08 novembre 2008

L'encre et le papier

Le manque d’action dans ma vie personnelle a certains avantages. J’ai du temps pour lire. J’ai passé mon adolescence à dévorer tous les livres qui me tombaient sous la main. Puis la vie et ses vicissitudes (Oh le beau mot ! Merci monsieur Robert.) m’ont pris de plus en plus de mon temps. On dirait que, depuis quelques mois, je retrouve le besoin de côtoyer les livres.

Ça a commencé avec Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar, offert par Mister Right. Un roman aux phrases lourdes et denses, pleines de références qui m’échappaient. Une intelligence qui souvent m’agaçait, émaillée par moment de perle de sagesse et d’une poésie lumineuse. J’ai voulu tout savoir de l’empire d’Hadrien, des œuvres représentant Antinuoüs. Puis je suis tombé par hasard dans une librairie sur un livre d’Éric-Emmanuel Schmitt. Un autocollant sur la couverture disait que c’était le choix du libraire. Je sais bien, c’est rien que du marketing, mais je l’ai acheté quand même. Après Yourcenar, c’était tout un contraste. Cinq nouvelles à l’écriture légère, presque trop aérienne. Je trouvais ces textes faciles, racoleurs, mais d’une redoutable efficacité. Je ne pouvais tout simplement pas déposer le livre avant d’avoir fini une histoire, quitte à dormir moins ou à prendre du retard sur mes contrats de rédaction. Et puis les histoires me hantaient comme elles hantaient la plupart des personnages. L’ouvrage se termine sur une nouvelle intitulée : La femme au bouquet.

« ...À la gare de Zurich, sur le quai numéro trois, une femme attend tous les jours, un bouquet à la main, depuis quinze ans... ...Vêtue d’un tailleur de drap noir à la jupe longue, elle portait des chaussures plates et des bas sombres ; un parapluie au manche sculpté en bec de canard sortait de son sac en cuir bouilli ; une barrette en nacre retenait ses cheveux en chignon sur sa nuque tandis qu’un modeste bouquet de fleurs des champs à dominante orangée pointait d’entre ses doigts gantés… … Des yeux clairs, presque mercure, à la limite de l’effacement. Une peau pâle, saine, striée par la griffe expressive du temps. Un corps sec mais tonique, qui avait été vif, vigoureux. Le chef de gare échangea une phrase avec elle, elle approuva de la tête, sourit aimablement puis continua, imperturbable, à fixer la voie ferrée...»

Éric-Emmanuel Schmitt, La rêveuse d’Ostende, Albin Michel, 2007


Qui cette femme peut-elle bien espérer depuis si longtemps ? Mon idée s’est faite dès les premières pages, mais elle est probablement différente de la vôtre. En attendant vos hypothèses, moi je me cherche un nouveau livre…

22 septembre 2008

Stop the drama

On était coincé dans une banquette du Shed Café à vibrer au son d’un techno mécanique, dans un décor de brique et de cuir ocre. Je me demandais comment le personnel arrivait à travailler dans un vacarme pareil. Tous les clients devaient crier pour s’entendre, les voix se répercutaient sur les hauts plafonds. Je regardais mon burger Coco Rico, poulet grillé, guacamole, emmenthal, et ça me coupait l’appétit. Mon verre de Stella Artois me paraissait immense. J’avais pourtant choisi une valeur sûre en prenant le poulet. Dans les journaux, on n’entend parler que de salmonellose, listériose, vache folle. Mais j’avais mal au ventre depuis le matin.

Je me suis réveillé avec des crampes à l’estomac. J’avais fait des cauchemars. Je me suis dit que ce devait être à cause de ma conversation de la veille avec Mister Right. Ce qu’il peut être chiant par moment ! J’avais proposé une sortie au cinéma avec ma sœur et sa copine, à l’Ex-Centris. Il avait hésité un peu avant d’accepter. « Je voudrais pas qu’elle se dise : tiens, voilà Pierre-Yves et son chum, et que ça se précipite les choses entre nous. Ça serait prématuré. Je veux pas que les gens nous mettent en couple avant que nous l’ayons décidé. » À ce moment-là, je me suis dit qu’il devait utiliser le nous royal. On a poursuivi la discussion. J’ai raccroché le combiné avec une drôle d’impression. Bref, au matin, avant de partir au travail, je lui ai écrit un long courriel pour lui déballer mes états d’âme

