25 septembre 2007
J'espère
Je me suis fait voler mon vélo. C’est le troisième autobus qui passe au coin de la rue sans s’arrêter. C’est toujours comme ça sur le boulevard Pie-IX, à l’heure de pointe. L’autobus est surchargé et les passagers y sont tellement tassés que les derniers entrés risquent d’être éjectés si les portes s’ouvrent. Alors, je pars à pied en pestant contre le prix des billets. 2,75 $ pour devoir marcher quinze coins de rue : toute une aubaine ! Mon billet est bien sûr refusé par la machine à l’entrée du métro et je dois attendre en ligne pour passer devant la guichetière qui me regarde avec un air de bovins qu’on dérange. Dans le wagon, je m'agrippe au poteau poisseux. Il n’y a aucun risque que je bouge, je suis coincé entre les seins énormes d’une antillaise et les douze couches de vêtements d’un vieillard à l’odeur louche. Entre nos jambes, un marmot pousse des hurlements monstrueux parce qu’il veut s’extirper de sa poussette…
En sortant du métro, je reprends enfin ma respiration. Je m’arrête devant un téléphone public et j’y dépose tout ce qui reste de ma fortune. Un 25 cents, deux 10 cents et un 5 cents. À l’autre bout du fil, ça sonne. Ma sœur prendrait un air moqueur pour commenter :
— « Encore une saveur du mois ?! »
— « …Ouain p'is ? »
À la troisième sonnerie, Arnaud décroche le téléphone. Il me dit en riant : — « Viens-t en mon beau… » Le mot « beau » me fait un velours. Je ne cherche même pas à le cacher. J’assume totalement le fait d’être orgueilleux. Mais le mot « Mon » lui ajoute une tout autre dimension. Rien ne me fait plus plaisir en ce moment que de ne plus m’appartenir. « Mon beau ! » : C’est bien ce qu’il a dit ?
Parfois, je me demande ce que je fais là quand je me réveille au milieu de la nuit et qu’il ronfle à mes côtés. Le bruit évoque le moteur d'une tronçonneuse ou d'une moissonneuse-batteuse. J’ai parfois des doutes, quand il s’allume une cigarette après l’amour et que je me tourne la tête vers la fenêtre pour respirer. J’essaie de trouver exotique le goût de menthe et de nicotine qu’il a sur les lèvres. Il en grille une le matin au réveil, une autre après avoir mangé, et encore une dans la voiture. Je jette un œil aux avertissements imprimés en grandes lettres sur les paquets de cigarettes : « Fumer favorise la gingivite et le cancer du poumon ! Fumer rend impuissant ! Fumer peut nuire au foetus ! » Et tout cela doit s’appliquer à la fumée secondaire ! Les photos hideuses qui les accompagnent me dégoûtent, mais ne semblent avoir aucun effet sur lui.
Mais quand le froid est arrivé dans la nuit et que ses minuscules couvertures se sont toutes entortillées, c’est sous son bras que je me suis abrité. J’ai tout oublié quand je me suis endormi la tête sur sa cuisse devant l’image sautillante d’un vieux film de Woody Allen. J'ai fermé les yeux lorsque Barry White a entonné Deeper and deeper et que le vent s’est engouffré dans la voiture. La chaleur de sa main irradiait sur mon genou.
J’ai enfin appuyé sur le bouton « Envoyer » et les articles que l’on m’a commandés sont disparus dans le cyberespace. Advienne que pourra. Quand je verrai la couleur du chèque de paie, je serai probablement mort d’inanition. Il me reste environ cinq jours pour trouver suffisamment d'argent pour payer le loyer. J’ai mal à la tête parce que je ne dors pas la nuit, tellement je suis saturé par le stress. J’ai mal à la mâchoire à force de serrer les dents. Je grimpe les escaliers de son duplex de la petite Italie, sous l’œil mauvais des voisines attroupées qui caquettent à voix basse sur leurs balcons. Je les imagine chuchoter : « Oh my god, they’re fags ! ». J’appuie trois fois sur la sonnette. Si j’avais plus d’assurance, je lui lancerais cette réplique que Stéphane Bourguignon avait écrite pour La vie La vie :
— « J’espère que t’as encore quelque chose dans les culottes parce que moi, j’ai eu une journée de cul ! »
(Petite précision en terminant : Il n'est affecté par aucun des problèmes illustrés sur ces paquets de cigarettes ! Il a les dents blanches et il... en tout cas, vous avez compris...)
