22 novembre 2009

Down de novembre

J'ai traversé la grippe. Mon corps se remet, sans trop de séquelles. Je suis toujours étonné des forces qu'il recèle. Mais le moral ne suit pas. J'ai un moral de novembre. Le soir, je repousse le moment d'aller dormir le plus tard possible. Je ne m'occupe qu'à des choses inutiles. Bien sûr, j'ai du mal à me lever le matin. Il faut que je me force pour manger. Je n'ai pas faim. Si je pouvais, j'arrêterais simplement de me nourrir. Insidieusement, le travail prend de plus en plus de place dans ma vie. Les responsabilités deviennent de plus en plus lourdes, les retards s'accumulent. Les quarts de travail le soir hypothèquent le peu de vie sociale qui reste. Je sais que je fais un bon boulot. J'ai les compétences et les qualités nécessaires. Mais J'ai beau travailler comme un diable, donner tout ce que j'ai, je ne reçois jamais de feed-back positif. Aucun. Que de la méfiance et une volonté de contrôle. Mon appartement est un champ de bataille, dévasté après une défaite. Il ne manque que les larmes, comme signe clinique, pour déclarer que je suis déprimé. Les larmes je les sens, coincées dans ma gorge. J'imagine quelqu'un qui me serre dans ses bras et elles se débattent et poussent pour remonter, sans succès. Les images qui entourent Noël m'attirent comme un mirage.

 

20 novembre 2009

Déboires #416

Ce gars-là, je l’avais remarqué au gym. Sans trop y porter attention parce qu’il semblait s’entraîner très sérieusement et que moi, les monsieurs muscle… Assez joli, le type méditerranéen, la quarantaine, bâti. Mais il n’était pas trop souriant. À un moment donné, j’ai eu à lui parler, je voulais savoir s’il avait terminé d’une machine, ça m’intimidait complètement. Il s’est tout de suite métamorphosé et m’a fait un large sourire. À partir de ce moment là, je l’ai trouvé full sympathique. Il avait, en plus, une belle voix grave et un accent français qui ajoutait au charme de l’ensemble. J’aime les accents, bon. Ça en est resté là.

Depuis, on se disait bonjour quand on se croisait. Mais je savais qu’il était « parlable ». Je commençais juste à travailler pour Zorro & Co. C’était l’une des premières fois que j’intervenais dans un sauna. J’avais un superviseur qui m’observait et qui me faisait remarquer que je n’étais pas assez proactif. Il fallait que je me pousse un peu plus pour initier le contact avec les hommes qui circulaient. J’ai pris une grande respiration. Et je me suis dit que, tant qu’à être proactif, aussi bien être proactif avec un gars cute. J’ai spotté un musclé en serviette et je lui ai demandé comment se passait sa soirée. C’est juste à ce moment-là que je l’ai reconnu : c’était le gars du gym. La petite serviette blanche qu’il portait autour de la taille lui allait vraiment, mais vraiment très bien. Il a tout de suite retrouvé son sourire irrésistible et on s’est mis à discuter de tout et de rien puis de nos emplois respectifs.

Il est agent de bord pour British Airways, je crois. Il m’a posé des questions sur mon travail à Zorro & Co. Je me suis dit que le superviseur allait me laisser en paix et que je joignais l’utile à l’agréable. J’ai parlé du travail d’éducation et de prévention que l’on fait dans les milieux gais. Nous avons parlé du VIH et du tabou qui l’entoure dans la communauté. Ses sourires, ses yeux gourmands, l’ensemble de sa personne, en fait, avaient un drôle d’effet sur moi. On a glissé, sans trop sans que je m’en rende compte, dans un rapport de séduction. Il m’avait dit qu’il m’avait toujours trouvé charmant, mais qu’il n’avait jamais osé me parler. Il m’a parlé de sa peur du virus. Il s’est mis à me raconter qu’il avait rencontré récemment plusieurs hommes séropositifs, qu’il avait tenté des relations amoureuses, que ça ne fonctionnait pas. Il m’a dit qu’il était incapable d’oublier la présence du virus, que, pour lui, cette idée tuait le désir. Il se sentait mal avec ça, ne voulait pas que les gars se sentent rejetés, mais bon, il n’était pas capable. Je l’ai écouté un bon moment là-dessus. C’est ma job. Je lui ai dit que c’est normal d’avoir peur et que la peur est souvent garante de la sécurité, que si on se protège les risques sont vraiment très faibles, mais que la peur ce n’est pas rationnel.
Et puis, il s’arrête et me demande : mais toi, t’es séropositif ? Habituellement, je ne réponds pas aux questions qui me concernent. Ce n’est pas pertinent. Je fais une pirouette et je ramène la conversation sur mon interlocuteur. Mais à ce moment-là, je ne sais pas, je ne m’y attendais pas et je n’ai rien trouvé d’intelligent et de naturel pour détourner la conversation. J’ai juste dit : oui.

