15 décembre 2008
Non rien
Il était appuyé, chancelant, sur le bord de la table de pool. Beau, même si sa barbe avait trois jours, dans sa chemise fripée, à demi ouverte, où il avait eu chaud. Je me suis arrêté à ses côtés : « Salut Ziggy ! Comment tu vas ? » Il s’est lentement tourné vers moi. Sa tête a eu comme un moment de recul. Il m’a toisé comme un étranger avec un regard éteint. Je ne lui avais jamais vu ses yeux sans couleur. Et j’ai baissé les miens parce que dans son regard je me suis vu vide. Un vide qui crie constamment. Un cri qui me soulève le cœur quand j’y repense aujourd’hui.
— « Oui, toi ? » qu’il a répondu machinalement, sans me regarder, pendant que son rictus exprimait la répulsion et l’agacement. Il fixait la foule devant lui.
Moi, déjà stupidement gentil quand je suis à jeun, je deviens dégoulinant de guimauve lorsque j’ai trop bu. J’enfilais les bières depuis le début de l’après-midi. Et cette sale journée ne semblait pas vouloir finir. J’étais vraiment content de le voir. Dans un coin de ma tête, j’ai soigneusement rangé ces après-midi où il me parlait d’architecture pendant que l’on descendait les rues du vieux pour voir les dernières glaces sur le fleuve. Son long corps nu et royal dans le soleil du matin. Son humour, sa fragilité, sa férocité m’ont manqué. Alors, je souris encore plus, je lui résume en deux phrases mes derniers mois et je le relance : « Parle-moi de toi. T’es sur le party à soir ? » Sa tête semble être en équilibre fragile et il se balance pour la rattraper.
— « Que je... C’est... je peux pas te parler, je... j’ai trop bu... »
— « Juste bu ? » Aussitôt prononcé, j’ai regretté ma question. En quoi ça me regarde ? Il n’en n’a rien à foutre de ma sollicitude. Pourquoi je ne peux me résoudre à comprendre enfin qu’il ne veut rien savoir de moi, que je n’ai été pour lui qu’un passe-temps dans un moment creux, un prix de consolation, le sosie d’un ancien amour quand je fermais enfin mon ostie de gueule.
Il ne disait plus rien. Et je me sentais ridicule de rester là planté à ses côtés. Alors, j’ai dit : « Bon, ben... Prends soin de toi » avec une petite tape sur l’épaule, juste pour ne pas perdre la face en m’éloignant. De toute façon, je n’arrivais plus vraiment à sourire. Il a continué de fixer la piste de danse devant lui. J’ai traversé le bar pour entrer dans l’ombre. Entre les silhouettes, j’apercevais toujours la tache claire de sa chemise. Il a fait quelques pas, sans perdre son air absent. Il s’est appuyé sur un autre bout de comptoir. J’ai jeté un œil autour de moi. Le grand n’y était pas. Il était sorti acheter des cigarettes et n’était pas revenu. Je lui en ai voulu et je me suis mis à être inquiet. Il faut que j’arrête de me servir de lui comme une bouée. Je suis d’un ridicule ! Trois jeunes dansaient torse nu en se frottant sur des hommes dans la cinquantaine, des commerciaux à vingt dollars la pipe. J’ai regardé les clients danser, des vieux, des sales, rien que des pas beaux. Pendant une éclaircie entre deux fuzz de guitare, le gérant à crier : « Last call. » j’ai eu l’idée d’aller marcher à l’air libre. Dans la file pour le vestiaire, il est passé près de moi. J’ai détourné les yeux. Dehors, j’ai enjambé trois crêtes de slush pour m’attraper un taxi.
Le pire c’est qu’en me réveillant le matin, je lui ai écrit un courriel « ...T'avais l'air d'avoir le vin triste, hier au bar... » Rien comme un bon euphémisme pour passer pour le dernier des cons. Et j’ai même rajouté « ...Je t’embrasse ».
