14 décembre 2006

Les petites morts

Hier soir, une histoire se terminait. Celle d’une thérapie de groupe. Je me suis engagé à reprendre au début de la prochaine session, mais le psychologue qui était là depuis le début n’y sera plus. Je ne l’ai pas réalisé tout de suite. Juste une tristesse très vague qui a enflé pendant la nuit et quelques larmes au réveil.

Ces larmes que je n’attendais pas me ramènent en arrière, me rappellent d’autres petites morts que j’ai rencontrées au cours de ma vie. J’ai travaillé pendant plusieurs années comme éducateur dans des milieux défavorisés. En simplifiant un peu, on pourrait dire que l’essentiel de mon travail consistait à nouer des liens avec certains enfants afin de leur donner, à travers ma présence, la preuve qu’un adulte pouvait être autre chose qu’un agresseur, un exploiteur ou une figure d’autorité. J’ai adoré faire ce travail. Moi qui ne faisais pas partie de ce club quand j’étais petit, j’arrivais à apprivoiser les caïds et les délinquants à force de persévérance. C’était une sorte de revanche sur le passé. C’était un bonheur que de voir des liens de confiance s’établir au fil des jours, recevoir les confidences, saisir l’occasion de les regarder avec une fierté dans les yeux. Les photos que j’ai faites de ces enfants sont ce que j’ai de plus précieux.

Le corollaire, c’était que la fin de l’année scolaire était toujours particulièrement déchirante. Si je savais qu’il y avait dans l’entourage d’autres adultes solides et sains d'esprit, ça me soulageait un peu. Mais dans certains cas, j’abandonnais les enfants à un milieu misérable où l’espoir était bien caché. Dans la dernière école où j’ai travaillé, les filles de 11 ou 12 ans étaient régulièrement approchées par les recruteurs des réseaux de prostitution. Les enfants arrivaient le matin en classe sans avoir mangé. Il y avait des guerres entre les gangs de rues où les jeunes se battaient parfois à coups de machettes. Des adolescents qui en assassinent d’autres, devant des témoins terrorisés. Alors, je passais les jours qui suivaient la fin de l’année à pleurer. Et j’ai changé de domaine.

Un jour, j’ai décidé moi-même d’être aidé, de faire une thérapie. Je viens d’une famille enfermée dans le silence. J’étais un emmuré fonctionnel. La thérapeute s’appelait Sylvie. Elle a été la première personne à qui j’ai parlé réellement de mes sentiments, le premier être humain devant qui j’ai sangloté, j’ai ri, devant qui j’ai raconté mes travers. Elle m’a écouté, sensible. Elle m’a accepté, m’a aimé, si je puis utiliser ce mot. Je sais que toutes les relations authentiques que j’ai vécues par la suite sont le fruit de la confiance que j’ai bâtie avec elle. La fin de cette relation a été particulièrement pénible. J’ai fêté cet évènement en buvant une quantité phénoménale d’alcool. Pendant des semaines, je n’ai presque pas dessaoulé. J’ai fait un fou de moi en pleurant dans la rue, en tombant sur le trottoir, en vomissant partout. Jusqu’au soir où un homme m’a cueilli sur le bitume et où j’ai fait l’amour avec la mort.

Les larmes de ce matin ne sont pas que souffrances. En fait, les plus douloureuses sont des larmes qui émanent d’un bonheur, celui d’avoir senti quelques instants dans les yeux d’un autre que j’étais quelqu’un de bien. D’avoir vu dans son visage que je le touchais. Et de mesurer du même coup toute cette étendue de silence et de solitude.

J’ai décidé de lui écrire pour le remercier. L’écriture me sert de béquille pour tout ce que je n’arrive pas à dire de la bonne façon, lorsqu’il le faut. Je sais que dans les moments les plus difficiles, je me souviendrai du regard qu’il a posé sur moi. Et que ce sera ma plus grande force face à l’adversité. Alors les larmes qui coulent ce matin sont d’un alliage de douleurs et de reconnaissance, avec même une pointe de fierté, et une base de confiance dans la vie et dans l’humanité.

02 novembre 2006

Vous avez dit glamour?

Ses yeux qui brillent comme des billes. Il faut que je me concentre sur ses yeux. C’est là que je dois regarder. Pas plus bas. Surtout pas. Pas ces lèvres, le rose doré contre le gris argenté de sa joue rasée. Ou l’imagination se met en branle et j’ai la pensée qui déraille.

Je suis fatigué, usé, cerné. Et quand je suis aussi crevé, le corps prend les commandes et les besoins primaires deviennent absolument tyranniques. Dormir, manger, baiser. Le doré de la peau sur sa gorge. Cette façon qu’il a de refermer sa main gauche sur sa main droite. Je dois revenir à ses yeux. Me concentrer sur ce qu’il dit. C’est à moi qu’il s’adresse.

— « Tu as déjà dit que t’avais peur de ne jamais revivre ce que tu avais vécu dans ta dernière relation… »


J’ai dit ça, moi ? J’en dis des conneries. Ça doit être vrai, s’il le dit. C’est lui le psy. Il me regarde en penchant la tête. Il attend une réponse, là. Je dois dire quelque chose.

— « Je… je ne sais pas. Je, j’ai l’impression que c’est moins dramatique, moins lourd. C’est comme si j’apprivoisais la solitude, comme si… je m’apprivoisais moi-même… »


— « On ne meurt donc pas d’être seul ? »

C’est la stagiaire qui a parlé. Aussitôt qu’une porte est entrebâillée, ils se poussent pour entrer. Je pense : je suis bien dans ma bulle. Foutez-moi la paix.

Moi, l’asocial, il fallait que je sois vraiment motivé pour m’inscrire dans une thérapie de groupe. Les jours où la motivation se relâche, il y a le psy. Son épaule qu’il masse de la main, son ventre, ses cuisses quand il s’étire. Un des participants lui avait demandé s’il était gai. Il n’avait évidemment pas répondu et dans ces explications parfaitement rationnelles, il avait ajouté que ça pouvait être thérapeutique de fantasmer sur son thérapeute. Bon, alors je plonge. Je me mords la joue pour ne pas sourire. J’espère que je n’ai pas rougi.

De toute façon, il n’y a rien à raconter. La seule aventure de la semaine, c’est quand un mille-pattes est sorti d’une fissure du mur de ma salle de bain et que je suis monté sur le rebord du bain en réprimant un hurlement. Rien qu’une suite de jours poussiéreux devant l’écran du bureau, la réceptionniste qui prédit les prochaines éliminations de Loft Story et l’imprimante qui jamme.

Je voudrais écrire qu’on s’est embrassé fougueusement contre la balustrade du belvédère du Mont-Royal pendant que la première neige tourbillonnait dans les lumières des tours du centre-ville. Je voudrais raconter les cris de plaisir étouffés en mordant le coton humide d’une chemise à demi ouverte, dans un ascenseur coincé. Je voudrais trouver les mots pour décrire la lumière bleue du milieu de la nuit quand je regarde son torse qui se soulève et que je me rendors en disant : « Ouf ! Il respire encore. » C’est rien que dans ma tête ces histoires-là. Il faut que je rebaptise ce site : Boulots, misères & chlorophylle. Ça serait sûrement plus représentatif, mais beaucoup moins thérapeutique, et moins glamour.