30 septembre 2008
Douze
La dernière note, je ne l'ai publié qu'ici que pour me défouler, comme un enfant qui casse tout. Dans la vraie vie, je suis un adulte raisonnable qui essaie de faire preuve de maturité. Qui essaie, je dis bien. Et qui réussit à faire bonne figure, à être un ami sincère, un travailleur efficace, un collègue souriant, un citoyen impliqué, un lecteur passionné, un bon gars en somme. Je sais, Kab-Aod avait raison. N'empêche que c'est le présent qui me vide lentement de tout mon sang... 12 jours sans tendresse. C’est long pour un cœur d’enfants perdus. C’est long aussi pour un corps d’homme qui hurle à la lune. Pour celui qui n’a que des mots pour conjurer le sort. De stupides mots. Des mots toujours bancals et vides de sens. Qui ne s’adressent à personne en particulier, parce que personne n’est là pour les entendre. Des mots qui se donnent au premier venu comme des prostitués, pour quelques sous. Des mots sales qui rejoignent la masse informe des cris d’enfants perdus qui assourdissent le ciel de ce siècle. Des mots qui ne savent que répéter : Je voudrais rentrer chez moi. Mais ce chez-moi n’existe pas.
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27 août 2008
Mieux
Le rhume me tient cloîtré. Ses douleurs lancinantes me rendent grincheux. Je reste constamment crispé, sur la défensive. Dès que je ferme les yeux, je suis ramené vingt, trente ans en arrière. Le nez qui brûle à force d’être mouché. L’air semble plus sec, à chaque inspiration. Une chaleur s’installe à l’intérieur, comme une ivresse paresseuse. Les parfums de menthol et d’eucalyptus me rassurent. Et mon corps alourdi cherche à se lover contre la moindre douceur. Ça me rappelle les rhumes de mon enfance, l’arbre de Noël, le givre aux fenêtres. La fumée qui louvoie au-dessus d’un bol de soupe au poulet. Le sirop qui goûte mauvais la cerise artificielle, mais qui passe dans la gorge comme un baume glacé. Et la permission, enfin de tout arrêter et de rester immobile. Écouter les bruissements du quotidien, le bruit de l’horloge, pendant de longues minutes. Examiner pour la première fois le détail des objets qui m’entourent. Chaque fois, c’est comme des retrouvailles avec le silence. Avec celui que j’étais avant d’être un fils, un frère, un étudiant, un travailleur, un amant, un citoyen ou un consommateur. Avec celui que je suis, sous les masques. Je note comme une victoire chaque douleur qui s’atténue. Je retrouve avec surprise le plaisir de respirer librement. Je devine déjà cette envie qui renaît d’aller voir à l’extérieur où en sont les saisons. Sentir cette fin d’été trop fraîche qui clôture des mois de pluie. Malgré les courbatures, je quitte la torpeur, avec quand même un peu de regret, pour aller retrouver les frissons du vent. Je pourrai bientôt dire : « Je vais mieux. »
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28 juin 2008
Le premier jour
Mes pas mitraillent le vieil escalier de bois qui menace de tomber. Puis frappe la grisaille du béton. Le trottoir se déroule à perte de vue sous la rangée des tilleuls pendant que les nuages jouent à cache-cache entre les cimes. L’air immobile est lourd d’humidité. Le temps est toujours incertain, mais je marche à grands pas. C’est mon premier jour de liberté. Une fois de plus, les idées se bousculent derrière mon front. Il me faudrait des journées de 82 heures. Si j’essaie de réaliser tout ce qui me passe par la tête, je serai vite épuisé. Je dois apprendre à établir des priorités, choisir. On dit qu’il n’y a pas de liberté sans choix. Pas de choix, sans renoncement. Trop souvent dans ma vie, j’ai préféré fermer mes yeux et m’en remettre au hasard. Le hasard des rencontres, celui des évènements. Je laisse le volant à la vie ou au premier passant venu (en autant qu’il soit cute et puis qu’il fasse mine de s’intéresser à moi). Je préfère me faire conduire. Celui qui ne conduit pas n’est responsable de rien. Le hasard ne demande pas mieux, il s’insinue et m’amène là où il le veut bien. Mes pas battent toujours le trottoir. Leur rythme se superpose au chant d’un merle, qui célèbre la pluie et le retour des vers, ainsi qu’au bourdonnement sourd de la ville. J’approche de l’intersection de la rue Sherbrooke où le boulevard plonge vers la basse ville. Le soleil allume le clocher du marché Maisonneuve qui apparaît à l’horizon. J’évite les lignes du trottoir. Hier, en dînant sous un arbre, j’ai reçu une fiente d’oiseau sur l’épaule. On dit que c’est un signe de chance. Mais je sais bien que compter sur la pensée magique ne mène à rien. Ce jour-ci, comme tous les autres, n’aura que 24 heures. Trouver un autre emploi, me lancer dans d’autres projets. Mieux vaut ouvrir les yeux, maintenant, renoncer à tout prendre pour choisir, choisir où je vais…
