15 avril 2009

Le sexe des anges (deuxième partie)

La première partie de ce billet érotique se trouve ici. (+18 ans)

Il a poussé la porte et nous sommes entrés sans faire de bruit. c’était, m’avait-il dit, l’appartement d’un de ses amis, et il avait les clefs. Il n’y aurait personne. Il faisait sombre et on n’a pas allumé. Dans la cuisine fraîche, on s’est servi de grands verres d’eau. On a laissé les verres vides sur le comptoir où trônait déjà une pile d’assiettes et deux tasses. Il a mis de la musique et on s’est présenté.

Le temps perdu à bavarder avait été suffisant pour qu’une certaine gêne s’installe entre nous. La pensée, chassée par les ruées soudaines du désir, en a profité pour reprendre ses droits. Il portait un t-shirt Nike blanc et bleu marin. Ses yeux s’animaient sous un front large. Ses cheveux étaient bruns, courts et très denses. Un ange est passé dans la pièce. Il s’est étiré en s’avançant vers la baie vitrée du salon. Mon regard a grimpé comme une vigne de son triceps à son coude, puis sur la rondeur de son avant-bras. Il fallait me secouer pour faire éclater la mince couche de glace qui s’était formée pendant l’intermède. Une allumette a craqué dans mon crâne. Et la pensée a définitivement pris le bord.

Nos t-shirts ont volé vers le plafond. Et je l’ai poussé sur la causeuse au pied de la baie vitrée, un gros meuble blanc, couvert d’un tissu fleuri. Pendant qu’il se débattait pour retirer complètement son jean, je m’étais déjà emparé de son sexe avec ma bouche. Et je le sentais qui levait comme la pâte. Mes doigts glissaient vers le haut, entre ses cuisses pour aller se nicher entre ses fesses. Il a souri en fermant les yeux. Il a gémi. Cette vibration est venue à bout des derniers débris de raison qui m’entravaient encore. Je l’ai retourné et l’ai mordu près des reins, à la naissance des fesses. Ma bouche ouverte est remontée en suivant le courant de muscles qui longe la colonne en s’arrêtant de temps à autre pour mordre la chair. Arrivée près de la nuque, ma langue a couru sur sa peau. Mes deux mains ont glissé vers ses pectoraux qu’elles ont enveloppés, la pointe des mamelons se retrouvait coincée entre mes doigts. Sa respiration s’est accélérée. J’ai mordu le trapèze doucement, puis l’arrière de la nuque avec plus de rudesse. Il a crié, s’est débattu, s’est dégagé. J’ai ri pendant qu’il s’allongeait sur la causeuse.

Nos visages se retrouvent à l’envers, l’un au-dessus de l’autre. Nos langues s’appellent, s’enroulent. J’embrasse le rêche du menton, et sa gorge tendre. Je sens sa bouche qui descend sur mon cou, pendant que la mienne parcourt son torse jusqu’à son bas-ventre. Je respire son sexe au moment où le mien plonge dans la chaleur humide de sa bouche. Par la fenêtre ouverte, monte la rumeur de la ville, le cri d’une sirène qui s’éloigne. Sur une table, au bout de la causeuse, des lis reposent dans un vase rempli d’eau et répandent un parfum entêtant.

Je suis assis comme un roi, au centre de la causeuse, les bras étendus de chaque côté sur le dossier. Il est debout devant moi et il déchire l’emballage du préservatif. Je n’arrête plus de sourire et je me mords la lèvre. Il s’avance lentement vers moi. Nos regards sont soudés l’un à l’autre. Il baisse les yeux et se penche sur moi. Son odeur se mêle au parfum des lis et me fait tourner la tête. Je sens son anus qui résiste, qui se serre contre mon gland, puis qui flanche. Et je glisse en lui. Je sens les ressorts de ce vieux meuble qui me mordent les fesses et le dos, mais je les oublie rapidement en voyant son nombril qui fait des 8 devant mes yeux, ses deux cuisses lisses et massives qui entourent ma taille. Des cuisses de statues grecques. Je le jure. Mes doigts courent sur sa peau blanche comme des loups dans une bergerie. je dois avoir l’air un peu hébété, la bouche ouverte, comme un enfant devant un magicien. Lui a renversé la tête vers l’arrière et toujours sa voix grogne, gronde comme un orage qui approche.

