27 septembre 2008

Le réel

« …Je suis un mutant, un nouvel homme Je ne possède même plus mes désirs Je me parfume aux oxydes de carbone Et j’ai peur de savoir comment je vais finir…» Francis Cabrel, Ma place dans le trafic
Si vous êtes ici en quête de joli et de romance, passez votre chemin. Ce billet est sombre et glauque. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, il n’est question ici que de ma perception des choses. J’ai lu quelque part, dans un ouvrage de pop-psycho vaguement nouvel-âge, que les personnes qui nous attirent intensément sont celles qui ont le plus à nous apprendre. Ce soir-là, je m’étais endormi d’un sommeil agité en pensant aux dernières semaines avec Mister Right. Empêtré dans mes espoirs, mes colères et mes déceptions. ... Je suis avec Els dans un centre commercial lumineux de plusieurs étages. Nous marchons sur la mezzanine vitrée qui surplombe les premiers étages, tout près de l’entrée d’un grand hôtel où nous avons une chambre. Quelques mètres plus loin, se trouve le comptoir d’une boutique appelée BCBG (Beaux célibataires, beaux gais). De l’autre côté de la mezzanine, nous apercevons un groupe de journalistes et un caméraman, l’une d’elle tient un micro. Ils réalisent un vox pop sur la beauté masculine et le vieillissement. Toute l’opération vise à faire la promotion de la boutique BCBG. Il n’y a presque personne dans les allées et je suis le seul homme sur l’étage. Ils m’aperçoivent et se dirigent rapidement dans ma direction. Mais je n’ai pas du tout envie de répondre à leurs questions. S’ensuit une poursuite dans les allées du centre commercial. Nous devons retourner à notre chambre d’hôtel parce qu’Els y a oublié une serviette. Je me dis qu’à l’heure qu’il est, les femmes de chambre ont sûrement tout ramassé. Nous entrons dans la pièce qui est sens dessus dessous. Le plancher est couvert de draps et de serviettes blanches. Els retrouve une serviette en ratine verte dans un coin de la chambre. Derrière le lit, je retrouve mon ordinateur portable. Il est brisé en deux morceaux. Heureusement, il fonctionne toujours. On sonne à la porte. Els va ouvrir pendant que j’emballe mes morceaux d’ordinateur. Je m’approche de la porte et je constate qu’elle a répondu les seins nus. Elle se cache les seins avec une boîte de pizza. « Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Elle me répond que ce n’est pas grave et que c’est pour souligner l’anniversaire du gars de la chambre d’à côté. Elle a des paillettes sur la peau et des lettres métalliques forment dans son dos les mots : « Non à l’homophobie ! » Je m’approche de la porte et j’aperçois des hommes qui s’approchent furtivement et qui se cachent aux abords de l’entrée de l’hôtel. Elle ajoute : « On lui prépare un surprise party.» On entre dans la chambre d’à côté. Il y a de la musique et déjà beaucoup de monde. Le gars dont c’est l’anniversaire fume une cigarette, appuyé sur le comptoir de la cuisine. C’est un grand brun, assez joli, mais pas très sympathique. Il a l’air prétentieux. Els danse dans une des pièces. Elle a le corps couvert de crème fouettée. Le gars la regarde et lance à deux de ses amis : « Hey, les gars, ça vous dirait de manger de la crème fouettée. » Ils ricanent. Je dis « Ben là ! » en faisant quelques pas dans sa direction. Les deux gars s’avancent. Je m’interpose. On commence à se pousser. D’autres gars se sont approchés. Le fêté sourit. On échange quelques coups. Ils tentent de me maîtriser. J’ai le cœur qui se débat. Puis je saisis un couteau de plastique sur la table et je menace celui qui est le plus près. Mais ils me poussent dans un coin et me font lâcher le couteau. Je me retrouve immobilisé sur le plancher sous le poids des deux hommes. Je me suis réveillé en sursaut. Je me suis levé, les yeux mouillés. Étendu sur le tapis du salon, j’ai tout noté dans un cahier. De nombreux liens entre ce rêve et ma réalité sont apparus par flash. Les lettres, d’abord presque invisibles dans la pénombre, devenaient plus claires avec les lueurs du matin. Plusieurs éléments du rêve font référence à mon histoire avec Mister Right. La crème fouettée était devenue un running gag entre lui et moi depuis le jour où j’ai englouti devant lui un café glacé recouvert d’une montagne de crème fouettée. BCBG est le nom d’un party privé auquel Mister Right participe vendredi prochain, un des soirs où on ne pourra pas se voir. Un mélange de speed dating et de party de club Med réservé aux hommes gais célibataires. J’ai l’impression de m’être fait avoir. Il a profité effrontément de mon ouverture, de ma générosité, de ma naïveté même pour tirer de moi ce dont il avait envie. Cet immense gouffre affectif que je porte quotidiennement m’a rendu vulnérable. Je l’ai laissé entrer de plain-pied dans mon intimité. J’ai fait taire mes hésitations dans l’espoir de gagner quelques heures de tendresse. Il a pris une place importante dans mon esprit alors que pour lui, je n’étais qu’une distraction. Il a laissé traîner des promesses comme un appât sans jamais se dévoiler lui-même. Ça me ramène à une autre histoire plus sordide. Dans la nuit du 11 novembre 1996. À une époque de ma vie où le moindre espoir me semblait inaccessible. Malgré une vie sociale trépidante, la solitude était presque parvenue à m’éteindre complètement. J’avais noyé ma douleur et ma colère dans l’alcool. La nuit froide tirait à sa fin. Pour des miettes d’attention et quelques gestes tendres, j’ai mis ma vie entre les mains d’un dénommé Stéphane. J’ai bien eu quelques hésitations que j’ai balayées du revers de la main. Il savait qu’il me faisait courir un risque immense. Il se savait dangereux. Ç’aurait été si facile de se protéger. Mais il s’est servi de moi et de ma détresse pour assouvir ses envies du moment, sans égard pour le tas de chair imbibé d’alcool qu’il avait devant lui. Et avant que le matin ne se lève, un cortège de virus et de haine de soi est passé de son corps au mien. À la fin de cette nuit, ma vie a basculé. ... J’ai lu quelque part, je crois que c’était dans un traité de sexologie, que les personnes qui ont été abusées recherchent toujours à retrouver leur agresseur. Parfois pour revivre de façon pathologique leur agression. Parfois pour tenter de trouver une certaine forme de pardon. Je n’ai pas les idées claires la nuit. Je dramatise, j’extrapole pour utiliser les termes de Mister Right. Le rêve m’a assommé. La nuit embrouille mes pensées. À cela s’ajoute l’effet des médicaments que je prends chaque soir et qui amplifient la moindre trace d’anxiété. Je suis un mutant, un rêveur chimique, condamné à regarder chaque nuit le réel avec lucidité. Je devrais peut-être changer de médication. Edit : Les commentaires qui suivent éclairent ce billet.