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01 décembre 2008
Minute de silence
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25 novembre 2008
La nuit
Je m’éveille dans la tiédeur des draps. Je tourne la tête vers le réveil. Les chiffres qui rougeoient dans mon regard flou indiquent 9h30. J’ai le sentiment très net qu’à mon dernier coup d’œil, ils indiquaient 23h30. Les heures se sont évanouies subitement. Je me suis absenté de moi-même. Et me voilà de retour, parfaitement rechargé, léger, et gorgé de chaleur. Le sommeil véritable est devenu pour moi une chose trop rare. Une nuit complète, un trésor sans prix. Il me fallait cette nuit pour pouvoir me lover dans l’instant, attraper des paupières ce soleil d’hiver qui filtre à travers le store. À portée de main, je sens la chaleur d’un garçon candide. Il respire calmement après avoir parlé pendant une soirée complète, après des heures où il m’a laissé me complaire dans le silence.
Pourtant, je me souviens de la veille, quelques minutes avant de m’endormir. Je m’étais enfermé dans sa salle de bain. Mes pieds nus piaffaient sur la céramique froide pendant que je me demandais comment m’échapper. Dans quoi, me suis-je encore embarqué ? Pourquoi mes histoires ne fonctionnent-elles jamais ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Qu’est-ce que je fais ici ? C’est un classique des ouvrages de pop-psycho qui ont fait vendre des tonnes de papier. Je les désire : ils me fuient. Je les fuis : ils me veulent. Je n’ose même plus raconter ici mes sempiternelles histoires de cœur. Je suis moi-même gêné par leur caractère répétitif et fastidieux.
Je me suis imaginé que je balançais toutes ces questions au visage de Mister Right. Parmi les gens qui sont passés dans ma vie, il est l’un des plus perspicaces. Je crois qu’il a vu clair en moi. Je suis un fou, en quelque sorte. Au fil des semaines, je me confie à une foule d’étrangers plus ou moins anonymes, des passants virtuels qui se mirent dans mes récits. Puis je m’enferme dans la salle de bain d’un inconnu et je discute avec le souvenir d’un homme dont l’intelligence m’a allumé. Ma folie ne date pas d’hier. J’ai toujours fait ça avec les gens qui ont joué un rôle dans ma vie et qui sont partis trop tôt. Ceux qui ont vu en moi quelqu’un de bien. Je revois leurs regards, leur curiosité, leur admiration, leur inquiétude parfois. Je leur parle en imagination, je me figure leurs réactions. Je les prends à témoin en déblatérant mentalement. Et chaque fois, ces soliloques finissent par m’apaiser.
Depuis des mois, la fatigue accumulée m’aveugle. Elle rend mes mots étouffants, les travestit de façon ridicule, au point où je refuse de les reconnaître. Lorsque je me glisse dans mon lit, une espèce de fébrilité me secoue le ventre. Mon cœur bat trop fort, mes muscles tressaillent constamment, comme si mon corps débordait du stress de la journée. Les somnifères me font tourner la tête. Parfois, cela suffit à m’emporter. Mais je me lève le matin suivant déjà harassé, la tête lourde, avec une envie furieuse de tout lâcher. C’est vieux comme le monde, perdre sa vie à la gagner. Mais ce matin-là, au sortir du sommeil, tout cela avait disparu. Il n’a suffi que de quelques heures d’obscurité précédées d’un câlin désintéressé pour faire table rase. Je rêve de retrouver le silence, la solitude, l’abandon. Je voudrais chaque soir épouser la nuit.
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17 novembre 2008
Il y a longtemps...
La bande-annonce de la version française donne l’impression d’un film tout en douceur, presque mièvre. Voici celle de la version anglaise, celle que j’ai visionnée quelques heures avant d’aller voir le film, et qui m’a décidé à le choisir. Ce n’est pas une œuvre facile. Une histoire pleine à ras bord de douleur et de lumière comme la vie peut l’être lorsqu’on ouvre les yeux. Au début du générique, j’ai glissé ma main dans la sienne. Et j’y suis raccroché jusqu’au générique final. Je ne me suis pas retourné pour voir sa réaction, je ne voulais pas qu’il me voie pleurer. Pour un premier rendez-vous, on aurait pu trouver mieux. Mais pour plonger dans cette histoire, sa douceur attentionnée était parfaite.
Ce premier film de Philippe Claudel est absolument magnifique. Les deux actrices, Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein y livrent une performance exceptionnelle. Courrez voir ce film, si ce n’est déjà fait. (N'oubliez pas d'emporter des mouchoirs.) Moi, je m’y suis laissé mené avec délice et j’aimerais bien revivre l’expérience.
