04 septembre 2008
Les loups
Petit matin humide, je pianote sur le clavier, sans conviction. Le billet précédent fait encore des ronds dans l’eau. Les cercles s’agrandissent doucement et se brisent en touchant les berges. Le glaçon dans le shaker n’est que la pointe de l’iceberg que je tire derrière moi depuis que j’ai mis le pied dans ce monde. C’est lourd un iceberg, mais on s’habitue à tout. Ce virus minable qui me squatte la carcasse est tellement peu de chose dans mon existence. Il ne fait que cristalliser des constellations de blessures et de complexes bien plus menaçantes, Héritage familial, blessures d’enfance, mauvais plis. C’est pourtant celui qui parle le plus fort, il impressionne, il fanfaronne. Le virus est celui qui a pris la tête de mes démons. Mais il est ridiculement insignifiant même s’il est pugnace. Si comme dans mes rêves les plus fous, mon système parvenait à l’éradiquer totalement, je me retrouverais devant une armada de monstres personnels bien plus coriaces.
Je pourrais bien rester sagement encabané seul, à l’abri de la vie. Mais j’ai trop envie de me coltiner aux émotions fortes. C’est devenu ma façon de vivre, chercher le trouble. Parce que derrière le trouble, il y a la vie qui bat. Quand je me cogne le nez, je n’ai qu’une obsession, plonger de nouveau, retourner sur le champ de bataille. Si je mets de côté les questionnements redondants du dernier billet, il n’y a rien de réglé. En fait, je me complais peut-être un peu dans ces questionnements pour ne pas voir toute la nuit qui se cache derrière.
Je vais le revoir. Mister Wright. Le il en question. Paraît qu’il a peur lui aussi. C’est ce qu’il dit, en tout cas. Et puis, les peurs, ça ne se compare pas. Mais il faut bien prendre des risques pour s’apprivoiser. Créer des liens ce n’est pas rien qu’établir une routine, des rituels et fixer des rendez-vous. Il faut aussi s’y présenter. C’est ouvrir sa porte même si le ménage de l’appartement n’est pas à son goût. C’est lire un chapitre même s’il y a des longueurs, juste pour connaître la fin. On dit que l’homme est un loup pour l’homme. Moi, je ne peux m’empêcher d’aimer les loups, les blancs comme les noirs, même s’ils me font terriblement peur.
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03 septembre 2008
Cosmo culpabilité
— Par où commencer ?
Par un martini bien sûr. Y’a rien de mieux pour briser la glace, tout en douceur.
— Qu’est-ce que tu dirais d’un cosmopolitan ?
Le liquide rose tendre valsait dangereusement dans mon verre lorsque j’ai atteint le canapé. Encore une petite gêne, un peu de timidité ? Pourquoi pas un deuxième ? Le shaker frissonne encore sur le comptoir, près de l’évier. « Pour un drink de filles, ça fesse en christ. » Il me regardait en souriant.
— Qui ça, il ? Un autre ?
Ben oui. Je sais, ma sœur les appelle les saveurs du mois. J’avale une lampée de rose canneberge givrée et je souris à mon tour. On a rien qu’une vie à vivre et puis je vais pas passer à côté.
— Qu’est-ce que tu lis ?
Question inusitée sur un site de rencontre. Comme la conversation qui a suivi. Habituellement, c’est plutôt « Tu cherch koi ? » ou « description physik ? » Dans la minuscule boîte de dialogue, il avait l’air drôle et intelligent. J’ai pensé que ce n’était pas banal. Une semaine plus tard, on marchait sous les arbres d’Outremont. Pendant toute une journée, on est passé d’un banc de parc à l’autre en discutant. On s’est baigné en silence dans l’ombre des saules et le murmure des fontaines. Comme toujours, je parlais trop. Il était déjà 18 heures et on n’avait pas vu le temps passer. J’ai juste eu le temps de lui demander s’il aimait la chanson française. « Barbara, ça me tue ! » qu’il m’avait répondu en riant. Pas Barbara, quelque chose de plus hop-la-vie. « Je pensais aller à la soirée C’est Extra au Latulipe. Tu viendrais avec moi ? » Juste le temps d’entendre son « peut-être » en lui donnant deux bises sur les joues et j’ai dû courir pour attraper mon bus...
Le shaker dormait sur le comptoir de granit sur lequel je m’étais appuyé. Les « drinks de filles » m’avaient pas mal amoché. Assez pour avoir un genre de sourire stupide accroché dans le visage en permanence. Je me demandais s’il était aussi parti que moi. Pas le temps de trouver une réponse. Il m’a volé un baiser et la nuit s’est mise à tourner, comme nous, sur le comptoir de granit sur lequel nous étions appuyés. Le taxi, la soirée à danser comme des fous, les rires étouffés et les baisers pressés sous le porche et encore le taxi, l'un contre l'autre, sur la banquette. La nuit blanche dans ses draps bleu royal a passé comme un feu de paille. Une flamme blanche sous un ciel sans étoile.
Le lendemain, on marchait sur Amherst. Il allait rejoindre des amis. Je rentrais chez moi, encore étourdi des dernières vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures où je n’ai pas réfléchi, pas posé de questions. Moi qui en pose toujours trop. Je n’ai pas pris le métro tout de suite. J’ai marché pour décanter. Et pendant que je marchais, seul entre les terrasses de la Sainte-Catherine, les questions me tombaient dessus comme l’effet des cosmolitans.
— Quelles questions ?