23 août 2008

Céline entre les murs

Son retour au bercail, au Centre Bell, sa participation au 400e de Québec, on ne parle que d'elle. Mais bon, ça fait changement des Olympiques. Et puis, il y a eu cette soirée où il est allé voir le spectacle avec son ex. Je suis resté seul et je me suis défoulé en gueulant comme un malade sur All by myself. J'en ai encore les cordes vocales toutes amochées. Et puis, je tombe sur ça, par hasard... En 1991, Céline Dion visitait la prison de Bordeaux. Sa rencontre avec des détenus qui lui racontent leurs rêves est émouvante et sa voix a capella, qui résonne entre les murs lorsqu'elle chante l'amour existe encore, ça me donne des frissons. Les souverains anonymes ( Via Pat Lagacé )

25 juillet 2008

Souffle

« …Juste pour te dire J’suis fatigué de mourir Le songe valse aussi Le songe valse ici Ici dans mes nuits Entre la pluie et la poésie… »
Je ne sais pas si je dors vraiment. Il me semble que l’avion vient tout juste de décoller. L’orage est une saison qui s’étire. La pluie lave les vitres des hublots. Les moteurs grondent et rechignent à chaque turbulence. Sale temps pour prendre l’avion. Je suis si fatigué que j’arrive quand même à somnoler, bien calé dans mon siège. J’ai levé une paupière. Je ne rêve pas : on descend. Mais qu’est-ce qui se passe ? On vient tout juste de quitter Dorval en direction de Paris. La seconde paupière remonte à reculons rejoindre l’autre. J’observe une hôtesse de l’air qui range son chariot. La voix du commandant se fait entendre. À cause du mauvais temps, le vol vers Paris est annulé, l’avion doit se poser, immédiatement. Nous sommes actuellement au-dessus de Châteauguay. À ma connaissance, il n’y a pas d’aéroport dans cette petite ville de banlieue. Je me retourne en m’enroulant dans les draps. Je déteste lorsque je fais un rêve stupide et que je suis suffisamment éveillé pour m’en apercevoir. L’avion descend rapidement. La pluie grise est si dense qu’on pourrait se croire en sous-marins. Impossible de dormir dans la descente. Je me retourne et souris à ma voisine. C’est Chloé Sainte-Marie. On se met à parler de la pluie et… de la pluie, du goût de l’eau, de la beauté des tons de gris. Du froid humide qui vous saisit et du plaisir des couvertures de laine. Et c’est passionnant. On rit. Il y a de l’effervescence dans ses yeux verts. Et la conversation se poursuit longuement dans le bar d’un l’hôtel de l’immense aéroport international de Châteauguay. Nous y passons la nuit à boire des martinis, allongés sur des canapés de cuir vert devant un feu de foyer, pendant que le Québec entier est lentement inondé. Je me demande bien ce que je voulais aller faire à Paris. Les rêves sont toujours foisonnants de significations. Celui-ci est à l’image de ma vie des derniers jours. Elle m’a amené où je n’aurais jamais pensé vouloir aller. Et, d’une certaine façon, je lui en suis reconnaissant. J’ai trouvé un boulot qui ne m’intéressait pas au départ et à mon étonnement, je m’y plais bien. Rien de prestigieux. Il fallait entendre le silence de ma mère lorsque je lui en ai parlé. Adieu espoirs de prix Nobel. Je fréquente un garçon qui n’a rien d’un prince charmant malgré ses yeux doux. Intense comme un tyrannosaure, susceptible comme une grenade et subtil comme un bulldozer. Il se fâche quand il ne peut pas dormir avec moi et il m’appelle son mari. Un quotidien presque banal où je peux écrire et profiter de toutes les pluies d’été, ennuyeux comme une comédie romantique mettant en vedette Meg Ryan. Un moment pour souffler. Chloé Sainte-Marie, Simple souffle souple Textes de Patrice Desbiens, musique de Gilles Bélanger, Je marche à toi, Octant Musique, 2002

