18 février 2008
Le seuil
Il arrive au seuil, il arrive au seuil
Riez, les enfants, préparez la fête
Il arrive au seuil et soudain il s’arrête
L’eau dans ses yeux continue d’avancer
Son cœur emporté lui cogne les côtes
Il retient son manteau que le vent fait danser
Longtemps, je me suis fermé les yeux. Je préférais rêver la vie plutôt que de m’y avancer. Je projetais des images à l’intérieur de mes paupières. J’avais peut-être peur de la réalité. Non, en fait j’étais terrorisé. Une angoisse congénitale qui me faisait vivre à l’aveugle. Les yeux comme les poings, fermés serrés.
Puis j’ai fait un pas, poussé par la vie et les évènements. Bardé de mes mots, comme dans une dérisoire armure de papier. Et j’ai ouvert tout grand les yeux. Et j’ai vu. La réalité en noir et blanc. Noir comme le vide. Blanc comme l’absence. Des millions d’esseulés qui vivent, entassés, sans jamais se croiser du regard. Qui échangent des fluides sans jamais se toucher. Du gris dans les cœurs, du gris dans le ventre, du gris dans nos mains. S’il restait la moindre trace de couleur, il faudrait hurler, s’indigner contre la cruauté, la misère, la cupidité. Le gris est plus sûr. Ça se marie à tout. Pas de faute de goût. Le jour comme la nuit, tous les rats sont gris.
Quand je suis épuisé, je m’affale devant la télévision, la boîte à bêtises. Les images se succèdent. D’abord celle d’un manifestant qui meurt dans des convulsions pendant qu’un policier obèse décharge sur lui son pistolet Taser. Ensuite la publicité d’une agence immobilière. Le jingle répète sans arrêt : « L’agent... fait le bonheur ». Des gens de tout âge s’étouffe de rire après avoir vendu leurs propriétés. L’histoire ne dit pas de qui on se moque. Puis, derrière la lectrice de nouvelles, défilent des images de guerres civiles. Une femme noire qui pousse un cri interminable en serrant le cadavre de son enfant mutilé. Puis on voit une femme blanche dans un spa, enroulé dans la ratine. Elle se fait masser. C’est une pub pour des plans de retraite. Elle soupire en souriant : « J’veux pas que ça arrête ». Les images d’une lente procession devant une université. Des étudiants s’appuient les uns sur les autres, en silence. Ils se demandent pourquoi ils ont échappé au tireur fou, celui qui a vidé son arme en visant les têtes, une à une, comme dans un jeu vidéo. Enfin apparaissent des images magnifiques d’acrobates qui virevoltent au ralenti, autour d’une échelle, dans une forêt d’arbres centenaires. « Alcoa, l’aluminium à l’échelle humaine ». Ce slogan fait-il allusion aux milliers d’hommes traités comme du bétail dans les mines de bauxite du tiers-monde ? Des vieillards de vingt ans qui retournent vers leurs cabanes de tôle après des journées interminables en marchant sur les terres dévastées et contaminées que la multinationale a volées à leurs pères.
J’éteins le téléviseur. Mais les images me hantent. Leurs couleurs me blessent même lorsque j’éteins la lumière, même si je ferme les yeux. Peut-être que c’est la fatigue, mais il me semble que je deviens gris, de plus en plus gris.

Phnom Penh, 2002, Photo : Paul Antoine Pichard, tiré de l’exposition Mines d’Ordures, du 16 octobre 2007 au 2 mars 2008 au Musée de la civilisation à Québec
22:00 Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : publicité, violence, réalité, images, gris
01 avril 2007
Arête
Je m’étais préparé à toutes éventualités, c’est vrai. Chaque dénouement était imaginé, soupesé. Mais je n’avais pas prévu la charge émotive de sa réaction. Ce raz-de-marée de panique qui lui a secoué le corps. Et la présence de la mort qui s’est tout d’un coup glissée entre nous. Sa réaction m’a ébranlé et a balayé mes positions que je croyais solides. Je n’avais pas prévu le vertige, sur l’autre versant des mots.
Pourtant, quelques minutes auparavant, il y avait dans nos regards des percées vers l’avenir, entre nos corps un noyau de chaleur impénétrable pour quiconque autour. Le vin était trop froid et la serveuse asiatique avait une voix de Mickey Mouse. Mais rien ne pouvait entamer nos sourires. C’est du moins ce que je croyais.
Il y a parfois des coups de couteau qui sont nécessaires, des liens qu’il faut trancher. Il y a des morts qu’il faut enterrer définitivement. Il voulait savoir pourquoi mon ex était si important. Pourquoi j’avais du mal à accepter qu’il sorte de ma vie. Sous l’assaut de ces questions, j’ai fouillé mes sentiments. Une chose était claire : mon ex, c’était ma famille, mes premières racines, mes fondations. Même si les liens du sang n’existaient pas entre nous. Il y avait entre nous comme une filiation adoptive. Tout ça, dans ma tête à moi, bien sûr, dans ma mythologie personnelle. Dans les faits, il ne fait pas partie de ma vie. Il ne téléphone pas à Noël, ne prends pas de mes nouvelles et n’en donne pas. Il n’est pas là si j’ai besoin de lui. Il n’existe pas. C’est complètement inutile que j’avance dans l’existence en traînant un fantôme derrière moi. Il vaut mieux parfois brûler les ponts et jeter du leste pour s’élever au-dessus des obstacles. Ce souper en tête à tête m’aura au moins servi à comprendre ça. Pour assumer ma condition d’orphelin, j’avais besoin qu’on me tienne la main entre deux verres de vin blanc.