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10 mai 2008
Quatre heures
Il est quatre heure du matin et je suis éveillé. J'essaie de deviner dans le ciel une lueur qui annoncerait le matin. Ça m'arrivait souvent, quand j'étais petit, de m'éveiller ainsi après un cauchemar. Dès que j'étais certain que le jour revenait, je pouvais me rendormir tranquille. J’ai peur, mais j’avance. J’écoute toujours ce qu’on me dit. J’observe, je lis attentivement, je réfléchis et je questionne. J’ai le syndrome de l’imposteur et j’ai toujours l’impression que les autres détiennent une plus grande part de sagesse. Que leurs vies sont plus remplies, plus sereines, plus équilibrées. Longtemps, je me suis dit que je serais comme eux, quand je serai grand. J’ai parfois senti des regards condescendants ou réprobateurs. J’ai souvent entendu des soupirs d’exaspérations. Je reçois parfois des jugements à l’emporte-pièce. Il est facile de critiquer et de catégoriser les gens quand on est caché derrière un écran. Paraîtrait que mes billets sont bourrés de fautes : la boîte des commentaires est là pour recevoir les corrections. J’apprends à écrire en écrivant et je crois que je m’améliore avec le temps. Et puis personne n’a l’obligation de me lire Quétaine ? Dur de comprenure ? Drama queen ? Borné ? Têtu ? Fataliste ? Exhibitionniste ? Complaisant ? Égocentrique ? Doté d’une imagination maladive ? Fleur bleue brainwashée à l'eau de rose ? Romantique fini ? Névrosé ? Angoissé ? Insécure ? Trop impulsif ? … Ouains pis ? Si moi j’aime ça de même ? (Et puis l’exhibitionnisme sans voyeurisme, ça ne se tient pas !) Un soir, j’ai entendu une interview que Pierre Bourgault a accordée peu de temps avant sa mort. Lui qui a été un grand communicateur, un acteur important de la vie politique, un orateur qui galvanisait les foules, il racontait d’une voix douce que s’il avait à revivre sa vie, il mettrait un peu de côté ses ambitions et les causes pour lesquelles il s’est battu pour accorder plus d’attention à ces sentiments et à ses histoires de cœur. Je serai toujours le seul à marcher dans mes souliers. Et quand j’aurai 102 ans, je veux regarder derrière moi avec un sourire. Je les use ces souliers dans la poussière depuis plus de 38 ans. Ça en fait des levers et des couchers de soleil ! Et après toutes ces années, je sais aujourd’hui ce qui me fait vibrer, ce qui m’allume, ce qui me donne le goût de danser, ce qui me drive. Et c’est vers cela que je veux marcher. Parce que c’est là qu’est la vie, la mienne en tout cas. Et que je ne veux plus en perdre une miette. Même si je suis à contre-courant. Même si je suis dans le champ. S’il faut que je frappe un mur plus souvent qu’à mon tour. Je me ferai de la corne sur les joues. J’ai toujours eu la tête dure et du front tout le tour de la tête. S’il faut que je pleure à verse, je pleurerai de toutes mes forces, et des larmes et du sang. Et l’on verra la terre desséchée qui fleurira dans les traces que j'aurai laissées. J’aurai au moins servi à ça. J'aurai aimé. Ma vie n’aura pas été vaine. C'est ce que je me dis, à quatre heures du matin. J’assume. Advienne que pourra ! C'est drôle, ça me soulage d'avoir écrit cette note. Musique kitsch et quétaine à souhait : Come what may, Nicole Kidman et Ewan McGregor, Moulin Rouge (Merci Zig)
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26 avril 2008
Arythmie