13 juin 2008

Dialogue avec la nuit

La nuit est tombée et je viens tout juste de terminer le texte que je dois remettre demain matin. J’ai réussi à finaliser cette commande et je suis assez satisfait du résultat. Advienne que pourra ! Et entre les périodes d’inspiration et de production intense, j’ai trouvé le temps de faire le grand ménage de mon minuscule appartement. Je suis allongé sur mon lit, les yeux grands ouverts. La lumière orangée du réverbère filtre à travers le store. Le vrombissement d’un petit climatiseur que j’ai reçu en cadeau me rassure. Lors de la prochaine canicule, je pourrai dormir au frais. Je n’arrive pas à basculer complètement dans le sommeil, mais de temps à autre, un rêve plus impétueux emporte momentanément ma conscience. J’ai rêvé d’une chèvre qui me poursuivait (ma patronne). Dans un autre rêve, je devais conduire une voiture sport sur une autoroute à six voies. Les conditions de la route étaient épouvantables : des vents violents, des camions renversés, des précipices béants au milieu de la chaussée. J’ai eu l’idée de me garer près d’une usine, sur le bord de la route. C’est un immense bâtiment de briques rouges. Je cherche une cabine téléphonique. Comme je suis épuisé, je n’ai pas toute ma tête. Et je n’arrive plus à retrouver la voiture. Une préposée aux renseignements dans l’usine me lance un regard méfiant puis me tend un formulaire : « Remplissez ça et vous pourrez récupérez votre voiture. » Je suis pris de panique en lisant les questions. Je dois inscrire mon numéro de permis de conduire et je réalise que je n’ai pas de permis. J’essaie de m’esquiver, mais je suis certain que la préposée a vu clair dans mon jeu. Ce rêve décrit assez bien ce que je vis au travail. Un projet trop lourd et complexe pour être porté par une seule personne, avec lequel je me démène depuis plusieurs mois, sans aide, face à des montagnes de problèmes. Et toujours ce vieux sentiment d’être un imposteur. Je me réveille emmêlé dans les draps. J’ai fait le tour de tous les trucs que je connais pour me rendormir, sans succès. Il est près de trois heures. Je sais qu’il ne faut pas rester au lit lorsqu’on ne dort pas. Je vais m’asseoir dans la cuisine avec un livre de psychologie que je feuillette en mangeant un bol de Shreddies : «… l’abandonnique n’est jamais sûr de la qualité de l’affection qu’il reçoit, la remet en question, doute de la sincérité de tous ses amis. Il est ainsi conduit non seulement à guetter les signes contradictoires de l’amour ou de l’amitié qu’on lui témoigne, mais aussi à les mettre à l’épreuve. Il se montre alors exigeant, revendicatif, ennuyeux, méchant même, pour se rendre compte des limites réelles de l’indulgence ou de l’affection… …Ce qu’il attend ou exige avec insistance dans le cas où quelqu’un lui manifeste de l’intérêt ou de l’amour, c’est l’absolue preuve qu’il est aimé inconditionnellement. L’avidité infinie de cet amour absolu ne peut rencontrer que la déception… » (1) Abandonnique ? Moi aussi, j’aurai une étiquette, comme un pot de confiture de framboise ? C’est vrai que j’over-réagis au moindre signe de distance. Un baiser oublié, un regard de biais, un ton un peu sec, sont suffisants pour déclencher chez moi une avalanche et je sers les poings, je montre les dents. J’ai tout de suite l’instinct de me défendre. J’ai le reproche facile. « …En réalité, il s’attire le rejet parce qu’il se rejette lui-même, ne se reconnaît pas, ne s’aime pas et ne croit pas en lui… … C’est ce manque d’amour de lui-même qui le pousse vers un déserteur. Comme il se rejette, il a besoin de travailler son rapport à l’amour de soi. Il aura à apprendre à s’aimer assez pour que, dans ses relations avec les autres, il en arrive à se choisir plutôt que de se nier pour choisir les autres, au risque d`être rejeté. L’abandonnique doit apprendre à accepter de perdre l’amour des autres pour gagner l’amour de lui-même. C’est sa voie de libération. Ce n’est que lorsqu’il commencera à se choisir d’abord, dans toute situation, qu’il cessera de s’attirer partout des déserteurs, c'est-à-dire des êtres qui ont peur de l’amour parce qu’ils ont été victimes d’un amour emprisonnant ou d’un manque d’amour qui les a fait beaucoup souffrir… » (2) La belle affaire ! C’est justement cette blessure des déserteurs qui me fait craquer ? C’est ce qui m’a charmé chez Ziggy, chez le cow-boy et même chez l’ex, cette fragilité d’écorché et cette intensité liée à la peur de perdre, dans laquelle je me vois, comme dans un miroir. Et puis comment fait-on pour s’aimer assez ? C’est une bien belle phrase, toute lisse, sur laquelle je n’ai pas de prise. Je n’ai pratiquement pas dormi. Il est cinq heures du matin et le ciel est déjà clair. J’ouvre l’ordinateur. Une dernière révision à tête reposée et je clique sur « envoyer ». J’ai une journée de travail de plus de 12 heures qui m’attend encore aujourd’hui.


