27 septembre 2008

Le réel

« …Je suis un mutant, un nouvel homme Je ne possède même plus mes désirs Je me parfume aux oxydes de carbone Et j’ai peur de savoir comment je vais finir…» Francis Cabrel, Ma place dans le trafic
Si vous êtes ici en quête de joli et de romance, passez votre chemin. Ce billet est sombre et glauque. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, il n’est question ici que de ma perception des choses. J’ai lu quelque part, dans un ouvrage de pop-psycho vaguement nouvel-âge, que les personnes qui nous attirent intensément sont celles qui ont le plus à nous apprendre. Ce soir-là, je m’étais endormi d’un sommeil agité en pensant aux dernières semaines avec Mister Right. Empêtré dans mes espoirs, mes colères et mes déceptions. ... Je suis avec Els dans un centre commercial lumineux de plusieurs étages. Nous marchons sur la mezzanine vitrée qui surplombe les premiers étages, tout près de l’entrée d’un grand hôtel où nous avons une chambre. Quelques mètres plus loin, se trouve le comptoir d’une boutique appelée BCBG (Beaux célibataires, beaux gais). De l’autre côté de la mezzanine, nous apercevons un groupe de journalistes et un caméraman, l’une d’elle tient un micro. Ils réalisent un vox pop sur la beauté masculine et le vieillissement. Toute l’opération vise à faire la promotion de la boutique BCBG. Il n’y a presque personne dans les allées et je suis le seul homme sur l’étage. Ils m’aperçoivent et se dirigent rapidement dans ma direction. Mais je n’ai pas du tout envie de répondre à leurs questions. S’ensuit une poursuite dans les allées du centre commercial. Nous devons retourner à notre chambre d’hôtel parce qu’Els y a oublié une serviette. Je me dis qu’à l’heure qu’il est, les femmes de chambre ont sûrement tout ramassé. Nous entrons dans la pièce qui est sens dessus dessous. Le plancher est couvert de draps et de serviettes blanches. Els retrouve une serviette en ratine verte dans un coin de la chambre. Derrière le lit, je retrouve mon ordinateur portable. Il est brisé en deux morceaux. Heureusement, il fonctionne toujours. On sonne à la porte. Els va ouvrir pendant que j’emballe mes morceaux d’ordinateur. Je m’approche de la porte et je constate qu’elle a répondu les seins nus. Elle se cache les seins avec une boîte de pizza. « Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Elle me répond que ce n’est pas grave et que c’est pour souligner l’anniversaire du gars de la chambre d’à côté. Elle a des paillettes sur la peau et des lettres métalliques forment dans son dos les mots : « Non à l’homophobie ! » Je m’approche de la porte et j’aperçois des hommes qui s’approchent furtivement et qui se cachent aux abords de l’entrée de l’hôtel. Elle ajoute : « On lui prépare un surprise party.» On entre dans la chambre d’à côté. Il y a de la musique et déjà beaucoup de monde. Le gars dont c’est l’anniversaire fume une cigarette, appuyé sur le comptoir de la cuisine. C’est un grand brun, assez joli, mais pas très sympathique. Il a l’air prétentieux. Els danse dans une des pièces. Elle a le corps couvert de crème fouettée. Le gars la regarde et lance à deux de ses amis : « Hey, les gars, ça vous dirait de manger de la crème fouettée. » Ils ricanent. Je dis « Ben là ! » en faisant quelques pas dans sa direction. Les deux gars s’avancent. Je m’interpose. On commence à se pousser. D’autres gars se sont approchés. Le fêté sourit. On échange quelques coups. Ils tentent de me maîtriser. J’ai le cœur qui se débat. Puis je saisis un couteau de plastique sur la table et je menace celui qui est le plus près. Mais ils me poussent dans un coin et me font lâcher le couteau. Je me retrouve immobilisé sur le plancher sous le poids des deux hommes. Je me suis réveillé en sursaut. Je me suis levé, les yeux mouillés. Étendu sur le tapis du salon, j’ai tout noté dans un cahier. De nombreux liens entre ce rêve et ma réalité sont apparus par flash. Les lettres, d’abord presque invisibles dans la pénombre, devenaient plus claires avec les lueurs du matin. Plusieurs éléments du rêve font référence à mon histoire avec Mister Right. La crème fouettée était devenue un running gag entre lui et moi depuis le jour où j’ai englouti devant lui un café glacé recouvert d’une montagne de crème fouettée. BCBG est le nom d’un party privé auquel Mister Right participe vendredi prochain, un des soirs où on ne pourra pas se voir. Un mélange de speed dating et de party de club Med réservé aux hommes gais célibataires. J’ai l’impression de m’être fait avoir. Il a profité effrontément de mon ouverture, de ma générosité, de ma naïveté même pour tirer de moi ce dont il avait envie. Cet immense gouffre affectif que je porte quotidiennement m’a rendu vulnérable. Je l’ai laissé entrer de plain-pied dans mon intimité. J’ai fait taire mes hésitations dans l’espoir de gagner quelques heures de tendresse. Il a pris une place importante dans mon esprit alors que pour lui, je n’étais qu’une distraction. Il a laissé traîner des promesses comme un appât sans jamais se dévoiler lui-même. Ça me ramène à une autre histoire plus sordide. Dans la nuit du 11 novembre 1996. À une époque de ma vie où le moindre espoir me semblait inaccessible. Malgré une vie sociale trépidante, la solitude était presque parvenue à m’éteindre complètement. J’avais noyé ma douleur et ma colère dans l’alcool. La nuit froide tirait à sa fin. Pour des miettes d’attention et quelques gestes tendres, j’ai mis ma vie entre les mains d’un dénommé Stéphane. J’ai bien eu quelques hésitations que j’ai balayées du revers de la main. Il savait qu’il me faisait courir un risque immense. Il se savait dangereux. Ç’aurait été si facile de se protéger. Mais il s’est servi de moi et de ma détresse pour assouvir ses envies du moment, sans égard pour le tas de chair imbibé d’alcool qu’il avait devant lui. Et avant que le matin ne se lève, un cortège de virus et de haine de soi est passé de son corps au mien. À la fin de cette nuit, ma vie a basculé. ... J’ai lu quelque part, je crois que c’était dans un traité de sexologie, que les personnes qui ont été abusées recherchent toujours à retrouver leur agresseur. Parfois pour revivre de façon pathologique leur agression. Parfois pour tenter de trouver une certaine forme de pardon. Je n’ai pas les idées claires la nuit. Je dramatise, j’extrapole pour utiliser les termes de Mister Right. Le rêve m’a assommé. La nuit embrouille mes pensées. À cela s’ajoute l’effet des médicaments que je prends chaque soir et qui amplifient la moindre trace d’anxiété. Je suis un mutant, un rêveur chimique, condamné à regarder chaque nuit le réel avec lucidité. Je devrais peut-être changer de médication. Edit : Les commentaires qui suivent éclairent ce billet.

