03 janvier 2009

Le courage

« La peur est ce qui gronde dans le courage »
Alain, Les idées et les âges


Quelques heures avant les douze coups de minuit, on s’est parlé au téléphone. Il allait rejoindre des amis pour ensuite aller danser dans une boîte, tout près du Ciel. J’allais retrouver la famille pour déguster blanquette de Limoux et crémant de Bourgogne en flottant entre les bulles d’un spa et le ciel étoilé. Aussitôt prononcés, j’ai regretté ces mots : « Sois sage. » De quoi, je me mêle ? Je voulais exprimer une insécurité, un intérêt. C’était raté. J’ai ajouté « prends soin de toi » pour tenter de me rattraper. Mais le mal était fait. J’ai pensé à lui pendant la soirée. J’aurais même aimé me retrouver à ses côtés.

Le bout crade de l’histoire. Le premier soir de l’année, on s’est revu chez lui. Ivre l’un de l’autre, on n’a pu attendre après le repas et on s’est retrouvé sur son canapé. Du sperme sur ses lèvres. Un malaise de ma part, qu’il a remarqué. Il a posé une question directe. Je voulais bien remettre l’annonce à plus tard, le temps de se connaître mieux, mais mentir, ça non ! La vérité est tombée comme une tonne de brique. Avec en prime, le trouble d’un risque potentiel. Le lendemain, je n’ai pas réussi à parler à mon médecin pour avoir son avis. J’ai fouillé le Web en quête d’une réponse. Une chance sur 10 000 ou même sur un million. Dans la littérature scientifique, on parle d’un faible risque, d’un risque inhérent à la vie normale. C’est suffisant pour me faire peur, pour l’inquiéter. Moi qui voudrais tant que cette réalité ne colore pas la perception qu’il a de moi. Je m’en veux.

(Techniquement, mes traitements fonctionnent, depuis exactement trois ans, ce qui diminue encore plus les risques de contamination, mais sans les éliminer totalement. Chez environ 94 % des hommes, la quantité de virus mesurée dans le sang correspond à celle que l’on retrouve dans le sperme. Si je fais partie de ces 94 %, le risque de contagion est pratiquement nul.)

Alors, tant qu’à y être, j’ai balancé toute mon histoire des dernières années. Le retour à Montréal, les thérapies, l’écriture de ces carnets. Il s’est attelé à la lecture du billet du 31 décembre, où je parlais de lui, pendant que je me mordais les lèvres.
— « T’es dans ‘ marde, là, hein ? » qu’il a dit, les yeux rivés à l’écran, avec un petit sourire en coin.

J’ai l’air plus affecté que lui par l’annonce. Je le réalise aujourd’hui. Toute la soirée, j’ai scruté chacun de ses moments d’absence, tentant vainement de percer le mystère de ses pensées. J’ai deviné des instants de tristesse, d’incertitude. Je l’ai questionné. J’ai ramené le sujet. À un moment, il s’est tourné vers moi : « Tu vois, là, je l’avais oublié... »

Il s’est adossé contre moi, a posé sa nuque sur mon épaule, le regard ailleurs. Moi j’essayais de ne pas penser au lendemain, de mordre chaque seconde qui passait, pendant que je le serrais dans mes bras. Mais je suis pourri là-dedans. Pourri.
— « Et puis ? » ai-je fini par demander.
— « Et puis quoi ? »
— « Est-ce que... Est-ce que je reste ? J’ai envie d’être avec toi, ce soir. »
Avec une méchanceté d’enfant, il a lancé : « hum... Je réfléchis. »

Cette année, les fêtes ont été éprouvantes dans mon entourage. Elles prendront fin demain. J’assisterai au mariage d’un ancien blogueur. En fait, il s’agit de l’auteur du tout premier carnet que j’ai lu, il y a trois ans. J’ai repassé ma chemise, ciré mes souliers, posé le pantalon sur le dossier d’une chaise. J’ai chargé la pile de l’appareil photo. À mon tour d’attendre un téléphone. C’est bien fait pour moi.

Et si ? Et si les choses s’étaient passées autrement ? Aurais-je mieux fait de me taire ou de parler plus tôt ? Aurais-je dû fuir dès son premier regard ? Aurons-nous une histoire avec un début, un milieu, une fin ? Et si j’avais été négatif, cette histoire aurait-elle été différente ? Impossible de prévoir. On ne sait jamais. C’est ce qui s’appelle la vie. Il faut poser un pas devant l’autre, sans jamais voir plus loin que le bout de son nez. Il faut oublier les crevasses potentielles et s’imaginer qu’il y a, devant soi, un sentier. Et c’est ce qui demande le plus de courage.