J’ai descendu mes mains pour agripper ses reins et j’ai pris le contrôle du mouvement en donnant des coups de bassin. Je le sens autour de moi qui se contracte et s’abandonne. J’ai enlevé la main qu’il avait posée sur son sexe. Je me suis léché abondamment la paume avant d’empoigner son membre en tournant. Je me suis rempli les yeux du grain de sa peau, de ses collines et de ses vallons. Je me suis gorgé de ses cris. Puis j’ai fermé les paupières pour emprisonner les images et les savourer. Nos corps, maintenant, se cognent, s’écartent et s’accrochent. Nos mains avides s’agrippent, se perdent et s’emportent. Nos voix s’interrogent, se supplient, scandent le rythme. Le plaisir enfle et approche de la douleur. Je vois des étoiles. Il pousse un râle animal, un spasme secoue son grand corps et s’achève dans un léger frisson.

...

Une flaque laiteuse s’étire sur son ventre. Nos corps encore palpitants deviennent lourds. Nos respirations sont amples. Ses cheveux chatouillent le creux de mon épaule. L’air autour de nous brille comme un clair de lune qui rebondit sur l’eau. La Terre roule sur elle-même. Au même instant, des milliers d’enfants naissent, des gens meurent, les hommes font la guerre, les amants font l’amour, le soleil se lève et se couche, l’univers est en expansion.

Le bleu du soir colore l’appartement. Son cœur s’apaise contre ma paume. Il me dit : tu sais, je ne regrette rien. Je le regarde au fond des yeux. Moi non plus.


Ce billet a été écrit dans le cadre de la tague érotique que Nitram m’a donnée. (C’était tout un défi. J’ai vraiment eu du mal avec la concordance des temps.) Je la passe maintenant à qui en voudra bien. J’aimerais bien que Lovedreamer l’attrape (je suis certain que tu vas être inspiré.), Kab-Aod (tu effleures souvent le sujet, c’est l’occasion d’y plonger à corps perdu !) et Nicolas (oui, oui, une nouvelle érotique complète, avec un début, un milieu et une fin.).

19 octobre 2008

Laide

J’avais passé la soirée, barricadé dans un party, dans un appartement du village. Des latinos dans la vingtaine, amis d’amis. Les barrières de la langue et de l’âge s’ajoutaient à la fatigue de 14 jours de travail en ligne. C’était l’anniversaire de GP. J’étais là pour faire plaisir. Je souriais pour ne pas gâcher l'ambiance même si j’avais envie de partir. Au moment où tout le monde avait l’air de s’amuser, je me suis éclipsé sans dire bonsoir. J’avais besoin d’air. La nuit était froide. Je devais marcher sur Sainte-Catherine pour me rendre jusqu’au métro. J’avançais à grands pas à travers tous ces gens qui allaient faire la fête. J’ai croisé Ziggy. Il riait, sa main dans la main d’un homme. Il ne m’a pas vu. Un jour, je verrai Mister Right en train d’enlacer un autre homme. Ou le cowboy en train de rire dans un café, en tête à tête. Et je marcherai un peu plus vite vers le métro, parce qu’il fait trop froid. J’avais un refrain de Jean Leloup dans la tête : « Laide, laide. Comme la vie est laide, laide ! »


Jean Leloup, La vie est laide.

