20 août 2008

La nausée

Le ciel, en sortant du bureau, avait encore une fois des allures de fin du monde. Comme dans les films d’horreur, des nuages sombres s’amoncelaient au-dessus de la ville sur un fond gris luminescent. J’ai monté les dernières marches. Un écureuil avait éventré un sac-poubelle devant ma porte d’entrée. Il a détalé, à mon arrivée. Après trois jours et trois nuits de colères qui grondent, ne reste plus qu’un peu de tristesse et de nausée. Tout ça pour une broutille encore, un détail. Je crois bien qu’il s’agissait d’un prétexte. Le grand dit que je suis trop tendre, trop équilibré pour lui. « Il a dû retourner vers l’ex dont tu m’as parlé, celui qui est jaloux et possessif au point d’en être agressif. Celui qui a effacé toutes tes images sur sa caméra. C’est un gars comme ça qu’il lui faut. » Je n’ai rien trouvé à répondre. À l’autre bout du fil, il a lancé : « Tu vois ? Je suis bon. J’aurai dû faire un psy. » Bof. C’était vendredi dernier. Une remarque incendiaire de mon prince ordinaire m’avait fait sursauter. Je n’avais pas envie d’aller le rejoindre avec ses amis sur la terrasse du Sky. Il paraît qu’ils se demandent si je ne serais pas dépressif. Je parle trop peu. Dépressif ? Parce que je m’emmerde en leur présence ? Ce n’est pourtant pas mes mots que je retiens. Je serre les lèvres pour ne pas bayer aux corneilles. (Oui, oui, ça s’écrit « bayer », j’ai vérifié.) Je laisse dériver mon regard vers les grattes-ciel à l’ouest et je me trempe les lèvres dans la bière. Suffisants, superficiels, sûrs d’eux-mêmes, après une semaine vécue dans leur placard étriqué, ils reprennent leur souffle dans le Village. Toutes les semaines, plantés au même endroit à regarder de haut les alentours. Il parle de placements, de voiture, d’appartement de luxe. Mais ils sont pauvres des sens. Ils sont pauvres du coeur. Il ne faut surtout pas mentionner mon nouvel emploi, il pourrait penser que je suis moi-même… Toute la soirée, ils laissent siffler entre leurs dents l’homophobie qu’ils ont apprise. Leur haine de soi se déverse sur les autres. Et ils rient en montrant les crocs. Rien de plus chic, ici, que le mépris. Ils auraient voulu sortir tous du même moule stéroïdé. Même ceux qui ne parlent pas un mot d’anglais doivent baiser mécaniquement en répétant « oh yeah, oh yeah, babe » comme dans le film porno, projeté en boucle au-dessus du bar. Beurk. J’ai prétexté la fatigue. Je me suis dit : « Si je suis dépressif, c’est probablement mieux pour moi de le rester. » Après avoir raccroché le téléphone, j’ai levé les yeux vers la fenêtre et j’ai senti le vent qui se levait. J’ai trouvé dans les recoins du frigo de quoi me bricoler une pizza délicieuse. Cœur d’artichaut et fromage Édam. J’ai commencé à élaborer mentalement mon prochain article. Puis je suis allé courir. Le jour tombait, au pied du parc. Entre les arbres lourds de la pluie des dernières semaines rougeoyaient les braises d’un ancien orage. Et ce soir-là, je me suis endormi en pensant : bien sûr, j’ai de la tendresse pour lui. « Oh yeah, babe » tant que tu veux. Mais plus jamais je ne serai un autre, pour ne pas déplaire. Depuis, plus de nouvelles. J’ai laissé un message sur sa boîte vocale. Il n’a jamais rappelé. Il me manque une partie de l’histoire pour comprendre. C’est le grand qui doit avoir raison. Il aurait dû faire un psy. Par moment, j’ai le ventre qui tiraille. Je me sens floué. J’ai l’impression de m’être trompé. Infidélité à soi-même. Refus de voir ou espoirs démesurés ? Peu importe. J’y gagne tout de même quelque chose. Des souvenirs heureux et des images solaires. Le sable sur sa joue. Le soleil dans ses cils. Le bruit des vagues qui se mêle à celui de sa respiration. Il a les photos de nos vacances. J’ai mes souvenirs. Dans un moment d’égarement, j’ai dit « je t’aime » pour la première fois de ma vie, la voix faible, un peu étranglé. J’ai failli m’étouffer. Je l’ai répété, deux fois, juste pour voir si j’allais y survivre. Les murs sont restés bien en place. J’étais sincère. J’avais déjà goûté ce sentiment. Seulement, je ne m’étais jamais autorisé à prononcer ces mots. Je dois vieillir. Je deviens faible. Je suis arrivé à ne pas me perdre de vue quand le vent s’est levé, parce qu’il se lève toujours, le salaud. Je suis arrivé à ne pas disparaître dans son ombre. Je suis resté debout, entier, tel que je suis, nuit après jour et jour après nuit. Et c’est un peu pour ça qu’il a levé les pieds. J’étais trop moi, indéfectiblement moi. Au fond, c’est ce qui fait mal. Je serre mon oreiller et je me déclare célibataire. Oui, je le veux. Et je le répète pour me convaincre. Rien de grave. Ma vie plafonne à 350, comme mes CD4. Peut-être ferais-je mieux d’apprendre à m’en satisfaire. Je soupire et je me cache sous la couette. Pour les prochains jours, je devrai me méfier de la déception, cette lente descente vers le silence La pluie est passée comme un rideau qui tombe. Ma fenêtre est restée ouverte, béante. La nuit est froide et je frissonne. Non. Pas déjà l’hiver ! On n’est qu’en août. « Je n’ai pas su. Encore une fois, je n’ai pas su. »