J’aime m’imaginer que la force qui l’a attiré chez moi vient des combats que j’ai menés. Je ne sais plus qui a dit que l’on méritait toutes nos rencontres... Mais encore une fois, je me raconte peut-être des histoires. En attendant de savoir où je vais, je cueille les nuits et les secondes. Je les compte et les raconte pour qu’elles ne m’échappent plus.

« Déploie ton jeune courage, enfant ; c'est ainsi qu'on s'élève jusqu'aux astres. »
Virgile, L'Énéide


31 décembre 2008

Dernières heures

Comment lui dire ce que j’ai en tête ? En lui racontant, peut-être. Tout passe mieux par une histoire. C’était il y a deux semaines. Je ne sortais pas ce soir-là pour faire des rencontres. Juste pour clore en beauté ce long trimestre de travail avec des collègues. Et assommer la fatigue de bière cheap. Quand je l’ai aperçu, j’ai chuchoté au grand « regarde le t-shirt rouge, là-bas, tu devrais aller le voir. » « Pantoute ! C’est toi qu’il regarde ! » Effectivement, le gars en rouge ne m’a pas lâché des yeux de la soirée. C’est finalement moi qui suis allé lui parler. Je lui ai proposé une bière : il ne buvait pas. Je lui ai proposé de venir danser avec nous dans un autre club : il travaillait tôt le lendemain matin. Je lui ai proposé mon numéro de téléphone : il a accepté en souriant. Pas beaucoup d’initiatives, que je me suis dit ! Mais j’avais l’avantage de la bière, ça lui donne une excuse. Il m’a appelé dès le lendemain pour m’inviter à souper.

Quand on se voit, il parle beaucoup. De son ex, principalement, et des efforts qu’il a faits pour s’en remettre. Il ne me pose pas vraiment de question. Il fume cigarette sur cigarette. Lorsque le silence tombe entre nous, il sourit en disant que je l’intimide. Alors, c’est toujours moi qui fais les premiers pas. Je me penche au-dessus de lui et je l’embrasse. En quelque part, ça me convient, moi qui suis toujours le plus sauvage des deux. J’ai plus de facilité à entrer dans l’univers d’un autre que de le faire entrer dans le mien. Et les défis (impossible ?) m’ouvrent l’appétit, au risque de me brûler les ailes. Péché d’orgueil sûrement.

Dans la chambre à coucher, c’est une bombe. Et l’on pétarade de bonheur. Il y a eu un seul accroc lorsqu’il m’a sorti les arguments classiques du gars pour repousser le moment du condom. « je ne ferais pas ça avec n’importe qui... T’as pas à t’inquiéter, j’suis négatif puis je veux le rester... Laisse-toi aller... » (Là, j’avoue, il a perdu des points. Et moi ? Négatif ou positif, ça n’a pas d’importance ? Ça t’a pas traversé l’esprit ? Pour mon laisser-aller, on repassera !) Cette fois-là, il a frappé un mur : Avec ou rien ! Il a fait le bon choix et l’accroc a vite été oublié. Après l’amour, on a dormi toute la nuit en cuillère, la fenêtre ouverte, agrippés l’un à l’autre, malgré les rugissements des déneigeuses et le battement du techno du voisin.

Hier soir, on devait peut-être se voir, je suis rentré plus tard du gym et je ne l’ai pas appelé tout de suite. J’avais besoin d’un moment de solitude. Il l’a mal pris, a bu tout seul la bouteille qu’il avait achetée pour le souper. Je lui ai téléphoné dans la soirée. Il était triste et un peu ivre. Le temps des fêtes, il trouve ça difficile. Il a peur de tomber sur son ex le 31. Il n’a pas envie d’aller dans sa famille. Il s’attendait à ce que je l’appelle dans la journée. Comme je ne l’ai pas fait, il a eu peur que je le niaise.

«...de n'être pour toi qu'un jeu », « t-shirt rouge », « histoires d’ex... » : les impressions de déjà vu se démultiplient et forment un kaléidoscope.

