19 octobre 2009
Blanc
Quand on cherche, on trouve... C’est un peu brutal. Mais c’est tout ce que j’ai trouvé pour me rassurer, au sortir du sommeil. Ce matin, je me suis éveillé empêtré dans un cauchemar, le ventre noué. Une seule idée, claire, blanche, devant mes yeux : Je ne sais pas ce que je veux faire de ma vie, je n’ai pas de direction. Je ne sais pas non plus ce que je veux faire de ce blogue. Je dérive entre de longs espaces vides qui m’oppressent sans me sentir nulle part chez moi.
Je suis congestionné. Je pense que j’ai pris froid, hier, après la dernière course de la saison. Dans la file d’attente qui menait à la tente où l’on distribuait des collations, tout le monde toussotait, à cause du smog inhalé pendant l’épreuve. Je me battais pour éplucher une banane pas assez mûre quand j’ai réalisé que j’étais trempé et qu’il faisait très froid.
Dans l’après-midi, je suis allé rejoindre Louis pour visiter des ateliers d’artistes. Le soleil était doux et d’autant plus éclatant qu’il était rare ces derniers temps. J’éternuais sans arrêt. Ces Portes Ouvertes étaient organisées par le Centre Clark, un centre d’artistes dans le Mile-End. C’était intimidant d’entrer dans l’espace des créateurs et d’avoir le privilège de côtoyer des œuvres en gestation. Certaines d’entre elles ne verront peut-être jamais le jour. D’autres disparaîtront rapidement, emportées par des collectionneurs. D’autres enfin seront oubliés, elles accompagneront le créateur jusqu’à la fin de sa vie. Une des artistes qui m’a le plus fasciné était toute jeune. Elle nous a invité à voir son travail en nous avertissant qu’il ne s’agissait que d’esquisses. Elle traçait sur le papier de longs personnages en lignes claires. Des hommes et des femmes de la rue, imparfaits, gauches, qui avaient visiblement souffert et vécu. Elle louait ce petit coin d’atelier poussiéreux avec son frère depuis bientôt trois ans. Les deux premières années, elle n’avait presque rien produit, son espace était demeuré vide, et ses dessins, timidement consignés dans un carnet. Mais sans trop réfléchir elle a décidé de garder l’atelier et petit à petit d’apprivoiser la pièce. C’est cette espèce de détermination souterraine qui m’a fasciné chez elle. Elle a donné de l’importance à des gribouillis nés sur des bouts de papiers. Après une longue période de gestation, ceux-ci ont lentement pris de l’ampleur. Ils s’étalent désormais sur de grandes feuilles épinglées au mur. Elle voudrait maintenant leur offrir encore plus d’espace pour qu’ils puissent regarder le visiteur sur un pied d’égalité. Elle ne veut pas qu’on les observe passivement, comme un objet dans une galerie. Elle voudrait que le spectateur soit interpellé par eux, comme elle l’a été, elle-même.
Dans le rêve que j’ai fait, j’avance dans un des corridors pas très invitants de cet ancien bâtiment industriel. Des murs de béton troués de portes rouillées, de la sciure sur le plancher. Toutes les portes que j’essaie d’ouvrir sont verrouillées. Je cherche la lumière en suivant les faibles traces qu’elle laisse sur la poussière. J’ai du mal à respirer. Je vois cet homme que j’ai suivi plus tôt. Il est appuyé sur le cadre d’une porte qui donne sur une pièce ensoleillée. Il sourit. Je m’avance pour lui dire au revoir, je dois le quitter. Je veux en profiter pour le toucher, le serrer brièvement dans mes bras. Par automatisme ou par envie, l’étreinte devient une longue caresse lente. Nos corps sont immobiles alors que seules nos mains glissent. Je ferme les yeux. Puis nous sommes sur le sol du couloir avec la poussière. Mais je réalise que l’homme a disparu. Je me retrouve étendu contre une masse de chair blanche, informe, vaguement repoussante dont je ne sais que faire. Je lève les yeux, le soleil est parti, sans laisser de traces dans la poussière. Je manque d’air. Je m’éveille.
L’artiste que j’ai rencontrée s’appelle Amélie Saint-Amand, elle n’a pas de présence Web. Elle dessine dans un atelier au 5643 de la rue Clark.
20:16 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : art, écriture, silence, vide
12 février 2007
Amours, vertiges et chlorophylle
Now, here's a story that must be told
'Bout a man who rocks since he's four years old.
He danced up and down from night 'til dawn
He said: Check that beat goes on and on
He jives on reggae, he jives on punk
He said: Give me music and not just funk
He jumps to the left, he jumps to the right
He jumps up and down all through the night
Je fais face aujourd'hui à une page vierge. Un vide comme je n’en ai jamais connu. Pas nécessairement un vide qui fait mal ou qui fait peur. Juste une grande plage blanche. Aucune voie n’est tracée, rien ne sera facile, mais tout est possible. De façon très concrète, j’ai le luxe de pouvoir m’arrêter un moment. Je me concentre en ce moment sur les besoins physiques de base. Manger, dormir, respirer, bouger, avoir de temps à autre, une interaction avec autrui. Il m’arrive à l’occasion de retrouver le sommeil. Et les rêves sont revenus peupler mes nuits de paysages inconnus et de sentiments neufs.
