12 avril 2009
Le sexe des anges
Pour le congé de Pâques, pour Nitram, qui m’a tagué, et pour Alex qui a lancé cette tague, voici ma première nouvelle érotique à vie. Le billet qui suit contient des scènes explicites qui pourraient choquer certains lecteurs. (+18 ans)
C’était une de ces fins d’été trop chaud où le smog envahit la ville. J’ai dévalé les escaliers et mes pas ont claqué sur le trottoir. La sueur mouillait mon dos. J’avais les cheveux sales et une barbe de trois jours. Je n’en pouvais plus de la curiosité gourmande et voyeuse de la colocataire et du bruit abrutissant de sa télévision. J’étais déprimé, exténué, en colère. Le soleil glissait doucement vers les toits. J’avais besoin de marcher, d’être seul et de voir défiler les façades. La ville m’offrait son anonymat comme un refuge. Les passants n’étaient que des figurants. L’usine Molson crachait sur les quartiers pauvres ses vapeurs de houblon.
J’avançais sans rien voir, le regard tourné vers l’intérieur. Mes yeux abandonnés vagabondaient d’un escalier de fer forgé à une corniche, d’un graffiti à la cime tordu d’un arbre. Au hasard de leur dérive, ils sont tombés sur un homme, qui marchait vers moi sur le trottoir. Un grand brun aux yeux clairs. Happés par sa beauté, ils ont détaillé sa grandeur saine et son visage d’enfant calme. Au moment où nos regards se sont croisés, je me suis rendu compte de ce que je faisais. Je me suis secoué pour regarder ailleurs. J’ai fixé les lignes du trottoir pendant que je le dépassais, en tentant de chasser un trouble naissant. Mais le plaisir du choc initial avait été trop grand. Et une envie irrépressible m’a fait me retourner pour l’admirer de dos, encore une seconde. Il s’est retourné au même moment et nos regards se sont croisés. Effervescence dans ma poitrine. Un roulement de tambour s’est déclenché dans mon crâne. Regarder n’importe où, de l’autre côté de la rue, par terre. Et avancer comme si de rien n’était... Mais les roulements de tambour s’amplifiaient et je devais me concentrer pour me souvenir comment marcher. En tournant le coin, je lui ai jeté un œil, le plus discrètement possible. Il s’était arrêté, s’était retourné et il marchait maintenant dans ma direction.
Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je fais ? Il me suivait. Non, mais ma vie était vraiment une catastrophe. Le jour où j’étais complètement décâlissé, je tombais sur le gars de mes rêves. Impossible de l’entraîner jusque chez moi, avec la colocataire. Qu’est-ce que je fais ? Juste avant le coin d’Ontario, l’entrée d’une ruelle, un mur de brique, inondé par le soleil de fin de journée. M’arrêter. J’avais le souffle court. M’appuyer le dos au mur comme si de rien n’était. Comme si ce n’était pas ridicule de s’arrêter contre un vieux mur à l’entrée d’une ruelle pour prendre du soleil. Mais mon cerveau s’était liquéfié, la chaleur et les hormones, sans doute.
Je l’ai vu quitter le trottoir, s’avancer lentement vers moi. Il a dit « salut ». J’ai répondu « salut ». Il est entré dans ma bulle. Ma main a remonté sur son flanc, il m’a plaqué contre le mur. On s’est embrassé. Sa peau qui avait d’abord la fraîcheur de la brise s’est réchauffée. Une chaleur dont j’étais assoiffé. Mon nez a glissé sur sa gorge pour apprendre chacune de ses odeurs. Tout avait disparu : l’été, la rue, la ville.
Un crissement dans le gravier nous a fait nous immobiliser. Quelqu’un s’approchait en marchant. Ma joue sur sa joue, nos deux corps fermés sur la chaleur entre nous, nos yeux tournés vers l’intrus. De longues secondes où le temps s’est arrêté. Que le battement de son cœur contre ma poitrine et son odeur qui me montait à la tête. L’individu qui nous observait a ralenti. « Il va partir, tu penses ? » sa voix vibrait contre mon ventre. Je ne pouvais pas répondre, l’air autour de nous s’emplissait d’électricité et des étincelles jaillissaient à chacun de nos mouvements. Les pas de l’homme qui s’éloignaient se sont mués en compte à rebours. Dans un élan épique, nos corps se sont entrechoqués, secoués par le désir. Oublié l’homme enfant perdu dans la ville grise, j’étais Christophe Colomb qui découvrait le Nouveau Monde, une terre sauvage où la sensualité des volcans côtoient le parfum des orchidées. Mes mains voyageaient sous ses vêtements. Il a enlevé son t-shirt. Mes doigts ont suivi les courbes de son dos pendant que mes lèvres se lançaient à leur poursuite, goûtant la moiteur de sa pomme d’Adam, zigzaguant entre ses mamelons. Comme deux enfants complices déballant les cadeaux bien avant Noël, nous avons défait nos ceintures. J’ai fermé les yeux, il mordait mon ventre, le creux de mes hanches, ses mains brûlantes posées sur mes reins. Ma tête s’est appuyée sur la brique. Il a éloigné son visage pour me regarder, dans ce qui lui restait de vêtement. Il m’a tendu la main puis m’a tiré vers lui. En roulant contre le mur, par à coups comme dans une valse, nous nous sommes retrouvés dans une petite cour, entourée d’une clôture de bois. Une galerie, quelques géraniums en pots. Les fenêtres noires, le silence. Nos respirations amples emplissaient la cour abandonnée. J’ai senti la rampe de la galerie s’appuyer sur mon dos. Il s’est agenouillé. Ses lèvres se sont fermées sur mon sexe érigé. J’ai retenu ma respiration. Tout son corps bougeait comme la mer. Et sa tête roulait comme un baril sur les vagues. La marée irisée montait en moi jusqu’au bout de mes doigts qui fouillaient le creux de ses épaules.