Découvrez Billy Joel!
1 : R. Mucchielli, Les complexes personnels, Éditions ESF, 1980 2 : Colette Portelance, Relation d’aide et amour de soi, Les Éditions du CRAM, 1992

11 mars 2008

La trappe

Je suis étendu en travers du lit. Je somnole en espérant m’endormir vraiment. On frappe trois coups rapides à la porte. Qui ça peut bien être, à onze heures, un soir de semaine ? Il y a trois policiers devant ma porte, avec des uniformes curieusement colorés. Du rouge, du kaki et du jaune. Ils parlent rapidement, une langue que je n’arrive pas à identifier. Mais je finis par comprendre que mon heure est venue et qu’ils sont passés me chercher. « Je ne suis pas prêt à partir ! » Le plus petit ricane en lissant sa moustache : « L’est-on jamais ? » Je ne peux pas laisser l’appartement dans cet état, tout est en désordre. Des hommes et des femmes apparaissent et s’interposent entre moi et les trois visiteurs. Je reconnais mon entraîneur. Elle a l’air complètement outré : « Après tous les efforts qu’il a faits, vous ne pouvez absolument pas l’emmener ! » Elle me lance un regard presque maternel. Le cow-boy est là, lui aussi, visiblement mal à l’aise dans cette situation où il doit prendre parti. Il s’interpose à son tour, mais avec moins de convictions. D’autres personnes arrivent. Un attroupement se forme devant ma porte. Chacun donne son avis sur le fait que je mérite ou non de m’en aller. Les trois policiers sont vraiment antipathiques, mais je me fous pas mal de devoir partir avec eux. Les esprits s’échauffent. Le ton monte. Moi, je reste en retrait. Je voudrais juste avoir la paix et dormir. Puis, je remarque une trappe carrée, sur le blanc du plafond. Je me souviens alors de toutes les pièces du bâtiment que je n’ai pas encore eu le temps d’explorer : un immense loft caché dans le grenier, une longue piscine intérieure à l’eau verte, des balcons aériens reliés par des passerelles suspendues et une cuisine où l’on prépare des banquets. Je regarde la trappe. Personne n’y porte attention. Ils sont tous occupés à argumenter. Seule mon entraîneur a remarqué que j’ai le nez en l’air. Elle me fait un clin d’œil discret. Je pose lentement mon pied sur le barreau d’une échelle. Je pousse la trappe d’une main. Il y a de la clarté, de l’autre côté. Et c’est à ce moment-là que j’ouvre les yeux. L’appartement est vide et l’on devine déjà le matin qui approche. Dans quelques minutes, le réveil va sonner. Il faudra sortir dans la neige lourde et retourner au travail.