« …Il est tard. Je me retourne et j’enfonce le nez dans l’oreiller. Je pédale sous les draps. Pfffiou, J’ai passé la ceinture d’astéroïdes. Un œil aux cadrans, tout est en règle. Les aiguilles ont cessé de trembler. Les témoins rouges se sont éteints. Dans la dernière année, la vie de couple a sombré, les biens matériels sont partis en poussière, le projet d’acheter une maison, les desseins de carrières, la routine et la foule qui tournait autour de nous ; tout a disparu. Agrippé à mon lit de bois, J’ai croisé des bombes latines et des cowboys à dos de comètes. J’ai serré les dents en espérant que la carlingue tienne le coup…
… Il ne restait que le travail qui me gardait en orbite chaotique, mais en orbite tout de même. Quelque chose qui ressemble à de la stabilité. J’ai tranché le cordon ombilical. J’ai eu quelques moments d’angoisse : un rhume que j’ai pris pour une agonie, une gastro qui avait des airs de bactérie mangeuse de chairs puis finalement un mal de dos sous l’omoplate qui avait l’air d’une pneumonie terminale. Mais je suis toujours là, caché sous la couette… »
Ce blogue achèvera dans quelque temps sa première année et je m’interroge sur ses tenants et ses aboutissements. Comme c’était un projet éminemment personnel, j’ai saisi chaque commentaire, chaque critique. Et je me suis relu comme si je lisais un étranger en tentant de comprendre, en tentant de connaître l’auteur et de deviner les directions qu’il allait prendre.
Au tout début, il y avait une urgence. Des choses bien précises qui devaient se dire. Des histoires que je portais depuis des années. En ouvrant les vannes, j’ai réalisé que mon lot de secrets et de non dits était encore plus grand que ce que je croyais. Les rencontres, les hasards, les cadeaux de la vie ont réveillé des dragons et le débit s’est augmenté. Et, bien caché derrière mon écran, j’ai regardé passer le courant pendant la débâcle. Et le quotidien continue de me secouer et je me rends compte avec à la fois du plaisir et de l’appréhension que la source ne semble pas vouloir tarir.
Par moment, je me suis pris au jeu de la représentation, j’ai provoqué les évènements. Je suis devenu un autre pour correspondre au personnage que je bâtissais ici. À certains moments bien précis, j’ai vécu des choses expressément pour les raconter ensuite. En jouant, j’ai ouvert des portes et j’ai découvert que je pouvais être plus que le rôle étriqué que je m’étais attribué dans la vie. Mais parfois, j’ai l’impression de tourner en rond, de marcher sans cesse dans mes pas. J’ai le réflexe de toujours poser le pied exactement sur la trace de celui qui me précède comme les loups lorsqu’ils sillonnent la forêt.
« …Je suis tout sauf un aventurier téméraire. Je dors mal quand le silence fait trop de bruit. Chaque soir, mes inquiétudes m’implorent de les noyer. Je sais que si je prends un verre, je n’arrêterai pas avant de voir le fond du quatrième et d’en avoir commandé un cinquième. Je me retrouverai entre les draps du premier homme potable qui me tombe sous la main. Quelques muscles et une voix grave suffisent. Je me réveillerai avec un mal de tête et l’envie de fuir au beau milieu de la nuit. Il vaut mieux que je garde le cap...
...Je me suis acheté un Ipod nano. On ne s’achète pas des trucs comme ça à soi-même. C’est vaguement immoral. Tout ce que j’ai acheté de coûteux ou d’électronique dans ma vie : Lecteur DVD, chaîne stéréo, etc., c’était toujours pour l’être cher. (L’être cher, le mot est approprié !). Le Ipod est l’icône parfaite de l’égoïsme et de l’individualisme, avec en plus une pointe de snobisme. Je passe mon temps à caresser le cercle blanc du minuscule appareil du bout des doigts en murmurant : « oh oui mon précieux, mon précieux… » Je balance la tête au rythme de la musique dans l’autobus et les vieilles dames me regardent d’un air réprobateur. Je feule à voix basse : « … ne m’approchez pas ! stupides hobbits joufflus, sales voleurs… »
Je m’interroge sur la forme que ces carnets prendront à l’avenir. J’ai envie de renipper cet espace, de le simplifier, de le colorer. Je me demande si le mot VIH a toujours sa place dans le sous-titre. Si je laisse tomber cette étiquette comment vais-je m’identifier ? Les étiquettes ont quand même un rôle à jouer dans le monde virtuel. Je sais qu’elles ont servi de pont entre certains d’entre vous et moi. Des liens invisibles qui me sont aujourd’hui précieux se sont créés. Mais une fois les présentations faites, elles deviennent inutiles. D'un autre côté, c’est un mot que l’on tait si souvent que de le dire et de le répéter ne peut pas être une mauvaise chose.