Y’en aura pas de facile.« C’est la respiration ton élément limitant. C’est ce qui bloque tout le reste. » avait conclu Roseline pendant que j’essayais de reprendre mon souffle, agrippé comme un naufragé, au bord de la piscine. Je peux faire 25 mètres au crawl à toute allure sans respirer. Battements de jambes : presque parfaits. Mouvements des bras : pas si mal. Dès que j’essaie de coordonner la respiration, je me mets à patauger sur place et je manque de me noyer. La sensation du chlore qui me brûle les sinus quand j’avale de l’eau ajoute à ma frustration. Je suis nul. « Il faut que tu apprennes à respirer régulièrement et plus lentement. » Je ne devrais pas aller nager quand je suis épuisé. Zig m’avait dit que ça me ferait du bien. Le choc thermique de l’eau froide. L’apesanteur à la fin d’une trop longue journée sur une chaise de bureau. Comme on ne pouvait pas se voir, j’ai décidé de l’écouter. En fait, on n’arrive pas à se voir très souvent. Bon, il paraît que c’est bien que les choses avancent lentement. Mais à force de ralentir, J’ai peur que les choses ne finissent par s’immobiliser complètement. Je me demande parfois s’il ne fréquenterait pas six gars à la fois. Pourtant, il me téléphone trois fois par jour. Je dois être visuel. Moi, le téléphone, ça ne me branche pas. Je suis toujours un peu coincé quand je parle au téléphone et que mes vingt-cinq collègues de bureau font semblant de travailler en écoutant les mouches voler. Les courriels me paraissent plus sympathiques. C’est plus intime et l’on peut les relire trois fois si ça nous chante dans les moments où l’on broie du noir. (Tiens, je vais lui écrire.) Ce soir, il soupe avec son ex. C’est l’anniversaire de ce bellâtre qui serait mon sosie. Il travaille en publicité. Il doit rouler en BM. Il doit souvent avoir des traces de poudre blanche sur le bout du nez. Facile d’être hype quand t’as toujours des psychotropes qui te courent le corps et que tu te brosses les dents chaque matin au champagne. Moi, le minable jardinier sans le sou qui ne boit que de la bière, et qui écrit pour des magazines de bonnes femmes, il doit me trouver d’un ennui mortel. Et puis mon côté fleur bleue, ça a l’air de le rebuter. C’est un cartésien, il dit que la poésie, c’est nul. C’est ce que je rumine quand on ne se voit pas. Au fond, je suis un éternel insatisfait. Rien ne me rassurera jamais. J’ai toujours peur de manquer d’oxygène. Il faut que j’apprenne à respirer. « Régulièrement et plus lentement », c’est Roseline qui l’a dit.
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09 avril 2008
Questions d'avril
Comment fait-on pour apprendre à vivre avec la peur de perdre ? Comment ils font ceux qui mettent des enfants au monde quand la vie peut leur enlever sans crier gare, n'importe quand ? Comment ils font, tous, pour vivre comme si de rien n'était ? Ces dernières semaines, je me suis laissé aller à vivre un peu. Et depuis, ces questions me taraudent, au petit matin. Je longe la piste cyclable à pied pour me rendre au travail. J’ai un air trop triste dans la tête. C’est Ziggy qui me l’a envoyé. La mélodie bat de l’aile nerveusement dans mon crâne même lorsque j’éteins mon Ipod. Les trottoirs dénudés, auxquels on a arraché leur chape de neige, protestent en lançant leurs poussières au visage de la brise d’avril. Tous ces chemins qui s’ouvrent pour courir la ville. Je suis malade d’acheter un nouveau vélo, même si je finis toujours par me le faire voler. J’en cherche un qui soit le plus laid possible et j’ai pensé le peindre à la gouache pour lui donner une allure qui dégoutera les voleurs. Au risque de mettre le pied dans une crotte de chien, je marche le nez en l’air. J’espère apercevoir un merle ou un cardinal, un bel oiseau venu de loin, qui me certifiera que le printemps est là pour rester et qu’il reviendra, année après année. La douceur de l’air, c’est à la fois bon et douloureux, comme un printemps qui s’est fait trop attendre. Musique : Misery is a butterfly, Blonde redhead
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31 octobre 2007
Éros et moi