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20 octobre 2006
L'éclair
—« Hey !... » Une voix d’homme au loin, très loin. Je suis ailleurs. Seuls les mots de Vincent Vallières et quelques accords de guitare me rattachent faiblement à la réalité.
« …Une chanson d’amour,comme une sonde
Me ramène à ton sourire ma blonde
Le feu brûle encore, même si c’est fragile
Sortir du brouillard sur des mots et des milles
Et si je m’ennuie de toi, je suis bien là-bas
Dans la paix et le doute de chaque pouce d’autoroute… »
Je devais payer ma dette de fatigue accumulée, j’avais mal partout. Le crâne qui bourdonne. La cage thoracique qui veut s’affaisser. Je me concentrais sur ma respiration, les doigts posés sur mes orbites.
La pluie s’écoulait sur les vitres comme une couche d’huile. Le paysage était uniformément gris. Une petite femme dans la quarantaine était assise au bout de son siège, tout près du chauffeur. — « Quand on peut discuter avec le chauffeur, c’est mieux. » qu’elle disait de sa voix suraiguë. Elle commentait la construction d’un rond-point au milieu du hameau de Sainte-Julie. « Mon mari dit que c’est de l’argent jeté par les fenêtres. Comment ils appellent ça déjà ? Un carrefour giratoire ? » Son voisin de siège approuvait en grognant. J’ai regardé les disques que j’avais dans mon case, J’ai mis les écouteurs et j’ai fermé les yeux en inspirant.
J’ai calé ma tête entre les deux appuie-têtes, mon foulard en guise d’oreiller. J’ai rouvert les yeux à quelques reprises, le temps d’apercevoir à travers le mouvement des essuie-glaces, le chapelet rougeoyant des feux des automobiles coincées sur l’autoroute 30. Le piaillement régulier de la petite femme était intarissable. Les secousses de l’autobus me berçaient avec rudesse.
— « Hey ! … » Une main me prend par l’épaule et me secoue, J’ouvre les yeux en sursaut. Un garçon me regarde en souriant. Devant mon air ahuri, il rit. Je me rends compte que l’autobus est arrêté, nous sommes au terminus. Les gens ont commencé à descendre. L’esprit encore embrouillé, je rapaille mon parapluie, mon foulard, mon sac à dos et je me jette dans l’allée en murmurant merci. Je suis empêtré dans mon sac qui est tout ouvert. Mes jeans trop longs collent sous mes souliers. J’ai l’image de ce garçon, du rire qui monte jusqu’à la commissure de ses yeux. le noir des cils qui se resserre sur le gris des iris
À l’entrée du métro, il est à quelques mètres devant moi, dans une ligne formée par les quelques personnes qui cherchent à entrer dans la station pour revenir en ville pendant que la foule des banlieusards se pousse bêtement dans les portes vitrées. Il est grand, un jean dont les bords sont relevés, un coupe-vent marine, des cheveux châtains épais et fous, quelque chose dans son oreille, un appareil. Profitant d’une éclaircie dans le troupeau, nous entrons à la file indienne pour mieux affronter le flot d’êtres humains. Je le perds de vue dans le métro, j’aurais voulu revoir le gris de ses yeux et ce foudroyant instant de rire. Mais l’apparition a disparu et je me retrouve seul dans la cohue. Tout en marchant, je pense à des mots pour capturer cet instant. La pluie, agacée, pianote sur mon parapluie avec plus de vigueur.
Le repère tranquille, paroles et musique : Vallières
20:25 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, sommeil, chanson, transport en commun, regard




