosquet qui borde la clôture, les oiseaux rivalisent de virtuosité. Les cumulus font des courses au-dessus de ma tête. Et le vent fou charrie les parfums des pommiers en fleurs.
Je n’ai presque pas de temps à passer là-bas. Je n’ai pas couru depuis une semaine. Je ne trouve même plus le temps d’aller nager. Heureusement, la météo se charge de soigner les plants. Depuis deux semaines, les déluges tropicaux alternent avec les heures où le soleil brille de tous ces feux. Le cœur du terreau garde son humidité. Un jour, peut-être, j’aurais un peu de liberté. Je poserai enfin le pied sur terre. Je retournerai courir et j’irai nager. Et si les oiseaux, les lièvres et les écureuils m’en laissent un peu, je pourrai croquer dans une tomate gorgée d’été.
20:00 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, quotidien, travail, jardin, potager, temps
19 mai 2008
De l'utilité du blogue
— « …extraordinaire. »
J’ai levé un sourcil. C’est bien ce qu’elle a dit ? J’ai reçu des compliments joliment tournés dans les commentaires, mais bon, entre blogueurs on s’encourage. Si un ami m’avait lancé ça en face, j’aurais répliqué. C’est typiquement québécois de se déprécier, d’amoindrir ces qualités de cette façon, un vieil héritage catholique. Sauf que dans une entrevue, ce serait mal vu alors, j’ai souri : — « Ah… Merci »
— « Vous avez une plume extraordinaire, particulièrement dans vos textes plus personnels. Vous n’avez jamais publié ? »
— « Euh, non. »
— « Et puis, ça cadre parfaitement avec ce que je recherche. Je ne cherche pas des journalistes qui exposeraient des faits. Je cherche des conteurs. »
C’est grâce à un ancien lecteur de ce blogue, Nitram, que j’ai obtenu cette entrevue. Il travaille dans cette agence. Il a proposé ma candidature : mon curriculum vitae et des exemples de textes rédigés au cours des dernières années. J’ai hésité longuement avant d’ajouter un billet tiré de ce blogue. C’est Ziggy qui m’a encouragé à le mettre en avant (juste avant qu’il ne sorte de ma vie). Et c’est ce qui m’a fait décrocher ce contrat : une série d’articles pour un nouveau magazine qui paraîtra pour la première fois en mars 2009. Je dois proposer les sujets pour la mi-juin. Voici la note que j’avais jointe à mon envoi, Dolce vita :
Quelques oiseaux et le chant des cigales. Je suis étendu contre les racines d’un marronnier. Mes yeux s’égarent en chemin vers la cime. Entre les branches raides, les feuilles captent la lumière en couches successives. Je me perds dans ce vitrail subtil et mouvant. À chaque retour de la brise, le feuillage scintille en frémissant. La fraîcheur est une caresse. Comme si le bleu du ciel s’approchait pour m’effleurer.
Le roman de Guillaume Vigneault, Carnets de naufrage, posé tout près de moi, je ferme les yeux. Et je savoure la fluidité de ces mots qui s’effacent complètement pour laisser place à la vie et au désir. Je me dis que je ne saurai jamais écrire, mais ce n’est rien de grave.
Les insectes s’affairent avec urgence dans les effluves sucrés du trèfle. Une fourmi court sur ma page dans une totale indifférence puis se lance dans l’escalade d’un brin d’herbe. Rien n’a d’importance. Que la droiture du pin gris qui fonce, immobile, vers le ciel. Que le monarque qui bat de l’aile contre le vent.
On m’a dit qu’entre les lignes, on pouvait lire mon désir d’un amour fusionnel et un certain fatalisme face à son impossibilité. Ça me trotte dans la tête depuis quelques jours. Je n’y crois plus trop. Plus simplement, j’aspire à aimer la vie et à apprendre, comme le dernier des cancres, à me laisser aimer d’elle. C’est moins glamour mais plus près du réel.