04 janvier 2008

Paroles paroles

J’ai un peu de mal parfois avec la prétendue objectivité de certains blogues. Je ne doute pas de la sincérité des auteurs. Je pense tout simplement qu’on ne peut pas écrire le réel. Il s’agit toujours d’un point de vue partiel et subjectif, qui en dit plus long sur la personnalité de celui qui rédige que sur les évènements. Il y avait dans la dernière note que j’ai postée ici une tristesse que rien de concret ne justifiait. Les billets se suivent et s’emboîtent comme des poupées russes. Ce qui donne une couleur particulière à un texte, c’est souvent tout ce que je ne raconte pas et ce qui se cache, entre les lignes… Acte I, Tempête et fiesta (17.12.2007) C’était avant Noël, j’avais passé la soirée au Gymnase avec Thomas, J et D. Je m’étais vraiment amusé comme un fou. Thomas et moi, on se pâmait sur un garçon, le beau Karim. Ma sœur trouvait qu’il avait un gros nez. Elle trouve toujours à redire. Il y avait un homme qui me faisait des sourires quand nos regards se croisaient en dansant. Je lui retournais ses sourires puis je m’éloignais sur la piste de danse. Vers la fin de la soirée, je me suis arrêté pour reprendre mon souffle, il est arrivé derrière moi et m’a attrapé par l’épaule : « Quand je t’ai vu entrer, tantôt, ça m’a fait un coup au cœur. Je te jure, j’en ai perdu le souffle… » J’ai souris, l’air dubitatif. « J’aimerais vraiment te connaître. Avoir le temps de te découvrir. On pourrait aller prendre un café, si tu veux. » Pourquoi pas ? Je veux bien. On s’échange nos numéros de téléphone. Finalement par courriel il me propose d’aller voir un documentaire sur Rio, une ville qu’il a visitée et qu’il a beaucoup aimée. Mais il est débordé par le travail, ça ne pourra se faire qu’après Noël. Acte II, Réveillon (02.01.2007) À la dernière minute, le programme a changé. On lui avait offert des billets pour la dernière de Saltimbanco au Centre Bell, dans la loge privée de son employeur. La loge surplombait la scène et une hôtesse nous servait des vins sud-africains hors de prix. Nous étions en compagnie d’une dizaine de personnes, des propriétaires de restaurants chics et de grands hôtels. La conversation se déroulait aux trois quarts en anglais. Je ne suis pas très à l’aise dans les mondanités. Je suis allé m’asseoir tout au bord du balcon pour ne rien manquer. Dès la fin du spectacle, la loge s’est vidée et nous nous sommes retrouvés seuls avec l’hôtesse et quelques bouteilles de blanc à finir. En terminant son verre, il m’a lancé : « Hum. On t’a déjà dit que t’as vraiment des yeux expressifs ? » C’était un jour férié et la plupart des restaurants que je pouvais me permettre étaient fermées. En remontant le boulevard Saint-Laurent en quête d’un resto, on s’est rendu tout près de chez lui. Il m’a proposé de faire des pâtes, en ajoutant qu’il adorait cuisiner. Je me suis retrouvé dans un grand loft. Et, une coupe de vin après l’autre, nous sommes passés de la cuisine au divan, puis du divan au lit. À un certain moment, je l’ai pris par les épaules et je me suis éloigné : « Tu sais, j’avais pas prévu que les choses se passent comme ça. Il me semble que ça va un peu vite. » « Peut-être que c’était notre destin à tous les deux. Tu sais