… J’aimerais mieux qu’on ne se voie pas ce soir. Notre discussion d’hier me met un peu à l’envers. J’étais content que tu nous accompagnes. Mais je sens bien que ça te met mal à l’aise. Ce n'est pas comme ça que j'ai envie que ça se passe. Tu ne veux pas que je rencontre tes amis. Tu dis que c’est prématuré. En fait, j'ai peur de ne jamais avoir de place dans ta vie, de n'être pour toi qu'un jeu…

Il m’a répondu, furieux, pendant la journée :
…Ça fait 20 jours aujourd'hui qu'on se connaît. C'est encore peu. Ça remet les choses en perspective. D'ailleurs, dans mon désir que ça fonctionne avec toi, j'ai décidé d'exprimer ce que je ressens. Mais visiblement, ça me dessert... surtout quand tu te mets à extrapoler, tout seul. Ah oui, en terminant... Je ne joue pas avec les gens. Je ne suis pas assez monstre pour ça…

Cette journée de vendredi n’en finissait plus. Les crampes ne faisaient qu’augmenter. On est enfin sorti du Shed Café. J’avais besoin d’air. Je n’ai presque pas touché à mon assiette. Puis on s’est lancé à travers les voitures pour traverser le boulevard en direction du cinéma.

Au même moment, quelques coins de rue plus haut. Un autre techno résonnait dans un autre décor, rose et blanc celui-là. Assis sur la chaise du coiffeur, Mister Right jetait un œil sur la cliente d’à côté en soupirant. Une coupe asymétrique avec d’étranges mèches bleutées. Le coiffeur s’est arrêté et a glissé ses ciseaux dans sa ceinture. Il s’est appuyé sur l’épaule de Mister Right et l’a regardé dans les yeux, dans le miroir : « Oh god ! Si tu veux rien qu’un conseil, darling : Stop the drama ! Prenez ça cool ! » Mister Right a levé un sourcil.

Quand les lumières ont baissé dans la salle et que je me suis calé dans le siège, j’ai regretté qu’il ne soit pas avec moi. On allait voir Vicky Cristina Barcelona en version originale. Le dernier Woody Allen, un film léger et un peu racoleur. Des images d’une Espagne de cartes postales. La brûlante Penélope Cruz était hilarante en jalouse hystérique, tellement passionnée qu’elle tente de se suicider trois fois…

Prendre ça cool. Pfff… Je suis pas un gars cool, moi.
Je pense que je vais m’excuser.

19 septembre 2008

18.09.08

Dans la vie, je m’attends toujours au pire.

Je sais, c’est une façon un peu noire de voir les choses. Mais je me dis que ça m’évite les mauvaises surprises. De toute façon, le pessimisme, c’est congénital. Une histoire de famille. Ça se transmet de génération en génération… Je ne m’attendais vraiment pas à rencontrer quelqu’un comme lui… Mister Right, c’est du bonbon dur dans lequel je ne peux m’empêcher de croquer. Même si je risque de m’y casser les dents. Moi, je suis toujours trop pressé. Lui, il n’a jamais aucun problème à ralentir les choses. Sa peau parfumée, c’est un morceau de ciel d’automne dans lequel je voudrais m’enrouler pour toujours. Je ne connais personne qui m’écoute comme lui.

Par un soir frisquet, on venait de passer les grilles du Jardin botanique. On marchait au milieu d’un concert de grillons. Je lui ai souhaité la bienvenue dans mes jardins. « Comment tu trouves mes bâtiments administratifs ? T’as vu mes fontaines ? » Il ne faisait vraiment pas chaud. Les lanternes se balançaient. Le parfum des roses tapies dans l’ombre s’élevait avec la brise. Nos mains se sont frôlées. Ma manche a glissé contre la sienne. J’ai attrapé ses doigts. Nos paumes se sont retrouvées. À ce moment-là, le ciel était tout noir contre le sommet des arbres. Mais derrière la chape de nuage j’étais convaincu que des milliards d’étoiles scintillaient.