Quand ses lèvres se sont élevées vers les miennes comme une question, la réponse était oui. Et je l’ai rassuré en mordant dans l’arrondi de son épaule. Dans la chair plus tendre, sous son aisselle. Mes dents que je tentais tant bien que mal de contrôler se sont agrippées à la pointe de son sein droit. Il s’est cambré en gémissant, s’offrant ainsi encore plus. J’ai léché soigneusement son ventre d’or au goût de sel. Ma langue a exploré chaque recoin accessible de son entrejambe. Son sexe parfait, rose tendre, me chauffait la tempe. J’ai mouillé mes lèvres et je l’ai enveloppé. Je les ai glissé jusqu'à son pubis, sentant son gland pousser contre ma joue, mon palais, ma gorge, ma langue voyageant de la douceur lisse du gland au velouté de la verge en passant assidûment sur l’ourlet brûlant. Nous étions entourés de balcons, de fenêtres, mais tout était immobile. Dans ce potager, tomates, aubergines et tournesol, gorgés de soleil, ne s’épanouissaient que pour nous
Il a souri pour la première fois. Puis, en me prenant la main, il m’a dit « viens ». Il m’a entraîné vers la rue. Je me suis dit qu’il se trompait. Il devait y avoir erreur sur la personne. Pourquoi moi ? En replaçant nos vêtements, nous sommes sortis de la ruelle. Le bleu et le rose se mêlaient dans un ciel psychédélique. Au dessus de nos têtes, les branches de féviers tremblaient dans l’or du soleil. Je me suis dit « J’en ai la preuve, les anges existent. »
(À suivre...)
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09 mai 2008
Le vieux
— Le monde est désespéré, c’en est triste. Ils sont prêts à n’importe quoi pour pas être seuls, c’est pitoyable...
— Ça sert à quoi de bousiller ce qui aurait pu être une belle amitié juste pour aller voir si ça peut aller plus loin ? Hein ? Pourquoi ? Ça sert à quoi ? ...
— C’est du magasinage. C’est plus des êtres humains, c’est des bébelles jetables... J’ai pas envie d’être un objet sur le papier glacé d’un catalogue. Je suis bien trop prétentieux pour ça et je l’assube, ...ssume, je l'assume !... Vive la masturbation !
Lui il m’écoute en souriant et en mangeant des bretzels.
(Moi, dans un 5 à 7, lors d’une première date, avec un verre de trop dans le nez… Bravo champion ! Comme désabusé, on peut pas trouver mieux ! Le vieux du titre, je vous le dis : c’est moi.)
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26 mars 2008
Sucre
J’ai fait le vide en espérant secrètement faire le plein. Et voilà, il suffit d’un sourire pour que la grand-voile se gonfle à nouveau. En vue de limiter les dégâts, j’essaie de ralentir l’emballement, de me changer les idées, de boycotter complètement tout ce qui évoque le romantisme. Autant demandé à un diabétique boulimique de ne prendre qu’une bouchée de sucre à la crème, à un alcoolo de s’arrêter à l’apéro. Alors, je m’en remets à ma bonne étoile, à mon ange gardien. Il est déjà trop tard pour prétendre tenir le gouvernail. Il n’aurait pas fallu l’aborder.
J’étais au Gymnase en compagnie du beau Karim que tous les gars gais de la place regardaient danser, la langue à terre. Lui n’en avait que pour Sabrina. Une belle brune aux longs cheveux bouclés. Il voulait même que je drague sa copine pour l’aider dans ses démarches. Karim et ses plans foireux !
« Man, elle lit la météo à la télé, tu te rends compte ! S’ils l’ont choisi, c’est sûrement parce qu’elle est vraiment belle. C’est une vraie beauté arabe. »
« Une beauté arabe ? »
« Oui, c’est ce que je lui ai dit. Elle m’a dit que son père était jordanien. Je te l’dis ! On est fait pour vivre ensemble ! »
Ce qui est bien avec Karim, c’est que je n’ai même pas besoin de boire pour m’amuser. Patricia l’a repoussé toute la soirée avec des sourires polis. Karim regarde le gars derrière moi : « Et puis ? Tu lui as parlé ? »
« Pas-t-encore. Tu penses que je devrais ? »
« C’est sûr », il me gronde : « Tu veux que j’y aille à ta place ? »
« Non non. Non, surtout pas. C’est gentil, mais… non, je vais m’en charger. » Je n’avais pas le choix. Une grande inspiration, je me retourne et je tape sur l’épaule du garçon en question. On a jasé. On a dansé. J’ai troqué ma pinte de bière pour une bouteille d’eau Naya, comme la sienne.