moi, je fais pas de plans, de stratégies, j’y vais avec le cœur. » Finalement, je me tais et je laisse aller les choses (et je renie ainsi ma réponse faite à Maphto.) Malgré le fait qu’on n’ait pris aucun risque, je suis rongé de culpabilité et je me demande comment je ferais pour lui annoncer plus tard ma séropositivité. Avec la nuit, tout prend des proportions disproportionnées. J’ai l’impression d’avoir tout gâché. Et il y a cette dose de médicaments et qui est restée chez moi et que je devrai sauter. Ça ajoute aux remords. Je passe la nuit à tourner dans tous les sens et à me raisonner pour me calmer et tenter de trouver le sommeil. Son épagneul cocker me regarde m’agiter et lorsque je m’approche près du bord du lit, il pose son museau froid sur mon épaule. Le lendemain, il devait retrouver des amis pour un brunch. Je l’ai embrassé sur le trottoir glacé. Je lui avais dit que je serais au Gymnase. Sans vouloir insister, j’aurais bien aimé qu’il vienne m’y rejoindre. Il n’est pas venu. Le premier de l’an, je l’ai appelé vers 10h30. Il m’a dit que je le réveillais et m’a demandé si je pouvais le rappeler une heure plus tard, qu’il prévoyait être chez lui toute l’après-midi. Quelques heures plus tard, il n’y avait pas de réponse. J’ai envoyé un courriel. Le lendemain et le surlendemain : pas de nouvelles. Acte III, La porte Le téléphone sonne, un matin. Je faisais la vaisselle de la veille. Je n’attendais plus son appel. Il me demande comment ça va puis me raconte sa journée de ski. Il me fait un discours sur le végétarisme (!) puis il en vient à la raison de son appel : « J’ai eu un téléphone le soir du 31. Mon ex, celui qui est à Amsterdam. Tu sais, je t’en avais parlé. Ça s’est terminé en octobre dernier. J’ai trouvé ça assez difficile… En fait, j’ai pas envie de me rembarquer dans une relation… » « Ah. Bon. On n’en est pas là… Je n’ai pas eu le temps de te parler beaucoup de moi. Les deux dernières années de ma vie ont été assez houleuses. Et puis, je sais pas si je serais prêt à m’investir dans une relation, comme ça, aussi vite. Mais je pensais qu’on pourrait se connaître un peu plus. Si tu veux, on peut se voir, juste en ami… » « Ah non. J’aimerais mieux qu’on ne se revoie pas. J’ai déjà du mal à voir mes ami. Tu sais comment j’ai des horaires de fous. Puis, j’ai besoin d’être seul, en ce moment… » « Bon. OK… (Silence) En tout cas, merci d’avoir appelé. Je n’avais pas de nouvelles, je me suis imaginé plein de choses… » J’étais déçu, c’est certain. Furieux aussi, de m’être fait avoir. Il est tellement facile de me berner. Même si je prétends être au-dessus de tout ça, il suffit de quelques compliments ou de sous-entendus racoleurs pour que je perde tout sens critique et que je devienne passablement gaga. Et toujours mon imagination stupide qui s’emballe. Et puis cette nuit que j’ai passée à me torturer pour absolument rien ! Mais curieusement, j’ai senti un grand soulagement lorsque j’ai déposé le combiné. Comme si quelqu’un quelque part avait ouvert une porte et que j’avais respiré le vent qui venait de l’extérieur. Et la solitude, que je décris dans la dernière note, devenait soudainement plus douce. Un de perdus, dix de retrouvés : je sais, je sais ! Who’s next ?