Un petit nuage de malaise a passé pendant quelques secondes. Puis j’ai rajouté : mais tu sais, je respecte ton opinion et puis je comprends très bien que l’on puisse avoir peur. La peur comme le désir sont des choses qu’on ne contrôle pas. À chacun de faire ses choix pour se sentir confortable. Ce n’est pas toujours facile à annoncer, mais le gars séropositif qui te l’annonce doit aussi comprendre ta réaction et ne pas le prendre personnel. À son tour, il a aussi pédalé pour dissiper le malaise et il a ajouté : ça change rien au fait que je te trouve absolument charmant. Mais l’élan du début était un peu brisé et je me suis dit que mon superviseur était sur le point de me dire d’être proactif sur le dos de quelqu’un d’autre. J’avais suffisamment de matériel pour écrire mon rapport. Je lui ai dit que nous serions là jusqu’à 21h, s’il avait des questions, et je lui ai souhaité une bonne soirée. Il est disparu dans la noirceur du sauna. Environ 20 minutes, plus tard, je remplissais des formulaires. Il est repassé près de moi, son manteau d’hiver sur le dos, et il m’a lancé avec un magnifique sourire : ciao Kevin, on se reparle. J’ai souri, moi aussi.

J’ai écrit dans la fiche de monitoring que je devais être plus alerte pour éviter de tomber dans un rapport de séduction. Je ne suis pas retourné au gym depuis et je ne l’ai pas revu.

27 octobre 2009

Pause

Quand j'étais petit, je passais mes étés près du lac. À cette époque, ma mère était « femme au foyer » comme l'étaient la plupart des mères du coin. Les enfants étaient laissés libres tout l'été. Libre de s'ennuyer, libre de s'inventer des jeux. Je me souviens que le temps passait lentement, au rythme du ciel boréal, du lac et des saisons. Les grandes vacances s'étalaient sur trois longs mois, de la fin des classes jusqu'à la rentrée, des mois où la nature était en effervescence.

Les temps ont bien changé. Que l'on ait ou non des enfants, plus personne ne peut se permettre de ne pas travailler. Les enfants eux-mêmes n'ont plus de temps libre entre le service de garde, le camp de jour, les cours de musique et les activités sportives. En vieillissant, les emplois d'été, les petits boulots, ont pris de plus en plus de place dans ma vie. Les contrats, les piges ont, petit à petit, grugé les dernières minutes de ma liberté. Bien sûr, il y a les deux petites semaines de vacances annuelles prévues par la loi (ou 4 % du temps travaillé), mais dans les emplois précaires ou de courtes durées, ce 4 % est donné en argent lors de la dernière paie. Ça ne fait que compenser pour la médiocrité des salaires. Ce qui fait que, pendant de longues années, je n'ai pris aucune vacance. Pas de temps. Et lorsque j'ai réussi à me dégager une semaine de liberté, il me fallait à tout prix la rentabiliser, mettre dedans tout ce qui m'avait trop manqué : loisirs, voyage, vie sociale, culture. La vie m'a donné l'impression d'être une course, un sprint qui s'étire et dont la ligne d'arrivée est sans cesse repoussée loin devant.

En course pourtant, j'ai appris que le repos est essentiel. C'est pendant le repos que l'on construit sa force, sa solidité, son endurance.