19 décembre 2007

La faute aux vagues

Je pars presque deux heures à l’avance. Ça vaut mieux. Depuis le matin, j’entends à la radio que la circulation est dans un état catastrophique. Et qu’il est préférable de prendre le métro. Too bad ! Il n’y a pas de stations de métro à proximité du bureau où se déroule l’entrevue. Il y a une piste cyclable, mais elle dort sous trois pieds de neige et je n’ai pas de skis, ni de raquettes. 9h35 : l’autobus devrait être là et il commence à faire froid. 10h00 : deux autobus auraient dû passer déjà et la rue est toujours déserte. Mais je respire, je garde le sourire, j’ai encore du temps devant moi. 10h30 : toujours rien. Si ça continue, je serai en retard. Un autobus s’approche sur l’autre coin de rue. Ce n’est pas la bonne ligne, mais elle est dans la bonne direction. Je m’élance en patinant sur la chaussée pour le rattraper. La veille, le garçon du Gymnase m’a téléphoné, en fin de soirée, pour me souhaiter bonne nuit. Comme on ne pourra pas se voir avant Noël, il m’a envoyé des photos de lui devant la mer, à Percé, pour que je n’oublie pas son visage. Le sourire dans les yeux et les vagues en fond de scène. Mignon. Et j’ai l’imagination qui s’emballe. Il habite pas loin du bureau où je travaillerais. Ça serait plus facile de se voir. Il aime les voyages. Je nous imagine déjà quitter la ville. En campagne, sur une plage, dans un bed & breakfast du vieux-Québec ou à San Francisco. Les années qui passent, les anniversaires, les saisons. Et pourquoi pas deux vieillards qui prennent le soleil sur un sentier du parc Lafontaine, en promenant le chien… J’ai une quinzaine de coins de rue à marcher et j’ai les pieds gelés. Le rez-de-chaussée de l’immeuble est occupé par un café. Je m’y arrête, pour remplacer mes vieux souliers de marche mouillés par des souliers propres. Je compose le numéro du poste sur le téléphone de l’entrée. C’est une femme avec un accent espagnol qui me répond : — « Je vais vous rejoindre. » Quelques minutes plus tard, une femme dans la quarantaine aux cheveux acajou entre dans le café. — « Vous n’avez pas eu mon message ? L’entrevue est annulée. Je vous ai pris un autre rendez-vous demain à quinze heures. C’est possible pour vous ? » Peut-être que je souffre d’une forme de maniaco-dépression ultra rapide. En tout cas, mes fantasmes se dégonflent déjà. Retour brutal sur le plancher des vaches. Dans le fond, j’ai beau rêver, il n’y a rien de concret ni de réel entre lui et moi. On ne s’est parlé que quelques minutes au téléphone. Bien sûr, il est drôle, brillant, curieux, gentil. C’est sûrement un séducteur d’expérience. Je ne dois pas être le premier à qui il fait son numéro. Je ne le connais pas et je mange déjà dans sa main, quel con je suis. Et quand il apprendra peu à peu qui je suis, qui me dit qu’il ne déchantera pas ? J’entends déjà les mots : « je t’aime, bien. » ou « Tu sais, on pourrait rester des amis. » La madone se mettrait à hurler « I've heard it all before, I've seen it all before and I can't take it anymore » pourquoi cette histoire tournerait-elle mieux que les autres. Les histoires d’amour finissent mal, en général. Surtout les miennes. J’étends mon manteau et mon pantalon au-dessus du bain pour qu’il sèche. J’allume l’ordinateur et je fais la tournée des sites d’emploi habituels. Et puis l’hiver ne fait que commencer. On est tous prisonniers d’un décembre qui va bien durer six mois. « Adieu veau, vache, cochon, couvée… » Demain matin, je repasserai à nouveau ma chemise et mon pantalon. Et je repartirai peut-être sur un nouveau High. Je suis en amour avec l’amour. Et jusqu’à ce jour, la réalité ne fait pas le poids.

Emprunts : La laitière et le pot au lait, Jean de la Fontaine Les histoires d’A, Les Rita Mitsouko Sorry, Madonna Dans les yeux d’Émilie, Joe Dassin
Le titre de cette note est tiré d’un poème d’Isabelle Hurteau, une collègue talentueuse d’un cours de création littéraire au CÉGEP «…C’est la faute aux vagues, l’image est floue…»

02 décembre 2007

De quoi j’ai peur

« Elle glace le sang, brise les élans Elle sert les fesses, elle claque des dents Mouille les culottes, rend les cheveux blancs Elle ouvre la porte, dans un coup de vent La peur nous fige et nous endort La peur nous suit même dans la mort On a tous un monstre dans la vie Ben caché en dessous de notre lit... »
Vous avez peut-être, vous aussi, des squelettes cachés dans le placard, des poussières oubliées sous le tapis, des ombres qu’on préfère ne pas voir, derrière le canapé. Je gesticule, comme si je voulais chasser des moustiques. Mais je m’agite dans le vide. Je ne fais que chatouiller les fantômes qui dansent dans mon imagination. Don Quichotte avait plus de chance d’atteindre ses moulins à vent. J’ai peur de vivre toujours la même histoire, de tourner en rond et de me mordre la queue. J’ai peur d’être un aveugle qui arpente les fonds de culs-de-sac. J’ai peur de l’hiver et de la pluie qui s’abat sur la ville. Je détourne les yeux quand je croise un père Noël. L’avion du cow-boy doit décoller dans le couchant. Il survole peut-être les plaines ou les Grands Lacs. Est-il heureux de rentrer dans son île d’adoption ou a-t-il le sentiment de repartir en exil ? Peut-être que les rosiers des prairies ont un parfum plus doux. Et s’il choisissait de ne jamais revenir ? J’ai peur que les jours tombent l’un après l’autre comme des dominos. Et que le téléphone s’obstine à se taire. J’ai peur de mariner dans ma frustration jusqu’à devenir aigre ou amer. J’ai peur de m’empêtrer dans mes scénarios apocalyptiques et de trébucher. J’ai peur de me faire avoir, d’être utilisé comme un bouche-trou ou un trophée. J’ai peur d’être le prix de consolation. Celui que l’on préfère oublier sur une tablette pleine de poussière.
« ...Puis vient la phobie des bibittes La chienne d’aimer, ou de venir trop vite De perdre la face, de perdre ses cheveux De perdre ma place si je j’fais pas mieux... »
Et si on inversait les rôles. Depuis que l’on se connaît, c’est toujours moi qui mets mon pied dans la porte et qui essaie d’entrer pendant que lui pousse de l’autre côté pour la refermer. S’il fallait soudainement qu’il ouvre et qu’il me regarde dans les yeux, je serais paniqué. J’aurais peur de ne pas être à la hauteur, d’être un mauvais amant. J’aurais peur de le décevoir, que tous mes défauts lui sautent au visage. Que mes montagnes de problèmes déboulent sans que je puisse les retenir. Et au même moment, j’aurais peur qu’il ne soit pas à la hauteur, qu’il me déçoive. J’aurais peur de rester pris dans les barbelés qu’il a déroulés tout autour de lui. J’aurais peur de me blesser sur ses épines. J’ai peur de sa colère, de ses vieilles douleurs et de tout ce qu’il cache jalousement dans ses placards à lui. Je me projette trop loin dans l’avenir et j’ai peur de le perdre avant même de l’avoir trouvé. J’ai peur de m’attacher et de souffrir de son absence. J’ai peur de tous ces garçons qui rôdent autour de lui, craquant de charme, diablement sexy. Les comiques aux rires francs, les grands, les blonds ou les bronzés. Les millionnaires racés qui roulent en BM. Les jeunes tout frais qui débarquent en ville. Les prix Nobel de littérature. Les pompiers qui n’ont pas de feux à éteindre. Et les livreurs de pizza aux accents épicés. Mais je crois que je préfère mes fantômes mélodramatiques, qui dansent et gesticulent, au silence et à l’absence. Eux au moins, me tiennent fidèlement compagnie. Ce sont de vieilles connaissances. Je préfère le rouge et le noir à ce gris qui étouffe le ciel. Et ce qui me fait réellement peur c’est d’avoir tout imaginé. Qu’il n’y ait rien de réel, entre lui et moi. J’ai peur de finir mes jours tout seul, dans la nuit.
« ...Mais, anyway, il faut s’y faire Les monstres sortent rarement de leur tanière Sauf pour venir, comme par hasard Faire la cuillère sur notre lit de mort. »
J’ai eu le coup de foudre pour cette chanson : Un monstre sous mon lit, Tricot Machine