De minces rubans de nuages ondulent au-dessus des bosquets d’épinettes ou de saules. Comme des versions diurnes de la Voie lactée. Quelques éclats de voix sont parfois portés par le vent, et se diluent dans l’immensité du parc Maisonneuve. Quelques mots de français, beaucoup d’anglais et un peu d’italien.
Un chien minuscule passe près de moi, d’horribles yeux globuleux sur sur son visage aplati. Il râle. On dirait qu’il rit. Il frétille de bonheur en courant vers un couple aux allures gothiques. Allongé contre la terre, sous le ciel, la solitude n’a plus de substance. Rien n’entrave le cours de la vie. Il me faut poser le stylo, arrêter tout mouvement et m’étendre. Me gorger de soleil.
14:00 Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, travail, blogue, textes, entrevu
17 mai 2008
Souriez
La technologie est souvent une source de stress important. Mais elle propose parfois des solutions pour mieux le gérer. J’ai déjà parlé de ces méditations guidées en format MP3 offertes sur le site de Passeport Santé. Je les ai toutes essayées, le midi, sur le gazon du parc Lafontaine ou le soir, avant de dormir. Celle du beau docteur David Servan-Shreiber est un peu assommante, mais les autres sont plutôt efficaces.
Il existe désormais un jeu vidéo qui aurait un effet bénéfique sur le stress. Des chercheurs montréalais l’ont testé sur un groupe de travailleurs. Les participants ont joué pendant quinze minutes par jour, pendant une semaine. À la fin de l’expérience, les joueurs ont évalué avoir une meilleure estime de soi et plus de confiance en eux. Leurs performances au travail se sont améliorées, par rapport au groupe témoin. Finalement, leur taux de cortisol, l’hormone du stress, a chuté de 17 %.

L’interface est en anglais seulement, mais il n’est absolument pas nécessaire d’être bilingue pour comprendre le principe. Le but du jeu est de cliquer le plus rapidement possible sur les visages souriants. Le jeu est un peu simpliste et il me semble que l’on doit se lasser au bout de cinq minutes. Mais vous pouvez toujours l’essayer :
Démo gratuite Mindhabits
Entrez un nom, une année de naissance et une adresse courriel bidon et choisissez le premier jeu intitulé Matrix.
09:00 Publié dans Quincaillerie | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : jeu, stress, détente, sourire, trucs
15 mai 2008
Des nouvelles du baril
J’ai touché le fond du baril. C’est un vieux baril de bois, comme ceux que l’on utilise pour faire vieillir le whisky. J’ai cumulé quelques nuits d’insomnie. Mon appartement est envahi par les fourmis. Et puis (je me lâche lousse, après tout, c’est mon blogue) ma patronne est une christ de folle, qui me tombe royalement sur les nerfs. Je traîne des maux de tête lancinants tout au long de journées interminables. Ça m’enrage de détester autant mon travail et d’être incapable de trouver autre chose. Enragé, incapable : je ne vois pas d’issue. Ma vie est un cul-de-sac. Une fourmi court entre le carrelage de la douche. Une autre, sur le plancher. C'est une énorme charpentière qui porte dans ses mandibules le cadavre d’une fourmi plus petite. Je l’écrase du talon. Elle se relève et me menace de ses pattes avant. Je frappe trois fois le monstre avec ma chaussure et avec un kleenex je la jette dans la toilette. La bête nage vers le bord de la cuvette et commence à en escalader les parois. Je tire la chaîne. Il faut vraiment que j’achète des pièges à fourmis.
