27 janvier 2009
Pause
C’est arrivé sans crier gare. Dans la soirée, quand j’ai senti les premières vagues de chaleur me parcourir le corps, j’ai su qu’il était trop tard pour prévenir. J’ai attrapé le virus qui court au bureau. Ce n’est pas un rhume qui va me faire peur. J’ai mes 340 CD4. Ensemble, on a fait mordre la poussière à des pneumocystis, des molluscums et des staphylocoques autrement plus inquiétants. Mes mercenaires connaissent le terrain et la guérilla est ouverte. J’enveloppe ma fièvre dans la laine et le coton. J’ai même mis ma tuque et mon t-shirt de la CSN pour avoir l’air plus "tough". Il va falloir que je m’arrête. J’ai voulu jouer les héros et abattre à moi tout seul le travail de quatre personnes. Il n’y a pas trente-six solutions. Saisir le sommeil quand il se présente, me garder les extrémités au chaud, boire beaucoup de liquide et appuyer sur pause.
06:36 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : pause, temps, virus, hiver, repos
24 octobre 2007
La chute (suite et fin)
J’ai un vilain rhume, ce qu’on appelle ici une grippe d’homme, pour se moquer. Je fais un peu de fièvre et je me sens fragile. Chaque fois que le corps déraille ainsi, je suis traversé par des relents de panique. Je ne suis pas allé travailler ce matin. Ces moments volés au travail ont une valeur toute spéciale. Dans la note intitulée La chute (I, II et III), je racontais des évènements qui se sont déroulés, il y a une dizaine d’années. J’ai fait le récit des semaines, des heures puis des minutes qui ont précédé l’instant où ma vie allait basculer.
Je savais. Bien que l’alcool ait effacé la précision des souvenirs. Je savais que quelque chose d’irrémédiable s’était produit. Dans mon journal, sous la couverture jaune clair, j’avais écrit. « J’ai fait l’amour avec la mort. » Le reste de la page était restée blanche. Tout était dit. Pendant les semaines et les mois qui ont suivi, le temps s’est dilaté. J’avais l’impression de vivre un mauvais rêve. Je n’étais pas inquiet, j’étais complètement paniqué. Un sentiment paralysant qui m’empêchait de parler. J’étais un zombie qui vivait dans la peur que toute sa vie s’écroule si je faisais un geste de trop ou si je prononçais un seul mot.
Il y a d’abord eu cette rencontre dans un café, avec le Stéphane en question. Mes souvenirs de cette période de ma vie sont embrumés. Je me souviens de quelques phrases qu’il m’avait lancées après m’avoir annoncé qu’il était séropositif : « Je ne sais pas ce qui m’a pris. », « J’ai jamais fait ça, avant. », « Je suis allé voir mon médecin, en panique le lendemain. Elle m’a dit, qu’avec ce qu’on avait fait, les risques étaient faibles, que tu aies attrapé quelques choses. » Moi, je n’avais aucune réaction. J’étais habité par une froideur totale. Il a poursuivi : « Puis de toute façon, si jamais t’es séropositif, c’est pas certain que ça vient de moi. » Intérieurement, j’ai buté sur cette dernière phrase. J’ai pensé « Sale con ! »
Je me souviens d’avoir lu dans un livre une description de la séroconversion. Je me souviens particulièrement d’un graphique qui illustrait la progression de l’infection au VIH en l’absence de traitement. Il y avait deux courbes qui se croisaient. La première représentait la quantité de virus dans le sang. Elle montait, doucement. La seconde illustrait le nombre de CD4, cellules du système immunitaire. Elle était stable sur les trois quarts du graphique puis elle commençait à décliner graduellement, puis de plus en plus rapidement. Et au bout de la ligne était écrit le mot « mort ».
Chaque individu réagit à sa façon à la présence du virus. Ma réaction était fidèle à ce que j’avais lu dans toute la documentation. Environ une semaine et demie après la nuit du 11 novembre 1996, J’ai été envahi par une vague de fièvre foudroyante. J’étais incapable de sortir de mon lit. J’avais la tête qui tournait et les muscles douloureux. Puis, après quelques jours, plus rien. Les symptômes ont disparus. Mais impossible de savoir si le virus était présent.
Tout cela n’allait pas durer, il y avait une échéance. La présence d’anticorps spécifiques au VIH devient détectable après trois mois d’attente. Avant ce délai, il est impossible de savoir si un individu est séropositif. (Encore aujourd’hui les tests de dépistage du VIH indiquent l’état sérologique d’une personne trois mois auparavant.) J’aurais voulu arrêter le temps, même si l’attente était intenable. J’avais rendez-vous un matin d’avril à la clinique l’Actuel. C’est le récit de cette journée qui a constitué la première note de ce blogue.
Voilà, la boucle est bouclée.
«... C’était un matin de printemps, enfin. Le ciel était bleu. Tout le monde dans la rue avait l’air heureux. Les filles portaient des robes d’été. Partout des sourires.
Je sortais de la clinique. J’étais en feu, à l’intérieur. J’avais en tête le pont Jacques-Cartier. Quoi de plus poétique que de mourir en se jetant dans le fleuve St-Laurent, abandonner son corps aux courants violents. Mais il y avait une cabine téléphonique. Des vitres sales qui portaient encore les poussières de l’hiver... (Lire la suite)»
Note :
Il existe aujourd’hui des traitements prophylactiques qui sont utilisés lorsqu’une personne a été mise en contact avec le VIH. Administrés dans les 72 heures, ils peuvent empêcher l’infection. Ces traitements n’existaient pas à l’époque. Ou s’ils existaient, ils n’étaient pas courants. Cette note est très technique, j’ai tenté d’être le plus exact possible, mais je ne suis pas médecin. Les liens de ce texte renvoie à l'excellent glossaire d'Act-Up Paris. (Knowledge is a weapon. Ignorance is your enemy)
12:00 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Sida, Vih, gay et lesbienne, séroconversion, prophylaxie, virus
06 décembre 2006
180
180 petits CD4. Est-ce que ça vaut la peine de se battre pour 180 CD4 ? J’en ai plein le cul. Je m’attendais à 300 ou 400, la normale étant autour de 500 par microlitre de sang chez une personne en santé.
180 CD4, ça signifie 10 ml de mépron chaque matin, un liquide antibiotique dégoûtant à avaler parce je n’ai pas le système assez fort pour affronter la moindre pneumonie qui court le vaste monde. Sept mois de traitement, d’effets secondaires, l’entraînement, les tonnes de protéines, les vitamines et tous les efforts, tout ça pour 180 vulgaires CD4.
— Il me semble que c’est pas gros, 180.
— Quand on part d’où tu pars, moins de 50… Ça monte toujours très lentement.
Je sais, c’est rien que des chiffres. Je suis pas trop solide, suffit qu’on me balance des résultats et je m’écroule. Le virus, lui, reste indétectable. C’est quand même une bonne nouvelle. Il se cache, fait semblant de dormir, et cogite aux prochains dommages qu’il pourrait infliger à mon système. Au moins, il est prisonnier. Je ne lui permets pas de prendre l’air. Si je meurs, tant pis pour lui, je l’emporte dans la tombe. Nos destins sont liés.
J’ai besoin de musique. Il fallait que j’écrive ces chiffres et ces mots. Dans 5 minutes, ça ira mieux…
03:00 Publié dans Carnets de chiffres | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : SIDA, VIH, virus, sang, CD4, bilan, déception