Bien sûr, je ne sais rien de lui, à part trois ou quatre affaires cutes qui me permettent en extrapolant d’imaginer tout le reste. Je suis doué pour ça, l’extrapolation. Je n’oserais même pas raconter jusqu’où va parfois mon imagination. Il ne sait rien de moi, mais il cherche à percer le mystère, avec un mélange d’amusement et d’espoir. J’essaie pourtant de me remémorer mes derniers flops éclatants, humiliants ou sordides. (Ils ne sont pas si lointains et tous consignés ici dans les archives.) Rien à faire. J’ai mis le doigt dans le glaçage, il faudra que je goûte jusqu’à la dernière miette. Le gâteau est joli. Il a l’air de venir d’une charmante pâtisserie. Peut-être qu’en vieillissant je m’assagirai et je perdrai l’appétit. Pour l’heure, je dois encore être jeune. J'ai toujours la dent sucrée. Un sourire et un mot doux suffisent pour déclencher le fracas des feux d’artifice. Pffiuu, Pirititou, Taratam tam boum !
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04 janvier 2008
Paroles paroles
J’ai un peu de mal parfois avec la prétendue objectivité de certains blogues. Je ne doute pas de la sincérité des auteurs. Je pense tout simplement qu’on ne peut pas écrire le réel. Il s’agit toujours d’un point de vue partiel et subjectif, qui en dit plus long sur la personnalité de celui qui rédige que sur les évènements.
Il y avait dans la dernière note que j’ai postée ici une tristesse que rien de concret ne justifiait. Les billets se suivent et s’emboîtent comme des poupées russes. Ce qui donne une couleur particulière à un texte, c’est souvent tout ce que je ne raconte pas et ce qui se cache, entre les lignes…
Acte I, Tempête et fiesta (17.12.2007)
C’était avant Noël, j’avais passé la soirée au Gymnase avec Thomas, J et D. Je m’étais vraiment amusé comme un fou. Thomas et moi, on se pâmait sur un garçon, le beau Karim. Ma sœur trouvait qu’il avait un gros nez. Elle trouve toujours à redire. Il y avait un homme qui me faisait des sourires quand nos regards se croisaient en dansant. Je lui retournais ses sourires puis je m’éloignais sur la piste de danse. Vers la fin de la soirée, je me suis arrêté pour reprendre mon souffle, il est arrivé derrière moi et m’a attrapé par l’épaule : « Quand je t’ai vu entrer, tantôt, ça m’a fait un coup au cœur. Je te jure, j’en ai perdu le souffle… »
J’ai souris, l’air dubitatif.
« J’aimerais vraiment te connaître. Avoir le temps de te découvrir. On pourrait aller prendre un café, si tu veux. »
Pourquoi pas ? Je veux bien. On s’échange nos numéros de téléphone. Finalement par courriel il me propose d’aller voir un documentaire sur Rio, une ville qu’il a visitée et qu’il a beaucoup aimée. Mais il est débordé par le travail, ça ne pourra se faire qu’après Noël.
Acte II, Réveillon (02.01.2007)
À la dernière minute, le programme a changé. On lui avait offert des billets pour la dernière de Saltimbanco au Centre Bell, dans la loge privée de son employeur. La loge surplombait la scène et une hôtesse nous servait des vins sud-africains hors de prix. Nous étions en compagnie d’une dizaine de personnes, des propriétaires de restaurants chics et de grands hôtels. La conversation se déroulait aux trois quarts en anglais. Je ne suis pas très à l’aise dans les mondanités. Je suis allé m’asseoir tout au bord du balcon pour ne rien manquer. Dès la fin du spectacle, la loge s’est vidée et nous nous sommes retrouvés seuls avec l’hôtesse et quelques bouteilles de blanc à finir. En terminant son verre, il m’a lancé : « Hum. On t’a déjà dit que t’as vraiment des yeux expressifs ? »
C’était un jour férié et la plupart des restaurants que je pouvais me permettre étaient fermées. En remontant le boulevard Saint-Laurent en quête d’un resto, on s’est rendu tout près de chez lui. Il m’a proposé de faire des pâtes, en ajoutant qu’il adorait cuisiner. Je me suis retrouvé dans un grand loft. Et, une coupe de vin après l’autre, nous sommes passés de la cuisine au divan, puis du divan au lit. À un certain moment, je l’ai pris par les épaules et je me suis éloigné : « Tu sais, j’avais pas prévu que les choses se passent comme ça. Il me semble que ça va un peu vite. »
« Peut-être que c’était notre destin à tous les deux. Tu sais moi, je fais pas de plans, de stratégies, j’y vais avec le cœur. »
Finalement, je me tais et je laisse aller les choses (et je renie ainsi ma réponse faite à Maphto.) Malgré le fait qu’on n’ait pris aucun risque, je suis rongé de culpabilité et je me demande comment je ferais pour lui annoncer plus tard ma séropositivité. Avec la nuit, tout prend des proportions disproportionnées. J’ai l’impression d’avoir tout gâché. Et il y a cette dose de médicaments et qui est restée chez moi et que je devrai sauter. Ça ajoute aux remords. Je passe la nuit à tourner dans tous les sens et à me raisonner pour me calmer et tenter de trouver le sommeil. Son épagneul cocker me regarde m’agiter et lorsque je m’approche près du bord du lit, il pose son museau froid sur mon épaule.