Il y a longtemps que je t'aime, de Philippe Claudel
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29 octobre 2008
Blanc et gris
Blanc, c’est le néant dans ma tête quand je me retrouve face à l’écran qui scintille. Vide, ça m’inquiète un peu, mais pas trop quand même. Il ne se passe rien dans ma vie. J’ai renoncé à tous les péchés : chocolats, poutines, garçons. Ma vie devient un long fleuve tranquille où je vogue en pirogue. Je fends les vagues en plein contrôle de mon embarcation. Mes histoires, je les ai laissées sur la rive. Et, plus je m’éloigne, plus elles deviennent dérisoires. La nuit qui arrive de plus en plus tôt ne me fait même pas peur. Il fait froid pourtant. Il y aura de la neige, demain, mêlée de pluie. Je préfère les premières neiges quand elles sont franches et éclatantes. J’ai sorti mon foulard, désormais le seul signe qui me rattache au passé.
Je l’avais acheté pour lui. Lui, c’est le il dont le chagrin d’amour a lancé ces carnets. Un foulard tout simple en laine polaire. Gris, comme je l’étais à l’époque. Je m’étais éteint pour ne pas lui faire ombrage, je rasais les murs, sans faire de bruit. C’était ma façon maladroite d’aimer. Je lui avais offert ce foulard pour Noël. Un tissu doux, souple et solide, presque inusable. Quand nous étions ensemble, je lui empruntais souvent, pour avoir son parfum tout près du nez. Lorsque je suis parti, j’ai laissé les meubles, les plantes qui emplissaient la véranda ensoleillée et le chien qui gémissait, le museau entre les pattes. Mais j’ai pris le foulard. Il ne m’a jamais quitté depuis. Chaque année, vers la fin du mois d’octobre, quand les nuits deviennent glaciales, et que l’hiver prend ses quartiers, je porte autour du cou l’amour que je lui ai donné.
Musique : The hours suite, Movement III (extrait), Philip Glass, interprétée par Angèle Dubeau & La Pietà
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20 août 2008
La nausée
Le ciel, en sortant du bureau, avait encore une fois des allures de fin du monde. Comme dans les films d’horreur, des nuages sombres s’amoncelaient au-dessus de la ville sur un fond gris luminescent. J’ai monté les dernières marches. Un écureuil avait éventré un sac-poubelle devant ma porte d’entrée. Il a détalé, à mon arrivée. Après trois jours et trois nuits de colères qui grondent, ne reste plus qu’un peu de tristesse et de nausée. Tout ça pour une broutille encore, un détail. Je crois bien qu’il s’agissait d’un prétexte. Le grand dit que je suis trop tendre, trop équilibré pour lui. « Il a dû retourner vers l’ex dont tu m’as parlé, celui qui est jaloux et possessif au point d’en être agressif. Celui qui a effacé toutes tes images sur sa caméra. C’est un gars comme ça qu’il lui faut. » Je n’ai rien trouvé à répondre. À l’autre bout du fil, il a lancé : « Tu vois ? Je suis bon. J’aurai dû faire un psy. » Bof.
C’était vendredi dernier. Une remarque incendiaire de mon prince ordinaire m’avait fait sursauter. Je n’avais pas envie d’aller le rejoindre avec ses amis sur la terrasse du Sky.
Il paraît qu’ils se demandent si je ne serais pas dépressif. Je parle trop peu. Dépressif ? Parce que je m’emmerde en leur présence ? Ce n’est pourtant pas mes mots que je retiens. Je serre les lèvres pour ne pas bayer aux corneilles. (Oui, oui, ça s’écrit « bayer », j’ai vérifié.) Je laisse dériver mon regard vers les grattes-ciel à l’ouest et je me trempe les lèvres dans la bière. Suffisants, superficiels, sûrs d’eux-mêmes, après une semaine vécue dans leur placard étriqué, ils reprennent leur souffle dans le Village. Toutes les semaines, plantés au même endroit à regarder de haut les alentours. Il parle de placements, de voiture, d’appartement de luxe. Mais ils sont pauvres des sens. Ils sont pauvres du coeur. Il ne faut surtout pas mentionner mon nouvel emploi, il pourrait penser que je suis moi-même… Toute la soirée, ils laissent siffler entre leurs dents l’homophobie qu’ils ont apprise. Leur haine de soi se déverse sur les autres. Et ils rient en montrant les crocs. Rien de plus chic, ici, que le mépris. Ils auraient voulu sortir tous du même moule stéroïdé. Même ceux qui ne parlent pas un mot d’anglais doivent baiser mécaniquement en répétant « oh yeah, oh yeah, babe » comme dans le film porno, projeté en boucle au-dessus du bar. Beurk.