06 août 2008

Je cherche la colère

On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire, les pauvres. C’est peut-être ce qui m’arrive en ce moment. Bien sûr, tout n’est pas rose. La réalité est souvent enrouée de brouillard. Les heures ternes et les petites frustrations ne veulent pas céder leur place. Mais j’ai trop fréquenté la nuit pour ne pas reconnaître le jour. Et désormais, je garde les yeux levés, pour tout voir. Par moment, toutefois, les histoires me manquent. Elles m’ont permis de transformer en or mes infortunes. Je n’avais alors aucun mérite. La beauté était une promesse dont j’avais besoin, une bouffée d’oxygène pour le grand noyé que j’étais, une question de survie. Aujourd’hui, je respire profondément, je dors de longues heures, je mange avec gourmandise et j’aime, avec insouciance. Que demandez de plus ? J’ai oublié les contes de Cocagne, détourné les yeux de l’Eldorado. J’ai choisi la vraie vie et elle me le rend bien. Je souris, je roupille et… je grossis. Mais c’est plus fort que moi, je cherche l’ombre, le tabasco, l’amertume. J’attends avec une impatience honteuse le retour des tempêtes. J’ai peur de m’éteindre et de disparaître. Peut-être que je devrai m’extirper du quotidien et de ce présent qui ronronne, au moins en imagination. Il me faut réapprendre à écrire. Si je creuse un peu je trouverai bien. J’ai en moi suffisamment de failles pour alimenter des torrents. Il faudra simplement travailler un peu plus. Je voudrais être celui qui crache le feu, qui plane dans la tourmente. Je cherche la colère.

