04 septembre 2006
L’île au trésor
C’était le dernier vendredi du mois d’août. Son regard rougeoyait dans la pénombre. Par chance, je me suis approché. Il s’est présenté. On a discuté. On a dansé. Je lui ai dit : « J’ai trop bu. » (Traduction : écoute pas ce que je dis, c’est juste des conneries, abuse de moi, tant que tu veux, je dirai pas non… ) Il a compris juste : « j’ai trop bu. » Il est parti au bar, est revenu avec une bouteille d’eau. Il est venu me reconduire chez moi, m’a embrassé dans la voiture, a dit : « encore un peu. » On s’est embrassé de nouveau. Encore un peu. Puis il m’a dit fait de beaux rêves.
C’était samedi dernier. M. m’a demandé : « Tu lui as dit?... Tu vas voir quand tu vas lui dire que t’es séropositif, i’ va se sauver en courant. Sont tout’ comme ça les latinos. » Je suis allé souper chez lui. Au moins, il ne pourrait pas se sauver en courant. La mamma et le jeune frère ont débarqué et ont décidé qu’ils s’occupaient de la cuisine. Il m’avait averti que ça risquait d’arriver. Elle parlait français et espagnol, le frérot ne parlait qu’espagnol et anglais. Au début de la soirée, elle ne disait pas un mot de français. Quand elle a vu que je faisais des efforts pour m’adresser au petit frère en espagnol (je lui ai dit, avec de l’aide, que la cuisson des steaks était parfaite.) elle a commencé à parler en français.
Il y avait de l’électricité dans l’air. Il avait allumé des bougies partout. Sa mère n’était pas contente. Elle disait qu’elle ne voyait rien et que ça lui rappelait les coupures de courant quotidiennes à Cuba. Ils ont fini par nous laisser seuls. Dans l’immense divan. Je savais qu’il fallait le dire. J’étais de plus en plus empêtré dans ma peur. Lui il souriait en disant : « oui ? je t’écoute. » J’ai baissé les yeux et j’ai plongé. Et j’ai tout déballé d’un coup en prenant soin d’ajouter que je comprendrais s’il voulait en rester là et que… et que… Le masque de Casanova est tombé et a éclaté sur le plancher de bois. et je me suis retrouvé nu et fragile. J’avais perdu tous mes moyens. J’ai bien senti l’élan qui s’était brisé sur un récif. Mais il était là, tout près. Et j’étais là, tout vrai.
Il est né sur une île des mers du Sud. Sous sa peau dorée, je devine un cœur qui étincelle. Je me suis senti comme un milliardaire quand je me suis réveillé contre lui, dimanche matin. Il faut que je me défasse de ma rigidité et que j’apprenne à danser la salsa !
13:10 Publié dans Carnets du coeur | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, Cuba, divulgation, séros positifs
28 août 2006
Quelques aveux
Tout d’abord, j’ai volé une histoire. Parce que je suis envieux et qu’elle est abracadabrante. Il y a 10 ans, ils se rencontraient à Cuba. Un Québécois, un Cubain. La passion sous les tropiques. Le romantisme des départs et des retrouvailles. Le bruit des moteurs à réaction, le silence des cœurs qui se déchirent. Après quelques mois, il n’en peut plus, il plaque tout pour aller rejoindre son amoureux au Canada. Il passe à travers les dédales administratifs et arrive enfin à Montréal. Mais l’amoureux n’en est plus un. Le vent a violemment tourné.
Il se retrouve seul dans un pays inconnu, sans argent, sans emploi. Il ne parle pas français. Il me connaît que l’anglais et l’espagnol. Sa famille s’inquiète à La Havane. Sa vie abandonnée là-bas dans les Caraïbes à la merci du communisme et des ouragans. Ses frères le pressent de venir les rejoindre dans le ghetto cubain à Miami. Il réfléchit quelques jours. Il décide de rester et d’apprivoiser l’hiver. Il rebâtit sa vie, pierre par pierre. Il se fait des amis, trouve un travail, ramasse des dollars et se lance en affaires. Il achète une puis deux maisons sur la Rive-Sud, fait venir sa mère et son jeune frère. Il est devenu un port, un havre sur le Saint-Laurent.