J’aurais pu avoir un accident. Être aux soins intensifs ! Il ne s’est pas inquiété de moi. Il a peur que je le niaise, tout simplement ! Et il ne m’a pas appelé parce qu’il ne voulait pas me déranger. Et il m’a raconté encore une fois sa solitude. Les méchancetés que son ex lui a dit la dernière fois qu’ils se sont vus : « T’es un cave, tu feras jamais rien de bon dans la vie. » Je l’ai écouté, vaguement coupable de ne pas l’avoir appelé plus tôt, un peu avec pitié. Je suis une cruche que l’on remplit.

Le grand : Il se sert d’un toi comme rebound. Christ-moi ça là, tu suite !
Moi : Oui mais... la baise est vraiment bonne.

Il n’y a pas que le sexe dans la vie, je sais bien. Le sexe c’est overated. (C’est Une fille de shop qui l’a dit.) Mais, bon. Peut-être que pour lui, ce n’est qu’une relation de transition, il en faut. Je ne vois pas de mal à ça. Tant que les choses sont dites et que les échanges sont honnêtes. Mais pour être honnête, il faut être clair avec soi-même et je sais bien qu’il est confus. Je suis moi-même déboussolé dès je mords dans son épaule. Je dois laisser la chance au coureur. On ne se connaît pas encore vraiment. Peut-être que j’interprète tout ça tout croche. Peut-être que je ferais mieux de ne pas le revoir. Même si pour l’instant, je suis un prix de consolation, je pourrais aussi être la révélation de l’année. Non ! Ça fait un peu prétentieux. Avant la fin de 2008, on aura une bonne discussion. Et il ne reste que quelques heures.

Ce 468e billet, bourré de liens et de points d'exclamation, était le dernier de 2008. À l'année prochaine. Bonne année !

15 décembre 2008

Non rien

Il était appuyé, chancelant, sur le bord de la table de pool. Beau, même si sa barbe avait trois jours, dans sa chemise fripée, à demi ouverte, où il avait eu chaud. Je me suis arrêté à ses côtés : « Salut Ziggy ! Comment tu vas ? » Il s’est lentement tourné vers moi. Sa tête a eu comme un moment de recul. Il m’a toisé comme un étranger avec un regard éteint. Je ne lui avais jamais vu ses yeux sans couleur. Et j’ai baissé les miens parce que dans son regard je me suis vu vide. Un vide qui crie constamment. Un cri qui me soulève le cœur quand j’y repense aujourd’hui.

— « Oui, toi ? » qu’il a répondu machinalement, sans me regarder, pendant que son rictus exprimait la répulsion et l’agacement. Il fixait la foule devant lui.

Moi, déjà stupidement gentil quand je suis à jeun, je deviens dégoulinant de guimauve lorsque j’ai trop bu. J’enfilais les bières depuis le début de l’après-midi. Et cette sale journée ne semblait pas vouloir finir. J’étais vraiment content de le voir. Dans un coin de ma tête, j’ai soigneusement rangé ces après-midi où il me parlait d’architecture pendant que l’on descendait les rues du vieux pour voir les dernières glaces sur le fleuve. Son long corps nu et royal dans le soleil du matin. Son humour, sa fragilité, sa férocité m’ont manqué. Alors, je souris encore plus, je lui résume en deux phrases mes derniers mois et je le relance : « Parle-moi de toi. T’es sur le party à soir ? » Sa tête semble être en équilibre fragile et il se balance pour la rattraper.
— « Que je... C’est... je peux pas te parler, je... j’ai trop bu... »
— « Juste bu ? » Aussitôt prononcé, j’ai regretté ma question. En quoi ça me regarde ? Il n’en n’a rien à foutre de ma sollicitude. Pourquoi je ne peux me résoudre à comprendre enfin qu’il ne veut rien savoir de moi, que je n’ai été pour lui qu’un passe-temps dans un moment creux, un prix de consolation, le sosie d’un ancien amour quand je fermais enfin mon ostie de gueule.

