25 juillet 2008
Souffle
« …Juste pour te dire J’suis fatigué de mourir Le songe valse aussi Le songe valse ici Ici dans mes nuits Entre la pluie et la poésie… »Je ne sais pas si je dors vraiment. Il me semble que l’avion vient tout juste de décoller. L’orage est une saison qui s’étire. La pluie lave les vitres des hublots. Les moteurs grondent et rechignent à chaque turbulence. Sale temps pour prendre l’avion. Je suis si fatigué que j’arrive quand même à somnoler, bien calé dans mon siège. J’ai levé une paupière. Je ne rêve pas : on descend. Mais qu’est-ce qui se passe ? On vient tout juste de quitter Dorval en direction de Paris. La seconde paupière remonte à reculons rejoindre l’autre. J’observe une hôtesse de l’air qui range son chariot. La voix du commandant se fait entendre. À cause du mauvais temps, le vol vers Paris est annulé, l’avion doit se poser, immédiatement. Nous sommes actuellement au-dessus de Châteauguay. À ma connaissance, il n’y a pas d’aéroport dans cette petite ville de banlieue. Je me retourne en m’enroulant dans les draps. Je déteste lorsque je fais un rêve stupide et que je suis suffisamment éveillé pour m’en apercevoir. L’avion descend rapidement. La pluie grise est si dense qu’on pourrait se croire en sous-marins. Impossible de dormir dans la descente. Je me retourne et souris à ma voisine. C’est Chloé Sainte-Marie. On se met à parler de la pluie et… de la pluie, du goût de l’eau, de la beauté des tons de gris. Du froid humide qui vous saisit et du plaisir des couvertures de laine. Et c’est passionnant. On rit. Il y a de l’effervescence dans ses yeux verts. Et la conversation se poursuit longuement dans le bar d’un l’hôtel de l’immense aéroport international de Châteauguay. Nous y passons la nuit à boire des martinis, allongés sur des canapés de cuir vert devant un feu de foyer, pendant que le Québec entier est lentement inondé. Je me demande bien ce que je voulais aller faire à Paris. Les rêves sont toujours foisonnants de significations. Celui-ci est à l’image de ma vie des derniers jours. Elle m’a amené où je n’aurais jamais pensé vouloir aller. Et, d’une certaine façon, je lui en suis reconnaissant. J’ai trouvé un boulot qui ne m’intéressait pas au départ et à mon étonnement, je m’y plais bien. Rien de prestigieux. Il fallait entendre le silence de ma mère lorsque je lui en ai parlé. Adieu espoirs de prix Nobel. Je fréquente un garçon qui n’a rien d’un prince charmant malgré ses yeux doux. Intense comme un tyrannosaure, susceptible comme une grenade et subtil comme un bulldozer. Il se fâche quand il ne peut pas dormir avec moi et il m’appelle son mari. Un quotidien presque banal où je peux écrire et profiter de toutes les pluies d’été, ennuyeux comme une comédie romantique mettant en vedette Meg Ryan. Un moment pour souffler. Chloé Sainte-Marie, Simple souffle souple Textes de Patrice Desbiens, musique de Gilles Bélanger, Je marche à toi, Octant Musique, 2002
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22 juin 2008
Partir
J’ai largué les amarres. Parfois, je les ai tranchées à coup de machette, souvent, juste en ouvrant la main. C’était des câbles imaginaires qui me reliaient à des relations passées, mortes depuis longtemps, mais dont le souvenir me rassurait. De temps à autres, je faisais des tentatives pour vérifier l’état du cordage et je réalisais avec exaspération qu’il flottait dans le vide. J’ai finalement brisé des chaînes qui entravaient mes mouvements, en démissionnant de cet emploi pénible qui me déprimait et me vidait de mes énergies. Dans un élan de colère, j’ai fait le ménage et j’ai jeté par-dessus bord le bébé, la bassine et l’eau du bain. Dès les premiers jours, je suis surpris par la houle et le gros temps. Je sais que je suis très fatigué, que la fatigue voile la vue et déforme tout, mais j’ai vraiment du mal à me poser et trouver le repos. Je me retrouve devant elle, seul et sans masque : ma peur du vide et de la solitude. Et je ne peux plus détourner les yeux. Bien que je crois ce face à face nécessaire, je suis terrorisé. Si j’affronte les heures les unes après les autres, je pourrai peut-être y arriver. Et si les heures sont trop lourdes, je me contenterai de faire face aux minutes. J’ai largué les amarres. Il me faut maintenant tenir la barre pour prendre le contrôle du gouvernail, regarder devant, trouver un cap vers lequel me diriger. Et je ne peux m’appuyer sur personne pour le faire. Rien ne sert pour le moment de scruter l’horizon dans l’espoir d’apercevoir les côtes. J’apprends à vivre avec les vagues.