02 janvier 2008

Réveillon

Aux petites heures du matin, un homme pousse un large balai sur le plancher de danse déserté. Dans la poussière qui roule contre les soies apparaissent des serpentins, des éclats de paillettes et des trompettes de carton. Il y a, sur les tables, une pellicule collante au parfum de vodka, de tia-maria ou de jus de canneberge. Sur le dossier d’une chaise, un nœud papillon défait a été oublié. Je suis arrivé au tout début de la soirée et il y avait déjà beaucoup de monde. Et la pauvre fille du vestiaire avait l’air débordée. En fait, tout le personnel du bar était désorganisé. Dans l’escalier, je me suis retrouvé coincé parmi un groupe d’inconnus qui avaient déjà acheté leurs billets. Quelques minutes plus tard, j’étais à l’intérieur sans avoir payé mon entrée. J’ai retrouvé Thomas et on a porté un premier toast à l’année qui s’achevait. Il y avait vraiment de curieux spécimens sur la piste de danse. Une femme un peu grano avec une longue jupe fleurie. Une autre, habillée comme dans les années 60s, un sosie de Jackie Kennedy. Il y avait un gros monsieur avec une moustache et un nœud papillon. Heureusement, à mesure que la soirée avançait, la clientèle rajeunissait et se diversifiait. Un couple d’amis de Thomas, F et E, sont venus nous rejoindre. Le beau Karim était là. Toujours aussi métrosexuel (indéfinissable). Thomas est allé lui parler longuement. Puis il est allé danser et s’est mis à draguer un grand machin de six pieds. Quelques minutes plus tard, Thomas et machin s’embrassaient au fond de la piste de danse. Je me suis retrouvé à côté de Karim qui m’a raconté que son genre de fille, c’était les brunes avec de gros seins. Qu’il est con ! Mais qu’il est beau ! Il s’est penché vers moi et m’a soufflé à l’oreille : « Tu vois la fille avec une robe noire, là-bas, elle, elle est vraiment belle. » J’ai regardé la fille, il avait raison, elle était jolie. J’ai souri et je me suis lancé sur la piste de danse. « Excuse-moi, je ne veux vraiment pas t’importuner, j’ai un peu trop bu. Mais j’aimerais vraiment ça, te présenter un de mes amis. Tu vas voir, il est super gentil. Tu t’appelles comment ? » Elle s’appelait Alexandra. J’ai accroché Karim par le bras et j’ai fait les présentations. Puis je me suis éclipsé avec un clin d’œil au beau Brummel. La belle aurait pu m’envoyer promener, mais elle était plutôt sympathique. En m’éloignant, je l’ai vu lui faire un demi-sourire et lui serrer la main. Thomas a disparu avec le grand machin, je crois qu’ils sont partis dans les toilettes. Décidément, c’est chic ! F et E sont sur ma gauche et se roule une pelle. Depuis le début de la soirée, on s’est échangé environ quatre mots. Mais c’est trois de plus que la dernière fois où je les ai rencontré. Le maître de cérémonie commence le décompte. « 10, 9, 8… » Je prends une grande lampée de boréale rousse. « 4, 3, 2, 1, Bonne année ! » Je regarde les gens qui s’embrassent. Sur ma droite, une grande blonde me sourit : « Qu’est ce que tu fais tout seul un 31 décembre ? » « Non, mais j’suis avec des amis… Ils sont juste là, sur la piste de danse. Euh, non, en fait, je les vois plus. » Elle s’appelle Stéphanie. Ses collègues de bureau l’ont entraîné ici. Et elle a croisé par hasard une de ces amies d’enfance. « C’est incroyable, comment le monde est petit. Tu sais, les six degrés de séparation… ». Six degrés c’est si peu, mais si souvent infranchissable. Elle trouve que la clientèle est vraiment spéciale. Moi, les danseurs me font sourire. Je sens le besoin de préciser : « Tu sais que je suis gai ? » « Je te cruise pas là, viens danser. » Ses amis s’en vont dans un autre bar. « Déjà ? » Elle me laisse sa carte d'affaires : « On pourrait aller au cinéma, un de ces quatre. » « Sûr. » Je lui fais la bise. Elle est vraiment belle. Karim est revenu se poster à mes côtés. Ça n’a pas l’air d’avoir marché avec Alexandra, il n’a rien trouvé d’intelligent à lui raconter. Mais il est tout sourire. Il me serre l’épaule en disant : « Toi, en tout cas, t’es un vrai ami pour moi. » Je lève mon verre et on trinque. Je danse sous les lumières multicolores qui pendouillent du plafond. Je m’arrête un moment pour retirer ma veste et la déposer sur une chaise. On me tape sur l’épaule, c’est Alexandra. « Viens », qu’elle me dit « on va jaser. » Et elle m’entraîne vers les fauteuils, au fond de la salle. « Loin des hauts parleurs, on s’entendra mieux. Je suis désolé, mais ton ami, il n’est vraiment pas mon genre. » J’ai ri, un peu gêné : « Ah ben, je comprends ça… Mais y’est tellement cute… Je fantasme sur lui… qui fantasme sur toi : Christ que c’est compliqué, la vie ! » « Ouais. » Elle rit à son tour. On parle de nos vies, de la course aux piges. Elle va m’ajouter dans ses amis sur facebook. J’hais ça, facebook. Mais je souris. Mille solitudes pour une nuit, réunies. Encore plus criantes au seuil d’un changement d’année qui nous rappelle que le temps nous file entre les doigts. Et que rien ne pourra le retenir. J’ai ignoré les taxis qui maraudaient sur les rues glacées. J’ai marché jusque chez moi en poussant de mes pieds la neige folle. Le ciel était noir et sans étoiles. Il faisait froid, mais avancer à grands pas me faisait du bien. Je pensais à Karim, à Stéphanie, à Alexandra, à Thomas. Et à tous ceux qui défilent dans ma vie et dans les histoires que je raconte ici. Le vent soulevait la poudrerie et effaçait les traces, derrière moi. Mes pas ne laissent aucun sillage. Christ que c’est compliqué, la vie !

