16 octobre 2009
Fidèle
Le temps glisse. Il se contorsionne, se replie et s’élance. Je le regarde, inquiet, se transformer, enfler, presque s’immobiliser. Mais le compte à rebours ne s’arrête pas, je le sais. Les minutes, les secondes tombent l’une après l’autre et disparaissent entre les phases de la lune. Quatre mois se sont écoulés depuis que j’ai cessé de bloguer. 120 jours, 2 880 heures, 172 800 minutes, 10 368 000 secondes. Le côté technique, la complexité d’une nouvelle plate-forme et mon incompétence en la matière sont en cause.
Mais il y a surtout la tentation du silence, le besoin d’être un moment invisible, de chercher l’ombre en rasant les murs. Et quand l’envie de raconter me chatouille un coin de la tête, la page blanche me paraît une montagne, une masse impossible à entamer, un territoire vierge qu’il serait sacrilège de profaner. Mon orgueil me jette un air narquois dans le miroir. Mais la peur me tient par les ouïes.
Je réagis en nommant, en dressant des inventaires. Enligner mes craintes comme pour une inspection, une exécution. J’ai peur de n’avoir plus rien à dire, de retomber dans des ornières confortables et de ressasser de vieilles histoires. J’ai peur de me laisser emporter, de me prendre pour un autre, de me perdre, d’être « à côté de la track ». J’ai peur de décevoir, de m’affaler dans la médiocrité. J’ai peur du blocage, de l’extinction de voix, de la panne d’encre. J’ai peur des tsunamis, de la grippe espagnole, des tueurs en série. J’ai peur des ours polaires quand ils seront en colère et des morpions qui grouillent dans les bas-fonds de la ville.
Je m’appuie sur le plaisir ressenti pour m’aiguiller vers le vôtre. Il me paraît impossible de raconter les quatre derniers mois. L’idée de départ était de repartir à neuf, de toutes façons, pour prendre du recul, de la distance. J’ai beaucoup appris en écrivant un blogue pendant trois ans. Vous le connaissez peut-être, si ce n’est pas le cas, ce n’est pas bien grave. Ce blogue-ci est encore en construction. Même la vision que j’en ai n’est pas tout à fait d’aplomb. Mais puisque quelques amis fidèles me talonnent, je me lancerai. J’ai besoin d’écrire. Quand je me glisse entre les lignes, j’ai l’impression de rentrer à la maison. Je m’abandonnerai en souhaitant que les mots me guident. Je m’appelle donc Kevin. Je suis un homme qui vient de basculer de l’autre côté de la quarantaine, le second versant de la vie. Je rêve d’avoir un amoureux, un chien, des géraniums, bref, une existence plate et nonchalante. Mais j’ai la fibre dramatique bien développée. J’ai goûté aux vertiges et ça me joue parfois des tours.
J’écris ce billet sur une pile de vieilles feuilles lignées, au fond d’un peep-show où je passe la soirée avec un infirmier et sa stagiaire. C’est une clinique de dépistage du VIH et des ITS qui se déplace d’un lieu à un autre, bars, saunas, peep-show. Je suis chargé de recruter des volontaires, de leur expliquer les tests et de répondre à leurs questions. Ce soir, il n’y a pratiquement personne. Heureusement, les mélodies joyeusement festives de Mika résonnent dans la pièce. Je suis entouré de boîtiers de films pornos ; de fantasmes, de flammes et de regard de cartons qui se veulent lubriques et provocateurs, ça explique les fautes de goût et de calculs. Voilà, c’est fait. La glace est brisée.
20:14 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : amitié, défi, peur, silence, écriture
20 février 2009
Une fois
Une fois, j’ai aimé. C’est une vieille histoire, mais les histoires comme ça, on les chérit longtemps, jusqu’à sa mort peut-être. Peut-être parce qu’elles sont rares. On le sent intuitivement. On le voit en observant les gens autour de soi, les couples qui se disloquent et tous ces individus qui cherchent.