Récemment, j'ai goûté à un peu plus de sécurité et aux semaines de vacances et aux congés payés. Les piges ont occupé et occupe encore une bonne partie de ces congés. Puis j'ai décidé de faire une pause. Un ami m'a invité à passer la fin de semaine avec lui dans un chalet qu'il loue régulièrement dans les Laurentides. J'ai sauté sur l'occasion. Une bicoque assez jolie au sommet d'une colline planté d'épinettes et de hêtres. Les grandes fenêtres du rez-de-chaussée s'ouvraient sur un vallon et les premières hauteurs du massif du Mont tremblant étaient visibles de l'autre côté. Sur les flancs inclinés, le rose fauve des rameaux dénudés laissait entrevoir le tronc de quelques bouleaux. Le vert bleuté des conifères dominait le paysage. Leurs flèches sombres se balançaient majestueusement au dessus des cimes.


C’était une première pour moi, ne rien faire pendant deux jours. À l’abri du téléphone, sans journaux, ni internet. Au programme : lecture, sieste et marche en forêt. Le temps maussade était idéal pour la lecture. J’ai décidé de ne pas regarder l’heure de la fin de semaine. Et j’ai fait un jeûne d’actualité. (Je faisais des cauchemars où je rêvais de Louise Harel et de H1N1). Je me suis endormi la fenêtre ouverte sur le murmure du ruisseau. Je me suis gorgé les poumons d’odeur de terre mouillés, de feuilles mortes et de sapins.

Après une nuit, mon corps ronronnait d’aise, comme un matou près d’un feu de foyer. C’est évident. J’aurais besoin d’une semaine, d’un mois. Je rêve d’une sabbatique. Je vivrais ici facilement en ermite pendant des années. Juste à lire, à marcher et à gribouiller. Ma carapace fond et les plaques de stress tombent comme une peau de serpent. Je me demande comment j’ai pu respirer en portant tout ça. Je m’étire. Hors de la dictature de l’horloge, je constate que mes sens s’aiguisent et que mon esprit devient joueur.

On dit que les bonnes choses ont une fin. J’aimerais pouvoir en dire autant des mauvaises. Je recommence à compter les heures avec appréhension. Il n’en reste que quelques-unes avant le retour au travail, avant de replonger dans le tourbillon. C’est comme un adieu, un adieu à moi-même. Je vais travailler pour les élections municipales la fin de semaine prochaine. Ce ne sera pas difficile et ça fait 200 $ de plus dans mes poches. Et puis, je crois bien que je vais accepter de donner cet atelier au Jardin botanique. Je n’ai pas envie de travailler là-dessus, pas du tout. Mais j’ai du mal à dire non à Yvon et puis, on ne sait jamais, c’est une sécurité. Ça pourrait être utile si je perds mon boulot actuel. Je ne roule pas sur l’or. Je ne sais pas quand j’aurai deux jours consécutifs de congé.

Pourtant, je sais que c’est important. Je sais que le repos est vital. Je me dis que si je l’écris ici, ça m’obligera au moins à me relire, et peut-être à trouver des moyens pour créer dans ma vie des zones protégées pour la liberté. Pour le moment, je ne vois pas, je ne sais pas comment y arriver. Mais je sais que c’est ce que je veux.

28 mai 2009

Lifesaver

Parfois, il suffit d'un rien pour faire une différence. Le rouge pimpant d'un maillot de bain sur des cuisses bronzées, pour que l'on retrouve l'envie de sourire. L'air placide d'un sauveteur, installé sur sa chaise de bois, pour que toute la plage sente que la mer est calme et qu'il n'y a pas de danger. Aujourd'hui, il n'y aura pas d'orage, pas de requins, ni même de raz-de-marée.

J'ai gardé ça pour moi, mais ça faisait longtemps que je rêvais d'avoir cette job : Intervenant de proximité (outreach worker, en anglais). Je n'en ai même pas parlé à l'entrevue d'embauche. Il y a quelques années, je regardais de loin celui qui faisait ça et je l'enviais. Mais j'étais certain que je n'avais pas ce qu'il fallait. Je suis à peu près convaincu que j'ai maintenant tout ce qu'il faut, rationnellement, mais par en dessous, c'est moins solide. Cette vieille peur de ne pas être à la hauteur...