28 décembre 2007

La valise

Partir pour une autre ville ? Et pourquoi pas ? Ça te fait un peu peur, mais tu sais que cette crainte te fait sentir la vie, intensément. Et puis la barrière de la langue, c’est un détail. Tu t’es toujours trouvé stupide de ne pas arriver à parler anglais. Ne dit-on pas que la meilleure façon d’apprendre, c’est l’immersion ? Et si tu te demandes ce qui te retient ici. La réponse est évidente, et même un peu douloureuse. Le temps est venu de partir. Tu as frappé un mur lorsque tu as reçu la lettre de refus ; cet emploi t’aurait vraiment plu. Et reprendre ton ancien boulot t’a semblé une montagne. Tu ranges soigneusement dans ta valise un espoir. Tu le gardes pour toi, parce que tu ne voudrais pas passer pour un être dépendant. Mais tu sais qu’il est là. N’est-ce pas beau de tout quitter ainsi par amour ? Tu espères que celui que tu aimes réalisera avec le temps le sacrifice que tu fais pour lui. Puis tu balaies tout ça du revers de la main parce que ça te paraît prétentieux. Tu préfères tes arguments rationnels. Toute la journée, tu les fais défiler dans ta tête. Mais dès que la concentration cède, c’est le rêve qui reprend le contrôle de ta conscience. Toronto et son titre ronflant de ville-reine, ça te fait sourire. Une vie qui repart à zéro. Là-bas, vous serez enfin heureux. Au cours des dernières années, ta vie s’enlisait dans la grisaille. Chaque saison pesait lourd sur tes épaules. Plusieurs fois, tu aurais voulu voir apparaître une main tendue. Et pour ça, tu aurais tout donné. Il était là et t’avait repéré dans cette micro-brasserie où l’on dégustait des blondes somptueuses. Tu te sentais chez toi dans la rumeur joyeuse de la clientèle, majoritairement étudiante, devant les pièces d’échec laissées sur la table. Il était ambitieux. Il aimait le beau et le plaisir. Pour lui, le bonheur semblait une chose simple et accessible. C’est son sourire et sa chaleur qui t’ont attiré. Tu t’es dit, pourquoi pas ? Et s’il était ma chance de connaître autre chose ? Tu scrutes tout le temps ses moindres désirs et tu échafaudes des plans de rendez-vous qui sortiront de l’ordinaire. Tu dois avoir l’air ridicule, sur le trottoir mouillé, avec ses gerbes de fleurs sur le bras. Il avait lancé « Celui qui m’achètera des fleurs, je le marierai. » Tu avais fait celui qui n’avait rien entendu. La bruine te fouette le visage et les rafales risquent d’abîmer les tiges. Tu pestes contre le vent, ces fleurs t’ont coûté cher. Il te reste une quinzaine de coins de rue à marcher. Tu les entoures de ton bras en grimaçant et tu presses le pas. Tu as toujours détesté la pluie de décembre. Tu refermes la valise et tu jettes un œil à ce vieil appartement où tu as mis tant de toi. Les fleurs sont posées dans un vase au centre de la table. Il a dit qu’il était content, mais ça ne se voyait pas trop. Puis il est parti rejoindre Francesca pour aller voir Thomas Fersen et son ukulélé au Latulipe. Tu as choisi de ne pas les accompagner. Tu ne roules pas sur l’or et tout le monde te répète que la vie sera chère à Toronto. Toutes les caisses sont alignées sous la fenêtre. Tu as soigneusement tout emballé pendant qu’il était au travail. Tu ne t’attardes pas aux pièces vides de peur d’y remarquer un regret. Tu as prévu un pique-nique pour la route et tu as fait la liste de tout ce qu’il faudra acheter en arrivant. Tu as donné le fauteuil rouille que ton parrain t’avait offert. Tu t’es débarrassé de ton vieux pupitre, imprégné de souvenirs. Il faut parfois mettre de l’eau dans son vin pour être adulte. Le réveil indique 2h00 et tu ne dors toujours pas. Mille fois, tu t’es retourné entre les draps de ce grand lit vide. Tu fermes les yeux et tu imagines ton avenir. Parce que la nuit est noire et que tu y es seul.