J’ai prétexté la fatigue. Je me suis dit : « Si je suis dépressif, c’est probablement mieux pour moi de le rester. » Après avoir raccroché le téléphone, j’ai levé les yeux vers la fenêtre et j’ai senti le vent qui se levait. J’ai trouvé dans les recoins du frigo de quoi me bricoler une pizza délicieuse. Cœur d’artichaut et fromage Édam. J’ai commencé à élaborer mentalement mon prochain article. Puis je suis allé courir. Le jour tombait, au pied du parc. Entre les arbres lourds de la pluie des dernières semaines rougeoyaient les braises d’un ancien orage. Et ce soir-là, je me suis endormi en pensant : bien sûr, j’ai de la tendresse pour lui. « Oh yeah, babe » tant que tu veux. Mais plus jamais je ne serai un autre, pour ne pas déplaire.
Depuis, plus de nouvelles. J’ai laissé un message sur sa boîte vocale. Il n’a jamais rappelé. Il me manque une partie de l’histoire pour comprendre. C’est le grand qui doit avoir raison. Il aurait dû faire un psy. Par moment, j’ai le ventre qui tiraille. Je me sens floué. J’ai l’impression de m’être trompé. Infidélité à soi-même. Refus de voir ou espoirs démesurés ? Peu importe. J’y gagne tout de même quelque chose. Des souvenirs heureux et des images solaires. Le sable sur sa joue. Le soleil dans ses cils. Le bruit des vagues qui se mêle à celui de sa respiration. Il a les photos de nos vacances. J’ai mes souvenirs. Dans un moment d’égarement, j’ai dit « je t’aime » pour la première fois de ma vie, la voix faible, un peu étranglé. J’ai failli m’étouffer. Je l’ai répété, deux fois, juste pour voir si j’allais y survivre. Les murs sont restés bien en place. J’étais sincère. J’avais déjà goûté ce sentiment. Seulement, je ne m’étais jamais autorisé à prononcer ces mots. Je dois vieillir. Je deviens faible.
Je suis arrivé à ne pas me perdre de vue quand le vent s’est levé, parce qu’il se lève toujours, le salaud. Je suis arrivé à ne pas disparaître dans son ombre. Je suis resté debout, entier, tel que je suis, nuit après jour et jour après nuit. Et c’est un peu pour ça qu’il a levé les pieds. J’étais trop moi, indéfectiblement moi. Au fond, c’est ce qui fait mal. Je serre mon oreiller et je me déclare célibataire. Oui, je le veux. Et je le répète pour me convaincre. Rien de grave. Ma vie plafonne à 350, comme mes CD4. Peut-être ferais-je mieux d’apprendre à m’en satisfaire. Je soupire et je me cache sous la couette. Pour les prochains jours, je devrai me méfier de la déception, cette lente descente vers le silence
La pluie est passée comme un rideau qui tombe. Ma fenêtre est restée ouverte, béante. La nuit est froide et je frissonne. Non. Pas déjà l’hiver ! On n’est qu’en août. « Je n’ai pas su. Encore une fois, je n’ai pas su. »
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06 août 2008
Je cherche la colère
On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire, les pauvres. C’est peut-être ce qui m’arrive en ce moment. Bien sûr, tout n’est pas rose. La réalité est souvent enrouée de brouillard. Les heures ternes et les petites frustrations ne veulent pas céder leur place. Mais j’ai trop fréquenté la nuit pour ne pas reconnaître le jour. Et désormais, je garde les yeux levés, pour tout voir.
Par moment, toutefois, les histoires me manquent. Elles m’ont permis de transformer en or mes infortunes. Je n’avais alors aucun mérite. La beauté était une promesse dont j’avais besoin, une bouffée d’oxygène pour le grand noyé que j’étais, une question de survie. Aujourd’hui, je respire profondément, je dors de longues heures, je mange avec gourmandise et j’aime, avec insouciance. Que demandez de plus ? J’ai oublié les contes de Cocagne, détourné les yeux de l’Eldorado. J’ai choisi la vraie vie et elle me le rend bien. Je souris, je roupille et… je grossis.