Pourtant, c'est fou comme c'est facile de faire parler les gens. De nos jours, les oreilles disponibles se font rares. Mon travail consiste à être là, attentif, sur les lieux de dragues des hommes gais et bisexuels. J'ai bien sûr du matériel à distribuer : condoms, lubrifiant, informations sur les drogues, la sexualité, le coming-out. Mais le matériel, c'est un prétexte. Un prétexte pour parler. Le contexte est inhabituel. J'avoue que par moment, il m'arrive de perdre mon focus. Mais je remarque que tous ces lieux de drague axés sur la sexualité sont beaucoup utilisés par les hommes comme lieux de socialisation et que ce que plusieurs y recherchent, en vérité, c'est un peu de chaleur humaine et un sentiment de communauté.

L'autre soir, je devais accompagner un infirmier qui offrait des tests de dépistage dans un sauna. Pendant qu'il attendait son tour, Francis m'a parlé de son nouveau chum pour qui il accepte d'affronter sa peur des aiguilles. Cette fois, c'est du sérieux, il en est convaincu. Il n'a jamais ressenti une telle complicité avec quelqu'un. Et il n'aurait jamais pensé fréquenter quelqu'un de dix ans son aîné. La semaine d'avant, l'autre a passé tous ses tests et lui a mis les résultats négatifs sous le nez. C'est à son tour aujourd'hui.

La soirée s'étire et pendant les temps morts, je fréquente en pensée des plages ensoleillées. Je serai dans moins de deux semaines sur celles de Barcelone. J'ai soif de la mer et de ses sirènes, de la lumière aveuglante. J'imagine un jack sur sa chaise de sauveteur, pour rappeler aux baigneurs à chaque instant de ne pas faire une connerie. Rien que de savoir sa présence ou de croiser son regard de temps à autre, suffit à nous rappeler qu'il y aura toujours du soleil entre les jours de pluie et qu'il y a certainement quelque part quelqu'un que l'on aime et que pour ça, on tient encore pas mal à la vie.

En voyant le dépliant sur les drogues, Francis s'est mis à parler de sa consommation. Il m'a raconté qu'il fallait que ça arrête, que ça n'avait plus de sens. Les arguments qui sortent de la bouche d'une personne sont toujours ceux qui ont le plus de poids dans son désir de changer. Alors, je lui ai demandé pourquoi vouloir arrêter de consommer. Selon ce qu'il me racontait, ce n'était pas si problématique. Il prenait de la drogue depuis trop longtemps, selon lui. Il m'a dit qu'il se considérait comme un drogué, même si ça n'avait pas d'impacts importants sur sa vie. Et il détestait ça. Il ne se voyait pas à 50 ans, fumer son petit joint tous les jours. Je lui ai demandé comment il se voyait à 50 ans. Il a baissé les yeux, a soupiré puis il a souri.

J'ai eu souvent ce type d'échanges à travers le Web, sur des sites de chat, sur Facebook. J'ai d'ailleurs commencé à intervenir sur le forum de Zorro et Cie. Les discussions y sont parfois vraiment intéressantes. À l'occasion, j'ai parlé sur ce blogue de sujets très intimes. Mais c'est facile d'être naturel, d'avoir l'air spontané, quand on travaille son texte pendant quelques jours. Là, je dois faire la même chose, live, en composant avec ma lourde carapace et mes maladresses. Je me bute souvent à mes limites. Je pense qu'avec le temps, je devrais gagner de l'aisance et devenir plus habile aux échanges dans la vraie vie...

Même sur une plage bondée, tout le monde est seul sur sa serviette, à la merci du vent et du soleil brûlant. La chaleur et le grand air nous font un peu tourner la tête. Et face à l'infini de la mer, on se sent définitivement tout petit. Heureusement, il y a les autres pour nous crémer le dos. Et puis, le bruit des rires et les cris des enfants qui jouent pour que l'on ferme les yeux et que l'on s'abandonne au sable chaud.


Note : tous les noms cités sont fictifs. Et les situations racontées, volontairement embrouillées et mêlées de fiction, de manière à en préserver la confidentialité.