Montréal, décembre 2007

14 décembre 2007

Ensemble

Parle, parle. Jase, jase. S’il y a une chose que j’ai apprise dans l’exercice de ce blogue, c’est que l’on est tous dans le même bateau. On se débat pour se dépêtrer. On cherche à démêler nos peurs, nos existences et nos espoirs. On se cherche un toit, un sens, un cœur. On questionne les miroirs. Ça devrait rendre la vie plus facile de savoir qu’aux quatre coins de la planète, on vibre sur les mêmes notes. Mais il y a la distance. Il y a nos peurs, nos existences et nos espoirs...

… six milliards de solitudes six milliards, ça fait beaucoup de seuls ensembles… Dans un Spoutnik, Daniel Bélanger

02 décembre 2007

De quoi j’ai peur

« Elle glace le sang, brise les élans Elle sert les fesses, elle claque des dents Mouille les culottes, rend les cheveux blancs Elle ouvre la porte, dans un coup de vent La peur nous fige et nous endort La peur nous suit même dans la mort On a tous un monstre dans la vie Ben caché en dessous de notre lit... »
Vous avez peut-être, vous aussi, des squelettes cachés dans le placard, des poussières oubliées sous le tapis, des ombres qu’on préfère ne pas voir, derrière le canapé. Je gesticule, comme si je voulais chasser des moustiques. Mais je m’agite dans le vide. Je ne fais que chatouiller les fantômes qui dansent dans mon imagination. Don Quichotte avait plus de chance d’atteindre ses moulins à vent. J’ai peur de vivre toujours la même histoire, de tourner en rond et de me mordre la queue. J’ai peur d’être un aveugle qui arpente les fonds de culs-de-sac. J’ai peur de l’hiver et de la pluie qui s’abat sur la ville. Je détourne les yeux quand je croise un père Noël. L’avion du cow-boy doit décoller dans le couchant. Il survole peut-être les plaines ou les Grands Lacs. Est-il heureux de rentrer dans son île d’adoption ou a-t-il le sentiment de repartir en exil ? Peut-être que les rosiers des prairies ont un parfum plus doux. Et s’il choisissait de ne jamais revenir ? J’ai peur que les jours tombent l’un après l’autre comme des dominos. Et que le téléphone s’obstine à se taire. J’ai peur de mariner dans ma frustration jusqu’à devenir aigre ou amer. J’ai peur de m’empêtrer dans mes scénarios apocalyptiques et de trébucher. J’ai peur de me faire avoir, d’être utilisé comme un bouche-trou ou un trophée. J’ai peur d’être le prix de consolation. Celui que l’on préfère oublier sur une tablette pleine de poussière.
« ...Puis vient la phobie des bibittes La chienne d’aimer, ou de venir trop vite De perdre la face, de perdre ses cheveux De perdre ma place si je j’fais pas mieux... »
Et si on inversait les rôles. Depuis que l’on se connaît, c’est toujours moi qui mets mon pied dans la porte et qui essaie d’entrer pendant que lui pousse de l’autre côté pour la refermer. S’il fallait soudainement qu’il ouvre et qu’il me regarde dans les yeux, je serais paniqué. J’aurais peur de ne pas être à la hauteur, d’être un mauvais amant. J’aurais peur de le décevoir, que tous mes défauts lui sautent au visage. Que mes montagnes de problèmes déboulent sans que je puisse les retenir. Et au même moment, j’aurais peur qu’il ne soit pas à la hauteur, qu’il me déçoive. J’aurais peur de rester pris dans les barbelés qu’il a déroulés tout autour de lui. J’aurais peur de me blesser sur ses épines. J’ai peur de sa colère, de ses vieilles douleurs et de tout ce qu’il cache jalousement dans ses placards à lui. Je me projette trop loin dans l’avenir et j’ai peur de le perdre avant même de l’avoir trouvé. J’ai peur de m’attacher et de souffrir de son absence. J’ai peur de tous ces garçons qui rôdent autour de lui, craquant de charme, diablement sexy. Les comiques aux rires francs, les grands, les blonds ou les bronzés. Les millionnaires racés qui roulent en BM. Les jeunes tout frais qui débarquent en ville. Les prix Nobel de littérature. Les pompiers qui n’ont pas de feux à éteindre. Et les livreurs de pizza aux accents épicés. Mais je crois que je préfère mes fantômes mélodramatiques, qui dansent et gesticulent, au silence et à l’absence. Eux au moins, me tiennent fidèlement compagnie. Ce sont de vieilles connaissances. Je préfère le rouge et le noir à ce gris qui étouffe le ciel. Et ce qui me fait réellement peur c’est d’avoir tout imaginé. Qu’il n’y ait rien de réel, entre lui et moi. J’ai peur de finir mes jours tout seul, dans la nuit.
« ...Mais, anyway, il faut s’y faire Les monstres sortent rarement de leur tanière Sauf pour venir, comme par hasard Faire la cuillère sur notre lit de mort. »
J’ai eu le coup de foudre pour cette chanson : Un monstre sous mon lit, Tricot Machine