... Je suis séropositif...
Mais sur le chemin du retour, je suis passé du statut d’un gars super intéressant, beau et intrigant à celui d’une marchandise avariée. Son intérêt était-il purement conditionnel et intéressé ? Comment j’ai pu me faire avoir autant ? Je suis resté avec une certaine colère. Si je sors dans un bar et qu’un homme me sourit, j’aurai envie de lui casser les dents. Je n’ai jamais cassé de dents. Ce doit être une sensation étrange. J’imagine la giclée de sang.
J’ai rebondi. Je rebondis toujours. J’ai juste quelques côtes déplacées du côté du cœur. Comme un élancement. J’ai mis le volume au fond sur mon i-pod (je suis volontaire pour la greffe) et je suis sorti courir sous le soleil violent du dernier jour de mars.
01:00 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : vih, divulgation, colère, panique, violence, journal intime, gay et lesbienne
14 décembre 2006
Les petites morts
Hier soir, une histoire se terminait. Celle d’une thérapie de groupe. Je me suis engagé à reprendre au début de la prochaine session, mais le psychologue qui était là depuis le début n’y sera plus. Je ne l’ai pas réalisé tout de suite. Juste une tristesse très vague qui a enflé pendant la nuit et quelques larmes au réveil.
Ces larmes que je n’attendais pas me ramènent en arrière, me rappellent d’autres petites morts que j’ai rencontrées au cours de ma vie. J’ai travaillé pendant plusieurs années comme éducateur dans des milieux défavorisés. En simplifiant un peu, on pourrait dire que l’essentiel de mon travail consistait à nouer des liens avec certains enfants afin de leur donner, à travers ma présence, la preuve qu’un adulte pouvait être autre chose qu’un agresseur, un exploiteur ou une figure d’autorité. J’ai adoré faire ce travail. Moi qui ne faisais pas partie de ce club quand j’étais petit, j’arrivais à apprivoiser les caïds et les délinquants à force de persévérance. C’était une sorte de revanche sur le passé. C’était un bonheur que de voir des liens de confiance s’établir au fil des jours, recevoir les confidences, saisir l’occasion de les regarder avec une fierté dans les yeux. Les photos que j’ai faites de ces enfants sont ce que j’ai de plus précieux.
Le corollaire, c’était que la fin de l’année scolaire était toujours particulièrement déchirante. Si je savais qu’il y avait dans l’entourage d’autres adultes solides et sains d'esprit, ça me soulageait un peu. Mais dans certains cas, j’abandonnais les enfants à un milieu misérable où l’espoir était bien caché. Dans la dernière école où j’ai travaillé, les filles de 11 ou 12 ans étaient régulièrement approchées par les recruteurs des réseaux de prostitution. Les enfants arrivaient le matin en classe sans avoir mangé. Il y avait des guerres entre les gangs de rues où les jeunes se battaient parfois à coups de machettes. Des adolescents qui en assassinent d’autres, devant des témoins terrorisés. Alors, je passais les jours qui suivaient la fin de l’année à pleurer. Et j’ai changé de domaine.
Un jour, j’ai décidé moi-même d’être aidé, de faire une thérapie. Je viens d’une famille enfermée dans le silence. J’étais un emmuré fonctionnel. La thérapeute s’appelait Sylvie. Elle a été la première personne à qui j’ai parlé réellement de mes sentiments, le premier être humain devant qui j’ai sangloté, j’ai ri, devant qui j’ai raconté mes travers. Elle m’a écouté, sensible. Elle m’a accepté, m’a aimé, si je puis utiliser ce mot. Je sais que toutes les relations authentiques que j’ai vécues par la suite sont le fruit de la confiance que j’ai bâtie avec elle. La fin de cette relation a été particulièrement pénible. J’ai fêté cet évènement en buvant une quantité phénoménale d’alcool. Pendant des semaines, je n’ai presque pas dessaoulé. J’ai fait un fou de moi en pleurant dans la rue, en tombant sur le trottoir, en vomissant partout. Jusqu’au soir où un homme m’a cueilli sur le bitume et où j’ai fait l’amour avec la mort.
Les larmes de ce matin ne sont pas que souffrances. En fait, les plus douloureuses sont des larmes qui émanent d’un bonheur, celui d’avoir senti quelques instants dans les yeux d’un autre que j’étais quelqu’un de bien. D’avoir vu dans son visage que je le touchais. Et de mesurer du même coup toute cette étendue de silence et de solitude.
J’ai décidé de lui écrire pour le remercier. L’écriture me sert de béquille pour tout ce que je n’arrive pas à dire de la bonne façon, lorsqu’il le faut. Je sais que dans les moments les plus difficiles, je me souviendrai du regard qu’il a posé sur moi. Et que ce sera ma plus grande force face à l’adversité. Alors les larmes qui coulent ce matin sont d’un alliage de douleurs et de reconnaissance, avec même une pointe de fierté, et une base de confiance dans la vie et dans l’humanité.
21:18 Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, thérapie, violence, larmes, deuil, mort