Jamais je n’ai cumulé autant d’heures de travail en si peu de temps. Depuis des semaines, je ne dors que d’un œil. Mais le sprint infernal tire bientôt à sa fin. Encore quelques heures, et des plages de temps libre apparaîtront à l’horizon. Et elles seront amplement méritées. Comme le boulot occupe tout l’espace, il n’y a plus de place pour rien d’autre. Plus de vie sociale, plus de libido, niet, nada. Après tous les bilans et mes retours en arrière des dernières semaines, prendre du recul n’est pas une mauvaise chose. Je fais quelques pas derrière pour me détourner du passé. L’heure est venue de me demander à quoi j’aspire. GP m’a téléphoné. Il voulait que l’on sorte à la fin du mois. « J’ai des laissez-passer pour une soirée au Tools, le dixième anniversaire de la revue Zip. » (La revue Zip est un magazine pornographique gai de Montréal.) « Il va y avoir des acteurs pornos. Puis un défilé de lingerie érotique. L’ambiance risque d’être wild ! » — « Wild ? Une gang de mononcles ventripotents, de beaufs qui salivent devant la chair fraîche ? T’imagines la crowd qui va y avoir là ! Pas sûr que ça m’allume. Non. Vraiment pas sûr. » — « Le Grand a dit qu’il sera là, y’est super excité. » — « Je sais pas. On verra… » J’ai toujours une peu de mal avec l’imagerie érotique gaie, avec son côté caricatural et sa vision schizophrène de la sexualité. D’un côté, l’idéal romantique qui se veut pur et sans tache. Des montagnes de sentiments exacerbés où la sexualité est complètement évacuée, maintenue en laisse par des relents de culpabilité judéo-chrétienne qui clament que le sexe est sale. De l’autre, la pulsion bestiale et insatiable qui s’affirme et qui serait, dit-on, le propre de l’homme. Des rapports mathématiques où tout est une question de chiffres et de performance. On y accumule les trophées de chasse pour bien montrer qu’on a la plus grosse. Il s’agit des deux faces d’une même médaille. Elles se répondent et s’entretiennent l’une, l’autre. Je ne connais personne qui arrive à correspondre à l’un de ces stéréotypes. Les pendules se balancent souvent d’un extrême à l’autre au point de donner la nausée. Et les hommes restent déçus, amers et toujours plus seuls. Toute l’industrie de la pornographie roule grassement sur cette solitude, en maintenant ses clients toujours insatisfaits. Pour la majorité des mortels, il est scientifiquement impossible de correspondre aux canons de la porno : avoir des mensurations parfaites, d’être éternellement jeune, uniformément bronzé et d’éjaculer six fois en ligne. (En jouissant en anglais.) Et pourtant, certains y croient et en font une religion, quitte à tricher un peu à l’aide de tout un arsenal chimique : stéroïde, cocaïne, speed, etc. J’ai déjà donné, pour voir. J’ai goûté à ces ébats plats et sans vie en essayant de me convaincre que c’était le summum de la sensualité. Des restes humains qui s’agitent sur le rythme mécanique du techno d’ascenseur. Le genre de baise où on pense à sa liste d’épicerie et à ce qu’on aura à faire le lendemain matin. Le genre de lendemain où on se demande comment s’éclipser vite fait et où on essaie de se convaincre que le prochain sera certainement plus intéressant. Quitte à déplaire à plusieurs ou à avoir l’air présomptueux. Je pense que l’essentiel dans le sexe ne se passe pas en dessous de la ceinture, mais entre les deux oreilles. Et c’est seulement à cet endroit que tout devient possible, les dérapages les plus délirants, les bouffées les plus incendiaires comme les voyages au long cours. Mais sortir des stéréotypes peut parfois être inconfortable. Être entier, ça fait peur. Quand on mêle à la sexualité les jeux de pouvoirs, la peur du rejet, et les valeurs, elle devient un terrain miné. Quand on permet au cœur de dire un mot s’il le désire. On risque de perdre la face ou de s’écrouler. On devient vulnérable. Mais c’est en prenant ce genre de risque que l’on se sent vivant. Et en ce moment, c’est ce que je voudrais de la vie. Inventer chaque fois des moments uniques. Exiger, dans l’instant, une fidélité plus vaste et moins étriquée que la simple exclusivité sexuelle. Lorsque j’envisage ainsi les mille et une nuits à venir, je sais que je regarde dans la bonne direction. Je sens l’électricité qui affleure sous ma peau. Je ne sais pas si j’ai assez de colonne vertébrale pour y arriver, mais on verra bien. J’ai beau ne pas être, en ce moment, un modèle de sexualité débridée. Quand j’aurai pris un peu de repos, il en sera autrement. Et watch out ! Le prochain va passer au cash !