14 février 2008

Vieillerie

J'avais 13 ans, à l'époque... Que de mauvais souvenirs ! Avoir 13 ans, dans les années '80s, c'était à faire peur ! Hé oui. Il faut bien accepter de vieillir. On espère toujours se bonifier comme un vin de garde ou un jean vintage, mais sans trop y croire. Pour la fête à Cupidon, quelques frissons de nostalgie, tournés dans le Chinatown de Londres pour une campagne de pub qui a atteint son but... (Via Dominic Arpin) J'arrive toujours pas à danser comme ça. (Le clip original est ici)

11 novembre 2007

Far West Blues

Je traverse le parc en direction d’Atwater. L’ouest de la ville, c’est un autre pays. Un monde inversé. Les pigeons qui picorent sur le trottoir ont une douceur particulière dans le soyeux du plumage. Ils ont presque du rire dans les yeux. Les clochers de l’église ne pointent pas vers le même ciel. L’automne dans ma vie, c’est la saison des pommes et celle des cow-boys. La veille, je venais à peine d’entrer dans le bar. J’enlevais mon manteau devant le vestiaire. J’ai entendu une voix derrière moi : « Eh ben ! J’arrive juste à l’heure des beaux gars. » J’avais rencontré ce cow-boy il y a un an. Je l’avais raconté dans des notes fleur bleue, vaguement hystériques, dont j’ai le secret. Depuis, on s’est recroisé régulièrement. Je ne saurais dire s’il s’agit du hasard. Je ne sais pas s’il y a quelque chose de spécial entre nous ou si j’invente tout. Officiellement, nous étions des amis. Tout ce que je sais, c’est que j’ai des vagues d’agressivité qui me montent dans la gorge dès qu’un bellâtre vient lui parler à l’oreille. Que je ne peux m’empêcher de noter chacun de ses regards dans ma direction . Que chacun de ses compliments me fait perdre pied. Le Grand m’avait déjà dit : — « Lui, j’suis certain, t’as juste un geste à faire pour l’avoir à nouveau dans ton lit. » — « Ah ouais ? Tu crois ? » Brutus avait dit : — « Tu sais, y a du monde comme ça qui ont besoin de sentir qu’ils ont un pouvoir sur les autres… » — « Pour ça, c’est certain qu’il aime avoir un pouvoir sur moi ! » Depuis quelques semaines, je me suis fait pousser une petite barbe. J’essaie d’avoir l’air un peu plus dur. L’entraînement commence à porter fruit. J’ai plusieurs t-shirts qui deviennent trop serrés. J’ai l’impression de changer d’allure. Quand il m’a vu, il a fait un sourire : « Mmmm, ça te change ! » Toujours cette façon de complimenter, l’air de rien. Puis, il m’a sorti un dicton en anglais dont j’ai oublié les mots, ça disait à peu près que notre apparence prédit qui on rencontrera. — « Tu vas attirer quelqu’un de darker. » — « Darker ? c’est vague, ça peut vouloir dire bien des choses… » — « C’est vrai. » Toute la soirée, j’ai joué les indépendants. J’étais sorti avec le Grand et Brutus, pas avec lui. Je regardais les hommes se trémousser sur la piste de danse. Je têtais ma bière. Il revenait toujours me parler. Moi, je prenais plaisir à l’observer, à lui parler à l’oreille, à le frôler chaque fois, un peu plus. En lui parlant, j’ai posé ma main dans le bas de son dos. Il a avancé de quelques pas. J'ai demandé, amusé : — « Ma main… elle te dérange ? » — « Non, j’étais dos à l’allée. Nous les cowboys, on préfère être toujours adossé au mur. » Alors, j’ai repassé sa main dans son dos. Le lendemain matin, le soleil nous a surpris enlacé dans son appartement de l’ouest de la ville. Nous étions au chaud sous la couette. Ma tête reposait sur sa poitrine, mon bras entourait sa taille et je tentais, sans succès, d’entendre les battements de son cœur. Sur le plancher flottant étaient éparpillés nos vêtements et deux emballages de condom. Il avait l’air plus à l’aise que lors de nos matinées, il y a un an. Peut-être était-ce le fait qu’on ne s’était rien promis. On a discuté les jambes emmêlées dans son grand sofa rouge. Près de la porte, il y avait une valise. Il doit partir pour quelque temps en Alberta, voir sa famille. Chaque fois que je passais devant, le miroir de la salle de bain me murmurait que j’étais vraiment le plus beau. Pendant que je faisais le lit, le cow-boy m’a préparé un cappucino de western. Rien à voir avec un vrai café, mais c’était bon. Parce que c’était lui qui me l’avait fait. Je l’ai embrassé maladroitement. — « On se rappelle ? » — « On se rappelle. » En sortant de chez lui, dans le parc, je débordais d’énergie. J’étais incapable de me décrocher le sourire de la figure. Les anglos du coin ont dû penser que j’étais un psychopathe, évadé de l’asile. Je répétais intérieurement mes leçons d’anglais, L'américain sans peine, méthode Assimil :

