06 mars 2009

La guerre

C’est un appel qui vient de loin, du fond des gênes ou des âges. Un rythme sourd, de nuit sans lune où les coyotes et les loups se sont tus. On dit que le cœur bat. Il martèle, acharné. C’est un élan. C’est un étau. Comme la force accumulée dans un ressort, pendant des mois, ou des années. Le coude tiré vers l’arrière, le poing qui se ferme, le poignet qui se bloque. Est-ce la testostérone qui me voile la vue et fait virer la vie au rouge ?

Mes muscles tressaillent comme un cheval qui pressent l’orage. Même si ma tête, elle, n’en peut plus. Même si elle me crie d’arrêter. Derrière mes yeux, les mots s’affûtent et se délestent de toutes rondeurs, à en devenir acérés. Prêts à s’abattre. Une fois, dix fois, vingt fois. Encore ! Éclats de silex, fer, bronze, lames d’acier trempé. Ma gorge se serre et cette douleur qui grondent grandit, rugit, exige d’exulter.

J’ai beau lever les yeux au ciel d’hiver, m’imaginer le printemps, chercher refuge dans le retour des saisons, interpeller Dieu, lui jeter au visage qu’il est bel et bien mort. C’est un rythme implacable qui ne peut plus s’arrêter. Qui s’abreuve de lui-même, toujours plus assoiffé. Il affleure sous mes tempes, se crispe dans ma mâchoire. Le poing qui cogne sur la table, la porte qui claque, mon regard assassin. Je sursaute. J’ai peur lorsque j’entrevois mon ombre, tapie dans un coin. Mais je suis emporté. L’honneur et la haine claquent au-dessus de la ruée. Le sablier est sur le pied de guerre. Je montre les dents et je suis prêt à frapper.

06 décembre 2006

180

180 petits CD4. Est-ce que ça vaut la peine de se battre pour 180 CD4 ? J’en ai plein le cul. Je m’attendais à 300 ou 400, la normale étant autour de 500 par microlitre de sang chez une personne en santé.
180 CD4, ça signifie 10 ml de mépron chaque matin, un liquide antibiotique dégoûtant à avaler parce je n’ai pas le système assez fort pour affronter la moindre pneumonie qui court le vaste monde. Sept mois de traitement, d’effets secondaires, l’entraînement, les tonnes de protéines, les vitamines et tous les efforts, tout ça pour 180 vulgaires CD4.

— Il me semble que c’est pas gros, 180.
— Quand on part d’où tu pars, moins de 50… Ça monte toujours très lentement.

Je sais, c’est rien que des chiffres. Je suis pas trop solide, suffit qu’on me balance des résultats et je m’écroule. Le virus, lui, reste indétectable. C’est quand même une bonne nouvelle. Il se cache, fait semblant de dormir, et cogite aux prochains dommages qu’il pourrait infliger à mon système. Au moins, il est prisonnier. Je ne lui permets pas de prendre l’air. Si je meurs, tant pis pour lui, je l’emporte dans la tombe. Nos destins sont liés.

J’ai besoin de musique. Il fallait que j’écrive ces chiffres et ces mots. Dans 5 minutes, ça ira mieux…

02 décembre 2006

Dress code

Hier, le 1er décembre, c’était soir de Saint-Sida. (expression lue chez le roncier) La pluie verglaçante tombait sur la ville. Des arbres effondrés en travers des rues. Des pannes d’électricité. Pas envie d’en rajouter. Toute la nuit, le vent a lancé des copeaux de glace dans ma fenêtre.

Dans quelques jours, c’est le bilan trimestriel. Il y a quelques années, ces visites me terrorisaient. La clinique était pour moi un cauchemar. La salle était pleine. Chaque siège occupé par quelqu’un qui fait semblant d’être passionné par un vieux Elle Québec, ou un Reader’s Digest de 1983. Il y a des dépliants en couleur pour tout savoir sur la LGV, la gonorrhée ou la syphilis. Pourquoi pas le cycle reproducteur du morpion ? Ceux qui ne sont pas plongés dans leur magazine ont les yeux accrochés aux tapis. Un homme en habit de travail me regarde et sourit.
— Ça va ?
Je me dis : Merde, il va pas me draguer, pas ici. Je serre les lèvres dans un sourire approximatif et je hoche sèchement la tête. Je vois toutes les têtes qui font semblant de lire la recette de maman Dion en écoutant de toutes leurs oreilles. On entend une suite de Bach et le bruissement des réceptionnistes pincés. Il me regarde et continue de sourire. Quand mon médecin apparaît au bout de la salle et prononce mon nom, je bondis en relevant mes manches. Voici mes veines, saignez-moi, mais sortez-moi d’ici.

Ces visites ne m’angoissent plus. L’habitude, l’accumulation de bonnes nouvelles ou, tout au moins, l’absence persistante de nouvelles catastrophiques ont eu raison petit à petit de cette envie de fuir. Pas au point de draguer dans la salle d’attente, quand même. Il y a des limites à tout ! Mais l’atmosphère de drame a disparu. J’observe les allées et venues.

Je n’ai plus peur du sang. Je regarde sans sourciller l’aiguille qui s’enfonce, le sang qui fait une petite embardée dans le premier tube avec une curieuse couleur de cerise noire. Il sourit — Dans les films, ils y vont fort sur le rouge, qu’il me dit, le sang des veines est plus foncé. Il faudrait que mon médecin me remette une surprise à la fin de la consultation, ou une étoile dans mon cahier. J’arrive même à le tutoyer sans bafouiller. Il est toujours bien habillé, je lui piquerais ses chemises, ses t-shirts ou ses polos. Tout ce qui brille sur le bronzage de sa dernière croisière ou de ses vacances à Honolulu.

Je suis tombé sur ce vidéo d’un Américain de la côte Ouest, Dweek123 : une chronique vestimentaire : Que porter pour sa visite à la clinique spécialisée ?...




Le sujet vous semble futile ? les recherches semblent démontrer le contraire… ;-)