Mais c’est plus fort que moi, je cherche l’ombre, le tabasco, l’amertume. J’attends avec une impatience honteuse le retour des tempêtes. J’ai peur de m’éteindre et de disparaître. Peut-être que je devrai m’extirper du quotidien et de ce présent qui ronronne, au moins en imagination. Il me faut réapprendre à écrire. Si je creuse un peu je trouverai bien. J’ai en moi suffisamment de failles pour alimenter des torrents. Il faudra simplement travailler un peu plus. Je voudrais être celui qui crache le feu, qui plane dans la tourmente. Je cherche la colère.
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14 février 2008
Vieillerie
J'avais 13 ans, à l'époque... Que de mauvais souvenirs ! Avoir 13 ans, dans les années '80s, c'était à faire peur ! Hé oui. Il faut bien accepter de vieillir. On espère toujours se bonifier comme un vin de garde ou un jean vintage, mais sans trop y croire.
Pour la fête à Cupidon, quelques frissons de nostalgie, tournés dans le Chinatown de Londres pour une campagne de pub qui a atteint son but... (Via Dominic Arpin) J'arrive toujours pas à danser comme ça.
(Le clip original est ici)
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11 novembre 2007
Far West Blues
Je traverse le parc en direction d’Atwater. L’ouest de la ville, c’est un autre pays. Un monde inversé. Les pigeons qui picorent sur le trottoir ont une douceur particulière dans le soyeux du plumage. Ils ont presque du rire dans les yeux. Les clochers de l’église ne pointent pas vers le même ciel.
L’automne dans ma vie, c’est la saison des pommes et celle des cow-boys. La veille, je venais à peine d’entrer dans le bar. J’enlevais mon manteau devant le vestiaire. J’ai entendu une voix derrière moi : « Eh ben ! J’arrive juste à l’heure des beaux gars. » J’avais rencontré ce cow-boy il y a un an. Je l’avais raconté dans des notes fleur bleue, vaguement hystériques, dont j’ai le secret.
Depuis, on s’est recroisé régulièrement. Je ne saurais dire s’il s’agit du hasard. Je ne sais pas s’il y a quelque chose de spécial entre nous ou si j’invente tout. Officiellement, nous étions des amis. Tout ce que je sais, c’est que j’ai des vagues d’agressivité qui me montent dans la gorge dès qu’un bellâtre vient lui parler à l’oreille. Que je ne peux m’empêcher de noter chacun de ses regards dans ma direction . Que chacun de ses compliments me fait perdre pied. Le Grand m’avait déjà dit :
— « Lui, j’suis certain, t’as juste un geste à faire pour l’avoir à nouveau dans ton lit. »
— « Ah ouais ? Tu crois ? »
Brutus avait dit :
— « Tu sais, y a du monde comme ça qui ont besoin de sentir qu’ils ont un pouvoir sur les autres… »
— « Pour ça, c’est certain qu’il aime avoir un pouvoir sur moi ! »
Depuis quelques semaines, je me suis fait pousser une petite barbe. J’essaie d’avoir l’air un peu plus dur. L’entraînement commence à porter fruit. J’ai plusieurs t-shirts qui deviennent trop serrés. J’ai l’impression de changer d’allure. Quand il m’a vu, il a fait un sourire : « Mmmm, ça te change ! » Toujours cette façon de complimenter, l’air de rien. Puis, il m’a sorti un dicton en anglais dont j’ai oublié les mots, ça disait à peu près que notre apparence prédit qui on rencontrera.
— « Tu vas attirer quelqu’un de darker. »
— « Darker ? c’est vague, ça peut vouloir dire bien des choses… »
— « C’est vrai. »
Toute la soirée, j’ai joué les indépendants. J’étais sorti avec le Grand et Brutus, pas avec lui. Je regardais les hommes se trémousser sur la piste de danse. Je têtais ma bière. Il revenait toujours me parler. Moi, je prenais plaisir à l’observer, à lui parler à l’oreille, à le frôler chaque fois, un peu plus.