Le matin, j’ai l’air d’un de ces arthropodes belliqueux quand je pars en vélo avec mon casque et mes lunettes de soleil. Les rues de Montréal sont plus crevassées que celles du tiers-monde. Et, à huit heures du matin sur la piste cyclable, il y a tellement de monde qu’on se croirait en Chine. Avec les trous, les fauteuils roulants motorisés et les chauffards, mieux vaut avoir de bon réflexe et des freins bien ajustés. Je pédale en ne pensant à rien. Je mange parce qu’il faut se nourrir. Je vis en zombie. Deux fourmis se mettent à courir quand je soulève la planche à pain. J’ai suivi les conseils de Thomas (au moins semaines) et de Jeanne (au moins un mois) et je n’ai pas rappelé Ziggy. Je me suis même permis de le détester un peu, histoire de faire tomber son image du piédestal où je l’avais accroché. Mais ça me laisse un grand trou dans le ventre et un goût amer dans la bouche. Je me secoue le pied, une fourmi m’escaladait la cheville.
Je suis arrivé au bout du rouleau et un soir, en rentrant du travail, je me suis affalé sur mon lit. J’ai dormi jusqu’au matin. Et le lendemain, le ciel était plus clair. Entre les planches du baril de whisky, j’ai cru voir filtrer le soleil. Puis le téléphone a sonné. Sur l’afficheur, le nom d’une agence de presse. Je rencontre la directrice vendredi matin. Elle cherche un pigiste, c’est toujours mieux que rien. Qui sait où ça peut mener ? Elle a déjà un texte à me commander. Le téléphone, encore une fois. Elle s’appelle Marjolaine du jardin communautaire L’églantier. Après des années sur une liste d’attente, j’aurai enfin un potager rien qu’à moi, juste à côté du parc. J’y ferai pousser tout l’été des poivrons rouges et du basilic thaï. Peut-être aussi des aubergines, de la ciboulette et des haricots grimpants, si les oiseaux m’en laissent quelques-uns. Pour calmer la vague d’excitation causée et par l’agence et par le potager, je suis allé me mesurer au parc Maisonneuve et j’ai couru les 3.15 km de piste en un temps record. À mon retour, j’ai ouvert les fenêtres et j’ai écrasé trois fourmis. Puis je me suis attaqué à la vaisselle et au grand ménage.
Edit : Je cherche des plants de cumin (Cuminum cyminum), ça ne semble pas être commercialisé au Québec...
00:00 Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, quotidien, travail, fourmi, lumière
13 mai 2008
Zen pas zen
Je suis pas heureux, je crois. Mais au fait, qu’est-ce que le bonheur ? Je suis certain que c’est la question la plus posée sur les blogues. Je regarde les 450 qui filent dans leurs autos chromées, vers la banlieue. Je suis assis dans la vitrine de ce resto chinois, face au parc. Il a été ouvert par des Cambodgiens, il y a une dizaine d’années. À l’époque, c’était piquant et délicieux. Et on se régalait pour une bouchée de pain. Depuis, ils ont vendu. La déco a été refaite. Les prix ont doublé. La cuisine est devenue insipide. Et je suis toujours assis là à me demander ce qu’est le bonheur, devant un biscuit de fortune et un mauvais café. Je craque la pâte sucrée en espérant une réponse. Je déplie le bout de papier : « Changez cet air maussade pour un sourire. Turn that frown upside down. » Ben oui ! C’est simple. Fallait y penser !
Je fais du bénévolat dans un centre qui offre un service de massothérapie gratuit pour les personnes vivant avec le VIH/Sida. Aux problèmes de santé s’ajoutent souvent la toxicomanie, la pauvreté, l’isolement et la perte d’autonomie. On m’a offert une formation en massage suédois cinétique. En échange, je dois donner tant d’heures de massage : c’était l’entente. En sortant du resto chinois, je marche jusqu’au centre. Le soir, il est fermé. J’ouvre la porte, je désarme le système d’alarme et j’attends la personne que je vais masser. La maison est vieille et elle craque de partout. Je suis sûr qu’elle est hantée. Peut-être que tous les gens qui y sont morts depuis les années 80 rôdent encore au ras des murs. Des hordes d’esprits frappeurs qui ne veulent pas qu’on les oublie. Il y a des photos en noir et blanc dans le couloir. Avec toutes les horreurs qui défilent dans les bulletins de nouvelles, il n’y a plus de place dans les mémoires pour les fantômes. Les cauchemars du passé glissent irrémédiablement dans l’oubli. Qu’ils aient été des millions à s’éteindre n’a plus aucune importance. Et puis les morts ont beau frapper dans les murs, ils ne font pas le poids contre le chihuahua de Paris Hilton.