— « Do you hear the latest ? » — « No, tell me, I’m dying to know ! » — « Miss Ferguson is going out with mister Simpson. » — « You must be kidding, she’s twice his age. » — « And twice his size ! »
Le métro a traversé la ville souterraine puis j’ai marché jusque chez moi. L’air était froid, mais le soleil brillait. J’ai passé l’aspirateur partout dans l’appartement. Puis à mesure que je terminais la vaisselle, des doutes sont venus s’insinuer dans ma bonne humeur. Ce n’était pourtant qu’une nuit sans promesse. Pourquoi je ne peut pas me contenter de l’instant présent ? Pourquoi ne pourrais-je pas profiter des cow-boys de passage quand ils s’offrent à moi ? Pourquoi j’ai cette inquiétude dans le ventre ? Pourquoi ce malaise quand j’imagine que je pourrais être que le numéro 153 à passer dans son lit ? Ou qu’il aurait pu partir avec n’importe qui d’autre, s’il avait trouvé un garçon plus joli ou plus musclé ou plus darker ? Et pourquoi si ça ne me convient pas, fallait-il que je parte avec lui ? Le ciel se couvre. Et les pigeons ont cessé de rire. Ils se gonflent les plumes et grelottent dans l’entretoit d’un vieux hangar.

29 octobre 2007

Du vent

Je vois défiler les familles, du matin au soir. Elles fréquentent peu le Jardin pendant l’été. Mais à l’approche de l’Halloween, avec les lanternes, les citrouilles et l’animation conçue spécifiquement pour les enfants, la foule est composée majoritairement de couples avec leurs marmailles. Je travaillais à l’accueil depuis le début de la journée et il était près de 21h. La fatigue commençait à se faire sentir. J’ai reconnu un visage. Je cherchais d’où me venait ce souvenir pendant qu’elle s’écriait : « Pierre-Yves ! C’est toi ? Mais t’as vraiment pas changé ! » Un peu hébété, je replace enfin son visage. Magali. On était colocataires pendant nos études. Tous les deux, on voulait sauver le monde. On s’était inscrit en éducation spécialisée. On faisait des stages dans des centres d’accueil où les délinquants, qui avaient presque notre âge, nous faisaient la vie dure. Elle me racontait ses histoires d’amour malheureuses. Moi, j’étais encore dans le placard. Elle me couvrait en disant à tous ses amis gais que je n’étais pas des leurs. Personne n’était dupe et ça créait comme une espèce de complicité. On a gardé le contact pendant plusieurs années, puis on s’est perdu de vue. Elle est entourée d’enfants. Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Elle me présente son plus jeune, qui a trois ans (dans le pousse-pousse). Les deux qui suivent qui ont six et neuf ans. Et sa plus grande qui a quatorze ans. Quatorze ans ! C’est une blague ? « Ça fait pas si longtemps que l’on ne s’est pas vu ? » « Ben oui ! » qu’elle dit d’un air entendu. « Ça doit au moins faire quinze ans ! » Je n’ai même pas regardé sa fille. Je ne veux pas y croire. Je n’arrive pas à me rentrer ça dans la tête. Une fille de quatorze ans qui est presque de ma grandeur. On avait 20 ans. Et il me semble que c’était hier. Le temps a filé et je n’ai rien vu. Elle est entrée dans les serres avec sa famille en promettant de