Le lendemain, il devait retrouver des amis pour un brunch. Je l’ai embrassé sur le trottoir glacé. Je lui avais dit que je serais au Gymnase. Sans vouloir insister, j’aurais bien aimé qu’il vienne m’y rejoindre. Il n’est pas venu. Le premier de l’an, je l’ai appelé vers 10h30. Il m’a dit que je le réveillais et m’a demandé si je pouvais le rappeler une heure plus tard, qu’il prévoyait être chez lui toute l’après-midi. Quelques heures plus tard, il n’y avait pas de réponse. J’ai envoyé un courriel. Le lendemain et le surlendemain : pas de nouvelles.
Acte III, La porte
Le téléphone sonne, un matin. Je faisais la vaisselle de la veille. Je n’attendais plus son appel. Il me demande comment ça va puis me raconte sa journée de ski. Il me fait un discours sur le végétarisme (!) puis il en vient à la raison de son appel : « J’ai eu un téléphone le soir du 31. Mon ex, celui qui est à Amsterdam. Tu sais, je t’en avais parlé. Ça s’est terminé en octobre dernier. J’ai trouvé ça assez difficile… En fait, j’ai pas envie de me rembarquer dans une relation… »
« Ah. Bon. On n’en est pas là… Je n’ai pas eu le temps de te parler beaucoup de moi. Les deux dernières années de ma vie ont été assez houleuses. Et puis, je sais pas si je serais prêt à m’investir dans une relation, comme ça, aussi vite. Mais je pensais qu’on pourrait se connaître un peu plus. Si tu veux, on peut se voir, juste en ami… »
« Ah non. J’aimerais mieux qu’on ne se revoie pas. J’ai déjà du mal à voir mes ami. Tu sais comment j’ai des horaires de fous. Puis, j’ai besoin d’être seul, en ce moment… »
« Bon. OK… (Silence) En tout cas, merci d’avoir appelé. Je n’avais pas de nouvelles, je me suis imaginé plein de choses… »
J’étais déçu, c’est certain. Furieux aussi, de m’être fait avoir. Il est tellement facile de me berner. Même si je prétends être au-dessus de tout ça, il suffit de quelques compliments ou de sous-entendus racoleurs pour que je perde tout sens critique et que je devienne passablement gaga. Et toujours mon imagination stupide qui s’emballe. Et puis cette nuit que j’ai passée à me torturer pour absolument rien ! Mais curieusement, j’ai senti un grand soulagement lorsque j’ai déposé le combiné. Comme si quelqu’un quelque part avait ouvert une porte et que j’avais respiré le vent qui venait de l’extérieur. Et la solitude, que je décris dans la dernière note, devenait soudainement plus douce. Un de perdus, dix de retrouvés : je sais, je sais ! Who’s next ?
12:30 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, rencontre, sortie, solitude
11 novembre 2007
Far West Blues
Je traverse le parc en direction d’Atwater. L’ouest de la ville, c’est un autre pays. Un monde inversé. Les pigeons qui picorent sur le trottoir ont une douceur particulière dans le soyeux du plumage. Ils ont presque du rire dans les yeux. Les clochers de l’église ne pointent pas vers le même ciel.
L’automne dans ma vie, c’est la saison des pommes et celle des cow-boys. La veille, je venais à peine d’entrer dans le bar. J’enlevais mon manteau devant le vestiaire. J’ai entendu une voix derrière moi : « Eh ben ! J’arrive juste à l’heure des beaux gars. » J’avais rencontré ce cow-boy il y a un an. Je l’avais raconté dans des notes fleur bleue, vaguement hystériques, dont j’ai le secret.
Depuis, on s’est recroisé régulièrement. Je ne saurais dire s’il s’agit du hasard. Je ne sais pas s’il y a quelque chose de spécial entre nous ou si j’invente tout. Officiellement, nous étions des amis. Tout ce que je sais, c’est que j’ai des vagues d’agressivité qui me montent dans la gorge dès qu’un bellâtre vient lui parler à l’oreille. Que je ne peux m’empêcher de noter chacun de ses regards dans ma direction . Que chacun de ses compliments me fait perdre pied. Le Grand m’avait déjà dit :
— « Lui, j’suis certain, t’as juste un geste à faire pour l’avoir à nouveau dans ton lit. »
— « Ah ouais ? Tu crois ? »
Brutus avait dit :
— « Tu sais, y a du monde comme ça qui ont besoin de sentir qu’ils ont un pouvoir sur les autres… »
— « Pour ça, c’est certain qu’il aime avoir un pouvoir sur moi ! »
Depuis quelques semaines, je me suis fait pousser une petite barbe. J’essaie d’avoir l’air un peu plus dur. L’entraînement commence à porter fruit. J’ai plusieurs t-shirts qui deviennent trop serrés. J’ai l’impression de changer d’allure. Quand il m’a vu, il a fait un sourire : « Mmmm, ça te change ! » Toujours cette façon de complimenter, l’air de rien. Puis, il m’a sorti un dicton en anglais dont j’ai oublié les mots, ça disait à peu près que notre apparence prédit qui on rencontrera.
— « Tu vas attirer quelqu’un de darker. »
— « Darker ? c’est vague, ça peut vouloir dire bien des choses… »
— « C’est vrai. »
Toute la soirée, j’ai joué les indépendants. J’étais sorti avec le Grand et Brutus, pas avec lui. Je regardais les hommes se trémousser sur la piste de danse. Je têtais ma bière. Il revenait toujours me parler. Moi, je prenais plaisir à l’observer, à lui parler à l’oreille, à le frôler chaque fois, un peu plus.