Ce qui est bien parfois avec le massage, c’est que j’oublie tout. Toute l’attention du cerveau est monopolisée par la coordination des gestes, la logique des enchaînements, l’interprétation des signes. Il finit par s’assoupir et le corps prend les commandes. C’est lui le spécialiste après tout ! J’ai un peu chaud et je suis bercé par mes propres mouvements. Je nage dans l’air autour de la table de massage. Je mets toujours ce disque qui m’emmène ailleurs. Lorsque j’ai terminé et que le cerveau se réveille, il est à court d’arguments. Il est tout mou et n’a plus l’énergie pour tout repeindre en noir. Il doit se contenter de voir la réalité telle qu’elle se présente à lui. Je referme la porte derrière moi et je me retrouve seul sur le trottoir. C’est peut-être ça le bonheur. Une heure de liberté à la fin d’une longue journée. Le corps lessivé qui frissonne. Le bleu du soir qui se love entre les pieds du pont Jacques Cartier. Des accents de lilas qui s’éteignent doucement dans la nuit.
Musique : Zen Garden
00:00 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, musique, corps, histoire, mémoire
10 mai 2008
Quatre heures
Il est quatre heure du matin et je suis éveillé. J'essaie de deviner dans le ciel une lueur qui annoncerait le matin. Ça m'arrivait souvent, quand j'étais petit, de m'éveiller ainsi après un cauchemar. Dès que j'étais certain que le jour revenait, je pouvais me rendormir tranquille. J’ai peur, mais j’avance. J’écoute toujours ce qu’on me dit. J’observe, je lis attentivement, je réfléchis et je questionne. J’ai le syndrome de l’imposteur et j’ai toujours l’impression que les autres détiennent une plus grande part de sagesse. Que leurs vies sont plus remplies, plus sereines, plus équilibrées. Longtemps, je me suis dit que je serais comme eux, quand je serai grand. J’ai parfois senti des regards condescendants ou réprobateurs. J’ai souvent entendu des soupirs d’exaspérations. Je reçois parfois des jugements à l’emporte-pièce. Il est facile de critiquer et de catégoriser les gens quand on est caché derrière un écran. Paraîtrait que mes billets sont bourrés de fautes : la boîte des commentaires est là pour recevoir les corrections. J’apprends à écrire en écrivant et je crois que je m’améliore avec le temps. Et puis personne n’a l’obligation de me lire
Quétaine ? Dur de comprenure ? Drama queen ? Borné ? Têtu ? Fataliste ? Exhibitionniste ? Complaisant ? Égocentrique ? Doté d’une imagination maladive ? Fleur bleue brainwashée à l'eau de rose ? Romantique fini ? Névrosé ? Angoissé ? Insécure ? Trop impulsif ? …
Ouains pis ?
Si moi j’aime ça de même ?
(Et puis l’exhibitionnisme sans voyeurisme, ça ne se tient pas !)
Un soir, j’ai entendu une interview que Pierre Bourgault a accordée peu de temps avant sa mort. Lui qui a été un grand communicateur, un acteur important de la vie politique, un orateur qui galvanisait les foules, il racontait d’une voix douce que s’il avait à revivre sa vie, il mettrait un peu de côté ses ambitions et les causes pour lesquelles il s’est battu pour accorder plus d’attention à ces sentiments et à ses histoires de cœur.