revenir me saluer, avant de partir. Je suis ébranlé, je raconte tout ça à Lan. Ce n’est pas elle qui pourra me comprendre ; elle est si jeune. Elle arbore son sourire mi-moqueur, mi-séducteur. — « Mais toi… » qu’elle dit de sa voix douce. « T’as dû faire plein de choses en quatorze ans ! » — « Mais non, justement, j’ai rien fait, rien. » On est interrompu par des clients. Et je reste à me répéter en regardant dans le vide. « Rien, rien, rien…» Lan me fait un clin d’œil. « Prends une pause ! Va la voir. Allez, vas-y ! » Je retrouve Magali dans les serres pendant que ses enfants se sont attroupés devant la scène où la sorcière Esmeralda fait son boniment. Je tente tant bien que mal de résumer les quinze dernières années de ma vie. La tentative de vie de couple, le déménagement hors de la ville, le retour aux études. Elle fait de même. Quatre enfants puis son envie de devenir famille d’accueil. Elle aurait voulu un cinquième bébé, mais son chum commence à trouver qu’il y a assez d’action dans la maison. Elle me raconte tout ça en jetant un œil à sa progéniture. Dans ma tête, ma voix qui répète : « Rien… » Elle m’a dit : « Au moins, t’as trouvé ta voie. Maintenant que t’es en rédaction, il va falloir que tu me rédiges un courriel. On va se revoir. En tout cas, t’as pas changé d’une miette. Peut-être un peu plus bâti. » Ça me fait un velours. La belle affaire : une belle écorce vide, oui ! Quatorze ans de vide. Elle, elle rayonne. Le visage moins rond, moins enfantin, plus femme. Comme une impression de solidité. Peut-être le fait d’être mère. Quelques heures plus tard, je rentre du travail à pied en réfléchissant. Qu’est-ce que j’ai fait pendant quatorze ans ? Je n’ai pas fait le tour du monde. Je n’ai pas de maison, pas de voiture, pas d’économie. Je n’ai rien accompli d’exceptionnel. Je n’ai pas appris l’espagnol ou le mandarin. Je n’ai rien vu de grandiose. Je n’ai même pas su rembourser mes dettes d’études. Quatorze ans et rien. J’ai pas de vie. Tout ce que j’ai fait c’est tomber amoureux, me perdre pendant dix ans dans une relation sans issue, couper des ponts, retourner aux études et revenir au point de départ, encore une fois. Enfiler les petits boulots. J’ai rêvé d’un avenir, d’une grande maison au fond de la campagne, avec des enfants, des poules et un chien. J’ai échafaudé des projets d’entreprises qui ne se sont jamais concrétisés. Puis je me suis fait droper là pour un autre plus jeune. Et j’ai de nouveau tout quitté pour revenir pelleter des nuages en ville. Comme si j’avais encore quatorze ans, je n’ai fait que rêver, que remuer du vent. C’est ma spécialité. Je rentre dans mon minuscule appartement minable. Sur mon répondeur, il y a un message du Grand qui s’inquiète de mon rhume. Un courriel du cow-boy qui me raconte ses soucis du jour. J’aurais aimé qu’on se voie, mais il n’a pas de temps, trop de travail. On se reprendra. Il y a douze bouteilles de bière qui trônent dans mon frigo vide. Je leur préfère un jus de légumes. Il y a mon grand lit désert qui m’attends et devant moi, des lendemains de piges et d’incertitude.