Une fois, donc, j’ai aimé. Et je sais désormais ce qu’il en coûte. Parce qu’aimer c’est risquer de souffrir. C’est sentir une blessure microscopique, chaque fois que l’autre nous quitte. Parce que l’on sait qu’un jour, l’un des deux partira pour de bon. Si ce n’est pas un bête accident, une histoire de jalousie, c’est la vieillesse et la mort qui emporteront l’un des amants. Chaque bise, chaque caresse, chaque baiser peut être le dernier.
J’ai vécu une grande peine d’amour. J’ai eu de la chance, en quelque sorte. Il m’a quitté pour un autre, quelqu’un de bien, je crois. Pendant que je pansais mes blessures, j’ai pu l’imaginer heureux. Je reste pris avec la peur de souffrir à nouveau. Dès qu’un sourire me surprend, dès que je goûte la chaleur d’un autre corps, dès que des yeux s’apprêtent à plonger dans les miens, j’anticipe la douleur qui viendra. J’ai le réflexe de baisser les yeux ou de retirer ma main. Je suis tiraillé entre cette peur instinctive de l’autre, et celle de ne jamais revivre de tels moments.
C’est une peur qui me dévore en silence, de jour comme de nuit. C’est elle que j'essaie de fuir en me lançant à corps perdu dans le travail ou dans l’écriture. C’est elle qui me rend intransigeant, irritable. C’est elle qui exacerbe ce bouillonnement intérieur. Pour l’éviter, je m’interdis le repos jusqu’à ce que j’atteigne mes dernières limites. Une fois, j’ai aimé, ce pourrait être la dernière. C’est cette peur qui me jette dans les bras des passants où elle se ravive. C’est elle qui me fait écrire ou m’en empêche, qui me fait inventer des amours de papier.
Je sais que le temps avance à grands coups de saison. Je sais que les corps n’arrivent pas à le suivre. Je sais qu’il n’existe pas de réponses à certaines questions. Je vois l’ombre qui s’avance sur le monde. Avant, je croyais que la crise était une invention des médias et des financiers. Jusqu’à ce qu’elle frappe près de moi. Une faillite, des coupures, des démissions pour sauver sa peau. Ma rédactrice en chef, celle qui m’avait donné ma première chance a été licenciée. Le magazine bat de l’aile. Le rêve d’écrire et d’en vivre s’éloigne un peu plus. Tout se mêle en tourbillons noirs au-dessus de ma tête. Ou est-ce encore la peur qui assombrit ma vue ?
14:34 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, peur, temps, crise, solitude, hiver, mort
04 décembre 2008
Le placard
1973, l’été de mes quatre ans. J’ouvre les yeux dans le noir. Aucune lueur à la fenêtre ; C’est encore la nuit. Dans la pénombre, je distingue le placard longiligne. Je scrute l’espace entre le bas de la porte et le plancher, dans la crainte d’y percevoir un mouvement. Tout est immobile dans la chambre. Seul le tic-tac de l’horloge de la cuisine meuble le silence. Mais je ne quitte pas la porte des yeux, juste au cas où. Il est peut-être là à m’observer. Je l’ai baptisé le furet, mi-homme mi-animal, grand, maigre, le visage grimaçant. Il ne parle pas, il grogne, gémit, n’émet que des sons inarticulés. Je suis certain qu’il vit à l’intérieur des murs et qu’il s’échappe la nuit par les placards. Il a parfois des acolytes plus ou moins hideux. Mais il est celui qui me terrifie le plus. Il attend que mes parents dorment profondément pour jaillir du placard et m’emporter. Les peluches le savent. Elles sont figées par l’affolement, au pied du lit. Même le vieux tigre, celui qui en a vu d’autres, se crispe pour ne pas remuer une moustache. Je jette un coup d’œil rapide vers la fenêtre dans l’espoir d’un signe de l’aube. Dès que le bleu éclabousse les murs, le furet perd ses pouvoirs et je peux fermer les yeux.