Ben, les mêmes sempiternelles questions qui me creusent le ventre à chaque foutue rencontre. Le dire ? Ne pas le dire ? Le dire quand ? Oui, je sais, on m’a dit que c’était un détail. La soupière ébréchée. Selon d’obscurs chercheurs suisses, je ne serais même pas contaminant. Indétectable depuis des années, fidèle au traitement, etc. Mais pour un juge canadien, je pourrais être un dangereux criminel. Bien sûr, je joue toujours safe. Mais même si les risques étaient infinitésimaux, par mon silence, je ne lui ai pas laissé le choix de les prendre ou non. D’autres diraient : par mon silence, je lui aurais donné la chance de me connaître un peu plus, avant d’être aveuglé par des préjugés et des peurs irrationnelles. Et d’autres encore ajouteraient : par son silence, il ne voulait probablement pas savoir. Par mon silence. Par son silence… Je sais pas. Je sais plus. Je suis fatigué.
J’échafaude des possibles. J’imagine les questions dans ces yeux, après des nuits ou des semaines. J’imagine les lignes que l’incompréhension ou l’angoisse dessinerait sur son front.
— Pourquoi ne pas l’avoir dit avant ?
J’ai beau répéter des arguments rationnels. Tous mes mots ont des airs de louvoiements minables. Et ça me tord le ventre. Et ça m’empêche de dormir les nuits suivantes, étranglé dans mes draps beige sable. J’ai la gorge sèche. La nuit glauque s’étire sans retenue, jusqu’à me pousser hors du lit.
— Une minute, une semaine, un demi-siècle ? Qui sait si ça va durer ?
Je pense à lui en hochant la tête au milieu d’une conversation insipide. Je me demande où il est pendant que je traverse la ville en métro. Cette douceur sucrée qui me chatouille le coin des lèvres a toujours sa contrepartie au fond de ma poitrine. Quand les questions me broient le cœur, comme des glaçons dans un shaker.
Musique : Arere, Cassandra Wilson
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07 décembre 2006
Sucre et pasta
Il est parfait le vert des pins quand il rayonne entre le ciel bleu et la neige. Juste assez vibrant, juste assez désaturé. Un vol de pigeons gris se retourne comme un drapeau au-dessus des cimes. Elle est parfaite la vie qui s’organise pour que j’écrive même quand je fais tout pour l’éviter. Les rendez-vous qui s’annulent, le portefeuille vide et une foulure stupide me retiennent à mon bureau. Quelques bonnes nouvelles afin que j’accepte de lever les yeux, encore un peu. Un contrat de rédaction qui semble vouloir se concrétiser pour le printemps, vos mots doux, une invitation à aller boire quelques bières vendredi soir chez le grand.
J’essaie de croire en quelque chose, c’est un peu vague, je sais. Je m’explique. Je ne crois pas en Dieu, j’aimerais bien, mais je crois encore moins au hasard. Je crois que la vie a un sens même si c’est nous qui le fabriquons à chaque instant. Nous déroulons la chaîne de nos existences sur le sol marqué d’ornières par le passage de ceux qui nous ont précédés.
Le quotidien est sans histoire. Je suis allé voir The holiday avec Cameron Diaz et ses jambes interminables, Kate Winslet et le vraiment très sexy Jude Law. C’était une avant-première et deux cerbères surveillaient la salle pour qu’aucun spectateur ne capte des images sur son téléphone portable. Ils ont même fouillé les sacs à l’entrée. Je ne suis pas, actuellement, dans un mood romantique. Vous remarquerez que je n’ai pas décrit de lever de soleil depuis un bail. Il faudrait d’ailleurs que je m’y remette…
En revenant, j’ai fait chauffer de l’eau et j’ai ouvert le PC. J’ai plongé dans les abysses existentiels au bras d’Alméria. J’ai avalé un bol de pâtes avec de l’huile d’olive, du romano et de l’ail. Rien de mieux pour colmater hermétiquement toutes les insécurités financières. L’huile et les pâtes c’était un cadeau de mon ex qui voulait « m’aider » quand je suis parti seul en appartement. Il me reste d’ailleurs un pot de Crema di cipolline. Je n’ai aucune idée de quoi il s’agit, les ingrédients sont en italiens. Mais ça a un aspect assez repoussant. Alors, je le garde pour le moment ou je souffrirai vraiment d’inanition.
J’attends les chèques de paie des petits contrats que j’ai faits récemment. J’espère le premier versement d’assurance-chômage. La dernière semaine que j’ai travaillée pour mon ex-employeur n’était pas déclarée, donc illégale. Je n’ai aucun recours s’il lui prenait l’envie de ne pas me payer. Et je n’ai pas de nouvelles.
Et pourtant, les bluettes me font encore de l’effet. Je regarde Jude Law qui pleurniche avec un accent britannique dans un cottage au milieu des landes. Il est le seul dans toute la salle de cinéma à ne pas se douter que sa belle revient vers lui en courant en talons hauts dans la neige. (Une scène ridicule) Et, quand je le vois se lever, surpris, les yeux pleins d’eau. Je verse une petite larme. Je suis un cas incurable.
Malgré les rues capitonnées par la neige, malgré la lumière feutrée d’un hiver instantané, malgré les romances sucrées et les pastas, quand je me retrouve seul la nuit, la colère enfle. Dans le noir de ma chambre, elle est là. Et je n’ai pas de mots pour la circonscrire. Elle me tord le ventre, elle m’enflamme le sang. Une rage sans aucun discernement. Et lorsque j’arrive à trouver le sommeil, je me réveille au milieu d’un cauchemar où je brise, où je blesse, où je dis des atrocités. Je suis par terre et j’espère que quelqu’un me fasse taire et qu’on m’arrête.
19:35 | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, existence, questions, colère, neige, romance