27 août 2007

1978

1978, C'est l'année de l'élection de Jean-Paul II et celle de la mort de Jacques Brel. Jimmy Carter était à la tête des États-Unis. Les féministes manifestaient à Montréal pour le droit à l'avortement. Le Québec s'ouvrait de plus en plus sur le monde. En 1978, j'avais 11 ans et j'habitais Rouyn-Noranda, une petite ville minière de l'Abitibi. Mes cousines de 16 et 17 ans m'avaient amené au seul cinéma de la ville. C'était la première fois que j'assistais à une projection et que ce n'était pas un film pour enfant. Elles avaient bien ri de moi quand j'avais demandé : "c'est quoi une capote?" En passant chez Joon, j'ai découvert la cause profonde de mon homosexualité : Travolta, John Travolta. Il avait alors 24 ans. 'Cause the power you're suplyin', it's electrifyin' ! ...

01 août 2007

Une nuit

Le comprimé a roulé sur le parquet. Je me suis dit que c’était un signe du destin. Il fallait que je laisse tomber les somnifères. J’avais déjà réduit la dose au maximum, mais l’idée d’aller au lit sans avaler la pilule dorée créait chez moi un vague malaise. Comme j’étais détendu, que j’avais devant moi deux jours de congé, j’ai pensé que c’était le moment ou jamais d’arrêter. Je me doutais bien que les images allaient se mettre en branle et déraper. Comme prévu, elles ont défilé à toute vitesse sur les murs de ma chambre. J’ai revu cet homme que j’ai aimé. Enfin, je crois, je ne sais plus. J’ai parfois du mal à m’imaginer son visage. Je ne regarde pas les photographies, de peur qu’elles ne figent mes souvenirs. Je ne peux plus entendre sa voix. J’ai oublié son odeur. Il disparaît. Je m’agrippe à certains moments. Je me souviens du nacré de sa paupière et de son souffle lourd quand il dormait à mes côtés. Que j’aimais le regarder dormir ! Mais même ces impressions deviennent de plus en plus floues. Et je sens bien qu’elles s’éloignent de la réalité, un peu plus, chaque jour. Au fil de ces années d’absence, les sentiments se sont évanouis, lentement. D’abord la douleur qui a disparu en quelques saisons. Puis l’amour. Je me suis tellement débattu pour que l’amour ne disparaisse pas. Je me suis drapé dans ce sentiment. J’en ai fait mon drapeau, mon étendard, jusque dans la bannière de ce blogue. Mais à mesure que je mettais de l’ordre dans toutes les sphères de ma vie, mes sentiments les plus secrets remontaient un à un à la surface pour être emportés par le vent. Bien sûr, les sentiments troubles ont été les derniers à vouloir me quitter. Le désir et la colère se confondent dans les mille nuances de la jalousie et viennent encore me narguer quand le sommeil se fait attendre. Il suffit d’une pleine lune et du vent chaud de la nuit pour que le cours du temps s’interrompe et que je sois projeté dans le passé. Depuis l’annonce du diagnostic en 1997, je m’étais emmuré dans le silence. J’errais comme une ombre, fragile, écorchée. Je portais le monde sur mes épaules. Je n’avais plus de paroles et je fuyais tous les bras qui s’ouvraient devant moi. J’utilisais toutes mes énergies pour soutenir mon ciel qui s’effondrait. Je m’étais bâillonné le cœur et je l’avais jeté dans le fleuve. C’est ce moment-là qu’il a choisi pour me tromper. Peut-être était-ce un moyen de fuir une situation intenable. L’autre s’appelait Olivier-Benoit ou Roland, et bien d’autres dont j’aurais mieux fait d’ignorer le nom. J’avais beau me boucher les yeux de toutes mes forces, les traces de leurs passages me sautaient au visage. Des photos, des lettres, des