10:55 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, démission, travail, relation, deuil, mer
17 juin 2008
Se tenir debout
Ce matin, j’ai donné ma démission. Un mois avant la fin de mon contrat. J’ai offert de terminer la semaine et la suivante. C’était à prendre ou à laisser. C’est fou à quel point c’est usant de travailler pour un projet auquel on ne croit plus, dans des conditions intenables et de côtoyer chaque jour le mépris. Il y a bien un petit stress lié à l’incertitude. Je dois me dégoter autre chose assez rapidement. Mais j’aurai désormais un poids de moins sur les épaules. Je suis libre... Libre. Sur le coup, je me suis trouvé un peu lâche. J’aurais voulu dire à la chèvre ses quatre vérités, mais j’ai laissé tomber. Je pense que mon départ avait suffisamment de poids. J’ai écrit une lettre de démission très professionnelle et très honnête sur mes motifs, mais sans attaquer personne en particulier. La nouvelle a rapidement fait le tour du bureau. La directrice adjointe est venue me voir pour me féliciter. Me féliciter ? « Ben oui, pour ta lettre, c’était parfait ! » qu’elle me dit avec un grand sourire. Il faut dire que j’ai écorché (de manière très soft) le directeur et sa façon de gérer la boîte. « Et puis, ajoute-t-elle, je voulais te souhaiter bonne chance dans tous tes projets. » P.-S. J’ai écrit le début de cette note avant que ce ne soit fait pour me donner du guts (du cran, du courage). Je la publie maintenant que c’est chose faite. Jamais une démission ne m’a rendu si souriant !
17:00 Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, démission, travail, relation, carrière, lettre
13 juin 2008
Dialogue avec la nuit
La nuit est tombée et je viens tout juste de terminer le texte que je dois remettre demain matin. J’ai réussi à finaliser cette commande et je suis assez satisfait du résultat. Advienne que pourra ! Et entre les périodes d’inspiration et de production intense, j’ai trouvé le temps de faire le grand ménage de mon minuscule appartement. Je suis allongé sur mon lit, les yeux grands ouverts. La lumière orangée du réverbère filtre à travers le store. Le vrombissement d’un petit climatiseur que j’ai reçu en cadeau me rassure. Lors de la prochaine canicule, je pourrai dormir au frais. Je n’arrive pas à basculer complètement dans le sommeil, mais de temps à autre, un rêve plus impétueux emporte momentanément ma conscience. J’ai rêvé d’une chèvre qui me poursuivait (ma patronne). Dans un autre rêve, je devais conduire une voiture sport sur une autoroute à six voies. Les conditions de la route étaient épouvantables : des vents violents, des camions renversés, des précipices béants au milieu de la chaussée. J’ai eu l’idée de me garer près d’une usine, sur le bord de la route. C’est un immense bâtiment de briques rouges. Je cherche une cabine téléphonique. Comme je suis épuisé, je n’ai pas toute ma tête. Et je n’arrive plus à retrouver la voiture. Une préposée aux renseignements dans l’usine me lance un regard méfiant puis me tend un formulaire : « Remplissez ça et vous pourrez récupérez votre voiture. » Je suis pris de panique en lisant les questions. Je dois inscrire mon numéro de permis de conduire et je réalise que je n’ai pas de permis. J’essaie de m’esquiver, mais je suis certain que la préposée a vu clair dans mon jeu. Ce rêve décrit assez bien ce que je vis au travail. Un projet trop lourd et complexe pour être porté par une seule personne, avec lequel je me démène depuis plusieurs mois, sans aide, face à des montagnes de problèmes. Et toujours ce vieux sentiment d’être un imposteur. Je me réveille emmêlé dans les draps. J’ai fait le tour de tous les trucs que je connais pour me rendormir, sans succès. Il est près de trois heures. Je sais qu’il ne faut pas rester au lit lorsqu’on ne dort pas. Je vais m’asseoir dans la cuisine avec un livre de psychologie que je feuillette en mangeant un bol de Shreddies : «… l’abandonnique n’est jamais sûr de la qualité de l’affection qu’il reçoit, la remet en question, doute de la sincérité de tous ses amis. Il est ainsi conduit non seulement à guetter les signes contradictoires de l’amour ou de l’amitié