En lui parlant, j’ai posé ma main dans le bas de son dos. Il a avancé de quelques pas. J'ai demandé, amusé :
— « Ma main… elle te dérange ? »
— « Non, j’étais dos à l’allée. Nous les cowboys, on préfère être toujours adossé au mur. » Alors, j’ai repassé sa main dans son dos.
Le lendemain matin, le soleil nous a surpris enlacé dans son appartement de l’ouest de la ville. Nous étions au chaud sous la couette. Ma tête reposait sur sa poitrine, mon bras entourait sa taille et je tentais, sans succès, d’entendre les battements de son cœur. Sur le plancher flottant étaient éparpillés nos vêtements et deux emballages de condom.
Il avait l’air plus à l’aise que lors de nos matinées, il y a un an. Peut-être était-ce le fait qu’on ne s’était rien promis. On a discuté les jambes emmêlées dans son grand sofa rouge. Près de la porte, il y avait une valise. Il doit partir pour quelque temps en Alberta, voir sa famille. Chaque fois que je passais devant, le miroir de la salle de bain me murmurait que j’étais vraiment le plus beau. Pendant que je faisais le lit, le cow-boy m’a préparé un cappucino de western. Rien à voir avec un vrai café, mais c’était bon. Parce que c’était lui qui me l’avait fait. Je l’ai embrassé maladroitement.
— « On se rappelle ? »
— « On se rappelle. »
En sortant de chez lui, dans le parc, je débordais d’énergie. J’étais incapable de me décrocher le sourire de la figure. Les anglos du coin ont dû penser que j’étais un psychopathe, évadé de l’asile. Je répétais intérieurement mes leçons d’anglais, L'américain sans peine, méthode Assimil :
— « Do you hear the latest ? »
— « No, tell me, I’m dying to know ! »
— « Miss Ferguson is going out with mister Simpson. »
— « You must be kidding, she’s twice his age. »
— « And twice his size ! »
Le métro a traversé la ville souterraine puis j’ai marché jusque chez moi. L’air était froid, mais le soleil brillait. J’ai passé l’aspirateur partout dans l’appartement. Puis à mesure que je terminais la vaisselle, des doutes sont venus s’insinuer dans ma bonne humeur. Ce n’était pourtant qu’une nuit sans promesse.
Pourquoi je ne peut pas me contenter de l’instant présent ? Pourquoi ne pourrais-je pas profiter des cow-boys de passage quand ils s’offrent à moi ? Pourquoi j’ai cette inquiétude dans le ventre ? Pourquoi ce malaise quand j’imagine que je pourrais être que le numéro 153 à passer dans son lit ? Ou qu’il aurait pu partir avec n’importe qui d’autre, s’il avait trouvé un garçon plus joli ou plus musclé ou plus darker ? Et pourquoi si ça ne me convient pas, fallait-il que je parte avec lui ? Le ciel se couvre. Et les pigeons ont cessé de rire. Ils se gonflent les plumes et grelottent dans l’entretoit d’un vieux hangar.
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29 octobre 2007
Du vent
Je vois défiler les familles, du matin au soir. Elles fréquentent peu le Jardin pendant l’été. Mais à l’approche de l’Halloween, avec les lanternes, les citrouilles et l’animation conçue spécifiquement pour les enfants, la foule est composée majoritairement de couples avec leurs marmailles. Je travaillais à l’accueil depuis le début de la journée et il était près de 21h. La fatigue commençait à se faire sentir. J’ai reconnu un visage. Je cherchais d’où me venait ce souvenir pendant qu’elle s’écriait : « Pierre-Yves ! C’est toi ? Mais t’as vraiment pas changé ! »
Un peu hébété, je replace enfin son visage. Magali. On était colocataires pendant nos études. Tous les deux, on voulait sauver le monde. On s’était inscrit en éducation spécialisée. On faisait des stages dans des centres d’accueil où les délinquants, qui avaient presque notre âge, nous faisaient la vie dure. Elle me racontait ses histoires d’amour malheureuses. Moi, j’étais encore dans le placard. Elle me couvrait en disant à tous ses amis gais que je n’étais pas des leurs. Personne n’était dupe et ça créait comme une espèce de complicité. On a gardé le contact pendant plusieurs années, puis on s’est perdu de vue.