courriels, les commentaires des voisins. Lui, il niait tout avec bassesse. Et je faisais tout pour me convaincre qu’il disait la vérité. Je m’accrochais violemment à ses mensonges pour repousser la réalité. Chaque signe, chaque preuve s’abattait sur moi comme une déferlante. Je restais impassible. Quand je n’ai eu d’autres choix que de le confronter, je m’étais armé d’une colère blanche. En agissant ainsi, je lui rendais la tâche plus facile. Je ne lui ai jamais laissé voir la déchirure, la douleur que je ressentais. Il n’a jamais même deviné le mal qu’il m’a fait. Qu’il baise ailleurs n’avait pas vraiment d’importance. Il pouvait bien se vider sur le premier venu. C’était le mensonge qui me tordait le cœur, la trahison. À trop vouloir le croire, à trop vouloir nier une réalité évidente, je suis allé tout près de la folie, à deux doigts de craquer pour toujours. Avant de basculer, j’ai d’ailleurs fait une scène où j’ai anéanti sa collection de verreries. Les verres sont tombés à mes pieds dans un fracas spectaculaire. Je marchais pieds nus dans la vitre brisée. Il y avait mon sang sur le plancher. J’ai hurlé comme je n’avais jamais pensé pouvoir le faire. Le boîtier de la chaîne stéréo a éclaté quand il a frappé le mur. Ces souvenirs, je préfère ne pas trop les remuer. J’y pense le moins souvent possible. Ceux-là, j’ai prié pour qu’ils disparaissent. Dans le noir de ma chambre, j’ai revu ce matin gris, tout au bout de cette nuit. J’étais pieds nus dans la ruelle. Je grelottais et je pleurais, recroquevillé dans les marches d’un escalier de fer forgé, pendant que le jour se levait. J'aurais voulu me tuer, juste pour lui faire mal. Ces souvenirs m’ont tellement secoué que j’ai basculé dans un sommeil trouble et il m’est apparu en rêve. J’ai vu cet homme que j’avais aimé. Je l’ai vu tel qu’il était, avec son côté noir, sa lâcheté, sa haine et sa misère. Je l’ai vu comme je n’avais jamais voulu le voir. Pour une dernière nuit d’insomnie, j’ai affronté les démons de la colère et ils se sont finalement enfuis. Mon corps fatigué semble dévasté comme un champ de bataille, comme une forêt incendiée. Mais sous les cendres, quelque chose vibre et gronde. Et l’on devine les nouvelles pousses qui se préparent à exploser pour envahir l’espace. Mes démons, maintenant libérés, iront courir le monde pendant que je dormirai en paix. La mort qui est venue rôder aux alentours, la tempête qui m’a battu le corps ont rendu mon amour pur et dur comme un diamant. Ma capacité d’aimer est intacte et inébranlable. (…) Après cette nuit mouvementée, je suis allé courir sur la piste du parc Maisonneuve. Le soleil était déjà haut dans le ciel. Dans une grande courbe, près du coin de Sherbrooke et de Viau, j’ai croisé J. C’était une des amies de mon ex. Elle s’est séparée, elle aussi, quelques semaines avant moi. Une séparation qui, de loin, m’a semblé particulièrement pénible. Elle s’est arrêtée en souriant, à califourchon sur sa bicyclette. On s’est fait la bise et on s’est promis d’aller prendre un café. Elle était resplendissante. En rentrant, j’ai ouvert l’ordinateur pour mettre en mot le premier jet de cette note. Je me suis rendu compte qu’il y avait un message sur le répondeur. C’était lui. Il s’excusait de ne pas m’avoir appelé depuis des mois et de ne pas avoir envoyé le courrier que j’ai reçu chez lui. Il dit qu’il postera le tout ce soir, avec des photos de notre chien qui vit maintenant avec des étrangers, dans une maison de ferme, à la campagne.