qu’on lui témoigne, mais aussi à les mettre à l’épreuve. Il se montre alors exigeant, revendicatif, ennuyeux, méchant même, pour se rendre compte des limites réelles de l’indulgence ou de l’affection… …Ce qu’il attend ou exige avec insistance dans le cas où quelqu’un lui manifeste de l’intérêt ou de l’amour, c’est l’absolue preuve qu’il est aimé inconditionnellement. L’avidité infinie de cet amour absolu ne peut rencontrer que la déception… » (1) Abandonnique ? Moi aussi, j’aurai une étiquette, comme un pot de confiture de framboise ? C’est vrai que j’over-réagis au moindre signe de distance. Un baiser oublié, un regard de biais, un ton un peu sec, sont suffisants pour déclencher chez moi une avalanche et je sers les poings, je montre les dents. J’ai tout de suite l’instinct de me défendre. J’ai le reproche facile. « …En réalité, il s’attire le rejet parce qu’il se rejette lui-même, ne se reconnaît pas, ne s’aime pas et ne croit pas en lui… … C’est ce manque d’amour de lui-même qui le pousse vers un déserteur. Comme il se rejette, il a besoin de travailler son rapport à l’amour de soi. Il aura à apprendre à s’aimer assez pour que, dans ses relations avec les autres, il en arrive à se choisir plutôt que de se nier pour choisir les autres, au risque d`être rejeté. L’abandonnique doit apprendre à accepter de perdre l’amour des autres pour gagner l’amour de lui-même. C’est sa voie de libération. Ce n’est que lorsqu’il commencera à se choisir d’abord, dans toute situation, qu’il cessera de s’attirer partout des déserteurs, c'est-à-dire des êtres qui ont peur de l’amour parce qu’ils ont été victimes d’un amour emprisonnant ou d’un manque d’amour qui les a fait beaucoup souffrir… » (2) La belle affaire ! C’est justement cette blessure des déserteurs qui me fait craquer ? C’est ce qui m’a charmé chez Ziggy, chez le cow-boy et même chez l’ex, cette fragilité d’écorché et cette intensité liée à la peur de perdre, dans laquelle je me vois, comme dans un miroir. Et puis comment fait-on pour s’aimer assez ? C’est une bien belle phrase, toute lisse, sur laquelle je n’ai pas de prise. Je n’ai pratiquement pas dormi. Il est cinq heures du matin et le ciel est déjà clair. J’ouvre l’ordinateur. Une dernière révision à tête reposée et je clique sur « envoyer ». J’ai une journée de travail de plus de 12 heures qui m’attend encore aujourd’hui.
Découvrez Billy Joel!
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28 mai 2008
Sprint
En sortant du bureau, je croise Anick, l’adjointe du directeur : « Ça va ? » « Ça va », ai-je bredouillé « Stressé. » « Pourquoi ?» « Ben, les ruelles vertes, ça commence samedi et puis tout est sur mes épaules. » Elle penche la tête, me regarde et sourit : « T’as les épaules larges, ça va bien se passer. » Je n’ai pas démissionné. Moi qui pars tout le temps en claquant la porte, j’ai finalement choisi de rester malgré vents et marées et d’assumer ma décision. J’ai claqué la porte à mon envie de fuir. À mes attentes irréalistes et idéalistes et perfectionnistes . Je travaille dans un milieu pourri. Tant pis. Rien n’est parfait. C’est temporaire. Et puis il y a quand même des gens gentils dans les autres départements, Anick, par exemple. Et des citoyens impliqués et un peu rêveurs qui ont misé tous leurs espoirs sur moi. Il y a un côté stimulant à se mesurer au stress. Et puis je réalise que même sans l’appui d’une équipe, malgré une patronne exécrable, je fais une sacrée bonne job. Je suis méchant, juste ce qu’il faut, avec les fournisseurs qui prennent du retard. Je talonne les fonctionnaires. Je garde toujours mon sang-froid avec les citoyens agressifs. Le projet consiste à verdir des ruelles et donc à retirer de l’espace aux voitures pour planter des arbres, des arbustes et des plantes vivaces. Les automobilistes ne m’aiment pas du tout. Ils dénigrent mon projet, me ridiculise, me menace de poursuites. Mais ils ne peuvent pas grand-chose contre moi puisque le projet se trame depuis plus d’un an et que j’ai l’appui de tous les paliers de gouvernements et de tous les organismes du milieu. Je suis bien organisé et j’ai réponse à tous leurs arguments. L’espace