On a pris un allongé, seuls sur la terrasse qui venait d’ouvrir. Musak tranquille, les gens qui passent, tout près sur le trottoir. La drôle de faune du Village déambule sur Sainte-Catherine. Il me sourit. Il part ce soir pour un congrès à Québec, il reviendra lundi soir.
Et puis, j’ai gardé le silence. Je me suis éteint. J’ai voulu mettre un abat-jour, mais j’ai coupé le courant, par inadvertance. Chaque seconde à ne pas le dire, c’est une seconde de lutte. Moi-même contre moi-même. J’ai l’œil vide, je suis vide, je suis absent. Trop occupé à me taire. Je souris, je minaude, un ange passe. Il passe pas l’ange, il est devant toi. Réveille !
Je n’ai pas dit que j’étais Looser. Pas d’équivalent français, un mot anglais qui s’est québécisé parce qu’il épouse parfaitement les complexes d’une nation face à l’empire américain. J’ai mes deux bras, mes deux jambes, je suis intelligent. Qu’est-ce que j’ai pu faire en dix ans ? M’accrocher à des rêves afin de ne pas voir la réalité, m’éparpiller parce que je n’ose pas regarder devant moi, être dans ma tête pour ne pas être ? Ne pas être, not to be. Et le temps lui ne s’arrête pas pour m’attendre. Et je vieillis. Et il faut déjà sortir les manteaux. Et les gens autour de moi défilent, apparaissent et disparaissent comme par la fenêtre du métro. Moi, je les fixe, sans même esquisser un signe de la main. J’ai rêvé d’écrire, j’ai rêvé de bâtir une maison, j’ai rêvé de vivre à la campagne, j’ai même déjà rêvé de parler espagnol de parcourir les réserves du Costa-Rica, de marcher sur les chemins de Compostelle à travers les Pyrénées. Je n’ai que rêvé. Des circonstances atténuantes, il y en a. Mais il y en aura toujours. Ce ne sont que des excuses. Looser, un point c’est tout. Et me saouler de livres, de musique, d’alcool ou de travail n’y changera rien.
Et la question devient obsédante. Le dire ou ne pas le dire, le mot dans la bannière, le dernier mot du sous-titre. Le dire vite mais quand ? Plus j’attends ; pire ce sera. Comme l’a déjà écrit Fabien, chaque minute qui passe est une minute où je ne l’ai pas dit. Les secondes comme des crimes minuscules qui s’accumulent. Je marche dans un champ d’orties. Je n’avance presque plus. Je me blesse dès que je bouge. On pourrait se voir mardi ? J’ai cherché des indices. J’ai scruté le fond de ses yeux. Des yeux brûlants. J’aime le son de son nom. J’aime sa prestance. On ne peut jamais savoir, tous ceux qui sont passés par là me l’ont dit. C’est le saut dans le vide à chaque fois. FX l’a dit à son homme, ça ne le dérange absolument pas. Tu comprends ça toi, cette réaction ? Non. Moi, je me sauverais en courant. Aller au cinéma, prendre un café avant le film ? Pas le bon moment, ça va lui gâcher le film. Après ? Et puis se séparer ensuite et le laisser macérer dans la nouvelle ? Non.
L’assiette de saumon fumé était généreuse. Une câpre a roulé sur la table. La serveuse était jolie. Elle a un accent, du Bas-du-Fleuve ou de la Beauce, je sais pas. Je pense : Délivre-moi, delete-moi.