Il ne disait plus rien. Et je me sentais ridicule de rester là planté à ses côtés. Alors, j’ai dit : « Bon, ben... Prends soin de toi » avec une petite tape sur l’épaule, juste pour ne pas perdre la face en m’éloignant. De toute façon, je n’arrivais plus vraiment à sourire. Il a continué de fixer la piste de danse devant lui. J’ai traversé le bar pour entrer dans l’ombre. Entre les silhouettes, j’apercevais toujours la tache claire de sa chemise. Il a fait quelques pas, sans perdre son air absent. Il s’est appuyé sur un autre bout de comptoir. J’ai jeté un œil autour de moi. Le grand n’y était pas. Il était sorti acheter des cigarettes et n’était pas revenu. Je lui en ai voulu et je me suis mis à être inquiet. Il faut que j’arrête de me servir de lui comme une bouée. Je suis d’un ridicule ! Trois jeunes dansaient torse nu en se frottant sur des hommes dans la cinquantaine, des commerciaux à vingt dollars la pipe. J’ai regardé les clients danser, des vieux, des sales, rien que des pas beaux. Pendant une éclaircie entre deux fuzz de guitare, le gérant à crier : « Last call. » j’ai eu l’idée d’aller marcher à l’air libre. Dans la file pour le vestiaire, il est passé près de moi. J’ai détourné les yeux. Dehors, j’ai enjambé trois crêtes de slush pour m’attraper un taxi.

Le pire c’est qu’en me réveillant le matin, je lui ai écrit un courriel « ...T'avais l'air d'avoir le vin triste, hier au bar... » Rien comme un bon euphémisme pour passer pour le dernier des cons. Et j’ai même rajouté « ...Je t’embrasse ».



22 septembre 2008

Stop the drama

On était coincé dans une banquette du Shed Café à vibrer au son d’un techno mécanique, dans un décor de brique et de cuir ocre. Je me demandais comment le personnel arrivait à travailler dans un vacarme pareil. Tous les clients devaient crier pour s’entendre, les voix se répercutaient sur les hauts plafonds. Je regardais mon burger Coco Rico, poulet grillé, guacamole, emmenthal, et ça me coupait l’appétit. Mon verre de Stella Artois me paraissait immense. J’avais pourtant choisi une valeur sûre en prenant le poulet. Dans les journaux, on n’entend parler que de salmonellose, listériose, vache folle. Mais j’avais mal au ventre depuis le matin.

Je me suis réveillé avec des crampes à l’estomac. J’avais fait des cauchemars. Je me suis dit que ce devait être à cause de ma conversation de la veille avec Mister Right. Ce qu’il peut être chiant par moment ! J’avais proposé une sortie au cinéma avec ma sœur et sa copine, à l’Ex-Centris. Il avait hésité un peu avant d’accepter. « Je voudrais pas qu’elle se dise : tiens, voilà Pierre-Yves et son chum, et que ça se précipite les choses entre nous. Ça serait prématuré. Je veux pas que les gens nous mettent en couple avant que nous l’ayons décidé. » À ce moment-là, je me suis dit qu’il devait utiliser le nous royal. On a poursuivi la discussion. J’ai raccroché le combiné avec une drôle d’impression. Bref, au matin, avant de partir au travail, je lui ai écrit un long courriel pour lui déballer mes états d’âme

… J’aimerais mieux qu’on ne se voie pas ce soir. Notre discussion d’hier me met un peu à l’envers. J’étais content que tu nous accompagnes. Mais je sens bien que ça te met mal à l’aise. Ce n'est pas comme ça que j'ai envie que ça se passe. Tu ne veux pas que je rencontre tes amis. Tu dis que c’est prématuré. En fait, j'ai peur de ne jamais avoir de place dans ta vie, de n'être pour toi qu'un jeu…

Il m’a répondu, furieux, pendant la journée :
…Ça fait 20 jours aujourd'hui qu'on se connaît. C'est encore peu. Ça remet les choses en perspective. D'ailleurs, dans mon désir que ça fonctionne avec toi, j'ai décidé d'exprimer ce que je ressens. Mais visiblement, ça me dessert... surtout quand tu te mets à extrapoler, tout seul. Ah oui, en terminant... Je ne joue pas avec les gens. Je ne suis pas assez monstre pour ça…

Cette journée de vendredi n’en finissait plus. Les crampes ne faisaient qu’augmenter. On est enfin sorti du Shed Café. J’avais besoin d’air. Je n’ai presque pas touché à mon assiette. Puis on s’est lancé à travers les voitures pour traverser le boulevard en direction du cinéma.

Au même moment, quelques coins de rue plus haut. Un autre techno résonnait dans un autre décor, rose et blanc celui-là. Assis sur la chaise du coiffeur, Mister Right jetait un œil sur la cliente d’à côté en soupirant. Une coupe asymétrique avec d’étranges mèches bleutées. Le coiffeur s’est arrêté et a glissé ses ciseaux dans sa ceinture. Il s’est appuyé sur l’épaule de Mister Right et l’a regardé dans les yeux, dans le miroir : « Oh god ! Si tu veux rien qu’un conseil, darling : Stop the drama ! Prenez ça cool ! » Mister Right a levé un sourcil.