En lui parlant, j’ai posé ma main dans le bas de son dos. Il a avancé de quelques pas. J'ai demandé, amusé :
— « Ma main… elle te dérange ? »
— « Non, j’étais dos à l’allée. Nous les cowboys, on préfère être toujours adossé au mur. » Alors, j’ai repassé sa main dans son dos.
Le lendemain matin, le soleil nous a surpris enlacé dans son appartement de l’ouest de la ville. Nous étions au chaud sous la couette. Ma tête reposait sur sa poitrine, mon bras entourait sa taille et je tentais, sans succès, d’entendre les battements de son cœur. Sur le plancher flottant étaient éparpillés nos vêtements et deux emballages de condom.
Il avait l’air plus à l’aise que lors de nos matinées, il y a un an. Peut-être était-ce le fait qu’on ne s’était rien promis. On a discuté les jambes emmêlées dans son grand sofa rouge. Près de la porte, il y avait une valise. Il doit partir pour quelque temps en Alberta, voir sa famille. Chaque fois que je passais devant, le miroir de la salle de bain me murmurait que j’étais vraiment le plus beau. Pendant que je faisais le lit, le cow-boy m’a préparé un cappucino de western. Rien à voir avec un vrai café, mais c’était bon. Parce que c’était lui qui me l’avait fait. Je l’ai embrassé maladroitement.
— « On se rappelle ? »
— « On se rappelle. »
En sortant de chez lui, dans le parc, je débordais d’énergie. J’étais incapable de me décrocher le sourire de la figure. Les anglos du coin ont dû penser que j’étais un psychopathe, évadé de l’asile. Je répétais intérieurement mes leçons d’anglais, L'américain sans peine, méthode Assimil :
— « Do you hear the latest ? »
— « No, tell me, I’m dying to know ! »
— « Miss Ferguson is going out with mister Simpson. »
— « You must be kidding, she’s twice his age. »
— « And twice his size ! »
Le métro a traversé la ville souterraine puis j’ai marché jusque chez moi. L’air était froid, mais le soleil brillait. J’ai passé l’aspirateur partout dans l’appartement. Puis à mesure que je terminais la vaisselle, des doutes sont venus s’insinuer dans ma bonne humeur. Ce n’était pourtant qu’une nuit sans promesse.
Pourquoi je ne peut pas me contenter de l’instant présent ? Pourquoi ne pourrais-je pas profiter des cow-boys de passage quand ils s’offrent à moi ? Pourquoi j’ai cette inquiétude dans le ventre ? Pourquoi ce malaise quand j’imagine que je pourrais être que le numéro 153 à passer dans son lit ? Ou qu’il aurait pu partir avec n’importe qui d’autre, s’il avait trouvé un garçon plus joli ou plus musclé ou plus darker ? Et pourquoi si ça ne me convient pas, fallait-il que je parte avec lui ? Le ciel se couvre. Et les pigeons ont cessé de rire. Ils se gonflent les plumes et grelottent dans l’entretoit d’un vieux hangar.
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11 septembre 2007
M. Blackberry
La vie se plaît constamment à nous surprendre. À déjouer les pronostics. Comme un lièvre qui fuit le chasseur, elle ne cesse de bifurquer d’un côté et de l’autre. Je me disais que j’en avais assez du célibat, que j’avais peur de me transformer en vieux garçon. Je me suis retrouvé avec GP, dans un étrange party réservé aux célibataires.
À l’entrée du bar, les « gentils organisateurs », les GO, se sont présentés. Puis, ils nous ont posés dans le dos, un autocollant de notre choix. Le jaune signifiait : je suis timide. Le vert : Je suis pas gênant, abordez-moi. Le bleu : Je préfère aborder moi-même les gens. Et le rouge : Je suis en manque de sexe. Les deux GO sont revenus nous voir au cours de la soirée pour nous gronder parce qu’on ne socialisait pas suffisamment. Le bar était rempli de beaux garçons. On se serait cru dans un congrès de mannequins. Je ne savais pas où donner de la tête. Pour que les GO nous fichent la paix, GP a joué les entremetteurs. Et malgré le fait que je disais « non, non, non » en serrant les dents, il est allé chercher un châtain que je trouvais joli pour me le présenter. C’était un journaliste. Il travaillait dans une salle de nouvelles et devait commencer le lendemain à 4h du matin. Il est donc parti en me laissant son numéro sur un bout de papier. Les GO étaient occupés au fond du bar. On en a profité pour s’éclipser discrètement.
On s’est retrouvé dans ce bar minable où l’on finit toujours par s’échouer, en fin de soirée. Après avoir sautillé sur la piste de danse et vidé son verre de jus de canneberge (sans vodka), GP a décidé de s’en aller : « Bon, je te laisse tout seul pour que tu te trouves un crapet… » Alors, j’ai lancé ma ligne en pensant : « Un crapet, c’est toujours mieux que rien ! » J’avais du mal à distinguer les visages dans le noir, mais il y avait un homme qui semblait intéressant. Il portait un t-shirt clair avec le numéro 17 inscrit dans le dos.