Je dis : —« Toi, t’as presque pas d’accent. »
—« Je sais, on me dit souvent ça. »
—« Et tu parlais pas un mot de français quand t’es arrivé ? »
—« Pas un mot. Je suis tombé en amour avec un autre québécois, l’amour c’est la meilleure façon d’apprendre les langues. »
05:00 Publié dans Carnets de chiffres | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : gay et lesbienne, journal intime, séros positifs, VIH, divulgation, Cuba
22 août 2006
Positive (It’s the Buzz)
« Et la terre tournoie
pendant que les gens tombent.
Le monde reste debout.
Pas un bruit, pas un seul bruit.
Il y a l’amour, il y a l’amour, à retrouver.
De la pire façon, de la pire manière… »
From a shell, Lisa Germano
Brian Gonzales est originaire de San Antonio au Texas. Il a 19 ans, lorsqu’il réalise son premier film dans le cadre de ses études au SVA (School of Visual Arts) de New York. Le film a été réalisé en 16mm, à New York avec un budget d’environ 100 $. Plusieurs versions de ce court-métrage circulent sur la Toile. Il est possible de voir la version finale sur le site de FYI - Film Your Issue.
Le patient : Michael Mittman
L’amant : Riah Bourne
Le médecin : Ryanne Hodson
Scénario et réalisation : Brian Gonzales
Directeur photo : Jake Roper
Assistant réalisateur : Matthew Jimenez
Assistant caméra : Eric Langlay
Gaffer : David Guglielmo
« From a shell » de l’album Lullaby For Liquid Pig, BMG, 2003
Paroles et musique : Lisa Germano
01:55 Publié dans Carnets de révolte, Vidéo | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : gay et lesbienne, VIH, SIDA, cinéma, seros positifs, Gonzales, Lisa Germano
12 août 2006
Des chiffres noirs
Selon les recherches les plus récentes, le virus de l’immunodéficience humaine aurait traversé la barrière entre les espèces animales et l’espèce humaine vers le milieu du 20e siècle, autour des années 30 ou 40. Quelque part au cœur de l’Afrique près du berceau de l’humanité. Il y a 25 ans, la science médicale révélait au monde les premiers cas de SIDA, une maladie qui avait tout pour enflammer les imaginations et déchaîner les passions. Un syndrome qui allait lier pour des décennies la mort et l’amour. L’épidémie a d’abord touché les marginaux ; homosexuels, toxicomanes. Puis, s’est étendu dans toutes les couches de la population. Elle fait aujourd’hui des ravages chez les plus pauvres. Depuis le début des années 80, la pandémie a fait plus de 25 millions de morts. Actuellement, sur la planète, 40 millions d’êtres humains sont porteurs du VIH
Dimanche prochain débutera à Toronto, le XVIe congrès international sur le SIDA. Près de 20 000 délégués du monde entier se réuniront dans la ville reine pour faire le point sur la recherche scientifique et les enjeux éthiques, politiques et économiques liés à la pandémie. Des médecins, des chercheurs, des intervenants de tous les domaines, des journalistes et des militants participeront au congrès.
Au Canada, plus du quart des nouvelles infections touchent les jeunes de moins de 25 ans. Le barebacking (rodéo sans selle) devient de plus en plus une pratique courante. Ces comportements vaguement suicidaires s’expliqueraient par la pensée magique. Un désir d’autodestruction lié au rejet social. Et la perception, de plus en plus répandue, selon laquelle le SIDA serait maintenant une maladie chronique que l’on peut aujourd'hui traiter. Dans les dernières années, les médias ont souvent évoqué l’imminence de la découverte d’un vaccin. Les légendes urbaines parlent de complots des compagnies pharmaceutiques, des gouvernements ou des autorités religieuses. Pendant ce temps, le virus évolue au rythme de la recherche, il mute pour résister aux médicaments. Les traitements ont des effets secondaires lourds et invalidants. Selon certains chercheurs, le corps humain ne pourrait survivre plus de 15 ans aux traitements chimiques utilisés actuellement.