03 novembre 2007

Si j'avais un char

Si j’avais un char, je démarrerais un matin en faisant crisser ses pneus. Je poserais sur mon nez mes lunettes de soleil pour regarder le levant bien en face. Le ciel se déploierait dans la montée du pont. Et je verrais au loin les montérégiennes encore ensommeillées de bleu. Je me laisserais glisser dans les champs, toutes les fenêtres ouvertes, malgré le vent frais et les frissons. Je mettrais la radio à fond, les épaules profondément câlées contre le cuir du siège. Je grognerais avec le bruit du moteur lorsque je sentirais la force centrifuge me déporter dans le creux des tournants. Je caresserais les courbes d’une route de campagne entre Stanbridge East et Frelighsburg. Sous le soleil, l'acier de la carrosserie deviendrait brûlant. Je me garerais sous un bosquet de pins blancs pour me dégourdir les jambes, respirer le parfum des saisons qui passent et sourire aux piaillements piquants des mésanges. J’arrêterais dans une station-service le temps de boire un coke en canette et de voir le petit gars du coin en bleu de travail se pencher au-dessus du capot pour nettoyer mon pare-brise. Je traverserais les Cantons de l'Est jusqu’aux États. Je profiterais de la route qui soudainement devient belle, dès que l’on passe la frontière. J’irais dormir à la belle étoile dans un coin perdu des Whites Mountains. Puis, je suivrais les Appalaches jusqu’en Caroline. Je croiserais peut-être des vols d’oiseaux migrateurs. Je glisserais en silence sous celui des urubus. Je parlerais du temps qu’il fait avec les routiers et les nouveaux nomades, dans les snacks de bord de route. J’accumulerais les kilomètres de poussière et de vent jusqu’à ce que je puisse marcher pieds nus dans les vagues. Sur une plage de la côte est, pendant que les premières étoiles s’allumeront au-dessus de la mer anthracite, je laisserais filer mon imagination. Et en fermant les yeux, j’irais encore plus loin au sud, jusqu’à la Terre de feu.
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Musique : Si j'avais un char, Stephen Faulkner Photographie : GPCP (moi et un char qui n'est pas le mien !)