Comme toujours, j’avais trop bu. Et dans ces cas-là, je perds complètement toute subtilité. J’ai marché vers lui avec un regard par en dessous. Et je suis allé me planter près du bar, à sa gauche, à 3 cm de son épaule. Je me trouvais tellement lourdaud que j’avais envie de rire. On s’est présenté à coup de clichés éculés : « Tu viens souvent ici ? » « Tu passes une belle soirée ? », etc. Je me foutais bien de ce qu’on disait puisque le volume de la musique était tellement élevé que je n’entendais rien, et que l’on devait se parler dans l’oreille, en se frôlant continuellement. Et c’est tout ce qui m’intéressait. Il était sympathique, drôle et joli. Un air de monsieur. Quand il m’a offert d’aller prendre un verre chez lui, j’ai répondu « oui, je le veux. » Quel con je suis !
À quelques coins de rue de là, il m’a ouvert la porte de sa décapotable. J’aimerais bien vous dire quelle était la marque de l’auto, mais je ne connais absolument rien aux automobiles. Disons, une voiture bleue, avec des sièges en cuir vraiment confortables. On s’est retrouvé dans un immense appartement sur deux étages. J’ai fait le tour, la bouche ouverte, en le suivant parce que j’avais peur de me perdre tellement c’était grand. Aux murs étaient accrochées des photographies de ses voyages au Népal, en Chine et en Amérique latine. Il a fait quelques fois le tour du monde. Je n’avais jamais vu un système de son high-tech comme le sien. Ça ressemblait à une mince plaque de marbre posée sur le mur. Il m’a demandé de changer le disque. Je suis resté perplexe, le CD dans la main. Il n’y avait pas de boutons. Il a souri et a ouvert le boîtier.
Je n’ai pas dormi beaucoup parce que j’avais peur de ronfler. Je n’ai pas dormi beaucoup parce qu’il y avait mieux à faire.
C’est la voix féminine de son Blackberry qui nous a réveillés le lendemain matin. Il devait aller bruncher avec des amis. Il a annulé son brunch et m’a concocté une salade de fruits frais qu’il m’a servie avec des viennoiseries et des cappucinos. Les cappucinos se sont transformés en cafés au lait, mais ils étaient délicieux. Je n’ai pas trop l’habitude de ces attentions et ça me mettait un peu mal à l’aise. Quand j’ouvrais la bouche, je tournais la langue sept fois pour ne pas dire de stupidités. Nous avons rangé la vaisselle. Puis J’ai fait quelques pas dans le salon et j’ai pris une grande respiration avant de me retourner et de lui proposer qu’on se revoie.
Il a ouvert son Blackberry pour vérifier s’il avait une plage horaire de disponible cette semaine. On ira finalement au cinéma jeudi soir voir un film qui est sorti la semaine dernière : Bluff : Ils ont tous quelque chose à cacher. Le titre serait-il prémonitoire ? En tout cas, les critiques sont excellentes. Il a insisté pour venir me reconduire chez moi. Il avait peur que je prenne froid. Mais j’ai préféré marcher. J’avais besoin d’air frais. D’ici jeudi, je dois trouver la motivation pour avancer le plus possible dans mes contrats et ma recherche d’emploi et faire le clean up de mon minuscule appartement.
Et les rafales font de nouveau tournoyer les girouettes. Les mêmes questions qui chaque fois se bousculent sur le seuil de ma conscience. Je me remets au « dramacouinage » (dixit Polymorphe). Qu’adviendra-t-il quand il saura qui je suis vraiment ?
Quand il saura que je n’ai pas de régime d’épargne enregistrée et que mon compte de banque est dans le négatif ? Que je n’ai pas fait mes rapports d’impôts depuis plusieurs années ? Que je suis dépendant au blogue, « ma dose d'amour technologiquement modifié » (dixit Joon) ? Qu’un stupide virus me squatte les ganglions et que cette situation m’a tellement impressionné dans le passé que j’ai saboté presque une dizaine d’années de ma vie ? Quand il découvrira que je suis maladroit et que j’ai plein de blocages ? Que je suis souvent ennuyant, que j’ai mauvais caractère, que je suis un asocial qui ne supporte pas la solitude ? Quand il découvrira finalement que je ne suis pas aussi bien que j’en ai l’air ? Décidément, on n’en sort pas !
J’aimerais tellement qu’il y ait un calme après les tempêtes. Mais je sais que la vie se plaît constamment à nous surprendre. À déjouer les pronostics. Comme un lièvre qui fuit le chasseur, elle ne cesse de bifurquer d’un côté et de l’autre.
Musique : Histoire d’un amour, interprété par Gloria Lasso. J’adore cette version avec les violons grandiloquents et l’accent espagnol.
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07 septembre 2007
Le silence
Mon vieux moniteur s’est éteint définitivement. J’ai passé plusieurs jours sans avoir accès à la Toile. Suffisamment pour constater ma dépendance. Les premières heures, j’étais pris d’une sorte de panique. Puis, j’ai remarqué toutes ces secondes libérées, des moments qui me permettaient d’ouvrir un livre ou de sortir voir le soleil couchant. J’ai écouté un peu plus de musique, j’ai cuisiné. Mais après quelques jours, je m’ennuyais sérieusement. La télévision et la radio n’étaient vraiment d’aucun secours, des boîtes à bêtises qui radotent et se complaisent dans le vide.
20h10. Ne pouvant supporter le silence plus longtemps, je sors dans la fraîcheur du soir. Je marche sous la demi-lune inclinée. Je passe entre des zones d’ombres emplies de la stridulation des grillons. Je longe la piste cyclable qui disparaît dans le parc. La ligne blanche devient spectrale quand elle s’éloigne des lampadaires. Si le grand savait que je suis ici, mon image d’enfant de chœur s’effriterait sérieusement.