15 juin 2007

Le puits

Je suis frustré, enrhumé, impatient. Je ne suis pas rentré au travail ce matin. Je me suis reposé et j’ai préparé cet examen écrit pour un poste au Jardin botanique. Puis j’ai fignolé ce projet d’article que la rédaction attendait aujourd’hui. Au premier abord, ils ont l’air satisfaits. Mais L ne comprend pas. Il ne saisit pas pourquoi je crache ainsi sur mon petit emploi, que je risque de tout perdre pour un avenir précaire. Peut-être que lui n’oserait pas. Entre deux portes, je lui ai dit que sa réaction me jetait par terre. Est-ce le fait d’avoir côtoyé les gouffres qui me rend si intransigeant, si dur ? Est-ce que c’est d’avoir dormi avec la peur, qui m’a rendu tranchant ? Je pressens enfin une direction à mon existence. Je débouche sur des espaces dont j’avais rêvé enfants. Je suis à des années lumières de cette peine d’amour qui m’a fait entreprendre l’écriture de ces carnets. Alméria avait raison, Dieu merci. Je ne suis pas qu’un plaqué de plus sur la Toile. Les idées fusent et me brûlent les yeux, de l’intérieur. Même quand je dors, des projets s’échafaudent dans mon esprit. Ils étaient déjà en branle hors de ma conscience depuis longtemps. Mais je n’en avais aucune idée, tout occupé que j’étais à survivre dans la nuit. Le jour se lève et je réalise qu’il y a devant moi, un chantier gigantesque. J’ai semé patiemment dans le noir de ma chambre des fragments d’histoires. Je les ai soignées comme des bêtes blessées. Elles ont grandi dans ma conscience. Je sens maintenant leur force inébranlable. Elles sont en marches et me portent vers le grand jour. Est-ce qu’une ambition secrète déforme ma vision des choses ? J’ai toujours eu l’emportement trop facile. Enfant, ma mère répétait que mon imagination était maladive. J’ai pourtant encaissé bien des coups durs. Mon orgueil, aujourd’hui bancal, ne suffirait plus à me tenir debout. Il y a autre chose et j’irai voir ce que c’est. Si la réussite ne tient qu’à un fil et que celui-ci se brise, j’aurai au moins eu le mérite d’avoir tout fait pour le suivre. Lorsque je m’arrête et que je regarde le miroir, j’y vois un puits sans fond, noir comme la nuit. Ce besoin absolu d’être aimé, tel que je suis. Besoin que je partage avec la plupart des êtres humains. Mais la réalité qui se renouvelle sans cesse autour de moi est toujours égale à elle-même. L’homme que je suis, on ne l’aime pas, on l’admire. Il y a comme le mur de verre d’un musée entre mon cœur et la foule des passants. Tous les hommes qui ont compté dans ma vie ne m’aimaient pas vraiment. Tous, ils m’ont admiré, parfois violemment. Je suis le seul responsable. C’est tout ce que je connais, tout ce que je sais faire. Jusque dans ces pages où je me mets en scène et je me dénude dans le seul but de susciter l’intérêt. Je ne suis jamais comblé. On ne se souvient de ce que l’on aime. J’ai peur de disparaître dans le puits.