public appartient au public, pas aux voitures. J’ai le gros bout du bâton. Je pense aux enfants qui joueront dans la ruelle. Aux bruit du vent dans les arbres et aux oiseaux. Et je sais que dans quelques mois, je ne serai plus là. Alors, je joue le blanc-bec, un peu condescendant, juste un peu baveux. J’ai des millions de choses à penser. J’ai des millions de messages tous les matins sur ma boîte vocale. Je gère des sommes d’argent qui me paraissent énormes, mais qui en réalité sont dérisoires par rapport à tout ce qu’il y a à faire. Je travaille des heures de fous. Je dors avec un téléphone portable à côté de mon lit. Dans quelques semaines, ça devrait se calmer. Je tiens le coup en courant mes six kilomètres dès que j’ai une heure de libre. En méditant le midi. (En essayant du moins.) J’apprends le détachement. (J’essaie en tout cas.) Et j’essaie de compartimenter ma vie de la façon la plus étanche. Si tout le projet s’écroule, ce ne sera pas la fin du monde, il n’y aura pas mort d’homme. J’aurai fait de mon mieux et puis c’est tout. Quand l’été sera bien installé, en juillet, je serai un peu plus libre et un peu plus vieux. J'aurai un plus peu d’argent dans mes poches et j’aurai certainement appris plusieurs choses. Et puis comme ma vie est vide, en ce moment, alors aussi bien la passer au travail. Musique : Je joue de la guitare, Jean Leclerc (aka Jean Leloup)
22:00 Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, travail, environnement, obstacles, ruelles, détachement
23 mai 2008
Le jardin
Ma vie m’emmerde. Travailler, travailler, travailler. Faire la vaisselle, manger, je devrais dire m’empiffrer pour tenir la route, dormir puis travailler encore et recommencer. Je déteste toujours autant ce contrat qui s’étirera jusqu’en juillet. Je me suis pardonné de ne pas avoir le cran de démissionner immédiatement et j’ai retrouvé le sommeil. Ou bien c’est la fatigue qui a eu raison de mon orgueil disproportionné. Je n’ai pas rappelé Ziggy, je ne rappelle plus personne. Plus envie. Plus le temps. La solitude est mon ordinaire. Je pense à mon jardin qui dort tout près du parc. Dans la terre argileuse, j’ai planté des piments forts, des poivrons doux et du basilic, de la coriandre et du melon de Montréal. J’ai failli mettre à mort le plus petit plant de melon en marchant dessus. J’ai acheté un plant de stevia, cette plante qui remplace le sucre, sans les inconvénients des édulcorants. Au milieu du potager, j’ai planté des tomates cerise, de la menthe ananas, du persil frisé et des oignons rouges. Dans le coin nord-ouest, une verveine citronnelle grandit entre les cosmos blancs. Les fraises sauvages sont apparues toutes seules. Parmi elles, j’ai ajouté quelques pensées et une hémérocalle pour mettre de la couleur dans mes salades estivales. Les semences de laitue, de carotte et de radis sont encore dans leurs sachets. Je n’ai pas eu le temps de semer. Du côté sud se déploient les feuilles d’une immense rhubarbe. Elles me servent à cacher mes outils et ce que je veux laisser dans le jardin, à l’abri des regards. Tout près, j’ai placé une rangée d’héliotrope d’un bleu profond dans l’espoir d’avoir la visite du roi des papillons, au cours de l’été. Quand je suis là à remuer la terre, à livrer ma paisible guerre aux pissenlits, j’oublie pour un moment le terne de ma vie. J’oublie le vide et le futile. J’en oublie même que je suis seul. Dans le bosquet qui borde la clôture, les oiseaux rivalisent de virtuosité. Les cumulus font des courses au-dessus de ma tête. Et le vent fou charrie les parfums des pommiers en fleurs. Je n’ai presque pas de temps à passer là-bas. Je n’ai pas couru depuis une semaine. Je ne trouve même plus le temps d’aller nager. Heureusement, la météo se charge de soigner les plants. Depuis deux semaines, les déluges tropicaux alternent avec les heures où le soleil brille de tous ces feux. Le cœur du terreau garde son humidité. Un jour, peut-être, j’aurais un peu de liberté. Je poserai enfin le pied sur terre. Je retournerai courir et j’irai nager. Et si les oiseaux, les lièvres et les écureuils m’en laissent un peu, je pourrai croquer dans une tomate gorgée d’été.
