02 mars 2007

La salle d'attente

15h22
Les valses de Strauss en continu me font tourner la tête. Je suis immobile dans la salle d’attente depuis bientôt une heure. Je n’ai même pas pensé à enlever mon manteau tellement j’étais pressé quand je suis entré. J’étais sûr d’être en retard. Je me suis encastré dans l’une des rares chaises vides. La chaleur du manteau m’enveloppe. J’ai une mauvaise toux depuis deux jours et ça m’inquiète. Je ne suis pas certain que mes 250 CD4 suffisent à la tâche. Impossible de voir mon médecin traitant. Alors, je me suis rabattu sur la clinique d’urgence. Les téléphones sonnent sans arrêt, les portes battent, les trois réceptionnistes ont l’air hébété. Une représentante de compagnie pharmaceutique distribue d’un bureau à l’autre ses échantillons. Souriante et bien vêtue, c’est la seule personne qui semble dans son élément dans cette agitation morne. Elle dépose les cartons dans la poubelle près de la sortie. Ces vautours ne connaissent pas le recyclage.

15h43
J’avais rendez-vous avec le Dr Bélanger à 14h20. Je ne sais pas de qui il s’agit. Dans le bureau de droite se trouve le plus jeune médecin de la clinique. J’espère que c’est lui. Je l’ai déjà rencontré et il est sympathique. Il est habillé comme un mannequin de chez Simons. Sous sa chemise de coton fripé blanche et rouge framboise, il a l’air plutôt bien fait. Malheureusement, les jeans taille basse, ça n’avantage personne. Dans le bureau de gauche, une grande femme sèche ressemble à Cruella dans les 101 dalmatiens. Elle porte un col roulé noir. Et tout au fond, au bout du couloir, se cache un vieux grincheux qui ne sort même pas de son bureau pour appeler les patients. La représentante maquillée et manucurée attrape Cruella qui sort en coup de vent de son bureau. Elles se seraient rencontrées dans une conférence, mais Cruella n’en a pas de souvenir. « On se souvient des sujets et des produits, mais, on oublie les visages » dit-elle en ramassant un dossier et en s’éclipsant. Le jeune médecin s’approche ; je m’avance au bout de ma chaise. Il dit un nom anglophone, personne ne réagit. Il attend quelques secondes le nez levé vers la salle, fait la moue puis retourne dans son bureau.

16h04
La salle s’est à moitié vidée et s’est remplie de nouveau. Je me dis que peut-être je m’en suis fait pour rien. J’aurais pu rester chez moi et prendre du repos. J’ai passé la nuit à rédiger mentalement mon testament. Mes livres de botaniques pour So, mes meubles à l’armée du Salut, mes plantes pour ma sœur. Les valses de Strauss vont me rendre fou. Il y a maintenant une file d’attente de cinq personnes devant la réception. Derrière son comptoir, Anouk, ma pharmacienne, me fait un petit sourire. Des pompes de désinfectant pour les mains et des boîtes de papiers-mouchoirs sont mises à la disposition des patients. Sur le mur, se trouve une affiche inspirée de la campagne Aides en France. Une femme souffle les bougies d’un gâteau de fête entourée de sa famille. Sous le gâteau, on peut lire : « Si cette personne était atteinte du VIH, prendriez-vous un morceau de gâteau ? » Le gâteau en question a l’air d’une bouse de vache et on dirait que la femme postillonne. Peu importe ce qu’ils veulent démontrer, c’est dégoûtant ! Sur l’affiche d’à côté, deux poupées Barbie conversent au téléphone. Dans une bulle, au-dessus de leur tête, est inscrit : « Saviez-vous que le cancer de l’utérus peut être causé par un virus ? Passez le mot ! » Je touche le bois de la chaise ; Cruella revient dans la salle. « Faites que ce ne soit pas elle. » Elle porte un horrible pantalon de laine qui lui monte en haut du nombril et lui moule le ventre.

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16h15
Après un court intermède de clavecin, les violons reprennent la valse. Un vieux monsieur s’affale dans le siège tout près de moi. Une odeur d’hospice et de vieux mal lavés me soulève le cœur. Il se lève pour aller se frotter les mains de gel désinfectant. Au moins, il aura ça de propres . Deux des réceptionnistes ont terminé leurs quarts de travail. Le jeune médecin revient : « M. Pernond. » La voix du vieux grincheux se fait entendre : « M. Lafontaine ». Un autre doc traverse la salle avec son manteau. Celui-là, je le connais. C’est le copain de mon médecin. Boucle d’oreille dans le sourcil et veste de cuir pour se donner un genre. Mais l’effet est gâché par son embonpoint.

Dr P, mon médecin habituel, passe justement et me salue de la tête. Lui, il est vraiment beau pour un homme de près de 60 ans. Je suis toujours gêné devant lui, j’ai du mal à le tutoyer et j’ai rougi une fois parce qu’il avait utilisé le mot « pipe ». Je sais qu’il a été marié et qu’il a des enfants. Il s’est « découvert » sur le tard. Ça me fait sourire. Je me suis habitué à l’odeur du vieux monsieur, mais j’essaie de respirer en tournant la tête vers la droite.

16h31
Je suis soulagé. Cruella semble être sur le point de quitter le bureau. Elle a mis des lunettes avec d’énormes montures rouge sang. Un joli garçon vient d’entrer. Il annonce à la réception qu’il a rendez-vous, lui aussi, avec Dr Bélanger. Le pauvre, il ne sait pas encore qu’il attendra au moins deux heures. Une femme entre dans la salle avec des espèces de mocassins en fourrures. Je me dis qu’elle a dû laisser ses chiens de traîneau devant la porte. Elle a vu que je lui regardais les pieds et me toise fixement. Je me mords la lèvre pour ne pas sourire et je baisse les yeux sur mon carnet. Une petite fille haïtienne aux cheveux nattés serrés s’est endormie sur les genoux de sa mère. Je commence à avoir des fourmis dans les jambes. Cruella qui n’est pas encore partie se penche vers elle. Son col roulé trop moulant fait des plis qui lui barrent le dos. La petite la suit en traînant les pieds. La femme aux mocassins enlève son chapeau et je réalise qu’il s’agit d’un homme.

16h40
J’entends enfin mon nom. C’est le vieux dans le bureau. Il me dit bonjour sans lever les yeux pendant que je ferme la porte derrière moi. Je lui dis rapidement pourquoi je suis là. Il survole mon dossier, prend ma température. Son thermomètre électronique ne fonctionne pas. Il doit s’y reprendre trois fois. Il sourit. Il m’ausculte assis, debout, couché, me palpe et me fait tirer la langue. Il me pose une série de questions puis gribouille dans mon dossier. Son verdict : « 250 c’est un facteur de protection suffisant. T’as les poumons d’un jeune adolescent. Tout est beau, beau, beau ! Laisse faire la nature, dans ce cas-là, elle va être meilleure que moi. » Je suis surpris, mais rassuré. Il ajoute : « un sirop pour la toux DM, c’est suffisant. » J’enfile mon manteau en jeune adolescent full cool. Je mets mes écouteurs et je traverse la salle en souriant. Je jette un œil vers Anouk, derrière le comptoir de la pharmacie. « Désolé, girl, aujourd’hui, j’ai besoin de rien ! »

16h45
Je sors. Sur la rue, il y a encore un peu de soleil. La Sainte-Catherine est pleine de beaux gars. Dans mes oreilles, Étienne pousse son refrain.