25 mai 2009

25 mai

J'amorce ma troisième semaine de travail à Zorro & Cie. Je suis seul dans le grand bureau des intervenants. Seul, parce que le seul autre intervenant en poste est en congé de maladie, pour une durée indéterminée. Il est passé en coup de vent un après-midi pour me dire bonjour. Les autres membres de l'équipe ne sont toujours pas embauchés. Certains indices me laissent deviner des conflits larvés, quelques frustrations que je ne peux pas nommer précisément, une démotivation commune à bien des organismes sans but lucratif. Je lis, je lis, ça me sort un peu par les oreilles. Des rapports de recherche sur la prévention, du matériel d'information sur les ITSS et les facteurs de risques, des textes sur les approches d'intervention. J'ai parfois l'impression qu'on ne sait trop quoi faire de moi et que l'on cherche à m'occuper en attendant.

En principe, je devrais observer des intervenants en action, il faudrait que je m'observe moi-même. J'ai hâte de mettre en pratique ce que je lis. J'ai hâte de plonger, de confronter le réel et de voir comment je vais me débrouiller. L'impatience me tiraille en ce moment. J'ai l'impression que je pourrai faire une différence, c'est ce qui me pousse à m'accrocher. Je sais que ce désir et ces ambitions risquent de se choquer avec éclat contre la réalité, j'attends cette confrontation avec confiance et l'envie de me colletailler.

D'ici là, je profite du grand bureau et de son silence. Depuis que j'ai les clés et un code pour le système d'alarme, j'occupe l'espace et je prends mes aises comme un roi. Le mur nord est percé de six fenêtres qui doivent bien avoir 10 pieds de haut, des vieilles fenêtres à guillotine en bois qui donnent sur le faîte des arbres d'un parc. À travers des grilles rouillées, le vent charrie les rumeurs de la ville, les parfums des nouvelles pousses et des lilas en fleurs. Seul dans mon bureau, J'ai déjà un peu la tête en voyage. Des images de Méditerranée me chatouillent le fond de l'oeil. Un soleil salace m'agace en frôlant Montréal comme s'il savait pertinemment qu'on allait se retrouver en corps à corps, avec pas mal moins de vêtements sur le dos, dans la lumière des rues de Barcelone. Chaque matin, je fais le décompte des jours qui restent avant le départ, 13, 12, bientôt 11. Je me promène dans Paris avec Google View, je regarde des passants figés qui ne peuvent pas me voir. Juste devant ma porte, il y a une station de Vélib et sur le coin de la rue, une grande fruiterie et une boucherie hallal. J'ai gribouillé sur une carte les cafés, les bars, les parcs que je veux visiter. J'ai trouvé un resto de sushis à cinq coins de rue et un marché public, tout près. Les courriels, les signes se multiplient et me font réaliser que des personnes cachées derrière des blogues existerait peut-être vraiment.

Je ne sais pas si c'est ce printemps doré, ces jours qui allongent, ou ces heures de lecture forcée qui m'ont apaisé. Le bon côté de ce mauvais rhume est que j'ai baissé les bras contre le vent. Je me suis posé pour me reposer. J'ai le corps en jachère. Tout ce que j'ai semé au cours des derniers mois, des dernières années, commence à germer sans bruit. Je devine des centaines de menus plaisirs qui pointent, une odeur de sève qui monte. D'amoncellement de nuages de pluie en immensité bleu, le ciel m'appelle, un peu plus chaque jour.

07 mars 2009

Mars et la pluie

La colère est un moteur, même lorsqu’elle me fait peur. (Ce n'est sûrement pas une énergie verte, mais on se débrouille avec ce qu'on a !) J’ai traversé cette semaine infernale en un seul morceau. Quand, avec l’équipe, on a réalisé que l’on était au vendredi, on s’est souri, soulagé. On avait survécu, sans s’entredéchirer, encore plus solidaires et prêts à se battre qu’avant. On s’est répété, sans trop y croire, qu’un jour ça irait mieux.

Quand la réalité devient opaque, j’ouvre la lucarne du rêve. Cette semaine, j’ai reçu par la poste mon passeport. J’ai couché des chiffres sur papier, j’ai joué avec le budget. Je me suis mis à penser que je pourrai partir pour plus longtemps. J’ai suffisamment amassé d’argent pour prolonger le séjour, partir plus tôt, trouver des petits boulots, peut-être ne pas revenir. En fait, c’est le cadre de cet emploi qui limitait mes vacances. J’ai lu plein de trucs sur le woofing. J’ai imaginé la vie que je pourrai mener sur une ferme bio quelque part dans le nord de l’Europe. Lever juste avant le soleil, pour faire le train. La rosée, dans les prés, pendant que je traverse les champs. Le travail physique qui fouette le corps. Et les jours de congé à la mer, plonger dans le tranchant d’une vague. Le soleil blanc, la pluie ou le brouillard. Baragouiner l’anglais ou l’espagnol avec d’autres voyageurs, allemands ou australiens.