Quand il tourne vers moi son regard clair, j’ai l’impression de devenir quelqu’un d’extraordinaire. Mes vieux habits de gueux tombent un par un sur le sol. Il pose des questions. Il se souvient de tout. J’ai l’impression qu’il sonde mes recoins les plus secrets. Ça me chatouille les complexes, mais avec lui, je n’ai pas envie de me cacher. Il dit qu’avec moi, il veut apprendre l’abandon. Parce qu’il sait qu’il peut me faire confiance. Parce que les sentiments ne me font plus peur. Parce qu’il me voit chaque jour, traverser mes journées sans filets. Lui, il aimerait m’apprendre l’optimisme et la confiance. Il voudrait que je laisse tomber mes tempêtes. C’est un ambitieux. J’aime voir poindre son sourire quand il me taquine. Et qu’il se moque de la moindre petite peur que je gonfle à l’excès.

Chaque matin, je me réveille en étant persuadé qu’il aura disparu, au cours de la nuit. Je m’étire sans ouvrir les yeux. Je me bute contre sa chaleur. Et je réalise qu’il est là, tout près de moi, comme si ça allait de soi ! Mister Right, c’est pas un matinal. Il me prend dans ses bras sans ouvrir les yeux, en espérant dormir encore pour de longues heures. Moi, j’ai les yeux grands ouverts. Je n’ai pas envie de dormir une seconde de plus, pour ne rien manquer. Mais je ferme les yeux. J’essaie de suivre le rythme de son souffle. Je respire son parfum. Et puis, je me laisse glisser avec lui, vers le sommeil.

27 août 2008

Mieux

Le rhume me tient cloîtré. Ses douleurs lancinantes me rendent grincheux. Je reste constamment crispé, sur la défensive. Dès que je ferme les yeux, je suis ramené vingt, trente ans en arrière. Le nez qui brûle à force d’être mouché. L’air semble plus sec, à chaque inspiration. Une chaleur s’installe à l’intérieur, comme une ivresse paresseuse. Les parfums de menthol et d’eucalyptus me rassurent. Et mon corps alourdi cherche à se lover contre la moindre douceur.

Ça me rappelle les rhumes de mon enfance, l’arbre de Noël, le givre aux fenêtres. La fumée qui louvoie au-dessus d’un bol de soupe au poulet. Le sirop qui goûte mauvais la cerise artificielle, mais qui passe dans la gorge comme un baume glacé. Et la permission, enfin de tout arrêter et de rester immobile. Écouter les bruissements du quotidien, le bruit de l’horloge, pendant de longues minutes. Examiner pour la première fois le détail des objets qui m’entourent. Chaque fois, c’est comme des retrouvailles avec le silence. Avec celui que j’étais avant d’être un fils, un frère, un étudiant, un travailleur, un amant, un citoyen ou un consommateur. Avec celui que je suis, sous les masques.

Je note comme une victoire chaque douleur qui s’atténue. Je retrouve avec surprise le plaisir de respirer librement. Je devine déjà cette envie qui renaît d’aller voir à l’extérieur où en sont les saisons. Sentir cette fin d’été trop fraîche qui clôture des mois de pluie. Malgré les courbatures, je quitte la torpeur, avec quand même un peu de regret, pour aller retrouver les frissons du vent. Je pourrai bientôt dire : « Je vais mieux. »

16 août 2008

Vieillir



Vieillir dérange. On préfère les héros qui s'éteignent dans la fleur de l'âge. On peut alors se complaire dans nos fantasmes de jeunesse éternelle et dans la nostalgie. On vieillit tous, pourtant, sans exception. Et le tourbillon semble s'accélérer avec le poids des années. La madone est désormais quinquagénaire. Et elle refuse toujours de s'assagir, de regagner l’ombre et de disparaître. Ce n'est ni le botox, ni le silicone ou la chirurgie qui lui donnent ce cran et cette détermination. Lorsque j'aurai 50 ans, j'espère que j’assumerai, comme elle. En attendant, c’est encore sa voix qui résonne dans mes oreilles quand je cours.

20 juillet 2008

Orages

Parfois, la vie me fatigue.