Quand les lumières ont baissé dans la salle et que je me suis calé dans le siège, j’ai regretté qu’il ne soit pas avec moi. On allait voir Vicky Cristina Barcelona en version originale. Le dernier Woody Allen, un film léger et un peu racoleur. Des images d’une Espagne de cartes postales. La brûlante Penélope Cruz était hilarante en jalouse hystérique, tellement passionnée qu’elle tente de se suicider trois fois…

Prendre ça cool. Pfff… Je suis pas un gars cool, moi.
Je pense que je vais m’excuser.

19 septembre 2008

18.09.08

Dans la vie, je m’attends toujours au pire.

Je sais, c’est une façon un peu noire de voir les choses. Mais je me dis que ça m’évite les mauvaises surprises. De toute façon, le pessimisme, c’est congénital. Une histoire de famille. Ça se transmet de génération en génération… Je ne m’attendais vraiment pas à rencontrer quelqu’un comme lui… Mister Right, c’est du bonbon dur dans lequel je ne peux m’empêcher de croquer. Même si je risque de m’y casser les dents. Moi, je suis toujours trop pressé. Lui, il n’a jamais aucun problème à ralentir les choses. Sa peau parfumée, c’est un morceau de ciel d’automne dans lequel je voudrais m’enrouler pour toujours. Je ne connais personne qui m’écoute comme lui.

Par un soir frisquet, on venait de passer les grilles du Jardin botanique. On marchait au milieu d’un concert de grillons. Je lui ai souhaité la bienvenue dans mes jardins. « Comment tu trouves mes bâtiments administratifs ? T’as vu mes fontaines ? » Il ne faisait vraiment pas chaud. Les lanternes se balançaient. Le parfum des roses tapies dans l’ombre s’élevait avec la brise. Nos mains se sont frôlées. Ma manche a glissé contre la sienne. J’ai attrapé ses doigts. Nos paumes se sont retrouvées. À ce moment-là, le ciel était tout noir contre le sommet des arbres. Mais derrière la chape de nuage j’étais convaincu que des milliards d’étoiles scintillaient.

Quand il tourne vers moi son regard clair, j’ai l’impression de devenir quelqu’un d’extraordinaire. Mes vieux habits de gueux tombent un par un sur le sol. Il pose des questions. Il se souvient de tout. J’ai l’impression qu’il sonde mes recoins les plus secrets. Ça me chatouille les complexes, mais avec lui, je n’ai pas envie de me cacher. Il dit qu’avec moi, il veut apprendre l’abandon. Parce qu’il sait qu’il peut me faire confiance. Parce que les sentiments ne me font plus peur. Parce qu’il me voit chaque jour, traverser mes journées sans filets. Lui, il aimerait m’apprendre l’optimisme et la confiance. Il voudrait que je laisse tomber mes tempêtes. C’est un ambitieux. J’aime voir poindre son sourire quand il me taquine. Et qu’il se moque de la moindre petite peur que je gonfle à l’excès.

Chaque matin, je me réveille en étant persuadé qu’il aura disparu, au cours de la nuit. Je m’étire sans ouvrir les yeux. Je me bute contre sa chaleur. Et je réalise qu’il est là, tout près de moi, comme si ça allait de soi ! Mister Right, c’est pas un matinal. Il me prend dans ses bras sans ouvrir les yeux, en espérant dormir encore pour de longues heures. Moi, j’ai les yeux grands ouverts. Je n’ai pas envie de dormir une seconde de plus, pour ne rien manquer. Mais je ferme les yeux. J’essaie de suivre le rythme de son souffle. Je respire son parfum. Et puis, je me laisse glisser avec lui, vers le sommeil.

22 juin 2008

Partir

J’ai largué les amarres. Parfois, je les ai tranchées à coup de machette, souvent, juste en ouvrant la main. C’était des câbles imaginaires qui me reliaient à des relations passées, mortes depuis longtemps, mais dont le souvenir me rassurait. De temps à autres, je faisais des tentatives pour vérifier l’état du cordage et je réalisais avec exaspération qu’il flottait dans le vide. J’ai finalement brisé des chaînes qui entravaient mes mouvements, en démissionnant de cet emploi pénible qui me déprimait et me vidait de mes énergies. Dans un élan de colère, j’ai fait le ménage et j’ai jeté par-dessus bord le bébé, la bassine et l’eau du bain.