Il y a comme une brume luminescente au ras du gazon. Je descends dans le vallon, en prenant garde de ne pas trébucher. On n’y voit rien. Mes yeux ne se sont pas encore accoutumés à l’obscurité. Le parc Maisonneuve, que je connais par cœur le jour, se métamorphose la nuit. Il prend une allure onirique. J’aperçois des ombres furtives qui disparaissent et réapparaissent entre les bosquets . Je ne suis pas seul. Le grand avait raison. Je suis au bon endroit. Je sens l’adrénaline qui fait un tour. Il y a sûrement ici des psychopathes, des toxicos en manque, des hordes de post-adolescents en quête d’une pédale à tabasser. Sur le qui-vive, je suis prêt à détaler ou à me battre, s’il le faut. La peur fait partie du plaisir de la randonnée.
Le sable plus clair des sentiers se démarque sur l’herbe sombre. Les grands peupliers noirs ont une allure fantomatique. Le vent frisquet charrie un parfum de verdure mouillée avec une pointe de caramel. Quelques étoiles arrivent à percer la voûte de poussière de la ville. À mon tour, je disparais dans l’ombre d’une rangée de conifères. J’essaie de discerner les allées et venues. Mais dès que ma concentration se relâche, les silhouettes se fondent dans le noir.
J’entends un cliquetis de chaînes. Un homme à vélo passe entre deux arbres. Il s’arrête, repart. Je l’observe. Je marche dans sa direction puis je le contourne. Il s’avance. On se croise lentement en se cherchant des yeux. Je m’arrête, repart. Il m’observe. Après quelques minutes à jouer au chat et à la souris, il appuie son vélo sous un pommier. Je me dirige vers lui en bluffant une assurance sans faille.
Crâne rasé, corps musculeux sous un t-shirt gris. Des pointes de tatouages apparaissent au-dessus de son col. Je m’approche lentement pendant qu’on se détaille du regard. Les yeux baissés, j’élève la main et laisse glisser mes phalanges de son ventre à son épaule. Il fait de même. Le message est passé, l’accord conclu. Nos corps se rapprochent timidement. Nos respirations se croisent et s’emmêlent. Je ferme les yeux au moment où nos mains explorent plus effrontément. Je me dis que dans les circonstances, l’embrasser ne se ferait pas. Tant pis. Ce n’est pas un endroit pour les bonnes manières !
Il a une poigne de fer, il embrasse divinement bien. Au-dessus de nous, le vent fait crépiter le feuillage desséché du pommier. Dans l’emportement, je n’ai pas remarqué que nous étions observés. Je retourne la tête en me collant contre lui. Trois hommes nous regardent. Nous restons immobiles l’un contre l’autre, la chaleur prisonnière entre nous et nos regards tournés vers l’extérieur. Comme on le bouge plus et que le spectacle semble terminé, les intrus s’en vont, chacun de leur côté.
En le tenant par les épaules, je m’éloigne pour mieux le voir: « C’est quoi ton nom ? » Il a une pointe de sourire : « Habituellement, c’est avant qu’on demande ça ! » Je souris à mon tour : « Avant… Après, on s’en fout ! » Il m’embrasse à nouveau. Je ne me lasse pas de parcourir les creux de son dos, ses bras, sa nuque adossée contre une branche basse du pommier. J’ai déniché un tendre ! C’est plutôt rare dans le coin, la nuit. Aussi bien en profiter…
Vers minuit, je rentre dans l’appartement vide. Tout de suite, j’allume la chaîne stéréo et j’appuie sur play. La voix de Cassandra Wilson s’élève par vagues successives. Personne ne sait mieux jouer avec le silence. Je regarde l’ordinateur invalide. Je me demande tout ce qui s’écrit et se lit en ce moment. Tous ces billets qui me sont inaccessibles. Puis je me résous à prendre un stylo et du papier. Je note d’abord son numéro de téléphone avant de l’oublier. Était-ce un sept ou un neuf ? Puis je me mets à dessiner des lettres et des mots, en m’arrêtant de temps à autre pour respirer son odeur, imprégnée sur mes doigts.
(Cette note est en ligne grâce au moniteur gracieusement prêté par Brutus. Merci.)
00:10 Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, nuit, peur, rencontre, parc, sauvage
01 juin 2007
Party time
« Souriez, Le soleil brille pour tout le monde ! », l'équipe du party POZ
Le vendredi 8 juin 2007, à Montréal, les soirées POZ célébreront leur deuxième anniversaire. Félicitations aux organisateurs. Vous êtes d’ailleurs tous les bienvenus ; hommes, femmes, gais, hétéros, bis ou autres, négatifs ou positifs, jeunes et moins jeunes, etc. (Seuls les moins de 18 ans ne sont pas admis parce qu’on vend de l’alcool sur les lieux ; bière, fort, name it !)
(Oui, oui ! C’est une invitation !)
J'y serai. Le même soir, j'atteindrai une fois de plus l'âge vénérable de 32 ans. (Ne vous moquez pas. Je me suis arrêté là il y a quelques années, j'sais pas pourquoi...)