J’avais du mal à avancer, il y avait de plus en plus de monde sur le trottoir. Moi j’avais les yeux tournés vers l’intérieur. Un attroupement s’était formé devant un bar. Un bar louche qui se donne des airs chics. En me faufilant dans la foule, j’ai aperçu des jambes étendues sur le trottoir. Des mollets forts, des talons hauts. Un corps recouvert d’une bâche. Près de la tête, un policier à demi agenouillé criait « code 902 » dans une radio. J’ai détourné les yeux. Je ne voulais pas en voir plus.

Une idée tordue m’a torpillé le cœur. Où je travaille, nous hébergeons une femme séropositive qui a été violentée par son conjoint. Pour des raisons de sécurité, toutes les informations à son sujet doivent rester secrètes. Mais elle est isolée, elle s’ennuie. Elle vit dans une chambre avec un matelas, une télévision. Elle va marcher dans le village gai. Elle dit que les gens sont gentils. Elle parle beaucoup. Elle a revu son ancien réseau d’amis, un homme en particulier, qui les connaissait, elle et son ex-conjoint. Et l’inquiétude a gagné toute l’équipe.

Un après-midi, elle m’avait dit : « on n’a pas de cœur, hein ? » Je lui avais demandé pourquoi. « En ce moment, j’aurais envie de retourner avec lui… » J’avais dit « c’est peut-être pas parce que t’as pas de cœur… C’est peut-être que t’en as beaucoup. » Il y avait eu un moment de silence. Elle s’était mise à pleurer puis à déballer son histoire. Famille d’accueil, agressions sexuelles, fugues, alcool, milieu criminalisé, conjoint violent. Je ne la suivais pas toujours, c’était décousu et ses paroles étaient souvent incompréhensibles. Ce n’était pas important. Elle avait besoin de raconter. Elle revenait toujours à son chat. Un petit chat blanc, qui ne ferait pas de mal à une mouche, qui n’avait même pas de griffe. Le poil blanc, tout doux. Elle avait dû le laisser à un voisin, pour venir ici. Et elle pleurait. « Une p’tite boule d’amour, t’sais là… Si au moins j’avais ça !» Elle me fixait les yeux rougis, le visage crispé par la douleur « Qui c’est qui va s’en occuper ? Hein ? Qui ? »

En me retournant pour ne pas voir le corps, j’ai aperçu un homme sur le côté d’une voiture de police. Il était ivre et il criait. Il s’appuyait sur la voiture pour ne pas tomber, encadré par deux policiers. Je ne voulais pas entendre ce qu’il criait. Je voulais arriver au métro. J’avais froid, juste froid. Il y avait des spectateurs qui semblaient fascinés par le spectacle. Il y avait des gens qui riaient. Je ne voulais pas pleurer dans le métro, mais ça pleurait quand même. J’ai trouvé une vieille napkin dans la poche de mon manteau. Je me suis réfugié au fond du wagon désert. Je suis entré chez moi comme un zombie. Je me suis enroulé dans la couette. J’ai serré un oreiller. Le lendemain, j’ai téléphoné anxieux pour prendre les messages au bureau. C’est mon week-end de garde. C'est à dire que je trimballe le portable et je prends les messages à tous les jours. On n'a pas les ressources pour payer quelqu'un en permanence. J’avais peur de tomber sur un appel de la police. Mais il n’y avait rien.

Et puis je me dis que je suis ridicule. Ce n’est peut-être pas elle. Juste un mauvais hasard, même quartier sale, même semaine pourrie. Juste la nuit qui est un peu froide. C’est rien qu’un cadavre déjà un peu raide, un corps de femme, tuée par un homme. Il doit y en avoir tous les jours, partout dans le monde. Des centaines peut-être. Suffit de regarder les bulletins de nouvelles. Et tout le monde s’en fout. Et tout le monde fait comme si de rien n’était. Et je me demande ce qu’ils font des corps dont personne ne veut. Et je devrais peut-être changer de travail. Et que la vie est laide, laide.