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19 mai 2008
De l'utilité du blogue
— « …extraordinaire. » J’ai levé un sourcil. C’est bien ce qu’elle a dit ? J’ai reçu des compliments joliment tournés dans les commentaires, mais bon, entre blogueurs on s’encourage. Si un ami m’avait lancé ça en face, j’aurais répliqué. C’est typiquement québécois de se déprécier, d’amoindrir ces qualités de cette façon, un vieil héritage catholique. Sauf que dans une entrevue, ce serait mal vu alors, j’ai souri : — « Ah… Merci » — « Vous avez une plume extraordinaire, particulièrement dans vos textes plus personnels. Vous n’avez jamais publié ? » — « Euh, non. » — « Et puis, ça cadre parfaitement avec ce que je recherche. Je ne cherche pas des journalistes qui exposeraient des faits. Je cherche des conteurs. » C’est grâce à un ancien lecteur de ce blogue, Nitram, que j’ai obtenu cette entrevue. Il travaille dans cette agence. Il a proposé ma candidature : mon curriculum vitae et des exemples de textes rédigés au cours des dernières années. J’ai hésité longuement avant d’ajouter un billet tiré de ce blogue. C’est Ziggy qui m’a encouragé à le mettre en avant (juste avant qu’il ne sorte de ma vie). Et c’est ce qui m’a fait décrocher ce contrat : une série d’articles pour un nouveau magazine qui paraîtra pour la première fois en mars 2009. Je dois proposer les sujets pour la mi-juin. Voici la note que j’avais jointe à mon envoi, Dolce vita : Quelques oiseaux et le chant des cigales. Je suis étendu contre les racines d’un marronnier. Mes yeux s’égarent en chemin vers la cime. Entre les branches raides, les feuilles captent la lumière en couches successives. Je me perds dans ce vitrail subtil et mouvant. À chaque retour de la brise, le feuillage scintille en frémissant. La fraîcheur est une caresse. Comme si le bleu du ciel s’approchait pour m’effleurer. Le roman de Guillaume Vigneault, Carnets de naufrage, posé tout près de moi, je ferme les yeux. Et je savoure la fluidité de ces mots qui s’effacent complètement pour laisser place à la vie et au désir. Je me dis que je ne saurai jamais écrire, mais ce n’est rien de grave. Les insectes s’affairent avec urgence dans les effluves sucrés du trèfle. Une fourmi court sur ma page dans une totale indifférence puis se lance dans l’escalade d’un brin d’herbe. Rien n’a d’importance. Que la droiture du pin gris qui fonce, immobile, vers le ciel. Que le monarque qui bat de l’aile contre le vent. On m’a dit qu’entre les lignes, on pouvait lire mon désir d’un amour fusionnel et un certain fatalisme face à son impossibilité. Ça me trotte dans la tête depuis quelques jours. Je n’y crois plus trop. Plus simplement, j’aspire à aimer la vie et à apprendre, comme le dernier des cancres, à me laisser aimer d’elle. C’est moins glamour mais plus près du réel. De minces rubans de nuages ondulent au-dessus des bosquets d’épinettes ou de saules. Comme des versions diurnes de la Voie lactée. Quelques éclats de voix sont parfois portés par le vent, et se diluent dans l’immensité du parc Maisonneuve. Quelques mots de français, beaucoup d’anglais et un peu d’italien. Un chien minuscule passe près de moi, d’horribles yeux globuleux sur sur son visage aplati. Il râle. On dirait qu’il rit. Il frétille de bonheur en courant vers un couple aux allures gothiques. Allongé contre la terre, sous le ciel, la solitude n’a plus de substance. Rien n’entrave le cours de la vie. Il me faut poser le stylo, arrêter tout mouvement et m’étendre. Me gorger de soleil.