Elle est entourée d’enfants. Je ne comprends pas trop ce qui se passe. Elle me présente son plus jeune, qui a trois ans (dans le pousse-pousse). Les deux qui suivent qui ont six et neuf ans. Et sa plus grande qui a quatorze ans. Quatorze ans ! C’est une blague ? « Ça fait pas si longtemps que l’on ne s’est pas vu ? » « Ben oui ! » qu’elle dit d’un air entendu. « Ça doit au moins faire quinze ans ! »
Je n’ai même pas regardé sa fille. Je ne veux pas y croire. Je n’arrive pas à me rentrer ça dans la tête. Une fille de quatorze ans qui est presque de ma grandeur. On avait 20 ans. Et il me semble que c’était hier. Le temps a filé et je n’ai rien vu. Elle est entrée dans les serres avec sa famille en promettant de revenir me saluer, avant de partir.
Je suis ébranlé, je raconte tout ça à Lan. Ce n’est pas elle qui pourra me comprendre ; elle est si jeune. Elle arbore son sourire mi-moqueur, mi-séducteur. — « Mais toi… » qu’elle dit de sa voix douce. « T’as dû faire plein de choses en quatorze ans ! » — « Mais non, justement, j’ai rien fait, rien. » On est interrompu par des clients. Et je reste à me répéter en regardant dans le vide. « Rien, rien, rien…» Lan me fait un clin d’œil. « Prends une pause ! Va la voir. Allez, vas-y ! »
Je retrouve Magali dans les serres pendant que ses enfants se sont attroupés devant la scène où la sorcière Esmeralda fait son boniment. Je tente tant bien que mal de résumer les quinze dernières années de ma vie. La tentative de vie de couple, le déménagement hors de la ville, le retour aux études. Elle fait de même. Quatre enfants puis son envie de devenir famille d’accueil. Elle aurait voulu un cinquième bébé, mais son chum commence à trouver qu’il y a assez d’action dans la maison. Elle me raconte tout ça en jetant un œil à sa progéniture. Dans ma tête, ma voix qui répète : « Rien… »
Elle m’a dit : « Au moins, t’as trouvé ta voie. Maintenant que t’es en rédaction, il va falloir que tu me rédiges un courriel. On va se revoir. En tout cas, t’as pas changé d’une miette. Peut-être un peu plus bâti. »
Ça me fait un velours. La belle affaire : une belle écorce vide, oui ! Quatorze ans de vide. Elle, elle rayonne. Le visage moins rond, moins enfantin, plus femme. Comme une impression de solidité. Peut-être le fait d’être mère.
Quelques heures plus tard, je rentre du travail à pied en réfléchissant. Qu’est-ce que j’ai fait pendant quatorze ans ? Je n’ai pas fait le tour du monde. Je n’ai pas de maison, pas de voiture, pas d’économie. Je n’ai rien accompli d’exceptionnel. Je n’ai pas appris l’espagnol ou le mandarin. Je n’ai rien vu de grandiose. Je n’ai même pas su rembourser mes dettes d’études. Quatorze ans et rien. J’ai pas de vie.
Tout ce que j’ai fait c’est tomber amoureux, me perdre pendant dix ans dans une relation sans issue, couper des ponts, retourner aux études et revenir au point de départ, encore une fois. Enfiler les petits boulots. J’ai rêvé d’un avenir, d’une grande maison au fond de la campagne, avec des enfants, des poules et un chien. J’ai échafaudé des projets d’entreprises qui ne se sont jamais concrétisés. Puis je me suis fait droper là pour un autre plus jeune. Et j’ai de nouveau tout quitté pour revenir pelleter des nuages en ville. Comme si j’avais encore quatorze ans, je n’ai fait que rêver, que remuer du vent. C’est ma spécialité.
Je rentre dans mon minuscule appartement minable. Sur mon répondeur, il y a un message du Grand qui s’inquiète de mon rhume. Un courriel du cow-boy qui me raconte ses soucis du jour. J’aurais aimé qu’on se voie, mais il n’a pas de temps, trop de travail. On se reprendra. Il y a douze bouteilles de bière qui trônent dans mon frigo vide. Je leur préfère un jus de légumes. Il y a mon grand lit désert qui m’attends et devant moi, des lendemains de piges et d’incertitude.
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