J’ai bien une voix qui me dit que ça n’aurait pas de sens, je ne peux quand même pas passer ma vie à vivre comme si j’avais seize ans et demi. Mais ce n’est pas son tour de parole. Pour le moment, elle doit se taire. Je vais puiser jusque dans les souvenirs des nuances d’espoir. Je revois les instants les plus étonnants de ma vie, quand je me suis senti vibrer au rythme du paysage qui m’entourait. Quand le soleil m’a embrasé le cœur jusqu’à tard dans la nuit et que je n’oubliais plus que le ciel a 360 degrés. Je me souviens d’une fois où je nageais seul dans la Baie des chaleurs, et que j’ai aperçu les têtes de deux phoques gris qui m’observaient. Je me souviens des couchers de soleil sur le mont Saint-Hilaire, alors que je courrais entre les champs de luzerne avec le chien. Je me laisse dériver en tentant de débusquer des échos de ces instants dans l’avenir. On dit que le passé est garant de l'avenir. Non ?

En sortant du bureau, je me suis précipité au gym, même si le grand ne pouvait m’accompagner. J’ai fait le meilleur entraînement depuis des mois. J’ai passé tout le programme de musculation, et il me restait de l’énergie. J’ai couru trois kilomètres sur le tapis roulant en regardant l’équipe de plongeon qui s’entraînait. La précision des corps, leur plaisir contagieux. Quand je suis sorti du stade, la pluie était en train de foutre une raclée à l’hiver. Je sais bien qu’il y aura encore une ou deux tempêtes de neige. Les Irlandais de l’ouest de la ville se font toujours surprendre à la Saint-Patrick. Mais en ce moment, c’est le temps doux qui a le dessus. Je ne veux pas vendre le punch, mais je vous le dis : c’est le printemps qui va gagner.

05 mars 2009

Je sais

Ce billet a été écrit dans un état de grande fatigue. Il est vraiment mal écrit, même si je l’ai recommencé trois fois. En quelque sorte, c’est un texte utilitaire. Peut-être un work-in-progress...

Je travaille dans un organisme communautaire qui offre des services à une population vulnérable. Cet organisme communautaire est financé par Santé Canada, par la Direction de la santé publique de Montréal et par des dons privés. Une bonne partie des dons provient de la communauté des Sœurs de la Providence. Le haut de l’organigramme (qui n’a jamais été mis sur papier) est occupé par le conseil d’administration, dont les membres sont élus parmi les membres d’une corporation. Ne peut faire partie de la corporation qui veut ! C’est le directeur général qui nomme les membres de la corporation, qui élisent entre eux le conseil d’administration, qui nomme le directeur général. Le directeur général est un des membres fondateurs de la corporation. Je sais que plusieurs utilisateurs, bénévoles et employés ont voulu, dans le passé, faire partie de la corporation, mais que ce privilège leur est refusé, pour des raisons qui restent obscures.

Toute l’équipe est régulièrement confrontée, directement ou indirectement, à des problématiques lourdes : violence verbale et physique, toxicomanie, tentatives de suicide, qui s’ajoute aux problèmes reliés directement au VIH/Sida. Une bonne partie de la clientèle de l’organisme vit dans l’isolement et la pauvreté. Les tâches sont mal définies et tout le monde fait ce qu’il peut, sans sentir de soutien réel de la part de la direction. (Les tâches vont de la relation d’aide jusqu’à l’entretien ménager. Personnellement, je suis responsable de recruter, de former et d’encadrer les bénévoles de sept services. Et je sors les poubelles. Je suis constamment débordé et je n’arrive pas à faire le tiers de ce que je suis censé faire.) Pour remédier à la situation, l’équipe a demandé des rencontres de réorganisation de travail. Une première rencontre a eu lieu. Le sujet a été la mission de l’organisme. La date de la prochaine rencontre où seront abordés des problèmes plus concrets n’a pas été fixée. En fait, elle a été reportée à une date ultérieure, non précisée. Cette semaine, les employés ont écrit une lettre réclamant une rencontre de toute l’équipe avec l’ensemble du conseil d’administration. Au cours des derniers mois, la plupart des intervenants, découragés, ont envisagé de quitter leur emploi. Je ne peux pas parler pour les autres, mais dans mon cas, si je pars, ce sera pour sauver ma peau et ma santé mentale.