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15 mai 2008
Des nouvelles du baril
J’ai touché le fond du baril. C’est un vieux baril de bois, comme ceux que l’on utilise pour faire vieillir le whisky. J’ai cumulé quelques nuits d’insomnie. Mon appartement est envahi par les fourmis. Et puis (je me lâche lousse, après tout, c’est mon blogue) ma patronne est une christ de folle, qui me tombe royalement sur les nerfs. Je traîne des maux de tête lancinants tout au long de journées interminables. Ça m’enrage de détester autant mon travail et d’être incapable de trouver autre chose. Enragé, incapable : je ne vois pas d’issue. Ma vie est un cul-de-sac. Une fourmi court entre le carrelage de la douche. Une autre, sur le plancher. C'est une énorme charpentière qui porte dans ses mandibules le cadavre d’une fourmi plus petite. Je l’écrase du talon. Elle se relève et me menace de ses pattes avant. Je frappe trois fois le monstre avec ma chaussure et avec un kleenex je la jette dans la toilette. La bête nage vers le bord de la cuvette et commence à en escalader les parois. Je tire la chaîne. Il faut vraiment que j’achète des pièges à fourmis. Le matin, j’ai l’air d’un de ces arthropodes belliqueux quand je pars en vélo avec mon casque et mes lunettes de soleil. Les rues de Montréal sont plus crevassées que celles du tiers-monde. Et, à huit heures du matin sur la piste cyclable, il y a tellement de monde qu’on se croirait en Chine. Avec les trous, les fauteuils roulants motorisés et les chauffards, mieux vaut avoir de bon réflexe et des freins bien ajustés. Je pédale en ne pensant à rien. Je mange parce qu’il faut se nourrir. Je vis en zombie. Deux fourmis se mettent à courir quand je soulève la planche à pain. J’ai suivi les conseils de Thomas (au moins semaines) et de Jeanne (au moins un mois) et je n’ai pas rappelé Ziggy. Je me suis même permis de le détester un peu, histoire de faire tomber son image du piédestal où je l’avais accroché. Mais ça me laisse un grand trou dans le ventre et un goût amer dans la bouche. Je me secoue le pied, une fourmi m’escaladait la cheville. Je suis arrivé au bout du rouleau et un soir, en rentrant du travail, je me suis affalé sur mon lit. J’ai dormi jusqu’au matin. Et le lendemain, le ciel était plus clair. Entre les planches du baril de whisky, j’ai cru voir filtrer le soleil. Puis le téléphone a sonné. Sur l’afficheur, le nom d’une agence de presse. Je rencontre la directrice vendredi matin. Elle cherche un pigiste, c’est toujours mieux que rien. Qui sait où ça peut mener ? Elle a déjà un texte à me commander. Le téléphone, encore une fois. Elle s’appelle Marjolaine du jardin communautaire L’églantier. Après des années sur une liste d’attente, j’aurai enfin un potager rien qu’à moi, juste à côté du parc. J’y ferai pousser tout l’été des poivrons rouges et du basilic thaï. Peut-être aussi des aubergines, de la ciboulette et des haricots grimpants, si les oiseaux m’en laissent quelques-uns. Pour calmer la vague d’excitation causée et par l’agence et par le potager, je suis allé me mesurer au parc Maisonneuve et j’ai couru les 3.15 km de piste en un temps record. À mon retour, j’ai ouvert les fenêtres et j’ai écrasé trois fourmis. Puis je me suis attaqué à la vaisselle et au grand ménage. Edit : Je cherche des plants de cumin (Cuminum cyminum), ça ne semble pas être commercialisé au Québec...