Chacun fait (c’qu’il lui plaît), Chagrin d’amour (1981)
Reprise ici par Stefie Shock (2006)
Il faut voir le mauvais clip de la version originale sur Youtube.
20:30 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, carrefour, vide, dire, raconter, Ipod
20 novembre 2006
Babil II : Lendemain de veille
Je suis seul au Parking, GP a choisi d’aller dormir. Il n’est pas minuit. Dans la section Night-club, les salles sont presque vides. Des rayons de lumières tranchent l’espace artificiellement enfumé. Une black Label, s’il te plaît. Je scrute l’obscurité en tétant le goulot. Un homme danse seul au milieu de la piste de danse, une casquette militaire sur la tête. Il est beau à voir. Les pulsations me secouent le corps, le bar se remplit peu à peu. J’entre dans la danse des regards, dans le jeu. Jeremy, Sébast, Andrew, Dan, Ben, Mike, Steeve, je connais les règles : positionner ses pions, prévoir les stratégies de l’adversaire, évaluer les occasions qui s’offrent, miser sans attendre. Il fait sombre, l’odeur de la bière se mêle à celle des parfums pour homme. Des sourires en coin, des coups d'œil échappés vers le bas, le frôlement des corps qui circulent. Les secousses de la musique qui s’enroule autour de la colonne. Le DJ marie les styles et les époques, j’accroche au refrain d’une chanson d’Anything but the girl, 1994, que je murmure du bout des lèvres. « And I miss you, like the desert miss the rain » On ne s’entend pas. J’ai la tête qui tourne un peu. J’en suis à la sixième bouteille.
— « Moi c’est Pierre-Yves. »
— « Pierre comment ? »
… Ta gueule, embrasse-moi.
Je descends dans la section garage, au sous-sol, plus rock, plus hard. Je regarde les danseurs, les regards voilés par la testostérone, les images pornographiques qui défilent. Il me lance un regard au fond des yeux. Des épaules larges, crâne rasé, une micro barbe, rousse comme dans le conte, yeux pers. Il a l’air doux. Je l’écoute en souriant. Je me dis que les compliments, c’est pas sa force. Ma main remonte sous son t-shirt.
J’entre chez lui. Je reconnais le bâtiment, l’appartement. —« Ton coloc s’appellerait pas Bernard ? » Bernard c’est le meilleur ami d’un ami. Ils sont effectivement colocataires. Je suis déjà venu ici quelquefois. Le monde est petit et Bernard arrive, justement. Je suis gêné d’être chez lui. Il me regarde et n’arrête pas de sourire. Demain matin, tous nos amis communs vont savoir que j’ai passé la nuit ici. Le rouquin a disparu dans sa chambre. Bernard me demande si je veux quelque chose à boire. Je décline : « non, ben, j’vais aller le rejoindre, hein ? » Il rit.
Je referme la porte derrière moi. Nous roulons sur le matelas. Plus tard je m’endors emmêlé dans sa chaleur. Le lendemain, je me sauve, j’ai rendez-vous au Réveil-matin à midi. Le ciel est gris et il fait vraiment très froid.
Dimanche après-midi, je suis étendu sur mon lit. J’ouvre les yeux. C’est le jour ou la nuit ? Je ne suis même pas abimé de la veille, je m’endurcis. Mais j’ai le vertige face au vide qui se déploie devant moi. Si j’étais un objet, j’aurais été fait en Chine. Je serais jetable après usage. J’aurais dans le dos un tableau de valeur nutritive : riche en fibre, excellente source de vitamine A, faible en gras saturé. Comme n’importe quelle pièce de viande, on devrait m’apposer une date d’expiration. Une mention : À consommer dans les six heures suivant la fermeture des bars. Ma valeur s’exprime en chiffres, se transige, se dévalue, inexorablement. Au suivant !
Je saute si facilement dans ce jeu où il y a peu d’élus. J’ai pas toujours les reins assez solides pour rester humain dans tout ça. Pas de cocaïne, de crystal ou d’ectasy pour me mettre en abîme. J’oublie que le jeu n’est qu’un jeu. Alors le vide, je le reçois en pleine figure. Je veux plus jouer. Je veux descendre.
Sur mon t-shirt les traces du parfum d’un autre, dans ma main gauche une odeur de sexe. (Je me renifle constamment la paume) Sur la table un reste de pizza, un numéro de téléphone griffonné au dos d’un flyer, une adresse hotmail. À des milliards d’années-lumière de mon corps fatigué, un rêve file comme une sonde. Sans savoir s’il y a de la vie quelque part ailleurs, sans savoir ce qu’il aura derrière les nébuleuses. J’imagine un témoin lumineux qui clignote dans le froid et le silence. Seul devant l’écran, j’écris cette note.
17:40 Publié dans Carnets du corps | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : gay et lesbienne, journal intime, bar, montréal, séduction, musique, vide



