05 mars 2009
Je sais
Ce billet a été écrit dans un état de grande fatigue. Il est vraiment mal écrit, même si je l’ai recommencé trois fois. En quelque sorte, c’est un texte utilitaire. Peut-être un work-in-progress...
Je travaille dans un organisme communautaire qui offre des services à une population vulnérable. Cet organisme communautaire est financé par Santé Canada, par la Direction de la santé publique de Montréal et par des dons privés. Une bonne partie des dons provient de la communauté des Sœurs de la Providence. Le haut de l’organigramme (qui n’a jamais été mis sur papier) est occupé par le conseil d’administration, dont les membres sont élus parmi les membres d’une corporation. Ne peut faire partie de la corporation qui veut ! C’est le directeur général qui nomme les membres de la corporation, qui élisent entre eux le conseil d’administration, qui nomme le directeur général. Le directeur général est un des membres fondateurs de la corporation. Je sais que plusieurs utilisateurs, bénévoles et employés ont voulu, dans le passé, faire partie de la corporation, mais que ce privilège leur est refusé, pour des raisons qui restent obscures.
Toute l’équipe est régulièrement confrontée, directement ou indirectement, à des problématiques lourdes : violence verbale et physique, toxicomanie, tentatives de suicide, qui s’ajoute aux problèmes reliés directement au VIH/Sida. Une bonne partie de la clientèle de l’organisme vit dans l’isolement et la pauvreté. Les tâches sont mal définies et tout le monde fait ce qu’il peut, sans sentir de soutien réel de la part de la direction. (Les tâches vont de la relation d’aide jusqu’à l’entretien ménager. Personnellement, je suis responsable de recruter, de former et d’encadrer les bénévoles de sept services. Et je sors les poubelles. Je suis constamment débordé et je n’arrive pas à faire le tiers de ce que je suis censé faire.) Pour remédier à la situation, l’équipe a demandé des rencontres de réorganisation de travail. Une première rencontre a eu lieu. Le sujet a été la mission de l’organisme. La date de la prochaine rencontre où seront abordés des problèmes plus concrets n’a pas été fixée. En fait, elle a été reportée à une date ultérieure, non précisée. Cette semaine, les employés ont écrit une lettre réclamant une rencontre de toute l’équipe avec l’ensemble du conseil d’administration. Au cours des derniers mois, la plupart des intervenants, découragés, ont envisagé de quitter leur emploi. Je ne peux pas parler pour les autres, mais dans mon cas, si je pars, ce sera pour sauver ma peau et ma santé mentale.
Mercredi matin, le directeur a congédié le responsable du financement. Je sais personnellement que si ce responsable n’avait pas été là, je n’aurais pas pu être payé à la fin de plusieurs périodes de paie. Parce que l’organisme est dans le rouge, depuis des mois, sinon des années. Je sais que l’organisme a régulièrement des découverts à la banque et que plusieurs fournisseurs refusent désormais de vendre des biens à l’organisme parce que celui ne paie pas toutes ses factures à temps. Je sais que ce responsable a négocié lui-même des prêts à la Caisse Populaire pour que les paies des employés puissent être versées. Et cela est arrivé à plusieurs reprises. Je sais que par ses contacts et son travail, il a augmenté significativement les revenus de l’organisme. Je sais aussi qu’il a insufflé une énergie nouvelle à plusieurs projets moribonds. Depuis que je travaille pour cet organisme, il a toujours été l’une des principales sources de motivation d’une équipe usée et fatiguée. Drôle et optimiste, il semblait totalement imperméable à la morosité ambiante. Il faisait bien sûr des crises de divas, à l’occasion, mais ses éclats mettaient de la vie dans une vieille baraque qui en manquait cruellement.
Mercredi matin, donc, le directeur a convoqué une réunion pour annoncer son congédiement, mais il a refusé de donner la raison du congédiement parce que cette raison est confidentielle. Il sait bien que la machine à rumeur fera le sale travail à sa place, sans qu’il ait besoin de se salir les mains. À mon avis, il l’a congédié parce qu’il n’acceptait pas que quelqu’un remette en question son inertie. Je ne parle même pas d’incompétence ou de malhonnêteté (je ne l’exclus pas non plus), je parle seulement d’inaction dans des situations répétées de crise qui auraient exigé un coup de barre important de la part de la direction.