08 juillet 2008

Infidèle



Après quelques tentatives, j’ai mis en branle un second blogue, exclusivement professionnel. Mes premiers essais s’étaient doucement éteints, faute de temps et de motivations. Celui-ci répond à un besoin. Il a déjà suscité de l’intérêt dans le milieu québécois de l’horticulture, ce qui me motivera à continuer. Sans faire aucune publicité, j’ai trouvé quelques discrets lecteurs au Jardin botanique de Montréal et à l’Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe, l’établissement où j’ai étudié l’horticulture. Le site va peut-être même y inspirer un nouveau cours sur le verdissement urbain.

C’est un endroit pour engranger des textes que j’aurais envie d’écrire et qu’on ne me commande pas. Mais surtout un espace où rassembler de façon pratique tous les liens que j’utilise quotidiennement pour mon travail. Et finalement, une page plutôt jolie (j’ai fini par apprendre à me débrouiller avec Wordpress !) d’introduction à l’horticulture pour les néophytes, les citadins ou les rêveurs.

Ruelle verte sur Wordpress.com

L'infidèle, paroles et musique de Claude Dubois, interprétée par Stéphanie Lapointe.

11 janvier 2008

La vie de plateau II

Je ne sais pas si c’est la grisaille de janvier, mais j’ai la plume un peu sèche. Depuis quelques années, je rêvais de ce contrat. Après une semaine de travail, je fonce vers la terre comme cette pluie glacée qui est tombée toute la journée. Fatigué, épuisé, lessivé. Dieu merci, c’est vendredi.

Au cours des derniers jours, j’ai sillonné l’arrondissement dans tous les sens pour débusquer les futurs îlots de chaleur estivale et évaluer les possibilités d’y planter des arbres. J’ai couru les ruelles. Certaines sont magnifiques, d’autres, complètement dévastées. Je redécouvre les grandeurs et les misères de ce quartier magnétique, le Plateau-Mont-Royal. Et son snobisme un peu ridicule, mais attachant. Je découvre également les dessous pas toujours verts du milieu des organismes en environnement. Les ressources sont rares et chacun tire sur son coin de couverture. Louvoiement politique et guéguerres de clochers créent une atmosphère de travail assez particulière.

Ce que je pourrai réaliser pendant ce contrat me paraît insignifiant par rapport à tout ce qu’il y aurait à faire. Mes projets de verdissement seront presque imperceptibles dans cette mer de briques, d’asphalte et de béton. Et, avant de pouvoir planter mes mains dans la terre, au début de l’été, il me faudra combattre des hordes de fonctionnaires apathiques ou véreux. Ouvrir mon chemin dans une jungle de formulaires. Survivre à l’asphyxie, lorsque je serai submergé par des tonnes de paperasses, autorisations, dérogations, subventions.

Je tire mon épingle du jeu en me répétant intérieurement que ce n’est qu’un travail. Je joue les innocents lorsque c’est à mon avantage. Je tourne les coins ronds pour obtenir ce que je veux. Je serre des mains. Je ris des blagues creuses dans les 5 à 7 et j’applaudis les élus en souriant béatement. Un jour, dans quelques mois seulement, ce sera l’été. Et il y aura des enfants, au fond d’une ruelle, qui joueront à la marelle entre les massifs de sauges ou de marguerites. Dans quinze ou vingt ans, des amoureux viendront peut-être, en catimini, graver leurs initiales sur le tronc d’un févier que j’aurai planté.

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Ruelle quelque part entre Laurier et Masson

18 octobre 2007

Concret

Ces jours-ci, le travail prend toute la place dans ma vie. J'ai le cerveau qui "spinne" du matin au soir. Il faut que je profite des contrats pendant qu'ils pleuvent...