Je serai toujours le seul à marcher dans mes souliers. Et quand j’aurai 102 ans, je veux regarder derrière moi avec un sourire. Je les use ces souliers dans la poussière depuis plus de 38 ans. Ça en fait des levers et des couchers de soleil ! Et après toutes ces années, je sais aujourd’hui ce qui me fait vibrer, ce qui m’allume, ce qui me donne le goût de danser, ce qui me drive. Et c’est vers cela que je veux marcher. Parce que c’est là qu’est la vie, la mienne en tout cas. Et que je ne veux plus en perdre une miette. Même si je suis à contre-courant. Même si je suis dans le champ. S’il faut que je frappe un mur plus souvent qu’à mon tour. Je me ferai de la corne sur les joues. J’ai toujours eu la tête dure et du front tout le tour de la tête. S’il faut que je pleure à verse, je pleurerai de toutes mes forces, et des larmes et du sang. Et l’on verra la terre desséchée qui fleurira dans les traces que j'aurai laissées. J’aurai au moins servi à ça. J'aurai aimé. Ma vie n’aura pas été vaine. C'est ce que je me dis, à quatre heures du matin.
J’assume.
Advienne que pourra !
C'est drôle, ça me soulage d'avoir écrit cette note.
Musique kitsch et quétaine à souhait : Come what may, Nicole Kidman et Ewan McGregor, Moulin Rouge (Merci Zig)
04:00 Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, blogue, jugement, choix, vie
09 mai 2008
Le vieux
— Le monde est désespéré, c’en est triste. Ils sont prêts à n’importe quoi pour pas être seuls, c’est pitoyable...
— Ça sert à quoi de bousiller ce qui aurait pu être une belle amitié juste pour aller voir si ça peut aller plus loin ? Hein ? Pourquoi ? Ça sert à quoi ? ...
— C’est du magasinage. C’est plus des êtres humains, c’est des bébelles jetables... J’ai pas envie d’être un objet sur le papier glacé d’un catalogue. Je suis bien trop prétentieux pour ça et je l’assube, ...ssume, je l'assume !... Vive la masturbation !
Lui il m’écoute en souriant et en mangeant des bretzels.
(Moi, dans un 5 à 7, lors d’une première date, avec un verre de trop dans le nez… Bravo champion ! Comme désabusé, on peut pas trouver mieux ! Le vieux du titre, je vous le dis : c’est moi.)
00:00 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, rencontre, relation, dialogue
07 mai 2008
Champagne
Un livre dort sur une chaise près de mon lit. Même refermé, il me trouble et me fascine. Quand j’en ai le courage, j’en reprends la lecture. C’est un roman incandescent et douloureux. Par moments, je ne peux m’empêcher de détester cette auteure que je ne connaissais que de réputation. En quelques lignes, elle arrive à mettre en lumière la fugacité de la vie et la magnificence du monde, à l’instant où cette beauté va passer. C’est un roman sur la perte, nourri par une tendresse et un émerveillement pour la nature. Amours, désirs, rêves et souffrances, à pas feutrés, Monique Proulx visite l’humanité de chacun de ses personnages avec une lucidité éblouissante, sans aucune complaisance.
Le récit est mené d’une main de maître. En tant que lecteur, il m’arrive de croire que j’ai discerné une piste dans le foisonnement des images puis, au moment où je m’y attends le moins, l’histoire se retourne comme un gant et me laisse bouleversé comme les personnages.
C’est un roman qui exacerbe les sens et qui ouvre les yeux. Un livre où je reconnais une nature sauvage que j’ai aimée et qui a créé des empreintes profondes en moi. Des couleurs que j’ai laissées s’évanouir de ma conscience pour ne pas en sentir le manque ou la fragilité. Je cherchais un livre pour meubler mes insomnies et m’approcher sans bruit des frontières du sommeil. J’ai fait fausse route. Ce roman me réveille à grand coup de soleil. Souvent, il me tire des larmes oubliées qui dormaient depuis l’enfance.
01:00 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : lecture, livre, roman, écriture, nature, fragilité