Le directeur m’a demandé de venir seul dans son bureau. (C’est ce qu’il fait régulièrement avec tous les employés.) Il m’a dit que le congédiement n’avait pas été une décision facile à prendre. Et qu’il avait consulté plusieurs personnes autour de lui. J’ai demandé : « Qui ? » Il n’a pas voulu répondre. Je sais qu’il n’a pas consulté personne de l’équipe puisque tout le monde est contre ce départ. Je lui ai demandé qui allait le remplacer et s’occuper du financement. Il m’a dit que le départ du responsable du financement était un gros morceau, mais que le départ de n’importe qui serait aussi une grosse perte. Puis il a ajouté que personne n’était irremplaçable. Il m’a dit qu’il avait quelqu’un en tête, il n’a pas voulu me dire de qui il s’agissait. Je lui ai dit que je ne voyais personne qui accepterait de faire ce travail dans les conditions actuelles. Il a dit que je serai consulté en temps opportun. Je n’ai pas à être consulté. Je ne suis membre, ni de la corporation, ni du conseil d’administration. La flatterie ne me fait ni chaud, ni froid.
Je pense, en fait, qu’il m’a engagé, entre autres, parce qu’il croyait que je serais facile à manipuler. Ce n’est malheureusement pas le cas. Il faut se méfier de l’eau qui dort. À son âge, il devrait le savoir. Je ne sais pas ce que je vais faire, mais son immobilité ne me servira pas de modèle. Je marche sur des œufs en écrivant ce billet et le résultat est un texte boiteux, mais ça ne m’empêche pas de réfléchir.
J’ai conservé les deux premières versions de ce texte (qui avaient plus de souffle). J’ai été perturbé toute la soirée. Perturbé : c’est le bon mot. Je devrais dormir à l’heure qu’il est. Mais je suis le nez collé à l’écran, à me défoncer les oreilles avec du hip-hop . Il est passé minuit. J’ai passé la journée à ramasser mes collègues à la petite cuillère.
01:15 Publié dans Carnets de révolte | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : travail, vih, sida, communautaire, secret
18 février 2009
Le vrai soleil
Quand j’ai commencé à écrire ce carnet, j’étais complètement emballé par le projet. J’étais enthousiaste devant toutes les possibilités d’échanges qui s’ouvraient à moi. J’étais également soulagé. Depuis des années, j’avais complètement cessé d’écrire. L’habitude du secret avait contaminé ma créativité. J’avais l’impression d’être tari.
Le début de ce blogue a coïncidé avec une période de renaissance dans ma vie. C’est, je crois, ce qui a donné beaucoup de souffle à mes premiers textes. Je m’étais donné comme défi d’écrire régulièrement pendant trois ans. Et j’avais fixé à avril 2009, la fin d’Amours, vertiges et chlorophylle. J’espérais avoir un dénouement à proposer aux lecteurs. Au cours des dernières années, j’ai souvent provoqué des évènements pour pouvoir les raconter ici. Le désir de ne pas décevoir mes quelques lecteurs m’a servi de motivation. C’est un peu pour eux que j’ai plongé dans certaines expériences et que j’ai dépassé quelques barrières.
Au fil du temps, l’écriture de ces carnets a pris beaucoup de place dans ma vie. Je n’ai pas pu résister à l’envie d’en parler autour de moi. Avec le bouche à oreille, de plus en plus de gens sont venus voir ce que j’écrivais ici, des amis, des ex, des membres de ma famille. Même à mon travail, des clients me font des remarques sur certains textes que j’ai écrits. Je fais désormais des contorsions pour dire ce que j’ai envie de dire, sans me mettre dans l’eau chaude. Je me censure constamment et c’est tout le contraire de ce que je voulais faire ici. Et puis ça donne parfois du grand n’importe quoi.
Mon ambition d’un dénouement : « Ils vécurent heureux et eurent de nombreux enfants » était franchement naïve. On ne contrôle pas tout dans la vie. Et je ne suis plus certain. Si cette finale m’intéresse réellement. La vie a plus à offrir que le paradis éternel assorti d’une famille nombreuse. Le meilleur des contes traditionnels, ce n’est pas la fin heureuse et stéréotypée, c’est le conte en lui-même. Ce blogue s’achèvera donc sur une fin ouverte, avec la possibilité d’un ailleurs.