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29 octobre 2007
Du vent
Je vois défiler les familles, du matin au soir. Elles fréquentent peu le Jardin pendant l’été. Mais à l’approche de l’Halloween, avec les lanternes, les citrouilles et l’animation conçue spécifiquement pour les enfants, la foule est composée majoritairement de couples avec leurs marmailles. Je travaillais à l’accueil depuis le début de la journée et il était près de 21h. La fatigue commençait à se faire sentir. J’ai reconnu un visage. Je cherchais d’où me venait ce souvenir pendant qu’elle s’écriait : « Pierre-Yves ! C’est toi ? Mais t’as vraiment pas changé ! » Un peu hébété, je replace enfin son visage. Magali. On était colocataires pendant nos études. Tous les deux, on voulait sauver le monde. On s’était inscrit en éducation spécialisée. On faisait des stages dans des centres d’accueil où les délinquants, qui avaient presque notre âge, nous faisaient la vie dure. Elle me racontait ses histoires d’amour malheureuses. Moi, j’étais encore dans le placard. Elle me couvrait en disant à tous ses amis gais que je n’étais pas des leurs. Personne n’était dupe et ça créait comme une espèce de complicité. On a gardé le contact pendant plusieurs années, puis on s’est perdu de vue. Elle est entourée d’enfants. Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Elle me présente son plus jeune, qui a trois ans (dans le pousse-pousse). Les deux qui suivent qui ont six et neuf ans. Et sa plus grande qui a quatorze ans. Quatorze ans ! C’est une blague ? « Ça fait pas si longtemps que l’on ne s’est pas vu ? » « Ben oui ! » qu’elle dit d’un air entendu. « Ça doit au moins faire quinze ans ! » Je n’ai même pas regardé sa fille. Je ne veux pas y croire. Je n’arrive pas à me rentrer ça dans la tête. Une fille de quatorze ans qui est presque de ma grandeur. On avait 20 ans. Et il me semble que c’était hier. Le temps a filé et je n’ai rien vu. Elle est entrée dans les serres avec sa famille en promettant de revenir me saluer, avant de partir. Je suis ébranlé, je raconte tout ça à Lan. Ce n’est pas elle qui pourra me comprendre ; elle est si jeune. Elle arbore son sourire mi-moqueur, mi-séducteur. — « Mais toi… » qu’elle dit de sa voix douce. « T’as dû faire plein de choses en quatorze ans ! » — « Mais non, justement, j’ai rien fait, rien. » On est interrompu par des clients. Et je reste à me répéter en regardant dans le vide. « Rien, rien, rien…» Lan me fait un clin d’œil. « Prends une pause ! Va la voir. Allez, vas-y ! » Je retrouve Magali dans les serres pendant que ses enfants se sont attroupés devant la scène où la sorcière Esmeralda fait son boniment. Je tente tant bien que mal de résumer les quinze dernières années de ma vie. La tentative de vie de couple, le déménagement hors de la ville, le retour aux études. Elle fait de même. Quatre enfants puis son envie de devenir famille d’accueil. Elle aurait voulu un cinquième bébé, mais son chum commence à trouver qu’il y a assez d’action dans la maison. Elle me raconte tout ça en jetant un œil à sa progéniture. Dans ma tête, ma voix qui répète : « Rien… » Elle m’a dit : « Au moins, t’as trouvé ta voie. Maintenant que t’es en rédaction, il va falloir que tu me rédiges un courriel. On va se revoir. En tout cas, t’as pas changé d’une miette. Peut-être un peu plus bâti. » Ça me fait un velours. La belle affaire : une belle écorce vide, oui ! Quatorze ans de vide. Elle, elle rayonne. Le visage moins rond, moins enfantin, plus femme. Comme une impression de solidité. Peut-être le fait d’être mère. Quelques heures plus tard, je rentre du travail à pied en réfléchissant. Qu’est-ce que j’ai fait pendant quatorze ans ? Je n’ai pas fait le tour du monde. Je n’ai pas de maison, pas de voiture, pas