09 septembre 2007

Le mur

Chaque nuit, depuis environ six mois, les cauchemars me secouent vers quatre ou cinq heures du matin, juste avant que le ciel ne commence à pâlir. Chaque fois, je me réveille avec un malaise profond qui chasse définitivement le sommeil. Dans le pire des cas, ils me laissent en larmes pour quelque temps. Au mieux, je me lève avec une espèce de déprime que je mets sur le compte de la météo et de la solitude. Ces matins-là, je cherche désespérément une présence. Rien d’autre n’a de sens. Même le souvenir d’un sourire ou d’une étreinte furtive peut faire l’affaire. Je soupçonne les médicaments de jouer en rôle dans mes nuits agitées. Je n’en ai pas parlé au médecin. Je connais son arsenal dans ces cas-là. J’ai goûté ses antidépresseurs qui me transforment en zombie à l’humeur toujours égale. Et je n’ai pas apprécié les effets secondaires inquiétants. Comme un héroïnomane, je suis devenu complètement accro à ses calmants et à ses somnifères. Je sais maintenant qu’ils ne me sont d’aucun secours. J’ai constamment besoin d’une dose plus forte pour sentir un soulagement. Et au bout de quelques mois, ils deviennent inopérants. Je préfère me débrouiller avec les moyens du bord. J’écris, je décortique, je cherche à comprendre. J’essaie de prendre de front mes cauchemars, armés de rituels, d’habitudes et d’autosuggestions. Parfois, je me dis qu’il faudrait que je croie à quelque chose. Dieu ou n’importe quoi. Je ne crois en rien. Même pas en la science qui dans ce cas précis fait mauvaise figure. En attendant, je suis fatigué. Ça me rend par moments intolérant, agressif. Je ne supporte pas le persiflage de ma mère, ou les trop longs silences de l’ex. Je grogne quand je vois les petites vieilles qui vont magasiner, en transports en commun, à l’heure de pointe, les bras chargés de sacs. Je serre les dents quand j’entends quelqu’un manger pendant toute la projection d’un film. Je fuis les bulletins de nouvelles. J’ai du mal à voir la lumière au bout du tunnel où le monde s’enfonce. Et dimanche, ce sera le marathon. J’en ai rêvé depuis des années. Je suis inscrit au demi, une épreuve de 21 km. J’ai même reçu mon numéro de dossard. Depuis des mois que je m’entraîne. Mais c’est en spectateur que j’y serai. Trois vilaines blessures ont perturbé mon entraînement jusqu’à ce que j’envisage d’abandonner ou de remettre la course à l’an prochain. Devant mon air dépité, mon entraîneur m’a dit que c’était la meilleure décision à prendre. Je me suis fait à l’idée. Je m’entraîne quand même en faisant plus attention. J’ai lu quelque part que les endorphines sont l’un de mes atouts contre les cauchemars récurrents. Le jour J, je me placerai près du 30e kilomètre, dans les parages du mur. On raconte que les coureurs doivent y affronter leurs côtés les plus noirs. Ils ont alors la certitude qu’ils n’arriveront pas à terminer la course. Passé le mur, il paraît qu’ils deviennent plus légers et courent sur un nuage jusqu’à la ligne d’arrivée. J’ai une vie dorée. J’avais toujours rêvé de travailler pour le Jardin botanique. J’ai obtenu un poste que j’ai longtemps cru inaccessible. J’ai adoré mon travail. J’ai profité à plein régime de tous ses avantages. Le problème, c’est que ça n’a duré que deux mois et que dans le contexte actuel, les chances qu’il y ait des suites sont plutôt minces. Je réalise actuellement un autre rêve. Écrire pour un vrai magazine, avec des photos couleur et du papier glacé. Il y aura même ma tête, près de mon nom, dans le haut de chaque article. La directrice artistique a replacé ma chemise et le photographe a suggéré de me la jouer Don Juan. Mais je constate du même coup qu’au Québec, il est à peu près impossible de vivre en écrivant pour un magazine. Surtout dans le domaine où je me suis spécialisé. Il faut absolument que je déniche un autre emploi, n’importe quoi. Je cherche d’autres rêves. Que d’autres projets apparaissent. En attendant, je gagne du temps. Le soleil me semble lourd, le smog m’oppresse et les jours ne cessent de raccourcir. J’ai du gris dans l’œil, je patauge de toutes mes forces pour tenter d’extirper des couleurs du réel. C’est la rentrée et je vois venir le mur.