Je continuerai d’écrire un journal qui sera réellement secret, du moins pour mon entourage. Ce blogue-ci prendra fin au printemps alors que je m’envolerai vers le soleil de l’Espagne. Et un nouveau blogue verra le jour au cours de l’été, après une période de repos. Je risque de perdre quelques lecteurs, mais c’est le prix à payer pour la liberté dont je veux disposer. Quand le nouveau blogue sera prêt, je me manifesterai sur la blogosphère. Je vais également établir une liste de personnes souhaitant recevoir par courriel l’adresse du nouveau site. Si vous désirez être informé des développements de ce projet, vous pouvez m’écrire ou simplement laisser un commentaire à l’une des dernières notes. Je me ferai un plaisir de vous tenir au courant, parce que vous avez joué un rôle essentiel dans ma vie.
Le titre de cette note fait référence à une chanson de Stéphane Venne qui a été utilisée comme thème musical pour la première mouture québécoise de Star Académie : Et c'est pas fini.
00:00 Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, blogue, internet, secret, intime
28 juillet 2007
L'esprit dans la machine
Minuit cinq. Je suis seul devant le moniteur. On n’entend que le cillement de la machine et le souffle des trois ventilateurs. Le message est sans équivoque. « Votre compte est présentement bloqué pour des raisons de sécurité. Pour le débloquer, vous devez suivre mes directives. » Je fais ce qu’il me demande. Le téléphone dans ma chambre se met immédiatement à sonner. Fasciné, je décroche le combiné. Une voix féminine d’outre-tombe m’annonce qu’il s’agit d’un appel automatique de celui dont on ne doit pas nommer le nom (Appelons le : Goût-Gueule). La voix m’ordonne de composer le code de confirmation. Je m’exécute et j’attends, inquiet. La ligne coupe instantanément. — « Allo ? Allo ? » Je tente de refaire le code. J’appuie sur toutes les touches. Mais le robot a raccroché. Je dépose le combiné et je vais verrouiller la porte d’entrée. Je repense à toutes ses invasions de domicile dont on parle dans les journaux. Un homme a été ligoté la semaine dernière. Les criminels étaient à la recherche d’argent et de bijoux. Je n’ai rien à craindre. La lune rit entre les branches mouvantes du saule.
Depuis quelques mois, je l’ai laissé se faire une niche sur la page de ce blogue. Juste pour voir ce que ça donnerait. Le miroir googueleux me renvoit tout de même une drôle d’image. Au début, il ne parlait que d’angoisse, de thérapie et de relaxation. Il a changé de disque depuis. L’esprit dans la machine a dû décréter que j’allais mieux. Mister Googie a eu sa période « galerie d’art », puis une période « immobilier sur le plateau ». Il a même parfois des obsessions scatologiques. Je me demande où il va chercher tout ça. Les robots ne sont pas encore doué d’imagination. Il m’est formellement interdit de suivre les liens qui s’affiche, ce serait une fraude.
Je dois faire très attention à ce que j’écris. Sinon je risque d’être encore submergé de publicités pour la pilule bleue dont il ne faut pas nommer le nom (appelons la : vie-à-gras). Je n’ai au grand jamais parlé de cette chose ici. Je n’en ai absolument pas besoin. Je tiens à le préciser, je n’ai aucun problème de ce côté-là !
En explorant le site de Goût-Gueule, j’ai réussi à bannir certaines annonces. Celles de mon ancien employeur. Puis celles des clinique privés. Je suis tout à fait contre la privatisation insidieuse du système de santé québécois. Contre les partenariats public/privé, les PPP, bégaiement douteux pour mieux faire passer un système à deux vitesses. Des soins de pointe pour les riches, des listes d’attente pour les pauvres. Quand la science et le milieu des affaires marchent main dans la main, ça ne présage rien de bon. Et non, Mister Googie, Non ! Vous pourez placarder toute les publicités que vous voulez, je ne voterai jamais ADQ.
En rentrant du travail, je trouve un carton dans ma boîte aux lettres provenant de Jamaïque, avec la mention « par avion ». L’adresse de retour est à Moutain View, Californie. La base secrète des robots de Goût-Gueule. Le compteur les a repérés, ces robots, depuis avril 2006. Ils passent ici chaque semaine. Méfiez-vous. Ils nous observent peut-être en ce moment même. Dans l’enveloppe, un code secret que je dois entrer sur leur site. Il accepte le code. Mon compte est débloqué. Au rythme de quatre sous par jour, mon magot s’accumule, lentement. Un jour peut-être, je prendrai ma retraite. Je disparaîtrai alors et j’irai rejoindre les robots quelque part dans la mer des Caraïbes, en compagnie d’Elvis et de Marilyn Monroe. Ne le dites à personne…

14:45 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : machine, esprit, silence, secret