Ce soir, j'ai découvert sur la Toile mon premier texte publié. Il s'agit d'une chronique sur le contrôle biologique des insectes et des maladies s'attaquant aux plantes ornementales. Elle paraîtra chaque semaine sur le site numéro un du jardinage au Québec. En cliquant sur mon nom, une fenêtre s'ouvre avec une mini-biographie. La photo qui l'accompagne sera celle qui coiffera tous mes articles dans la version papier du magazine. (C'est la directrice artistique qui l'a choisie. Moi, je trouve que j'ai une drôle de tête là-dessus.) J'ai bien hâte de voir ce que ça donnera sur papier glacé...

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Je fais actuellement de la recherche pour un reportage sur les murs végétaux. C'est une commande et de prime abord, le sujet ne m'intéressait pas vraiment. Les murs végétaux sont difficiles à réaliser sous le climat québécois. Mais j'ai découvert un univers fascinant ou s'entremêle l'architecture, l'art et la botanique.

Jean Paul Ganem est un artiste français qui a réalisé les murs végétaux qui ornent la terrasse de la fonderie Darling, une galerie d'art de l'Ouest de Montréal. Il a également créé un jardin au-dessus de l'ancien site d'enfouissement de la carrière Miron, au centre de Montréal. Le jardin des capteurs est bâti autour des capteurs de biogaz qui canalisent les émanations de méthane qui proviennent des déchets enfouis. Il réhabilite ce site qui était devenu un cauchemar pour les résidents des environs. La carrière se transforme peu à peu en un endroit de beauté et d'éducation.

Le vidéo qui se trouve sur la page de Jean-Paul Ganem est un court extrait du film « Le jardin des Capteurs » d'Éric Tessier, produit par la Corporation Saint-Laurent. Musique de Simon Wayland

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15 octobre 2007

Racines

J’écris parce que je suis en manque douloureux d’histoire. Je voudrais me poser quelque part et rester immobile pour contempler le fil du temps. Je suis fils de déracinés. Ma mère s’est toujours laissée porter par le vent. Elle s’est envolée comme une plume à la fin de mon enfance. Les courants l’ont portée un peu partout dans le monde, de New York au Viet Nam, en passant par l’Afrique de l’Ouest. Récemment, elle s’est posée à Chicago, près des Grands Lacs. Peut-être y trouvera-t-elle le calme. Après leur séparation, mon père a refait sa vie dans une ville battue par le vent, sur le bord d’une autoroute.

À l’adolescence, j’étais totalement libre. J’ai choisi la ville pour le foisonnement de la culture, l’ouverture sur le monde et la possibilité d’y être ouvertement ce que je suis : homosexuel. Bien que j’aime les grands espaces et le ciel qui se déploie sur 360 degrés, le dédale des grandes villes me fascine toujours. Les signes y sont démultipliés. Tous les travers et les grandeurs de l’humanité y sont exacerbés. On parcourt les rues comme on lit un texte, dense, coloré et généreux. Montréal est mon premier amour.

Une seule fois dans ma vie j’ai cru voir poindre des racines. J’imaginais qu’une vie à deux était plus propice à l’enracinement. Ce n’était pas l’idée du siècle de mettre sur les épaules d’un autre mes envies de m’établir. J’ai laissé dans cette histoire une partie de mon âme. Et je n’y ai gagné que le poids des années à porter. Après le naufrage du couple que nous formions, je me suis retrouvé dans le vide. J’ai nagé pour remonter à la surface, pour me sortir de l’eau. Et j’ai repris la route des nomades.