2008, dernier automne de ma trentaine. J’essaie d’oublier ces pulsations contre mon crâne. Un mal de tête lancinant que je traîne depuis plusieurs jours et qui s’amplifie avec la fatigue. Rien ne sert de regarder le réveil, je sens bien que les heures défilent. Le travail qui m’attend dans les prochaines semaines est énorme. Je ne sais pas comment je vais y arriver. J’ai passé la soirée à éternuer et à tousser. J’ai développé une allergie à la poussière qui s’aggrave en vieillissant. En fin de journée, j’ai mis mes projets de côté pour ranger mes deux placards qui débordaient. On y trouve désormais des espaces libres, ce qui est assez inhabituel. J’ai empilé dans le couloir tout ce que j’avais accumulé par insécurité. Trois grands sacs de vêtements que je vais donner à une association, des livres poussiéreux et des notes de cours qui iront au recyclage. Des souvenirs, je n’ai gardé que l’essentiel. J’ai même commencer à classer cet amoncellement de factures et de relevés. Ces chiffres innombrables et menaçants hantent depuis trop longtemps mes placards. Ils remplacent les monstres de mon enfance. J’ai déterré quelques trésors, des dessins qui m’ont fait sourire, le plan d’un jardin colorié au prismacolor, une photographie. J’ai trouvé une tentative d’autobiographie écrite à 30 ans. Le vide, je le devine maintenant derrière moi et tout autour. Mais je ne tombe pas. Le plafond ne s’effondre pas. D’une respiration à une autre, mon souffle hésitant devient plus sûr. Je me cache le visage sous l’oreiller pour ne pas voir le jour naissant et je finis par m’endormir.
01:00 Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, nuit, sommeil, quotidien, imagination, peur, objets
11 octobre 2008
Pluie fine
Résumé de l’épisode précédent :
Après un léger accrochage par courriel, Mister Right a suivi les conseils de son coiffeur au pied de la lettre. « Stop the drama ! ». Pendant deux semaines, il n’a pas donné de nouvelles sauf quelques courriels chiches de trois lignes qui disaient que j’étais attachant et plus fort que je le pensais. J’ai soigné mon abandonnite chronique en me concentrant sur le moment présent, mes inspirations, mes expirations, mes inspirations... Puis, lassé de ma respiration, j’ai tué le temps en chattant sur Gayroméo avec un top model danois. 5 000 km de distance, on appelle ça du safe sex extrême…
Les jours se succèdent. Métro, boulot, boulot après le boulot, dodo somnifère et encore boulot. Je sais, je travaille trop. Il faut bien payer les factures. Je sors du bureau, exténué. En marchant vers le métro, je pense à tout le travail qui m’attend à la maison. Je n’entends pas les klaxons sur Maisonneuve. L’escalier roulant est encore en panne. Le premier métro arrive. Il est tellement bourré de monde de que je ne peux pas entrer. Un second le suit immédiatement, aussi plein. Le troisième aussi. C’est étrange de voir la foule comprimée à l’intérieur, ses mains, ses épaules, ses têtes, plaqués dans les vitres des portes et des fenêtres. On dirait du bétail. J’arrive à me glisser dans le quatrième. Je ferme les yeux et j’essaie de ne pas respirer pendant tout le trajet.
On finit par se donner un rendez-vous téléphonique. Après un moment de silence, il me lance :
— Je vais être honnête avec toi… Je pense pas qu’on peut être heureux ensemble à long terme.
— …
— Comment tu réagis ?
— Mal…
— J’aimerais ça dire : « On efface tout, on repart à zéro. » Mais je pense que c’est utopique.
— OK, on va faire semblant qu’on efface tout, ça te va ?
Je lui ai proposé de m’accompagner pour voir « La vie » des Sept doigts de la main. il m’a répondu que l’idée lui souriait.
Un soir, je me suis retrouvé avec Brutus et le grand sur la piste de danse bondée d’un bar louche. La musique était particulièrement mauvaise. J’ai dansé sur un remix dance d’Hopelessly devoted to you. Grease, c’est le premier disque que j’ai acheté (un 33 tours, une galette de plastique noire qui s’égratignait dès qu’on la regardait de travers). Cette ritournelle stupide allait me rester dans la tête pendant toute la semaine.
Guess mine is not the first heart broken,
My eyes are not the first to cry
I'm not the first to know,
There's just no gettin' over you
Des semaines de silence. C’est fou, le travail que j’ai fait pour faire taire ces voix dans ma tête qui imaginent constamment le pire. Ces voix m’ont déjà été utiles dans l’enfance, pour traverser les moments sombres. Mais aujourd’hui, elles m’empoisonnent l’existence. Alors, je me dis stop et j’ouvre tout grand les yeux. On est allé ensemble voir un spectacle de cirque époustouflant. On sortait de la Tohue dans la foule. Pas de taxis en vue. Une petite pluie fine tombait sur ce quartier désert.
