20 juin 2006
Voyez comme on tremble
Shan est un chien-loup qui fait briller les yeux des enfants du quartier. Je n’avais peur de rien quand je dormais sur le matelas, et que j’entendais l'animal ronfler en dessous. Aujourd’hui, j’ai peur que la lumière s’éteigne et que ce soit la fin. J’ai peur que la chance se présente et que le courage ne soit pas au rendez-vous. J’ai peur de me fourvoyer, d’être fou et d’y prendre goût. Elle, elle a peur de tout ce qui est inhabituel. Le glouglou d’une bouche d’égout, un sac de plastique qui s’envole, une vache qui éternue. Shan courait se cacher sous le lit quand D. se mettait une serviette sur la tête. Moi, j’ai peur de grandir, et d’écraser les nouvelles pousses. Peur de me retrouver fort dépourvu quand la bise sera venue. J’ai peur de l’orgasme, peur d’être cocu, de tomber amoureux et de me relever vieux. Elle a peur de rater le rat musqué si elle ne se garroche pas dans le fossé malodorant. Elle a peur de perdre son pouvoir d’attraction, si on lui donne un bain. Quand elle se chamaille, elle garde la gueule grande ouverte parce qu’elle a peur de nous faire mal. Si la prudence est la mère de la sûreté. On n’entend jamais raconter qu’elle est la jumelle de l’inertie, une cousine éloignée de la folie et la meilleure amie de la solitude. Pendant qu’elles se réunissaient autour du feu pour déblatérer. Je partais avec Shan courir sur les chemins boueux, sous la pluie fraîche. J’ai peur parce qu’elle vieillit. J’ai peur qu’elle ne soit pas immortelle. Voyez comme on tremble.
10:00 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, séros et positifs
12 juin 2006
Le bois dormant
« Séroconcordance, sérodiscordant, sérotriage », des mots cicatrisent sur l’écorce des saules. Vides de sens. Les troncs torturés s’enfuient au-dessus de la rive. Reste l’effroi qui rôde. Cette peur de transmettre la mort à celui qu’on aime. Le poids du silence que l’on s’obstine à porter. Une colère lancinante qu’on ne veut surtout pas partager, que l’on enferme dans une tour. J’ai été amoureux fou. J’aurais tant souhaité que cet amour soit pur et sans tache. N’était-ce qu’un rêve d’enfant-roi? Un excès d’arrogance? Un égoïsme de monstre? La solitude est de l’amour qui dort, pesamment, bruyamment. J’ai souvent peur de ressembler à ces hommes que je croise parfois, en marchant pieds nus sur les branches. Des ogres pleureurs, des drags Carabosse. Hérissés et agrippés à la dureté du monde. J’ai peur de devenir comme eux moi qui suis déjà si peu fréquentable. Le vent tombe dans la plaine. Abandonnant une tristesse uniforme et sans remous. Le ciel est immense, crème mordorée par la fin du jour. Quelques pincements d’inquiétudes s’éparpillent au hasard. Que deviendra-t-il? Que deviendra-t-elle? Que deviendrez-vous? Le fleuve joue les miroirs fades et les îles de Boucherville se referment sur leur pudeur ombreuse.