16 novembre 2006

Turbulences

La pluie tombe sur Montréal. Tous les records de pluie ont été battus. Il n'y a jamais eu autant de précipitations depuis que l’on tient des statistiques météorologiques. Les averses sont prévues encore pour plusieurs jours. La météo c’est bien pratique, c’est con comme l’astrologie, mais ça permet de mettre des mots sur des états d’âme. Je vais me reposer. Ça ira mieux demain. La vie me secoue violemment en ce moment. Je dis : la vie, pas ce petit virus insignifiant qui s’écrit en majuscules et qui est tellement abstrait, pour moi. Juste la vie. J’ai mis tout ce que je pouvais mettre dans le travail. Le travail c’est une zone neutre, que je me suis dit. J’ai repoussé mes limites. J’ai travaillé comme un forcené, avec passion. J’y ai mis les efforts, tout ce que j’avais de talent. J’ai toujours pensé que c’est comme ça que l’on réussit. On m’a pressé comme un citron puis on m’a jeté sans trop d’égards. J’étais convaincu que ça me laisserait indifférent, que j’étais au-dessus de tout ça, mais ce n’est pas le cas. Depuis un certain temps, je porte ma vie à bout de bras. Je prends religieusement mes antidépresseurs parce que j’ai peur de sombrer de nouveau. Je m’entraîne. Je respire, je mange bien. Mais la nuit, le sommeil me fuit. Je me sens comme le laboratoire d’un savant fou. J’ai le cerveau qui fait des vrilles et le corps qui hurlent qu’il va craquer. Je m’interdis de penser à tout ce qui déraille dans ma vie, il y aura bien une issue quelque part. Au plus noir de la nuit, quand j’ai peur du lendemain, je cherche une main à serrer dans la mienne, la chaleur d’une épaule. Quand je touche le vide, je me recroqueville sur moi-même. Je suis comme un chat. Je m’isole quand ce n’est pas la grande forme. Je n’ai plus d’énergie pour sauver les apparences. Je retourne à l’état végétal et je regarde bêtement passer les heures. Je compte sur les filets de sécurité que j’ai tendus un peu partout en travers des gouffres. Les sorties de secours que j’ai repérées d’un seul coup d’œil. Jusqu’ici, je suis toujours retombé sur mes pattes.

28 octobre 2006

Imparfait

Rien. Le soleil qui ne fait que passer. Une lumière déjà hivernale qui rase l’horizon. Et toujours cette envie, ce besoin qu’il y ait quelque chose. Il faut. Je voudrais le croire. Plus qu’une ombre sur les draps. Même les souvenirs s’étiolent et disparaissent. La vie n’a rien de linéaire. Elle est faite de détours, de recul, d’accélération. Quand je pose les yeux sur le vide, la colère se lève et ce n’est pas le temps qui arrangera les choses. J’ai rêvé à l’ex, la nuit passée. Je peux accepter, je veux bien croire que l’amour se transforme, qu’il évolue. Mais qu’il devienne rien, j’ai plus de mal à l’admettre. L’absence et l'indifférence est totale. Au matin, à la radio, René-Homier Roy demandait à Hubert Reeves ce qu’il adviendrait de la Terre si l’espèce humaine disparaissait subitement. Selon l’astrophysicien, les écosystèmes récupéreraient très rapidement, en environ 10 000 ans, une seconde à l’échelle de la planète. Les milieux tropicaux, gâtés par la chaleur du soleil, seraient les premiers à retrouver leurs richesses malgré les massacres dont ils sont l’objet présentement. La guérison serait plus lente dans les zones tempérées où l’être humain a imposé la monoculture. Avec les années, les océans réabsorberaient les excès de gaz carbonique et près des pôles, le pergélisol reviendrait. Les forces de la vie feraient disparaître toutes traces de l’humanité. La seule note triste c’est que, vue du ciel, la terre s’éteindrait la nuit. Aucune lumière, exception faite des aurores boréales. Il citait en exemple le cas de Tchernobyl. La zone complètement évacuée à cause de la radioactivité est devenue un lieu de biodiversité incroyable. Les arbres ont envahi les ruines. Même affecté par les radiations, l’endroit s’est peuplé de milliers d’oiseaux, de sangliers et on y a constaté le retour des meutes de loups. La pluie lave les vitres sans relâche. Des passants s’en retournent retrouver leurs vies, leurs histoires, leurs amours, pressés, blottis dans leurs œillères. Je m’accroche à des récits comme un clandestin dans l’espoir d’un ailleurs, forcément meilleur. Je compte les jours. Je compte les nuits. J’ai peur de Noël et de la solitude. J’aimerais savoir que le monde s’en va quelque part. Je voudrais capturer ces courtes percées sucrées du soleil d’après-midi. Être un ours et m’endormir pour l’hiver. Dormir tout d’un bloc, sans rêves et sans histoires. Ne sortir qu’au dégel, retrouver mon ombre et le printemps craintif.