05 juin 2008

Les pots cassés II

Allongé sur le canapé de vinyle vert, Frédéric feuilletait un vieux Times Magazine de 1963. Lors de la marche pour les droits civiques, 200 000 manifestants avaient marché sur Washington. Ils s’étaient massés pour entendre le célèbre discours de Martin Luther King. Dans un numéro de 1966, les Beatles donnaient leur dernier concert à San Francisco. Le ronronnement du vieux frigo et le cliquetis de l’horloge remplissaient le silence. Daniel devait bien être parti depuis deux heures. Dès qu’il est question de nourriture, il s’éternise, hésite, parcourt chaque étiquette comme si c’était un chef-d'œuvre de la littérature universelle. Fred posa le magazine sur la pile qui se trouvait sur la table à café et leva les yeux vers la grande fenêtre qui donnait sur le lac. Dans la pénombre, près des lampadaires, des ombres apparaissaient et disparaissaient aussi vite. Des chauves-souris brunes devaient se régaler des nuées de moustiques qui partaient en chasse à la nuit tombée. Toute la baie et les alentours baignaient maintenant dans un flou bleu qui en estompait les contours. Des nappes de brouillard se matérialisaient au-dessus de l’eau. Invisible, un huard déchira le silence d’un hurlement fantasque.

Un grondement sourd se fit entendre du côté du chemin et tira Frédéric de sa rêverie. Le bruit des portières puis des éclats de voix. Frédéric traversa la cuisine pour aller à leur rencontre. Marina et les filles devaient avoir croisé Daniel au village. Mais seules deux silhouettes s’avançaient vers le chalet. Daniel et un autre homme, plutôt grand, qui transportait des sacs et une caisse de douze bières en riant. « Je ramène de la visite » lança Daniel dans sa direction en montant les quelques marches qui menaient à la véranda.

« Fred, je te présente Raphaël. Tu te souviens, on a travaillé ensemble sur la soirée au Café des Éclusiers ? » Et se tournant vers le nouveau venu : « Raphaël, Frédéric mon chum. » Raphaël tendit sa longue main vers Frédéric : « Enchanté. Je rentrais à Montréal, et je suis tombé en panne à deux cents mètres du village. J’allais… » L’homme a un curieux accent français avec lequel il s’obstine à sacrer et à déformer des expressions québécoises. « J’m’attendais pas pantoute à tomber sur un ancien collègue. » Daniel tout heureux poursuit : « Je me suis dit qu’on avait une chambre de plus et puis… » Frédéric affiche un petit sourire. S’il espérait avoir enfin une soirée en amoureux, c’était, une fois de plus, partie remise. Il ne comptait plus les occasions ratées. Avoir l’air cool, détendu, il avait l’habitude. Par négligence ou par lassitude, il laissait quand même transparaître un certain ennui. Dans l’espoir que l’importun le devine, juste un peu. Daniel avait déjà ouvert trois bouteilles qu’il vantait avec enthousiasme : « Tu m’en donneras des nouvelles. » Il était toujours comme ça lorsqu’il était entouré. Il parlait fort, le rire dans la voix. Raphaël décrivait l’assistance de sa conférence avec un mépris appuyé et un humour cynique. Daniel gloussait en remplissant son verre. Frédéric ne les écoutait qu’à moitié. La conversation s’arrêta net quand au fond de la baie, le huard poussa un second hurlement. Le cri se termina dans un trémolo. Raphaël qui allait prendre une gorgée avait figé son mouvement, le verre suspendu devant ses lèvres : « C’est un loup ? »

L’écho de ce chant rebondissait sur les collines et s’estompait doucement dans le brouillard. Louis aurait pu l’entendre lui aussi s’il n’avait pas ouvert la radio, trouvé une station locale et monté le volume au maximum. Il avait finalement déniché une baguette trois villages plus loin. Le pain avait l’air aussi dur que du bois, ce serait bien fait pour Jean-Claude. L’obscurité était maintenant complète. Il ne voyait que quelques mètres devant lui. Dans le faisceau des phares, la ligne jaune sautillait sur l’asphalte. Des nuées d’insectes apparaissait par intermittence dans la lumière et plusieurs venaient tacher le pare-brise. Louis-Philippe adorait conduire la nuit. Jouer entre les courbes d’une route de campagne à travers le paysage, invisible.

Une centaine de mètres devant lui, un mouvement attira son attention sur la gauche. En une fraction de seconde, la musique avait disparu de sa conscience. Instinctivement, il agrippa le volant. Au ralenti, un grand animal aux pattes fines fit deux pas sur la chaussée puis tourna la tête dans sa direction. Deux yeux d’un noir humide encadré de longues oreilles en éveil. Le chevreuil s’immobilisa au milieu de la route, fasciné par les phares qui fonçaient vers lui. Louis donna un brusque coup de volant, les roues quittèrent l’asphalte et dérapèrent sur le gravier. Il tenta un second changement de cap pour regagner la voie, mais une violente secousse lui frappa la tête sur la vitre du côté. La voiture disparut dans l’obscurité dans un grand fracas de branches brisés. Des mouvements de fuite se firent entendre dans la pénombre, puis le silence s’étendit de nouveau sous le ciel étoilé.



à suivre...