C’est vraiment Tombouctou ici ! a-t-il lancé, C’est pas ici qu’il y a eu des émeutes ?
— T’en fais pas, je sais où on est.
— Heureusement, il pleut pas trop fort.
— Habituellement, j’ai toujours mon parapluie.
— On sait ben, un pessimiste comme toi !
— J’ai toujours de la crème solaire aussi. Ombrelle indice 30, si tu veux savoir. C’est ça que tu comprends pas de moi. Puis en plus, j’aime ça la pluie, bon.
Il se moque : « J’aime ça la pluie, bon. »
Mister Right a beau être un grand blond aux yeux bleus, c’est pas le prince charmant. (à part peut-être son côté précieux) parce que les princes charmant, bien, ça n’existent pas. (38 ans pour comprendre, juste un peu idiot !) En fait, les contes, c’est la pire Bullshit que l’on peut trouver sur du papier. Heureusement, Andersen, les frères Grimm et Walt-Disney sont tous morts et parfaitement décomposés. Sinon, il faudrait intenter un recours collectif, les traîner en justice.
But now there's nowhere to hide,
Since you pushed my love aside
I'm not in my head,
Hopelessly devoted to you
Moi — Tu sais que pendant tout le spectacle je me suis retenu pour pas te sauter dessus.
Lui — Ben voyons ! T’étais sur le bout de ta chaise, concentré sur le spectacle.
— Avant, après, pendant l’entracte, dans l’escalier !
Il sourit :
— C’est mon corps que tu veux…
Je cesse de sourire :
— Pas juste ton corps.
Je regarde devant moi. Je suis content qu’il pleuve, ça va lui rabattre le caquet. Puis je me retourne vers lui : Mais toi ?
— Moi quoi ?
— Qu’est-ce que tu sens ? (Je m’arrête, me place devant lui et le prends par la taille.) Je suis quoi pour toi ?
— Tu vois ! On a dit qu’on effaçait tout. Si on effaçait tout, tu me poserais même pas cette question-là.
— Mais tu m’as dit que c’était utopique ! Tu sais que t’es dur à suivre, des fois… Tu pourrais dire quelque chose, faire un geste. Je sais pas…
— Je veux pas… euh…
— « Attiser »
— C’est ça, oui…
(silence) Non, pas le silence, en fait. Le bruit de la pluie, le grondement du boulevard, une sirène de police au loin. J’ai encore la voix de nunuche Newton-John dans la tête…
My head is saying "fool, forget him",
My heart is saying "don't let go"
Hold on to the end,
That's what I intend to do
I'm hopelessly devoted to you
Le métro file, les stations défilent. Je me suis appuyé la tête sur le panneau publicitaire derrière moi. On arrive à Laurier, où je dois descendre. Je tiens mon programme roulé dans la main. Il tend la main et m’effleure la nuque du bout des doigts. Je lui donne une tape sur la cuisse avec mon programme. « Bon ben, salut. » Je me lève sans le regarder, je passe la porte et je m’avance sur le quai. Au dernier moment, je me retourne pour lui envoyer un salut de la main, quelque chose de viril, presque un salut militaire. Nos regards se croisent pendant que le métro accélère. Il m’envoie la main. Je reste seul sur le quai et je réalise que je me dirigeais vers la mauvaise sortie.
On ne sera jamais heureux ensemble à long terme, moi et lui…
Jamais, je ne vivrai heureux pour toujours en ayant de nombreux enfants…
Je n’écrirai jamais the great american novel…
So what !
On s’en câlisse !