19:40 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vih, sida, séropositif, poz, soutien, solidarité, rencontre
22 novembre 2006
Dialogue
Dans la nuit de lundi à mardi, j’entends les mots de Bashung : «… Gaby, tu devrais pas m’laisser la nuit, J'peux pas dormir, j'fais qu'des conneries…» Je me perds dans la grande Toile une fois de plus. Je tombe sur une note écrite par deux filles où elles parlent des hommes rencontrés sur le site Meetic: Les pas de couilles. Je souris, ça fait du bien. Je traverse, en ce moment, une zone noire. Je suis cynique, désabusé. Undernet, site de rencontres : rien pour alléger la déprime. Au contraire même, la violence et la sécheresse des rapports virtuels me rendent agressif. J'essaie d'engager des conversations. Je frappe un mur à quelques reprises. *Cling* J'ouvre une boîte de dialogue, on échange quelques mots. Pendant que je cherche mes mots, il tape : « devant tant d’intérêt - dsl - bye *Cling* » Chercher ses mots ici, ça ne se fait pas.
*Cling*, une boîte de dialogue s’est ouverte. Il se nomme hard25. Résumé du profil :
Hard25 : gars 27 ans, cherche mec clean pour sexe bareback.
(bareback : relation sexuelle volontairement non protégée)
La moutarde, celle qui brûle, me monte au nez. Je me dis que celui-là, il va m’entendre.
hard25> allo
Py> Clean, ça existe pas. 1 homme séropositif sur 3 ne le sait pas...
hard25> ok ok
hard25> toi t es poz?
Py> Oui, et puis je te l'aurais pas dit. Bareback, ça me fait débander...
hard25> comment tu la pogné alors si t’aimes pas baiser bareback ?
Py> bonne question, un accident
(Je suis un peu déstabilisé par la question. C’est pas un sujet que j’ai l’habitude d’aborder. Mais je me suis lancé, aussi bien poursuivre…)
hard25> dis-moi ça
Py> complètement saoul, j'étais sûr d'être clean justement. Quand le gars a voulu faire ça sans condom., je me suis dit que s'il savait qu'il pouvait me mettre en danger, il ferait jamais ça. J'étais con.
Py> j'avais 27 ans. (Et vlan dans les dents)
hard25> ok
hard25> et là, t’es rendu a quel âge
Py> 37
hard25> et quel âge avait le mec ?
Py> le même âge, à peu près. C'était l'ami d'un ami. (Quelle importance ?)
hard25> ok
(Je prends une respiration. À mon tour de me poser la question qui me brûle.)
Py> pourquoi bareback ?
hard25> je trouve ça mieux
hard25> mais c es vrai que c’est risqué
Py> mieux comment ?
hard25> + de sensation
(Qu’est-ce que je peux répondre à ça ?)
Py> Je me souviens pas, ç’a été la seule fois.
hard25> ok
Py> J'y crois pas trop, la sensation c une question d'habileté...
hard25> ok
hard25> t’es sur les médicaments ?
hard25> comment ça se passe ?
Py> T'en poses des questions !
hard25> je m’informe.
Py> oui et ça va. Les premiers mois ont été l'enfer.
hard25> les effets secondaires sont durs ou ça t’a pris du temps à le savoir que t’étais poz?
Py> Non, j'avais des doutes dès le lendemain, le gars voulait absolument me voir. Pour m’annoncer qu'il était séropositif. Il comprenait pas ce qui lui avait pris, qu’il disait.
Py> Son médecin disait que j'avais pas grand chances de l'avoir parce que c'est moi qui l'avais pénétré.
hard25> ok
hard25> tu baises toujours avec capote ?
Py> oui
hard25> asteur
hard25> pkoi ça été l’enfer ?
hard25> si c’est pas trop demander
Py> Nausées fièvres au début. Ensuite insomnies, cauchemars horribles, hallucinations pendant des jours. Des boutons partout sur le corps pendant des semaines
Py> Plus de libido pendant des mois
( Tout ça résumé en trois lignes, je voulais que ça frappe.)
hard25> les médicaments font ça ?
Py> Ceux que je prends, oui, au début en tout cas. À long terme, ça détruit le foie. Les médecins pensent que le corps peut pas survivre aux traitements plus de 15 ou 20 ans, c trop fort.
Py> Puis, y'a la peur, tout le temps, pis la honte aussi, le secret. Ça c'est dans la tête, mais c peut-être le pire...
hard25> ok
hard25> tu l’as dit a personne ?
Py> pendant des années, j'ai eu un chum steady. Il était le seul à le savoir. C'était lourd à porter à 2, je pense. Là c plus ouvert. Et c plus facile à vivre comme ça
( Il ne dit rien, je me sens léger. Le stress est tombé. J’ai l’impression que j’ai réglé quelques comptes avec moi-même et avec le gars d’il y a dix ans…)
Py> Cool que tu m'ait pas flushé tout de suite...
hard25> ben là !
hard25> je comprends ça.
Py> … Ça vaut pas la peine. La sensation tu la trouveras bien d'une autre façon. La vie ça peut déjà être assez taugh comme ça !
Py> bon, j'ai assez fait la morale
hard25> ok merci
Py> Fais attention à toi, ciao
hard25> ok bonne nuit
hard25> xxx
[Tue Nov 21 01:27:49 EST 2006] hard25 a quitté la conversation privée.
( Je me suis endormi avec un demi-sourire dans l’oreiller. )
18:00 Publié dans Carnets de révolte | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : gay et lesbienne, web, rencontre, bareback, sexe, VIH, sida