Une nouvelle tendance, est apparue dans les grandes villes nord-américaines, les conversion partys. Pour ne plus vivre dans le doute, dans la crainte, des adultes consentants participent à des parties de jambes en l’air dans le but de contaminer, et d’être contaminé. Une réalité blessante pour les survivants. Imaginer les sensations fortes, la sensation de liberté totale que vous pourriez ressentir en sautant d’un avion sans l’inconfort d’un parachute. En sautant d’un pont ou d’une falaise, sans s’embarrasser d’un bungee. Pour goûter quelques secondes les frissons de la chute. Les volontaires auraient au moins le mérite de n’entraîner personne avec eux dans la mort. Et les corps disloqués feraient le bonheur des corbeaux.
XVIe Congrès international sur le SIDA, Toronto, 13-18 août 2006.
Un reportage absolument fascinant sur l’histoire de la pandémie, par l’équipe de l’émission Sans Frontières (première chaîne, Radio-Canada) : Planète SIDA (90 min):
Les journalistes de Sans Frontières suivront le congrès de jour en jour.
Des militants d’Act-Up Paris participeront également au congrès.
20:30 Publié dans Carnets de révolte | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : gay et lesbienne, journal intime, SIDA, VIH, séros positifs, Toronto
10 août 2006
Aux innocents les mains pleines
―« Vous avez rien fait ? »
―« … non. »
―« T’as même pas tâté la marchandise ? »
―« … euh non… j’y ai même pas pensé. On était super fatigué. Y’était 5h du matin… »
M. conduit, S. est assis à ses côtés. Je suis sur la banquette arrière avec A. L’autoroute longe le fleuve en larges boucles. Entre les arbres, on aperçoit parfois des pans de batture. On roule sur la 40 vers Québec. Avec ses côtes, son flot de touristes, les vieilles pierres et le vent frisquet.
―« Maudite nounoune ! »
M. a la fâcheuse habitude de féminiser tout ce qu’il déprécie. Une façon de marquer sa misogynie aveugle. Je veux bien lui pardonner pour cette fois, il a déclaré ce matin que j’étais la 8e merveille du Monde. Après avoir escaladé quelques rues, on prend une bière dans l’une des seules terrasses gaies de la ville; le Drague. Nous sommes entourés de têtes grises. Nouvelles escalades, escaliers, ascenseurs. Le temps de s’extasier sur la beauté de la capitale et on se retrouve dans un petit restaurant où le service est impeccable. Entre les saveurs et les parfums, S. lance un proverbe : « Aux innocents les mains pleines. »
Innocent : Qui ignore le mal, qui est incapable de le commettre. Du latin noc : nuire. C’est le premier conseil d’Hippocrate à la médecine naissante : d'abord, ne pas nuire. Les innocents ne courent pas les rues. Certains hommes brisent des cœurs, d’autres brisent des vies, les plus fous brisent des peuples entiers. En Toscane, innocente, est le nom que l’on donne aux enfants trouvés. Au Québec, le terme a une connotation nettement péjorative. On l’utilise avec un mélange de pitié et de mépris. Un innocent c’est quelqu’un de trop stupide pour se défendre.
De retour sur la route dans la nuit. J’essaie de rappeler cet homme que je n’ai pas tâté. Je redonne le cellulaire. M. se retourne juste un peu, une fraction de seconde. Bang, on a frappé quelque chose : une pierre, un trou. Ça a cogné fort. Puis, plus rien, l’obscurité, les phares, la route déserte. C’était un renard. S. l’a vu.
―« Il allait traverser, il a hésité une seconde de trop… Il était beau. »
L’ange de la culpabilité s’arrête un instant au-dessus de la voiture. Puis, on se rassure comme on peut.