Dans le prochain épisode :
Je suis expulsé d’une thérapie par le cri primal après avoir fait éclater trois fenêtres et je cours m’acheter une webcam. Mister Right a un vague moment d’hésitation en choisissant ses caleçons : le rouge cerise Aussiebum ou le bleu acier ? Puis il décide de ne pas me rappeler. Et trois employés de la STM utilisent une spatule pour décoller la foule des vitres du métro…
21:55 Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, mésaventures, vie, amours, peur, indifférence
10 septembre 2008
Duel
« La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal ! »
La guerre des tuques, un film d’André Mélançon
Les belligérants se sont détaillés du regard. Ils ont évalué leurs forces et leurs travers. La guerre serait-elle ouverte ? On a passé l’étape de la première rencontre, celle des premiers regards, et la première nuit. Hier soir, on s’est baladé sous les lanternes colorées du Jardin de Chine. Les grelots des grillons remplissaient l’air frisquet. Je l’ai entraîné dans l’ombre des sentiers. Et on a surpris le jardin japonais qui rêvassait sous la lune. Seuls, cachés dans la nuit devant l’étang, on s’est embrassé longuement. On a échangé quelques mots. Il m’a nommé très simplement sa peur. Cette tension que je devine parfois quand on fait l’amour. Il a déjà goûté le traitement prophylactique. Une histoire de condom brisé, un accident, une période de sa vie qu’il a trouvé pénible
C’est hors de ma portée et ça se tiraille en lui dans une guerre larvée. C’est sa peur contre son désir. Je pourrais presque m’absenter le temps qu’ils règlent leur différent. J’aurais pourtant envie de me battre pour nourrir son désir, et faire pencher la balance du côté de la confiance. Comme si son désir était l’étalon de ma valeur. Oui, je sais. Sa peur ne m’appartient pas. Mais c’est contre elle que je pourrais un jour me briser. J’imagine devant moi une muraille imprenable comme celle de Chine, qui s’étend sur des kilomètres en suivant l’horizon.
Ce matin, j’étais en congé pour un rendez-vous médical, analyses sanguines de routine, comme à tous les trois mois. En sortant de la clinique, je suis allé m’asseoir dans une cour intérieure de l’université, entre les murs d’un pavillon et ceux d’une ancienne église. J’ai observé l’effervescence de la rentrée, dans les couloirs vitrés. Les souvenirs me donnent souvent la force qu’il faut pour me détacher d’un avenir incertain. Je me ramasse en boule sur un banc de pierre. J’essaie de balayer mes pensées inutiles. Rien ne sert de construire et de déconstruire mille fois la réalité. Tout ça n’est que du vent. Seul devrait compter l’instant présent. Je sens encore sur ma peau sa présence. Je me rappelle sa prévenance, son respect, son affection même. Le froid qui émane des vieilles pierres. Le soleil qui me chauffe la nuque. Les clochers étincelants plaqués sur un ciel d’un bleu parfait. Le regard sévère des saints perchés dans leurs niches de pierre. La vierge dorée qui ouvre les bras au passant. Il a tout pour me plaire. Je lui plais. Et c’est tout ce qui compte
20:35 Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, vih, amour, sérodiscordance, peur, confiance
07 septembre 2008
Erratum
J’écris ce billet en état d’ébriété léger. C’est la fête du Grand qui a eu 34 ans. (le bel âge !) Et j’ai bu un peu trop de Sleeman Honey Brown. Je lui ai offert une brassée de glaïeuls. Tous ses amis se sont rassemblés, malgré leurs différences, pour souligner l’évènement. Les francophones ont fait l’effort de parler anglais. Les anglophones ont tenté de baragouiner le français. On est allé danser, tous ensemble. L’ambiance était sympathique. Il était content.
La veille, j’étais allé rejoindre M. Right sur la Main. Après avoir soupé dans un resto indien, on a marché jusque chez lui. C’était sur son balcon de bois, entre les branches d’un grand érable. L’air doux descendait la rue en caressant les corniches. Le ciel noir était tacheté par quelques nuages épars où se miraient les lumières de la ville. Il s’est penché vers moi en souriant, m’a mis la main sur le genou :
— J’ai trouvé ton blogue.
— De… quéssé ? Tu dis que… quoi ?
— J’ai trouvé ton blogue
— Mon… quel blogue ?
— Amours, vertiges et chlorophylle, J’ai lu la note « Cosmo ». J’ai lu « Les loups ». Tes dernières notes et la première aussi. J’ai mis du temps à comprendre comment ça fonctionnait, un blogue.