Dès les premiers jours, je suis surpris par la houle et le gros temps. Je sais que je suis très fatigué, que la fatigue voile la vue et déforme tout, mais j’ai vraiment du mal à me poser et trouver le repos. Je me retrouve devant elle, seul et sans masque : ma peur du vide et de la solitude. Et je ne peux plus détourner les yeux. Bien que je crois ce face à face nécessaire, je suis terrorisé. Si j’affronte les heures les unes après les autres, je pourrai peut-être y arriver. Et si les heures sont trop lourdes, je me contenterai de faire face aux minutes. J’ai largué les amarres. Il me faut maintenant tenir la barre pour prendre le contrôle du gouvernail, regarder devant, trouver un cap vers lequel me diriger. Et je ne peux m’appuyer sur personne pour le faire. Rien ne sert pour le moment de scruter l’horizon dans l’espoir d’apercevoir les côtes. J’apprends à vivre avec les vagues.

17 juin 2008

Se tenir debout

Ce matin, j’ai donné ma démission. Un mois avant la fin de mon contrat. J’ai offert de terminer la semaine et la suivante. C’était à prendre ou à laisser. C’est fou à quel point c’est usant de travailler pour un projet auquel on ne croit plus, dans des conditions intenables et de côtoyer chaque jour le mépris. Il y a bien un petit stress lié à l’incertitude. Je dois me dégoter autre chose assez rapidement. Mais j’aurai désormais un poids de moins sur les épaules. Je suis libre... Libre.

Sur le coup, je me suis trouvé un peu lâche. J’aurais voulu dire à la chèvre ses quatre vérités, mais j’ai laissé tomber. Je pense que mon départ avait suffisamment de poids. J’ai écrit une lettre de démission très professionnelle et très honnête sur mes motifs, mais sans attaquer personne en particulier. La nouvelle a rapidement fait le tour du bureau. La directrice adjointe est venue me voir pour me féliciter. Me féliciter ? « Ben oui, pour ta lettre, c’était parfait ! » qu’elle me dit avec un grand sourire. Il faut dire que j’ai écorché (de manière très soft) le directeur et sa façon de gérer la boîte. « Et puis, ajoute-t-elle, je voulais te souhaiter bonne chance dans tous tes projets. »

P.-S. J’ai écrit le début de cette note avant que ce ne soit fait pour me donner du guts (du cran, du courage). Je la publie maintenant que c’est chose faite. Jamais une démission ne m’a rendu si souriant !

09 mai 2008

Le vieux

— Le monde est désespéré, c’en est triste. Ils sont prêts à n’importe quoi pour pas être seuls, c’est pitoyable...

— Ça sert à quoi de bousiller ce qui aurait pu être une belle amitié juste pour aller voir si ça peut aller plus loin ? Hein ? Pourquoi ? Ça sert à quoi ? ...

— C’est du magasinage. C’est plus des êtres humains, c’est des bébelles jetables... J’ai pas envie d’être un objet sur le papier glacé d’un catalogue. Je suis bien trop prétentieux pour ça et je l’assube, ...ssume, je l'assume !... Vive la masturbation !

Lui il m’écoute en souriant et en mangeant des bretzels.

(Moi, dans un 5 à 7, lors d’une première date, avec un verre de trop dans le nez… Bravo champion ! Comme désabusé, on peut pas trouver mieux ! Le vieux du titre, je vous le dis : c’est moi.)

23 avril 2008

Chut !



Comme un iceberg qui bascule, l’équilibre entre ce que je raconte ici et ce que je choisis de taire s’est renversé. Ces dernières semaines, un mélange de pudeur et de manque de temps a retenu mes mots. J’ai passé sous silence le mousseux californien avec lequel nous avons trinqué au printemps. La mozzarella fraîche que Ziggy m’a servie en tranches molles, entre tomates et basilic. Cette lumière du matin dorée, quand j’ai soulevé la couette pour admirer son long corps blanc avant qu’il ne s’éveille. Je n’ai pas raconté notre première scène de jalousie que nous avons pansé, calés l’un contre l’autre dans son divan, mes doigts qui erraient lentement dans ses cheveux.