―« De toute façon, il a rien senti. »
―« Si ç’avait pas été nous, il se s’rait fait frapper sur l’autre voie »
―« Si ça avait été un chevreuil, on serait ben mort à l’heure qu’il est. »
―« Ça a vraiment fesser. »
―« Hum… »
Le lendemain, à la fin d’une journée exténuante à courir les kiosques communautaires de la fierté gaie de Montréal et à danser sous le soleil, je me retrouve avec lui dans mon appartement. Je me suis vu dans le miroir. J’ai goûté l’inquiétude, juste un peu. Et j’ai décidé de ne pas réfléchir. Le prendre par la main, s’asseoir, tout dire d’une traite comme je l’ai souvent imaginé : « Avant d’aller plus loin -stop- il faut que je te dise quelque chose -stop- je suis séropositif… »
(…)
―« Ça me dérange absolument pas. Pour moi, ça fait aucune différence… » J’aurais aimé qu’il prenne une respiration, qu’il avale sa salive, qu’il mesure la gravité des mots. En même temps, je suis soulagé. Je l’ai dit, peu m’importe sa réaction. « Qu’est-ce que tu pensais ? » Il lève les sourcils. « Que j’allais me sauver en courant ? » Il a un petit accent de la Beauce qui ajoute à son charme. « De toute façon, aujourd’hui, on se protège. Qui que ce soit. Moi, je sais que je suis séronégatif, je suis clean (oups, maladresse de sa part, mauvais choix de mot), mais ça change rien pour moi. » Je me souviens d’une note sur le blogue de Fabien, Un jour parfait, où il racontait une histoire qui se terminait plus tristement.
Je prends une douche en tendant l’oreille. Je n’entends pas de porte claquer, juste l’eau qui tourbillonne au fond du bain. J’ai du shampooing sur les orteils. Je l’entends se dire « My god. » Je cesse de bouger, j’écoute. Il ajoute plus fort « … Je suis vraiment fatigué. »
Il ronfle doucement, son grand corps étalé en travers des draps. Le soleil du matin s’emmêle dans les fioritures du verre givré. Je n’ose pas le réveiller, pas tout de suite. Je rêvasse en suivant le ventilateur du plafond. J’invente des variations : aux innocents les mains pleines, aux innocents la bouche pleine, aux innocents…
02:00 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, séros positifs, innocent, divulgation
04 août 2006
Sugar baby love
Pour tous ceux qui n’auraient pas eu la chance de le voir. Un clip sucré et acidulé, un plaisir estival qu’on ne peut pas bouder :
« Vivez assez longtemps pour trouver le bon; protégez-vous! »
Campagne 2006 de aides (Le VIH ne fait pas de discrimination sur la base de l’orientation sexuelle, il faut voir la version hétéro sur le même site: baby baby)
Sugar baby love, The Rubettes, Polydor, 1974
Sugar baby love, sugar baby love
I didn't mean to make you blue
Sugar baby love, sugar baby love
I didn't mean to hurt you.
All lovers make
Make the same mistakes
Yes they do
Yes, all lovers make
Make the same mistakes
As me and you
Sugar baby love, sugar baby love
I didn't make to make you blue
Sugar baby love, sugar baby love
I didn't mean to hurt you.
People take my advice
If you love somebody
Don't think twice.
Love you baby love, sugar baby love
Love her anyway, love her ev'ryday
02:00 Publié dans Carnets de révolte, Vidéo | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, séros positifs, SIDA
02 août 2006
Les chances
La chaleur est étouffante. Dans le couloir du métro, une femme chante une berceuse en créole pour son enfant qui dort. Ça me rappelle une pub de médecins sans frontières qui prônait l’égalité des chances. L’accès aux traitements antiVIH pour tous. Je suis en congé, et j’en profite pour faire toutes les choses bêtes pour lesquelles je n’ai jamais de temps. Je passe au bureau de poste, je vais à la pharmacie chercher mon stock de médicaments pour le mois. Mentalement, je fais le décompte de ce qui me reste à débourser. J’ai beau travailler 45 heures/semaine, une fois le loyer et les comptes réglés, il n’y a plus grand-chose pour festoyer.
73.42 $ C’est ce que je dois verser chaque mois pour l’ensemble des traitements prescrits. Si l’assurance-médicaments provinciale n’existait pas, je serais incapable de payer la totalité des coûts des médicaments : 1426.16 $ mensuellement, plus de 17,000 $ annuellement. Et nous sommes des milliers dans la même situation.