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23 mai 2008

Le jardin

Ma vie m’emmerde. Travailler, travailler, travailler. Faire la vaisselle, manger, je devrais dire m’empiffrer pour tenir la route, dormir puis travailler encore et recommencer. Je déteste toujours autant ce contrat qui s’étirera jusqu’en juillet. Je me suis pardonné de ne pas avoir le cran de démissionner immédiatement et j’ai retrouvé le sommeil. Ou bien c’est la fatigue qui a eu raison de mon orgueil disproportionné. Je n’ai pas rappelé Ziggy, je ne rappelle plus personne. Plus envie. Plus le temps. La solitude est mon ordinaire.

Je pense à mon jardin qui dort tout près du parc. Dans la terre argileuse, j’ai planté des piments forts, des poivrons doux et du basilic, de la coriandre et du melon de Montréal. J’ai failli mettre à mort le plus petit plant de melon en marchant dessus. J’ai acheté un plant de stevia, cette plante qui remplace le sucre, sans les inconvénients des édulcorants. Au milieu du potager, j’ai planté des tomates cerise, de la menthe ananas, du persil frisé et des oignons rouges. Dans le coin nord-ouest, une verveine citronnelle grandit entre les cosmos blancs. Les fraises sauvages sont apparues toutes seules. Parmi elles, j’ai ajouté quelques pensées et une hémérocalle pour mettre de la couleur dans mes salades estivales. Les semences de laitue, de carotte et de radis sont encore dans leurs sachets. Je n’ai pas eu le temps de semer. Du côté sud se déploient les feuilles d’une immense rhubarbe. Elles me servent à cacher mes outils et ce que je veux laisser dans le jardin, à l’abri des regards. Tout près, j’ai placé une rangée d’héliotrope d’un bleu profond dans l’espoir d’avoir la visite du roi des papillons, au cours de l’été.

Quand je suis là à remuer la terre, à livrer ma paisible guerre aux pissenlits, j’oublie pour un moment le terne de ma vie. J’oublie le vide et le futile. J’en oublie même que je suis seul. Dans le bosquet qui borde la clôture, les oiseaux rivalisent de virtuosité. Les cumulus font des courses au-dessus de ma tête. Et le vent fou charrie les parfums des pommiers en fleurs.

Je n’ai presque pas de temps à passer là-bas. Je n’ai pas couru depuis une semaine. Je ne trouve même plus le temps d’aller nager. Heureusement, la météo se charge de soigner les plants. Depuis deux semaines, les déluges tropicaux alternent avec les heures où le soleil brille de tous ces feux. Le cœur du terreau garde son humidité. Un jour, peut-être, j’aurais un peu de liberté. Je poserai enfin le pied sur terre. Je retournerai courir et j’irai nager. Et si les oiseaux, les lièvres et les écureuils m’en laissent un peu, je pourrai croquer dans une tomate gorgée d’été.

26 janvier 2008

Débordé

En ce moment, je me cogne constamment le nez sur mes limites physiques et celles des journées qui n’ont toujours que vingt-quatre heures. J’ai souvent les yeux plus grands que la panse. Je n’avais pas assez de cumuler deux emplois et des petits contrats de rédaction à droite et à gauche. Il fallait que je m’inscrive à des cours de natation et de massage suédois. Je ne trouve ni le temps, ni l’énergie d’écrire ici.

Si vous êtes déçu de ne pas trouver de nouveau texte, il y a 300 billets qui dorment dans les archives. Je sais, c’est parfois difficile de s’y retrouver. Si la belle saison vous manque, en cliquant sur la feuille de marronnier, à gauche, vous trouverez une histoire d’après-midi de juillet. Sur celle de l’érable rouge, un texte poétique sur des étiquettes qui le sont moins. Sur la feuille jaune de bouleau, l’histoire d’une beauté fulgurante, croisée par hasard sur un trottoir. Et sur celles du hêtre, une histoire d’insomnie, bien dramatique, comme celles dans lesquelles je me complais souvent. Vous pouvez aussi me lire sur jardinage.net, si le contrôle écologique des ravageurs des plantes vous intéressent.