01 août 2007

Une nuit

Le comprimé a roulé sur le parquet. Je me suis dit que c’était un signe du destin. Il fallait que je laisse tomber les somnifères. J’avais déjà réduit la dose au maximum, mais l’idée d’aller au lit sans avaler la pilule dorée créait chez moi un vague malaise. Comme j’étais détendu, que j’avais devant moi deux jours de congé, j’ai pensé que c’était le moment ou jamais d’arrêter. Je me doutais bien que les images allaient se mettre en branle et déraper. Comme prévu, elles ont défilé à toute vitesse sur les murs de ma chambre. J’ai revu cet homme que j’ai aimé. Enfin, je crois, je ne sais plus. J’ai parfois du mal à m’imaginer son visage. Je ne regarde pas les photographies, de peur qu’elles ne figent mes souvenirs. Je ne peux plus entendre sa voix. J’ai oublié son odeur. Il disparaît. Je m’agrippe à certains moments. Je me souviens du nacré de sa paupière et de son souffle lourd quand il dormait à mes côtés. Que j’aimais le regarder dormir ! Mais même ces impressions deviennent de plus en plus floues. Et je sens bien qu’elles s’éloignent de la réalité, un peu plus, chaque jour. Au fil de ces années d’absence, les sentiments se sont évanouis, lentement. D’abord la douleur qui a disparu en quelques saisons. Puis l’amour. Je me suis tellement débattu pour que l’amour ne disparaisse pas. Je me suis drapé dans ce sentiment. J’en ai fait mon drapeau, mon étendard, jusque dans la bannière de ce blogue. Mais à mesure que je mettais de l’ordre dans toutes les sphères de ma vie, mes sentiments les plus secrets remontaient un à un à la surface pour être emportés par le vent. Bien sûr, les sentiments troubles ont été les derniers à vouloir me quitter. Le désir et la colère se confondent dans les mille nuances de la jalousie et viennent encore me narguer quand le sommeil se fait attendre. Il suffit d’une pleine lune et du vent chaud de la nuit pour que le cours du temps s’interrompe et que je sois projeté dans le passé. Depuis l’annonce du diagnostic en 1997, je m’étais emmuré dans le silence. J’errais comme une ombre, fragile, écorchée. Je portais le monde sur mes épaules. Je n’avais plus de paroles et je fuyais tous les bras qui s’ouvraient devant moi. J’utilisais toutes mes énergies pour soutenir mon ciel qui s’effondrait. Je m’étais bâillonné le cœur et je l’avais jeté dans le fleuve. C’est ce moment-là qu’il a choisi pour me tromper. Peut-être était-ce un moyen de fuir une situation intenable. L’autre s’appelait Olivier-Benoit ou Roland, et bien d’autres dont j’aurais mieux fait d’ignorer le nom. J’avais beau me boucher les yeux de toutes mes forces, les traces de leurs passages me sautaient au visage. Des photos, des lettres, des courriels, les commentaires des voisins. Lui, il niait tout avec bassesse. Et je faisais tout pour me convaincre qu’il disait la vérité. Je m’accrochais violemment à ses mensonges pour repousser la réalité. Chaque signe, chaque preuve s’abattait sur moi comme une déferlante. Je restais impassible. Quand je n’ai eu d’autres choix que de le confronter, je m’étais armé d’une colère blanche. En agissant ainsi, je lui rendais la tâche plus facile. Je ne lui ai jamais laissé voir la déchirure, la douleur que je ressentais. Il n’a jamais même deviné le mal qu’il m’a fait. Qu’il baise ailleurs n’avait pas vraiment d’importance. Il pouvait bien se vider sur le premier venu. C’était le mensonge qui me tordait le cœur, la trahison. À trop vouloir le croire, à trop vouloir nier une réalité évidente, je suis allé tout près de la folie, à deux doigts de craquer pour toujours. Avant de basculer, j’ai d’ailleurs fait une scène où j’ai anéanti sa collection de verreries. Les verres sont tombés à mes pieds dans un fracas spectaculaire. Je marchais pieds nus dans la vitre brisée. Il y avait mon sang sur le plancher. J’ai hurlé comme je n’avais jamais pensé pouvoir le faire. Le boîtier de la chaîne stéréo a éclaté quand il a frappé le mur. Ces souvenirs, je préfère ne pas trop les remuer. J’y pense le moins souvent possible. Ceux-là, j’ai prié pour qu’ils disparaissent. Dans le noir de ma chambre, j’ai revu ce matin gris, tout au bout de cette nuit. J’étais pieds nus dans la ruelle. Je grelottais et je pleurais, recroquevillé dans les marches d’un escalier de fer forgé, pendant que le jour se levait. J'aurais voulu me tuer, juste pour lui faire mal. Ces souvenirs m’ont tellement secoué que j’ai basculé dans un sommeil trouble et il m’est apparu en rêve. J’ai vu cet homme que j’avais aimé. Je l’ai vu tel qu’il était, avec son côté noir, sa lâcheté, sa haine et sa misère. Je l’ai vu comme je n’avais jamais voulu le voir. Pour une dernière nuit d’insomnie, j’ai affronté les démons de la colère et ils se sont finalement enfuis. Mon corps fatigué semble dévasté comme un champ de bataille, comme une forêt incendiée. Mais sous les cendres, quelque chose vibre et gronde. Et l’on devine les nouvelles pousses qui se préparent à exploser pour envahir l’espace. Mes démons, maintenant libérés, iront courir le monde pendant que je dormirai en paix. La mort qui est venue rôder aux alentours, la tempête qui m’a battu le corps ont rendu mon amour pur et dur comme un diamant. Ma capacité d’aimer est intacte et inébranlable. (…) Après cette nuit mouvementée, je suis allé courir sur la piste du parc Maisonneuve. Le soleil était déjà haut dans le ciel. Dans une grande courbe, près du coin de Sherbrooke et de Viau, j’ai croisé J. C’était une des amies de mon ex. Elle s’est séparée, elle aussi, quelques semaines avant moi. Une séparation qui, de loin, m’a semblé particulièrement pénible. Elle s’est arrêtée en souriant, à califourchon sur sa bicyclette. On s’est fait la bise et on s’est promis d’aller prendre un café. Elle était resplendissante. En rentrant, j’ai ouvert l’ordinateur pour mettre en mot le premier jet de cette note. Je me suis rendu compte qu’il y avait un message sur le répondeur. C’était lui. Il s’excusait de ne pas m’avoir appelé depuis des mois et de ne pas avoir envoyé le courrier que j’ai reçu chez lui. Il dit qu’il postera le tout ce soir, avec des photos de notre chien qui vit maintenant avec des étrangers, dans une maison de ferme, à la campagne.