La pharmacie loge dans les locaux de la clinique spécialisée. En poussant, la porte vitrée, je me rends compte que je suis trempé, l’air y est frigorifié. Un comptoir spécial a été monté, aux couleurs des Outgames, pour les patients non résidants. Les touristes gais européens ou américains qui participent aux Outgames sont une classe privilégiée. Ils ont les moyens d’avoir des assurances privées qui couvrent la majorité des coûts des traitements. Juste au sud de la frontière canado-américaine, plusieurs personnes n’ont pas cette chance et ne peuvent débourser les coûts d’un traitement essentiel à leur survie à long terme.
En Haïti, les orphelins nus courent dans la rue en riant. Tout un peuple vit dans la misère la plus sordide quand tout près, de l’autre côté d’un bras de mer, l’industrie pharmaceutique empoche des milliards. Lorsque la malnutrition, l’insalubrité et l’humiliation s’additionnent aux ravages d’un virus, le corps et l’âme humaine ne sont pas de taille. Les dés sont pipés. L’égalité des chances n’existe pas.
Quand je m’enlise dans mes ennuis financiers, je lève les yeux vers les écrans géants sur les murs du métro. Les images de CNN défilent entre la météo et les cotes de la Bourse. Je pense aux millions d’hommes, de femmes et d’enfants, en Haïti, en Afrique et aux quatre coins du monde pour qui la vie est un combat. Aux milliers de réfugiés libanais qui s’entassent sur les routes. Mes problèmes sont dérisoires. Et me revient dans la tête, la voix de cette femme qui chante dans les couloirs du métro. Une berceuse en créole pour son enfant qui dort, une berceuse si douce, pour tous les peuples bafoués.
Médecins sans frontières
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30 juillet 2006
Clara
Quelques étoiles perçaient le ciel au-dessus de la ville. Et une brise presque fraîche permettait enfin à la canicule de respirer un peu. C’était une soirée entre amis, dans un jardin. Même les moustiques avaient déclaré l’armistice. Je suis arrivé au moment où Clara et son amoureux s’étaient arrêtés sur le trottoir. Il penchait la tête, se demandant s’ils avaient noté la bonne adresse.
La grande Clara brille de beauté, de sourire et de candeur. Je ne la connais pas beaucoup. Je la croise pour la deuxième fois. Je sais qu’elle a à peine 26 ans. Il y a un an, elle a appris qu’elle était séropositive de la façon la plus brutale. Son copain de l’époque est mort d’une pneumonie. Elle a été hospitalisée, je ne sais pour quel mal insidieux. Elle a affronté la tourmente toute seule. elle est rentrée au travail trois mois plus tard, amaigrie. Elle avait perdu ses cheveux. Elle a dit à ses collègues qu’elle avait souffert d’anémie. Chaque jour, elle a peur de ne pas savoir mentir, s’inquiète des manoeuvres de son assureur.
Elle a retrouvé la santé et sa chevelure sombre. Son enthousiasme spontané et excessif. Une alarme lui rappelle à intervalles réguliers que les médicaments demeurent essentiels. Elle raconte avec douceur, mais toujours dans l’urgence, la main fermée sur le verre de vin blanc. Elle est terrorisée à l’idée que les gens autour d’elle l’apprennent. Elle imagine le dédain, le mépris, la violence du rejet, si les barbares découvraient son secret. Elle est empêtrée dans sa colère immense. Me demande comment je « deale » avec la mienne. Elle me regarde au fond des yeux. Et je ne sais que répondre. Le temps, peut-être. Et la parole qui s’élève au-dessus du silence. Les mots qui espèrent aveugler la bêtise. Elle ne voit pas la force implacable qui passe dans ses yeux, qui la tient debout, qui rejaillit sur tous ceux qui la croisent. Sa beauté éclatante qu’aucun ouragan ne pourrait amoindrir.