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19 mai 2006
Attendre le miracle à venir
Guérison, le mot est lâché. Impossible, je rétorque, sourire en coin. Amusé de la naïveté du mot. « Oui, mais… » qu’il me dit « il y a toujours des exceptions ». Dans l’obscurité du bar, le volume de la musique nous oblige à nous rapprocher. Il me souffle à l’oreille : — « Mon médecin m’a dit qu’il n’avait jamais vu de patient qui réagissait si bien aux traitements. » Je pense aux milliers de béquilles qui ornent les murs de l’Oratoire Saint-Joseph. Aux pèlerins qui usent les sentiers de pierre. Au Saint Suaire que les siècles n’ont pas réussi à javelliser. Est-il un fou, un illuminé ? Qui sait ? Il lève les sourcils, narquois. Dans l’air lourd du métro, sur un large panneau blanc, Avril Lavigne se bouche les oreilles en fixant les passants. De grandes lettres grises forment les mots : « Ne rien entendre. Ne rien voir. Ne rien dire. » Cette campagne de publicité d’Aldo me fait du bien. Moi qui ai porté le déni de cette maladie pendant de trop longues années. Voilà que des vendeurs de souliers jettent au visage des foules la réalité du sida. — « Chaque jour, 14 000 nouvelles personnes sont infectées par le VIH. » — « Chaque minute, un enfant meurt du sida. » — « Toutes les 15 secondes, un jeune adulte âgé de 15 à 24 ans contracte le VIH. » Des célébrités et des manufacturiers de chaussures qui s’unissent pour dénoncer le silence de toute une société ? Pourquoi pas ? Peu m’importe les motifs premiers des publicitaires, le message est passé. Bon, je le promets, la prochaine fois que j’aurai besoin de souliers, j’irai voir chez Aldo. Mais il me touche, l’espoir innocent de cet homme. Il me fait sourire avec une certaine tendresse. La vie est une maladie mortelle pour tous. L’ironie frappe à grands coups chaque jour aux quatre coins de la planète. Les ours polaires piétinent, coincés sur de petits icebergs alors que la banquise fond de jour en jour. Miss Univers ne peut plus rire, ni pleurer, son visage pétrifié par le Botox. Les tsunamis et les ouragans s’abattent sur les hôtels de luxe et les bidonvilles. Et Céline qui rame dans le vide en apostrophant Georges Bush : —« Just take a Kayak ! » Malgré tout, certains bâtiront des cathédrales, marcheront sur la Lune ou porteront toute leur vie, la paix et la justice sur leurs épaules, comme Mandela ou Gandhi.
13:00 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Séros et positifs
02 mai 2006
La nuit, les étoiles
Il y a presque dix ans, je rencontrais D. Nous avons vécu une vie de couple parfois tumultueuse, un quotidien plein de chaleur et des rêves qui se sont rejoints par moment. La séparation fut pour moi déchirante. J’ai traversé cette première année comme une étape provisoire, secoué entre la colère et l’angoisse. J’entretenais une flamme qui me consumait le cœur, mais qui me protégeait de l’obscurité. Je la couvais jalousement. J’en avais besoin, même si elle me faisait souffrir. Quand je repense à lui, aujourd’hui, mes sentiments se sont transformés. C’est certain que je l’aime beaucoup. Je l’aimerai toujours, j’en suis convaincu. C’est quelqu’un d’unique avec qui j’ai partagé des moments précieux. Avec la vie qui passe, cet amour s’est transformé. Ce n’est plus une flamme qui illumine tout et qui brûle le cœur. Le sentiment s’adoucit. Son éloignement ne me fait plus souffrir. Je l’apprécie toujours. Mais L’absence de cette flamme me donne l’impression d’avoir perdu quelques choses. Heureusement, ce vide se remplit de lui-même, un peu plus chaque jour. Et ce feu qui s’est éteint tout doucement me laisse voir dans la nuit des centaines d’étoiles et des lueurs d’aurores boréales. Des gens scintillants qui m’entourent et me rassurent. Je suis chanceux dans la vie et je rencontre souvent des êtres exceptionnels. J’emménage dans quelques jours dans un nouvel appartement où je vivrai seul pour la première fois de ma vie. Ça me fait un peu peur. Je ne suis pas encore parti, et je m’ennuie déjà de mon colocataire et de son copain. Je réalise la chance que j’ai eue de les croiser sur ma route. Leur présence m’a obligé à sortir de ma torpeur et à m’éveiller au monde qui m’entoure. Je viens de terminer une journée de travail exténuante avec A., M., S. et B. Nous avons lavé des murs, transporté des boîtes et des meubles, et rigolé beaucoup. Je sens l’appui de tout un réseau de personnes qui me soutiennent et croient en moi. J’attends l’aube, J’ouvre les yeux sur la nuit, en remerciant le ciel.
13:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Séros et positifs
30 avril 2006
Déluge
Petit matin. Je laisse la fatigue du voyage à New York s’estomper doucement. Le soleil printanier illumine la ville, mais le froid est piquant. Je fignole mes textes en espérant que le temps fasse son œuvre, que je retrouve mes propres traces dans le quotidien. Le téléphone sonne enfin. J’attends depuis des jours des résultats à ma recherche d’emploi. C’est ma sœur. — « Salut c’est moi… j’ai trouvé ton blogue. ». Elle n’était pas au courant pour le VIH. Personne autour de moi ne savait. J’ai raconté dans ces pages des choses qu’aucun être humain n’avait jamais entendues. J’étais lu par des inconnus pour qui j’étais un inconnu. Souvent, l’Atlantique s’étendait entre nous comme une barrière infranchissable. J’ai toujours pensé que j’allais un jour le faire lire aux gens autour de moi. Mais pas maintenant. Plus tard. Mais je ne pouvais m’empêcher d’en parler, d’annoncer ce qui allait venir. De laisser transparaître le plaisir que j’ai à me raconter. Google m’ignorait et j’en étais bien content. Google ne m’ignore plus. — « …J’ai trouvé ton blogue. » C’était fait, définitif, irrémédiable. Je ne pouvais plus reculer. Le téléphone sans fil dans la main, je marchais d’un bout à l’autre de la pièce. Respirer. Garder une voix égale. Ne pas oublier de respirer. Je réponds à ces questions sur l’assurance-médicaments, les traitements, la charge virale. Non, je ne pense plus au pont Jacques-Cartier. Non, je n’ai pas de problème à payer les médicaments. Non, personne n’est au courant. Oui, j’aurais aimé qu’elle l’apprenne autrement. Je me souviens de cet homme qui racontait dans un groupe de soutien avoir annoncé à sa mère au Mexique qu’il était séropositif. Je pense à son bien-être qui rayonnait autour de lui. À son sourire comme un soleil. Peut-être que je pourrai y arriver, un jour, moi aussi… J’ai vécu pendant des années en édifiant pierre après pierre un barrage immense pour contenir la peine, la peur, la souffrance. Quand j’ai senti la terre trembler, j’ai réalisé que la masse d’eau colossale allait tout détruire. J’allais craquer sous la pression. Le barrage allait céder si je ne faisais rien. Je me suis attelé à la tâche ; ouvrir les vannes, créer des soupapes, inspecter les fondations. Mais le courant s’est engouffré dans les premières brèches qui se sont élargies. Le mortier s’effrite. La pluie s’est mise de la partie. Trop souvent dans mes yeux. C’est le déluge. Et moi j’ai peur de l’eau. Non, je ne pleure pas. Les yeux rouges c’est une conjonctivite. Les reniflements, une grippe qui s’achève. L’eau sur mes joues ; c’est une averse et le plafond qui fuit. Non. Je ne pleure pas.
16:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Séros et positifs
10 avril 2006
Un certain jour de printemps
Voilà, je me lance… Ça me fait un peu peur. Je me sens comme un volcan. J’ai peur des contrecoups d’un séisme. C’était un matin de printemps, enfin. Le ciel était bleu. Tout le monde dans la rue avait l’air heureux. Les filles portaient des robes d’été. Partout des sourires. Je sortais de la clinique. J’étais en feu, à l’intérieur. J’avais en tête le pont Jacques-Cartier. Quoi de plus poétique que de mourir en se jetant dans le fleuve St-Laurent, abandonner son corps aux courants violents. Mais il y avait une cabine téléphonique. Des vitres sales qui portaient encore les poussières de l’hiver. Un numéro de téléphone. Il fallait qu’il réponde. Y. était un ami, un ancien amoureux, un original. Il avait une façon unique de mêler humour et sensibilité. Je lui avais parlé des résultats de ce test que j’attendais avec inquiétude. J’en parlais librement, convaincu que le test serait négatif. Il m’avait dit que pour lui ça n’avait pas d’importance. Il voyait au-delà. Il a répondu. Le front appuyé sur la vitre : — Y.? …Ça va pas très bien. Les sanglots ont remplacé les mots. J’avais chaud. Il était là au bout du fil. J’ai ajouté avec une voix presque inaudible : — C’est positif… je peux passer chez toi ? Oublié le pont Jacques-Cartier, me voilà chez lui. Ravaler les larmes, le temps du trajet en autobus. Ce gars-là m’a sauvé la vie. Pendant plusieurs jours, je me suis accroché à lui comme à une bouée. Je ne voulais pas qu’il parte. Assez égoïstement, je l’ai fait dormir sur le divan de mon salon. À ses yeux, ça ne changeait rien, j’étais toujours le même. Il est resté près de moi. Peu à peu, son calme m’a gagné. C’était un spécialiste de l’informatique. Il m’a appris à jouer sur Photoshop. Et puis, à un certain moment, je me suis rendu compte que j’avais oublié pendant quelques instants que j’étais séropositif. Ça n’allait donc pas toujours prendre toute la place dans ma vie. J’allais survivre.
12:25 Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Séros et positifs