d’économie. Je n’ai rien accompli d’exceptionnel. Je n’ai pas appris l’espagnol ou le mandarin. Je n’ai rien vu de grandiose. Je n’ai même pas su rembourser mes dettes d’études. Quatorze ans et rien. J’ai pas de vie. Tout ce que j’ai fait c’est tomber amoureux, me perdre pendant dix ans dans une relation sans issue, couper des ponts, retourner aux études et revenir au point de départ, encore une fois. Enfiler les petits boulots. J’ai rêvé d’un avenir, d’une grande maison au fond de la campagne, avec des enfants, des poules et un chien. J’ai échafaudé des projets d’entreprises qui ne se sont jamais concrétisés. Puis je me suis fait droper là pour un autre plus jeune. Et j’ai de nouveau tout quitté pour revenir pelleter des nuages en ville. Comme si j’avais encore quatorze ans, je n’ai fait que rêver, que remuer du vent. C’est ma spécialité. Je rentre dans mon minuscule appartement minable. Sur mon répondeur, il y a un message du Grand qui s’inquiète de mon rhume. Un courriel du cow-boy qui me raconte ses soucis du jour. J’aurais aimé qu’on se voie, mais il n’a pas de temps, trop de travail. On se reprendra. Il y a douze bouteilles de bière qui trônent dans mon frigo vide. Je leur préfère un jus de légumes. Il y a mon grand lit désert qui m’attends et devant moi, des lendemains de piges et d’incertitude.
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28 septembre 2007
Un peu de fatigue
Le titre de cette note est inspiré de l'avant dernier roman de Stéphane Bourguignon, qui est probablement excellent et que je n’ai pas lu, faute de temps… Si les cauchemars ne sont pas très agréables, ils sont parfois nécessaires pour que l’on s’ouvre les yeux. Les derniers mauvais rêves m’ont donné assez de matériel pour une dizaine de billets. Mais le temps me manque pour les écrire. Ce matin, quand je me suis levé, j’avais envie de me cacher sous l’oreiller. Je repars, une fois de plus, à la case départ. Encore un nouvel emploi. La nouveauté c’est bien, mais le stress use. Mon compte de banque devrait se renflouer un jour. En attendant, je dois faire des pirouettes pour faire patienter les créanciers et me nourrir, au moins minimalement. Vive la souplesse. Quand je passe devant le miroir je me répète : « T’es fort, t’es hot, t’es capable ! Tu vas passer au travers. » Je suis rentré en marchant, à la fin de ma première journée de travail. Je réalise que j’ai vraiment de la chance. Mes nouveaux collègues sont hyper sympathiques. Lan et Max, qui m’ont accompagné pendant ma formation, sont étudiants en économie et en science politique. Ils sont allumés, bavards et ont un humour plutôt cynique. Avec le public, ils ont un air zen en toutes circonstances. Le travail n’est pas très compliqué. Après avoir occupé un poste au Jardin botanique comme horticulteur, après avoir tenté de me faire engager au marketing, me voilà aux informations et à la billetterie. (Si je n’arrive pas à me caser là, il me restera toujours la conciergerie ou les cuisines du restaurant.) À mon retour, un courriel m’attendait : de nouvelles commandes de textes pour le magazine. Je ne sais pas où je vais trouver le temps pour écrire tout ça. Je viens tout juste de remettre un gros dossier. J’ai une chronique hebdomadaire à laquelle s’ajoute maintenant une autre, mensuelle, puis un autre article à livrer dans un mois. Il va falloir que je m’organise pour la recherche et que j’apprenne à gérer les échéanciers. Je suis essoufflé, juste à y penser. J’ai fait la facturation pour le premier texte et j’attends les chèques. Le facteur s’obstine à remplir ma boîte aux lettres de menus de restaurants chinois et de publicités de lunettes. Sur la dernière commande, à côté de mon nom, il y avait le titre « journaliste ». J’ai le trac. Vite, il faut dormir...
