13 juin 2008

Dialogue avec la nuit

La nuit est tombée et je viens tout juste de terminer le texte que je dois remettre demain matin. J’ai réussi à finaliser cette commande et je suis assez satisfait du résultat. Advienne que pourra ! Et entre les périodes d’inspiration et de production intense, j’ai trouvé le temps de faire le grand ménage de mon minuscule appartement. Je suis allongé sur mon lit, les yeux grands ouverts. La lumière orangée du réverbère filtre à travers le store. Le vrombissement d’un petit climatiseur que j’ai reçu en cadeau me rassure. Lors de la prochaine canicule, je pourrai dormir au frais. Je n’arrive pas à basculer complètement dans le sommeil, mais de temps à autre, un rêve plus impétueux emporte momentanément ma conscience. J’ai rêvé d’une chèvre qui me poursuivait (ma patronne). Dans un autre rêve, je devais conduire une voiture sport sur une autoroute à six voies. Les conditions de la route étaient épouvantables : des vents violents, des camions renversés, des précipices béants au milieu de la chaussée. J’ai eu l’idée de me garer près d’une usine, sur le bord de la route. C’est un immense bâtiment de briques rouges. Je cherche une cabine téléphonique. Comme je suis épuisé, je n’ai pas toute ma tête. Et je n’arrive plus à retrouver la voiture. Une préposée aux renseignements dans l’usine me lance un regard méfiant puis me tend un formulaire : « Remplissez ça et vous pourrez récupérez votre voiture. » Je suis pris de panique en lisant les questions. Je dois inscrire mon numéro de permis de conduire et je réalise que je n’ai pas de permis. J’essaie de m’esquiver, mais je suis certain que la préposée a vu clair dans mon jeu. Ce rêve décrit assez bien ce que je vis au travail. Un projet trop lourd et complexe pour être porté par une seule personne, avec lequel je me démène depuis plusieurs mois, sans aide, face à des montagnes de problèmes. Et toujours ce vieux sentiment d’être un imposteur. Je me réveille emmêlé dans les draps. J’ai fait le tour de tous les trucs que je connais pour me rendormir, sans succès. Il est près de trois heures. Je sais qu’il ne faut pas rester au lit lorsqu’on ne dort pas. Je vais m’asseoir dans la cuisine avec un livre de psychologie que je feuillette en mangeant un bol de Shreddies : «… l’abandonnique n’est jamais sûr de la qualité de l’affection qu’il reçoit, la remet en question, doute de la sincérité de tous ses amis. Il est ainsi conduit non seulement à guetter les signes contradictoires de l’amour ou de l’amitié qu’on lui témoigne, mais aussi à les mettre à l’épreuve. Il se montre alors exigeant, revendicatif, ennuyeux, méchant même, pour se rendre compte des limites réelles de l’indulgence ou de l’affection… …Ce qu’il attend ou exige avec insistance dans le cas où quelqu’un lui manifeste de l’intérêt ou de l’amour, c’est l’absolue preuve qu’il est aimé inconditionnellement. L’avidité infinie de cet amour absolu ne peut rencontrer que la déception… » (1) Abandonnique ? Moi aussi, j’aurai une étiquette, comme un pot de confiture de framboise ? C’est vrai que j’over-réagis au moindre signe de distance. Un baiser oublié, un regard de biais, un ton un peu sec, sont suffisants pour déclencher chez moi une avalanche et je sers les poings, je montre les dents. J’ai tout de suite l’instinct de me défendre. J’ai le reproche facile. « …En réalité, il s’attire le rejet parce qu’il se rejette lui-même, ne se reconnaît pas, ne s’aime pas et ne croit pas en lui… … C’est ce manque d’amour de lui-même qui le pousse vers un déserteur. Comme il se rejette, il a besoin de travailler son rapport à l’amour de soi. Il aura à apprendre à s’aimer assez pour que, dans ses relations avec les autres, il en arrive à se choisir plutôt que de se nier pour choisir les autres, au risque d`être rejeté. L’abandonnique doit apprendre à accepter de perdre l’amour des autres pour gagner l’amour de lui-même. C’est sa voie de libération. Ce n’est que lorsqu’il commencera à se choisir d’abord, dans toute situation, qu’il cessera de s’attirer partout des déserteurs, c'est-à-dire des êtres qui ont peur de l’amour parce qu’ils ont été victimes d’un amour emprisonnant ou d’un manque d’amour qui les a fait beaucoup souffrir… » (2) La belle affaire ! C’est justement cette blessure des déserteurs qui me fait craquer ? C’est ce qui m’a charmé chez Ziggy, chez le cow-boy et même chez l’ex, cette fragilité d’écorché et cette intensité liée à la peur de perdre, dans laquelle je me vois, comme dans un miroir. Et puis comment fait-on pour s’aimer assez ? C’est une bien belle phrase, toute lisse, sur laquelle je n’ai pas de prise. Je n’ai pratiquement pas dormi. Il est cinq heures du matin et le ciel est déjà clair. J’ouvre l’ordinateur. Une dernière révision à tête reposée et je clique sur « envoyer ». J’ai une journée de travail de plus de 12 heures qui m’attend encore aujourd’hui.


Découvrez Billy Joel!
1 : R. Mucchielli, Les complexes personnels, Éditions ESF, 1980 2 : Colette Portelance, Relation d’aide et amour de soi, Les Éditions du CRAM, 1992