Il y a également plusieurs perles à découvrir en parcourant ma blogosphère, une liste que j’essaie de garder à jour et que je renouvelle régulièrement. C’est du travail, tenir un blogue ! Je prends une petite pause. Mais je continuerai de vous lire. À bientôt.

29 octobre 2007

Du vent

Je vois défiler les familles, du matin au soir. Elles fréquentent peu le Jardin pendant l’été. Mais à l’approche de l’Halloween, avec les lanternes, les citrouilles et l’animation conçue spécifiquement pour les enfants, la foule est composée majoritairement de couples avec leurs marmailles. Je travaillais à l’accueil depuis le début de la journée et il était près de 21h. La fatigue commençait à se faire sentir. J’ai reconnu un visage. Je cherchais d’où me venait ce souvenir pendant qu’elle s’écriait : « Pierre-Yves ! C’est toi ? Mais t’as vraiment pas changé ! »

Un peu hébété, je replace enfin son visage. Magali. On était colocataires pendant nos études. Tous les deux, on voulait sauver le monde. On s’était inscrit en éducation spécialisée. On faisait des stages dans des centres d’accueil où les délinquants, qui avaient presque notre âge, nous faisaient la vie dure. Elle me racontait ses histoires d’amour malheureuses. Moi, j’étais encore dans le placard. Elle me couvrait en disant à tous ses amis gais que je n’étais pas des leurs. Personne n’était dupe et ça créait comme une espèce de complicité. On a gardé le contact pendant plusieurs années, puis on s’est perdu de vue.

Elle est entourée d’enfants. Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Elle me présente son plus jeune, qui a trois ans (dans le pousse-pousse). Les deux qui suivent qui ont six et neuf ans. Et sa plus grande qui a quatorze ans. Quatorze ans ! C’est une blague ? « Ça fait pas si longtemps que l’on ne s’est pas vu ? » « Ben oui ! » qu’elle dit d’un air entendu. « Ça doit au moins faire quinze ans ! »

Je n’ai même pas regardé sa fille. Je ne veux pas y croire. Je n’arrive pas à me rentrer ça dans la tête. Une fille de quatorze ans qui est presque de ma grandeur. On avait 20 ans. Et il me semble que c’était hier. Le temps a filé et je n’ai rien vu. Elle est entrée dans les serres avec sa famille en promettant de revenir me saluer, avant de partir.

Je suis ébranlé, je raconte tout ça à Lan. Ce n’est pas elle qui pourra me comprendre ; elle est si jeune. Elle arbore son sourire mi-moqueur, mi-séducteur. — « Mais toi… » qu’elle dit de sa voix douce. « T’as dû faire plein de choses en quatorze ans ! » — « Mais non, justement, j’ai rien fait, rien. » On est interrompu par des clients. Et je reste à me répéter en regardant dans le vide. « Rien, rien, rien…» Lan me fait un clin d’œil. « Prends une pause ! Va la voir. Allez, vas-y ! »

Je retrouve Magali dans les serres pendant que ses enfants se sont attroupés devant la scène où la sorcière Esmeralda fait son boniment. Je tente tant bien que mal de résumer les quinze dernières années de ma vie. La tentative de vie de couple, le déménagement hors de la ville, le retour aux études. Elle fait de même. Quatre enfants puis son envie de devenir famille d’accueil. Elle aurait voulu un cinquième bébé, mais son chum commence à trouver qu’il y a assez d’action dans la maison. Elle me raconte tout ça en jetant un œil à sa progéniture. Dans ma tête, ma voix qui répète : « Rien… »

Elle m’a dit : « Au moins, t’as trouvé ta voie. Maintenant que t’es en rédaction, il va falloir que tu me rédiges un courriel. On va se revoir. En tout cas, t’as pas changé d’une miette. Peut-être un peu plus bâti. »

Ça me fait un velours. La belle affaire : une belle écorce vide, oui ! Quatorze ans de vide. Elle, elle rayonne. Le visage moins rond, moins enfantin, plus femme. Comme une impression de solidité. Peut-être le fait d’être mère.

Quelques heures plus tard, je rentre du travail à pied en réfléchissant. Qu’est-ce que j’ai fait pendant quatorze ans ? Je n’ai pas fait le tour du monde. Je n’ai pas de maison, pas de voiture, pas d’économie. Je n’ai rien accompli d’exceptionnel. Je n’ai pas appris l’espagnol ou le mandarin. Je n’ai rien vu de grandiose. Je n’ai même pas su rembourser mes dettes d’études. Quatorze ans et rien. J’ai pas de vie.