Mercredi matin, le directeur a congédié le responsable du financement. Je sais personnellement que si ce responsable n’avait pas été là, je n’aurais pas pu être payé à la fin de plusieurs périodes de paie. Parce que l’organisme est dans le rouge, depuis des mois, sinon des années. Je sais que l’organisme a régulièrement des découverts à la banque et que plusieurs fournisseurs refusent désormais de vendre des biens à l’organisme parce que celui ne paie pas toutes ses factures à temps. Je sais que ce responsable a négocié lui-même des prêts à la Caisse Populaire pour que les paies des employés puissent être versées. Et cela est arrivé à plusieurs reprises. Je sais que par ses contacts et son travail, il a augmenté significativement les revenus de l’organisme. Je sais aussi qu’il a insufflé une énergie nouvelle à plusieurs projets moribonds. Depuis que je travaille pour cet organisme, il a toujours été l’une des principales sources de motivation d’une équipe usée et fatiguée. Drôle et optimiste, il semblait totalement imperméable à la morosité ambiante. Il faisait bien sûr des crises de divas, à l’occasion, mais ses éclats mettaient de la vie dans une vieille baraque qui en manquait cruellement.

Mercredi matin, donc, le directeur a convoqué une réunion pour annoncer son congédiement, mais il a refusé de donner la raison du congédiement parce que cette raison est confidentielle. Il sait bien que la machine à rumeur fera le sale travail à sa place, sans qu’il ait besoin de se salir les mains. À mon avis, il l’a congédié parce qu’il n’acceptait pas que quelqu’un remette en question son inertie. Je ne parle même pas d’incompétence ou de malhonnêteté (je ne l’exclus pas non plus), je parle seulement d’inaction dans des situations répétées de crise qui auraient exigé un coup de barre important de la part de la direction.

Le directeur m’a demandé de venir seul dans son bureau. (C’est ce qu’il fait régulièrement avec tous les employés.) Il m’a dit que le congédiement n’avait pas été une décision facile à prendre. Et qu’il avait consulté plusieurs personnes autour de lui. J’ai demandé : « Qui ? » Il n’a pas voulu répondre. Je sais qu’il n’a pas consulté personne de l’équipe puisque tout le monde est contre ce départ. Je lui ai demandé qui allait le remplacer et s’occuper du financement. Il m’a dit que le départ du responsable du financement était un gros morceau, mais que le départ de n’importe qui serait aussi une grosse perte. Puis il a ajouté que personne n’était irremplaçable. Il m’a dit qu’il avait quelqu’un en tête, il n’a pas voulu me dire de qui il s’agissait. Je lui ai dit que je ne voyais personne qui accepterait de faire ce travail dans les conditions actuelles. Il a dit que je serai consulté en temps opportun. Je n’ai pas à être consulté. Je ne suis membre, ni de la corporation, ni du conseil d’administration. La flatterie ne me fait ni chaud, ni froid.

Je pense, en fait, qu’il m’a engagé, entre autres, parce qu’il croyait que je serais facile à manipuler. Ce n’est malheureusement pas le cas. Il faut se méfier de l’eau qui dort. À son âge, il devrait le savoir. Je ne sais pas ce que je vais faire, mais son immobilité ne me servira pas de modèle. Je marche sur des œufs en écrivant ce billet et le résultat est un texte boiteux, mais ça ne m’empêche pas de réfléchir.

J’ai conservé les deux premières versions de ce texte (qui avaient plus de souffle). J’ai été perturbé toute la soirée. Perturbé : c’est le bon mot. Je devrais dormir à l’heure qu’il est. Mais je suis le nez collé à l’écran, à me défoncer les oreilles avec du hip-hop . Il est passé minuit. J’ai passé la journée à ramasser mes collègues à la petite cuillère.