(...)

Je n’écrirai pas les mots qui coiffent ce blogue. Les prononcer, équivaudrait à lâcher un éléphant dans un magasin de porcelaine. Et je me suis découvert un penchant pour la porcelaine, celle de son sourire, de ses bras et celle du creux de ses reins. J’ai aussi remis à plus tard mon dilemme. La soupière ébréchée devra attendre encore un peu. Le secret est parfois lourd à porter et j’ai souvent envie de tout balancer pour être soulagé. Ce n’est pourtant qu’à moi qu’il revient de porter ce poids. J’appréhende le moment où ces mots devront tomber.

(...)

J’ai fait un rêve étrange, la nuit dernière. Je m’étais arrêté sur l’accotement d’une route que je connais par coeur pour l’avoir parcouru mille fois, un ruban d’asphalte qui ondule entre des murs d’épinettes noires. Cette route traverse le parc de la Vérendrye et se déroule jusqu’à la petite ville minière où je suis né. Elle s’enfonce dans la forêt du nord, émaillé de lac aux couleurs du mercure. Je sentais très clairement que l’heure était venue de quitter cette voie pour plonger dans l’ombre des conifères, entre les lichens gris bleu et les aiguilles sombres, là où il n’y a plus aucun sentier. Je n’éprouvais pas de crainte. Je suis un urbain d’adoption, mais je sais me débrouiller dans les bois. J’ai une boussole dans ma poche. Et il y aura toujours les astres. Il me faut courir le risque de me perdre si je veux me trouver un jour. Je suis donc entré dans la forêt, sans faire de bruit. Et je suis disparu entre les arbres. Bien sûr, il y avait le silence. Mais derrière le silence, la vie coulait comme du miel.

Musique : For the time being, Phonique (feat. Erlend oye), Alexkids cold mix

15 avril 2008

Dilemme

« Les fleurs discrètes des érables rougeoyaient alors sur les branches comme aujourd’hui. » 30 mars 2007




Il y a des choses qui reviennent chaque saison. Peut-être faut-il apprendre à vivre avec des questions sans réponses. Je suis un peu gêné d’avoir écrit certains billets que l’on retrouve dans les archives. C’est bien beau l’intensité, mais quand je me relis, je trouve que je frise parfois le ridicule. Ma vision des choses a évolué, depuis. L’angle a changé. J’ai plus de recul, enfin, un peu. De l’altitude, peut-être. Mais le dilemme demeure. Où, quand, comment dire ces mots. Curieusement, l’une des premières notes qui m’a touché sur la Toile traitait de cette question. Elle était écrite par Fabien. J’ai su à ce moment-là que le Web pouvait être utile :

« C’était le jour parfait pour le dire, pensait-il. Le moment idéal. Il ne pouvait pas faire autrement que de ne pas le dire aujourd’hui. Il avait déjà trop attendu. Avant, il n’y pensait même pas, trop occupé à savourer son bonheur. Après, cela aurait pesé sur sa conscience, gâchant tout. Il se serait senti malhonnête. Oui, aujourd’hui c’était le jour parfait pour le dire. Depuis le matin il répétait dans sa tête ces quelques mots. Il répétait silencieusement sa réplique comme un acteur cherchant le bon ton… »
Un jour parfait, Fabien sur Au fil des jours, 31 mars 2006
(Fabien n’écrit plus sur ce blogue. Je l’imagine heureux et sans histoire.)

« …Votre statut sérologique est une anecdote parmi d’autres, il ne vous définit pas en tant qu’homme. Même si ce détail a parfois trop, et naturellement, tendance à envahir votre quotidien et votre psyché. Alors que chez l’autre béotien, la nouvelle outrepassera, obscurcira, déformera la réalité de votre être. Attendez donc qu’il ait de vrais sentiments, l’envie exprimée d’une relation plus durable, voire même qu’il vous aime. Il sera alors temps de faire l’inventaire… de montrer le bord ébréché de la soupière… Cela sera le test ultime et non la carte de visite balancée au premier prospect qui passe… »
Amour et sérodiscordance, Laurent Gloaguen sur Embruns, 31 mars 2007

Ça me trotte dans la tête. Je sais bien qu’il n’y a pas de réponse unique. À chacun son histoire. Et à moi de trouver celle qui sera ma vie.

Musique : Papa don’t preach, Madonna (Je sais, ça a pas rapport. enfin, peut-être.)

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