05 juillet 2007

Naïf I

Première rencontre C’est un 5 juillet que sont nés LP et D, deux garçons charmants. Joyeux anniversaire à vous deux ! D, c’est celui qui, sans le vouloir, est à l’origine de ces carnets. Je l’avais rencontré un soir de juin au Sky (rebaptisé dans cette bande dessinée, le Black Lagoon). Toute ressemblance avec des personnes réelles n’est pas l’effet du hasard… On reconnait DJ Maryse, ma co-locataire de l'époque, et madame Simone, la shooter-girl de la soirée. (Il y a même Tintin qui fait un caméo.) Moi, je portais une chemise à carreaux et je buvais de la Black Label...

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Il faisait chaud ce soir-là. La piste de danse de la section « altenatif » était bondée. Ce que j’aimais de ce bar, à l’époque, c’était la diversité de la clientèle. Plus d’étiquettes qui tiennent. Seulement la frénésie de faire la fête. Je connaissais tout le monde. Je me sentais chez moi. J’avais remarqué un gars au fond de la salle. Assez grand, un t-shirt orange pétant et un sourire du tonnerre. Il était avec un groupe d’amis que je connaissais. Mais lui, je ne l’avais jamais vu.
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Dessinée en 2000. (La manie de me raconter ne date pas d'hier.) J'avais été très impressionné par Journal (1) de Fabrice Neaud.
Entendu lors de cette soirée : Désanchantée, Mylène Farmer Cosmic Thing, B-52s Bizarre Love Triangle, New Order Say you will, Gogh Van Go

13 juin 2007

Moi et Cat

Quand près de midi, la chaleur devenait suffocante, nous entrions dans la véranda. La stridence des cigales perçait les broussailles. Le lac demeurait immobile. J’aimais ces heures où l’on se réfugiait à l’intérieur. Les maillots de bain sur le vinyle vert du canapé. Je feuilletais des vieux numéros du Times et des bandes dessinées. Le magnétophone fonctionnait sans relâche. Je ne me lassais pas d’entendre les accords de guitares et la voix un peu nasillarde de Cat Stevens. Sur des pochettes de 33 tours, j’ai appris mes premiers mots d’anglais, sans en saisir pleinement le sens. Et sans le savoir, je vivais mes premiers émois pour un homme. I listen to the wind To the wind of my soul Where I'll end up well I think, Only God really knows I've sat upon the setting sun But never, never never never I never wanted water once No, never, never, never I listen to my words but They fall far below I let my music take me where My heart wants to go I swam upon the devil's lake But never, never never never I'll never make the same mistake No, never, never, never (Teaser and the Firecat, Cat Stevens, 1971)

13 mars 2007

Démocratie TV

Il y a plusieurs façons de léviter : la méditation, les voyages en navettes spatiales, les sauts en parachute, mais j’ignorais jusqu’à hier qu’il existait un moyen bien plus simple. Il suffit de faire une croix sur un bulletin de vote. La devise du Québec est « Je me souviens ». Personnellement, le 26 mars 2007, je me souviendrai que sous le règne de Patapouf Premier (aka, le premier ministre Jean Charest), le régime de prêts et bourses a été coupé, les frais de scolarité dégelés. Le prix des garderies est passé de 5 à 7 dollars par jour, le parc du Mont-Orford a été vendu à des promoteurs. Bien que Patapouf affirme sans relâche que la santé est sa priorité numéro un, la situation en santé s’est clairement détériorée au cours de son mandat. Les urgences sont débordées, les patients passent plusieurs jours sur des civières dans les couloirs, les infirmières sont sur le bord du burn-out. Les temps d’attente pour les examens et les chirurgies urgentes se sont allongés, la plupart des Québécois sont incapables de trouver un médecin de famille. Le coût de la franchise d'assurance-médicament a été augmenté en janvier et le coût des médicaments sera dégelé au printemps... (Et malgré la devise, je suis certain d’en oublier !) S’il suffit de faire une croix pour léviter. Et du même coup, pour l'éviter. Moi, Je veux bien.

Le 26 mars, je vote !
Environnement: 17 questions de Greenpeace au partis politiques