Tout ce que j’ai fait c’est tomber amoureux, me perdre pendant dix ans dans une relation sans issue, couper des ponts, retourner aux études et revenir au point de départ, encore une fois. Enfiler les petits boulots. J’ai rêvé d’un avenir, d’une grande maison au fond de la campagne, avec des enfants, des poules et un chien. J’ai échafaudé des projets d’entreprises qui ne se sont jamais concrétisés. Puis je me suis fait droper là pour un autre plus jeune. Et j’ai de nouveau tout quitté pour revenir pelleter des nuages en ville. Comme si j’avais encore quatorze ans, je n’ai fait que rêver, que remuer du vent. C’est ma spécialité.

Je rentre dans mon minuscule appartement minable. Sur mon répondeur, il y a un message du Grand qui s’inquiète de mon rhume. Un courriel du cow-boy qui me raconte ses soucis du jour. J’aurais aimé qu’on se voie, mais il n’a pas de temps, trop de travail. On se reprendra. Il y a douze bouteilles de bière qui trônent dans mon frigo vide. Je leur préfère un jus de légumes. Il y a mon grand lit désert qui m’attends et devant moi, des lendemains de piges et d’incertitude.

20 juillet 2007

Le vieux chemin

C’est parfois un parfum, parfois une mélodie. Une simple combinaison de notes, et la porte du souvenir s’ouvre violemment. Je n’ai qu’à tourner la tête et j’aperçois, face à moi, celui que j’étais à vingt ans. Moi je le vois très clairement. Lui ne me voit pas. Je suis sûr qu’il préfère baisser les yeux. Il est un peu couard. Il est aveugle, peut-être est-ce mieux pour lui. De toute manière, c’est toujours comme ça. Il est à la fois lourd et aérien. Chargé des milliers de rêves qu’il collectionne depuis l’enfance, pour ne pas couler dans la solitude, pour colmater ses brèches, pour s'aveugler un peu plus. Des rêves mur à mur, il s’en est fait une spécialité. Et léger, parce que tous ces rêves sont encore possibles. Ils ne se sont encore jamais heurtés à la réalité. Il est pressé. Il trouve que le temps ne passe pas assez vite. Il n’en peut plus d’attendre. Il a hâte à la vie.

J’ai une espèce de tendresse, une espèce de pitié pour celui que j’étais. Je voudrais le prévenir. Je voudrais le secouer. Je voudrais m’emporter pour lui, exploser de rage pour lui. Hurler sans relâche les mots qu’il ne dit pas. Parce qu’il se tait. Il se tait. Il n’en finit plus de se taire. Mais si le chemin s’ouvre à mes yeux. Il reste infranchissable. Toutes mes larmes ne peuvent rien y changer. Aucune larme ne remonte le temps.

Peut-être existe-t-il dans une autre dimension. Peut-être y a-t-il une autre réalité où il a fait des choix différents et où je serais un autre homme. Peut-être mieux. Peut-être pire. Qui sait ? Sa réalité me blesse quand elle me saute au visage. Peut-être que les larmes, dont je me déleste aujourd’hui, lui seront elles épargnées. Peut-être qu’il devine ma colère quand le vent siffle sous les portes et que les grands arbres se balancent. Il ferme la fenêtre et lève des yeux inquiets vers le ciel. Je le vois souvent, quand il se sent trop à l’étroit dans sa peau, venir s’asseoir près de la rivière et supplier les eaux vives d’emporter son esprit, plutôt que d'affronter la vie.

Mais déjà le chemin se referme. Les images s’évanouissent. J’aime croire qu’un vieil homme, quelque part dans un monde parallèle, relit les mots que j’écris aujourd’hui et qu’il sourit. J’imagine qu’il prend soin de quelques rêves qui ont survécu aux années. Et qu’il bavarde sans arrêt, qu’il dit même à l’occasion des stupidités et qu’il écrit, chaque jour. J'imagine qu'il lui a pardonné.

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