Pourtant, elle brille. Elle rit. Elle aime avec la gravité et la ferveur d’un enfant.
10:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, séros positifs, amour
25 juin 2006
Solstice et chantepleure
Le printemps a filé comme un voleur. Le soleil, plus tenace, allume les drapeaux de couleurs primaires ; bleu, jaune et vert pour le Brésil en Coupe du Monde, le rouge macho de Ferrari pour le Grand Prix et le bleu fleurdelisé de la Fête nationale. Le « petit peuple » a besoin de couleur et de feux d’artifice pour ponctuer la belle saison.
Le cœur est à la fête, pour une raison plus intime. Plus intimidante. Les creux de vagues, les détraquements du corps, la peur et la fatigue avaient fait disparaître dans le cours de mes jours toute trace de vie sexuelle. L’envie demeurait, pour tout ce qui entoure la chose; le jeu de la séduction, le plaisir immense des découvertes, la chaleur, le parfum, et le grain de la peau. L’ivresse addictive de la tendresse. Pourtant, l’érection qui crée du souci à bien des hommes était toujours au rendez-vous, comme un réflexe physiologique. Parfois même importune dans son appel à autre chose à l’instant où le malaise et la peur me paralysaient. Au moment où il aurait fallu attendre, respecter les rythmes du cœur. Mais le plaisir, « génitalement » parlant, pour moi n’existait plus. J’étais tari, l’orgasme devenu inatteignable. Je parlais pour être poli d’une baisse de libido. Terme vague et fourre-tout par excellence.
J’avais fouillé Internet en quête de solutions, trucs et conseils. J’avais parcouru des traités de sexologie assommants; anorgastie, déficit de la courbe excitatoire, traumatismes psychosexuels. J’avais lu l’histoire d’un cinquantenaire séropositif qui racontait qu’il avait dû réinventer sa sexualité. Rien de bien attirant, mais s’il le fallait… L’érection me permettait d’être fonctionnel et j’en rajoutais un peu pour donner le change. Eh oui, un homme peut faire semblant, tant que ça lève. Je n’osais même plus tenter la masturbation, l’absence totale de plaisir, et l’incapacité à arriver à une décharge me troublait trop. Aussi bien mettre mes énergies ailleurs. Je sentais par moment que j’allais exploser. Je ne dormais plus. Les vibrations de l’autobus me suffisaient à salir mes sous-vêtements. Je débordais, littéralement.
Est-ce l’alignement des astres pour le solstice, la chance ou plutôt une suite de menus bonheurs qui se sont succédé sur le fil de ma vie récemment ? L’énergie qui s’élève en suivant la course du Soleil vers le climax ? Une nuit, tourmentée de rêve, comme toujours, je me suis à demi éveillé. Ma main s’agitait sous les draps. Une impression de panique grandissait à mesure que je m’apercevais que quelque chose se passait. Surtout, que ça n’arrête pas ! Me concentrer sur des fantasmes qui m’allument habituellement. L’amour ? Peut-être en suis-je rendu à un point où les sentiments deviennent essentiels pour baiser. Il y a des gens comme ça ! Puis me remontent les souvenirs des baises les plus marquantes de ma vie. Et je sentais l’énergie qui montait. Vite avant que ça passe ! Et je suis venu en quelques secondes comme un adolescent, mais avec une vague de fierté. J’étais de nouveau un homme. Puis d’une chantepleure à une autre, les yeux ont pris la relève, sans relâche. Merci mon Dieu, désolé de ne pas croire en toi. Merci la Vie. Jamais plus je n’aurais l’audace de te mépriser. J’ai changé les draps.
J’ai longtemps considéré que la sexualité masculine était d’une simplicité navrante. Que les intrications complexes entre le cœur, le corps et la pensée étaient réservées à la gent féminine. Je me rends compte avec les années que ce n’est pas le cas. Et cette méprise est responsable de bien des souffrances. L’humanité n’a pas de genre.
21:30 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, séros positifs