Intuitivement, j’ai choisi un secteur de la ville qui me ressemblait. Et je tente tant bien que mal de m’y sentir chez moi. Le quartier Rosemont est habité depuis toujours par des francophones de souche, des ouvriers, des travailleurs acharnés et quelques rêveurs plus grands que nature. Il a longtemps abrité quelques joyaux. Le Jardin botanique, qui est né au début du siècle, perd peu à peu de sa splendeur. Et les installations olympiques construites pour les jeux de 1976 ont été désertées par les sportifs. La ville n’est pas un milieu particulièrement propice à l’enracinement. Elle se transforme constamment à un rythme étourdissant. Les gens ne font qu’y passer. Ma vie d’aujourd'hui ne pèse pas bien lourd. C’est une maison de paille que la première bourrasque pourrait emporter. C’est l’inquiétude qui m’habite cet automne dans mon minuscule appartement, impossible à chauffer convenablement. Je fais des économies de bout de chandelle pour joindre les deux bouts. Je n’ai aucune certitude quant à l’avenir. Je suis parvenu en travaillant comme un fou à me renflouer et à payer toutes mes dettes. Mais ma situation reste précaire et dans quelques mois, tout sera à recommencer.

Cette nuit, j’ai rêvé que je vidais mon compte de banque et que je disparaissais. Je partais sur un nowhere, sans destination. Avec un peu de crainte, mais une espèce d’urgence de retrouver qui je suis. Je portais un sac sur l’épaule. Et, dans ma poche, je serrais entre mes doigts un billet ouvert. Mais le train que j’avais pris s’enfonçait dans un brouillard glacé. Les lacs, les champs et les montagnes avaient des teintes froides. Le paysage se déclinait dans des nuances de gris bleu. Je regardais la pluie qui courait sur la vitre avec cette vieille envie de rentrer chez moi, sans savoir où aller.

23 septembre 2007

Avant l'automne

Officiellement, c’est le dernier vendredi soir de l’été et on sent sur l’avenue Mont-Royal comme une effervescence. Les terrasses sont bruyantes et bondées. Une rumeur émaillée d’éclats de rire et du bruit des verres. Tout brille. Les yeux de ce garçon, le pendentif translucide de cette femme et les phares des voitures qui maraudent en quête d’un stationnement. J’aime bien déambuler dans la foule sur le trottoir, laisser mon imagination être emportée par des bribes de conversation ou une mélodie échappée d’un bar.

J’ai rendez-vous avec le cow-boy, c’est peut-être pour ça que j’ai le sourire facile. Il n’y a pourtant rien à attendre de cette rencontre. J’entre au Starbucks où on doit se retrouver. Je m’enfonce dans un fauteuil de velours, près du foyer, l’immense tasse d’un mauvais cappucino entre les mains. Je contemple par la fenêtre, le défilé des passants. Il y a une fille dans l’autre fauteuil, de l’autre côté du foyer. Mais je ne vois qu’une paire de pieds qui se balancent en sandales. J’essaie d’ordonner les mots sur un carnet. Peut-être est-ce une question de saison, peut-être est-ce la fatigue, mais je n’ai rien à raconter.

Il arrive en souriant puis nous descendons l’avenue, le nez en l’air. On se retrouve devant deux pintes de bières à la Porte Rouge, le bar «privé» de Nitram. On discute en sautant du coq-à-l'âne, de la cuisine asiatique à la survie du gaélique en passant par les méthodes de travail. Je lui détaille mes ennuis du jour : les commandes de textes qui s’accumulent et l’argent qui ne suit pas. On parle de bilan, de l’approche de la quarantaine qui me fait frémir. De la vie qui va dans tous les sens lorsqu’on ne lui donne pas de direction. Et de cette chose qui a l’air si simple : savoir ce que l’on veut vraiment. La discussion est toujours facile avec lui malgré la musique, beaucoup trop forte. Une reprise d’Avec le temps de Léo Ferré fait vibrer le haut-parleur au-dessus de nos têtes. Deux hommes passent dans la rue. La brise me fait glisser sous le nez un parfum pour homme. Je m’arrête pour respirer. Il me lance avec son accent traînant : « Avoir su que tu étais aussi sensible au parfum, j’en aurais mis ce soir ! » Je lève un sourcil et je fouille dans ses yeux, mais je n’ai jamais su lire dans le bleu.