19:40 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, vie, travail, écriture, jardin, stress, collègues
02 septembre 2007
Les monarques
J’ai refermé mon sac en vérifiant que je n’avais rien oublié. J’ai eu des centaines d’emplois dans ma vie. Et bien souvent, le jour où ils se terminaient, c’était une libération, un grand soulagement. C’était la première fois que je ressentais les choses ainsi. Je n’allais plus avoir à me réveiller tôt chaque matin et ça me faisait comme un subtil serrement au cœur. J’ai fait le ménage de mon bureau. J’ai classé la documentation. J’ai écrit le mot de passe de la boîte vocale et de l’ordinateur sur un post-it que j’ai collé sur l’écran, pour la prochaine personne qui occupera mon coin du bureau. Le budget qui finançait mon poste ne sera pas renouvelé l’an prochain. Après avoir coupé dans le gras, après avoir découpé chaque fibre de la viande, l’administration en est réduite à faire craquer les os. La ville tombe en ruine. En sortant, je suis allé faire prendre l’air à ma tristesse dans le jardin des vivaces. Le soleil bas illuminait les graminées. Les plantes se balançaient sous le poids des dizaines d’oiseaux qui festoyaient sur les épis gonflés. Des monarques insouciants voletaient le long de l’allée, de quelques battements d’ailes paresseux. Le papillon est toxique et n’a rien à craindre de la foule à plumes. Le fond de l’air était froid et J’ai enfilé un chandail vert kaki, avant d’aller rejoindre les filles, à l’intérieur. Mes collègues m’ont organisé une soirée de rêve. Un souper chez Tri-Express. Il paraît que lorsque la Madonne est venue faire résonner ses confessions, l’an dernier au Centre Bell, elle dégustait chaque soir, dans sa chambre du très chic Saint-James, les sushis de Monsieur Tri. Pour ma part, je n’avais jamais rien mangé d’aussi délectable. Chaque bouchée était somptueuse. Même le service, de prime abord un peu rude, s’est avéré excellent. Chaque table était réservée et le repas était minuté au quart de seconde. Nous avons terminé la soirée en discutant autour d’une tarte à la lime. Une guitare aux accents blues faisait vibrer les vieilles boiseries d’un café. Je les ai découverts passionnés, ouverts et généreux. La discussion sautait de l’existence de Dieu aux trucs de cuisine, en passant par les souvenirs d’enfance et de voyage. Les soirs comme ceux-là, je préfère la réalité au rêve. Malgré les marées d’ombre qui viennent parfois mouiller mes nuits. Je repense souvent au tout début de ce blogue. L’histoire qui a provoqué l’apparition de ces carnets se dénoue aujourd’hui sans un bruit. Je fais le deuil de ce qui aurait dû subsister de cette relation. J’ai cru qu’après avoir partagé une dizaine d’années avec un homme, quelque chose survivrait. J’ai cru que je pourrais toujours compter sur lui. Qu’il resterait une affection, un intérêt, une sorte d’amitié qui durerait toujours. Je me trompais. Il ne reste rien. Je ne peux pas compter sur lui et continuer d’y croire, ce serait m’acharner à souffrir. Il n’est pas celui que j’avais imaginé, il n’a pas la grandeur, ni la force que je lui prêtais. C’est une partie de moi qui meurt en écrivant ces mots. Et derrière son image qui disparaît peu à peu, je découvre des peurs d’enfants, des blessures mal cicatrisées, auxquelles s’ajoute aujourd’hui le poids des années. Ma foi en sa présence illusoire m’a servi de béquille. Désormais, je marcherai seul. Les monarques se regroupent près de la cime des peupliers, lorsque le soleil réapparaît entre les nuages. Ils amorceront bientôt leurs longues migrations vers le sud, au rythme des percées de soleil. À travers les premières tempêtes de l’automne, ils traverseront les Whites Mountains puis l’Hudson River. Ils formeront des nuées au-dessus des Ozarks ou du Mississippi. Certains s’éteindront, épuisés, sur le sable brûlant du désert. La plupart ne verront jamais l’Eldorado des montagnes du Mexique. Pourtant, ils ne se pressent pas, malgré la brièveté de leurs existences. Ils savent intuitivement qu’une part de leur beauté parviendra toujours à destination. Et aux premiers jours de l’été, des papillons monarques reviendront faire la bise aux verveines du Jardin.
08:30 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, amour, vie, amitié, sushi, cuisine