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28 avril 2008
Rogne
L’organisme pour lequel je travaille depuis janvier a décidé de donner nos locaux à une autre division. Notre minuscule équipe est désormais éparpillée, un peu partout dans l’édifice. La coordonnatrice au deuxième, avec les dossiers. Le matériel dans des boîtes au sous-sol ou dans le garage. Quant à moi, je me retrouve dans un corridor du troisième étage entre les bureaux de la comptabilité. (Le comptoir de service est au rez-de-chaussée.) Je mets mes écouteurs, mais c’est un vieux bâtiment et ma chaise sautille quand les gens passent dans mon dos. Derrière moi se trouve la seule imprimante de l’étage. Il n’y a pas de fenêtre, juste un puits de lumière au-dessous duquel je cuis littéralement sous le soleil. Mais je ne devrais pas me plaindre de la chaleur. Le climatiseur qui rafraîchira tout l’étage dans quelques semaines est juste au-dessus de mon écran. Je recevrai alors l’air froid en plein visage. Depuis que j’ai commencé à travailler là, je vais de déception en mauvaises surprises. J’ai accepté ce contrat parce que je croyais à ce projet. L’ambiance est exécrable, les ressources, inexistantes. Le troisième joueur de l’équipe est parti en congé de maladie et n’a pas du tout l’air pressé de revenir. Au début de mon contrat, la coordonnatrice était en congé de maternité. Le jour précédant son retour, une fille d’un bureau voisin m’a tapé sur l’épaule avec un petit sourire : « Bon courage. » Ma nouvelle patronne caquette continuellement, même quand elle est seule. Et si elle s’adresse à quelqu’un, c’est pour donner des ordres. Côté travail, ce n’est pourtant pas un exemple d’efficacité et elle me refile tous les cas problèmes. (Même si elle a sa permanence et le double de mon salaire.) Les autres organismes en environnement du milieu se livrent une guérilla perpétuelle pour s’arracher les maigres subventions. Les luttes de pouvoirs monopolisent la plus grande partie des ressources. Tous les paliers de gouvernement se lancent la balle. Personne n’a d’argent. La ville de Montréal et les arrondissements se déchargent en nous envoyant les citoyens mécontents. Et c’est moi qui sers de chair à canon. Je me fais engueuler au moins trois fois par semaine par des illuminés écolos de salon, des citoyens-rois qui voudraient que je sauve la planète sans qu’ils aient à lever le petit doigt. Je pense que je n’ai pas ce qu’il faut pour travailler là. Le déménagement a donc été la goutte qui devait faire déborder le vase. Pour exprimer le mépris, ils ne pouvaient trouver mieux. J’ai pris la décision de démissionner. Mais, par mesure de prudence, j’ai tenu ça mort, le temps de trouver autre chose. J’imaginais un départ fracassant où je laisserais savoir ma façon de penser à toute la boîte. Cette décision m’a tellement soulagé que j’ai retrouvé le sommeil et le sourire. Et puis, il y avait le printemps. Quand la tension montait, je jonglais à tout ce que je ferais le jour de ma libération. Et à chaque pause, je fuyais dans le parc entre les tulipes et les forsythias. Depuis, plus rien. Mes projets se dégonflent. Une semaine s’est écoulée. Aucune de mes démarches de recherche d’emploi n’a donné de résultats. Et mes contrats pour le magazine sont insuffisants pour que j’en vive. Les comptables du troisième n’ont jamais eu un collègue aussi antipathique. Je me retiens pour ne pas sacrer à voix haute. J’ai le fantasme d’arracher ma lampe de bureau et de frapper le prochain veston-cravate qui passe derrière moi. Il faut que je sorte de là, c’est une question de santé mentale. J’ai renoué avec l’insomnie et avec mon estomac noué, au petit matin. Et au manque de sommeil s’ajoute la culpabilité de ne pas bouger et d’être incapable de trouver autre chose. Si je n’arrive pas à me caser, c’est peut-être moi le problème. Le printemps a fait trois petits tours et s’est évanoui. Les miss météo se confondent en excuses avant d’annoncer des chutes de neige fondante. Moi je suis content. Le ciel menaçant exprime tout ce que je garde à l’intérieur et le tambourinement de la pluie sur le puits de lumière manifeste mon impatience. J’espère que lorsque le beau temps reviendra, je serai au rendez-vous pour lever les yeux.
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02 mars 2008
Libre en mars
Enfin, je suis libre. J’aime bien ce mot. J’ai terminé cette période complètement folle de travail. Je suis assez fier de tout ce que j’ai réussi à accomplir au cours des dernières semaines. C’est inhabituel chez moi, ce sentiment de satisfaction. J’ai aperçu quelque chose de neuf quand j’ai croisé mon reflet dans le miroir. Je reviens au monde, amoché, épuisé. Même si l’hiver s’éternise, je vois la dernière neige comme si c’était la première. Quand je marche et que je suis très fatigué, j’ai l’esprit qui s’égare, qui s’allume à la moindre idée et je n’ai plus aucune conscience de la terre sous mes pieds. Jusqu’à ce que mes souliers dérapent sur une plaque de glace. Le ronronnement du frigo, le silence et la journée qui n’en finit plus. La page est blanche, une fois de plus. Ce vide immense après la tempête. Du temps pour respirer, pour voir que je n’aime pas trop mon travail, que je ne sais pas où s’en va ma vie, que je suis aussi seul qu’auparavant et que je vieillis. Enfin, je suis libre. J’aime bien ce mot et en même temps, je le déteste, profondément.
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