— (pour moi-même) Merde, merde, merde…
— C’est correct.
— … (Respirer, regarder dans sa direction, réaliser qu’il est là, qu’il me regarde en souriant, respirer.)
— Je comprends que ça ne soit pas facile à annoncer.
— … (Respirer, me forcer à lever les yeux, constater quelque chose qui ressemble à de la tendresse dans son regard, ne pas baisser les yeux.)
Ça ne lui suffit pas d’être beau, sexy et intelligent. Il faut en plus qu’il soit sensible, ouvert et tendre. Non, mais, c’est chiant les gens parfaits ! Oh. Je sais bien, les gens parfaits, ça n’existe pas. (Mais dans mon imperfection, je n’arrive pas à le voir autrement.)
— J’étais très nerveux en lisant tes billets et toute la journée qui a suivi. Je le lirai plus, ça t’appartient. J’aurais l’impression de violer ton intimité. Je veux que tu te sentes libre d’écrire.
— Je me sens un peu mal, c’est lâche de ma part. C’est pas comme ça que je voulais que tu l’apprennes. Ce n’est pas comme ça que j’avais… (soupir)
— C’est peut-être un acte manqué. Là, je fais de la psychologie à cinq cents. Mais, je trouve pas ça lâche.
La discussion s’est poursuivie longuement entre moi, lui et cette nuit de fin d’été.
À sa demande, voici un erratum pour la note Cosmo culpabilité :
1. Mister Wright, ça s’écrit plutôt Mister Right.
(Ce n’est pas son nom, mais un surnom qui lui va trop bien.)
2. Le comptoir de sa cuisine n’est pas en granit.
(C’est une liberté que j’ai prise sur la réalité. Au fait, je n’ai aucune idée de ce dont est fait son comptoir de cuisine.)
3. Son baiser n’était pas un baiser volé, sauf peut-être au début.
(Il tient à ce que je le précise, j’étais plutôt consentant, pour ne pas dire totalement complice. Je l’avoue. Encore une fois, il a raison.)
J’avais prévu une période de turbulence après l’annonce, même si je n’ai pas fait d’annonce, et c’est bien sûr ce qui se passe en moi. Comme prévu, dès que la question du VIH est liquidée, mes complexes se mettent en marche en ricanant pour reprendre la place de leur chef détrôné. Je suis inquiet de sa peur de l’engagement. J’ai peur de ne pas être à la hauteur. Je me demande si…
Ah, et puis non. Je m’arrête. C’est à lui que je dois dire tout ça. C’est comme ça que font les adultes, dans la vraie vie. Même si je connais la fidélité des lecteurs qui passent par ici. Même si certains ont appris à lire entre mes lignes et que parfois, vraiment, ça me renverse. Même si votre présence m’est devenue indispensable.
Mais bon, les choses avancent. Enfin, je crois. Je lui avais dit à notre première rencontre (ou à la seconde) que je n’avais plus rien à lire. Il m’a offert un exemplaire des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, en format poche, attaché avec une boucle de raphia. C’est fou comme je me sens bien quand je ferme les yeux et que sens son corps contre le mien. Je crois que je ferais mieux d’aller dormir.
« …Ne t’y trompe pas : je ne suis pas encore assez faible pour céder aux imaginations de la peur, presque aussi absurdes que celles de l’espérance, et assurément beaucoup plus pénibles. S’il fallait m’abuser, j’aimerais mieux que ce fût dans le sens de la confiance ; je n’y perdrai pas plus, et j’en souffrirai moins… »
Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien (page 12), Gallimard, 1974
12:05 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, amour, risque, peur, littérature, nuit
04 septembre 2008
Les loups
Petit matin humide, je pianote sur le clavier, sans conviction. Le billet précédent fait encore des ronds dans l’eau. Les cercles s’agrandissent doucement et se brisent en touchant les berges. Le glaçon dans le shaker n’est que la pointe de l’iceberg que je tire derrière moi depuis que j’ai mis le pied dans ce monde. C’est lourd un iceberg, mais on s’habitue à tout. Ce virus minable qui me squatte la carcasse est tellement peu de chose dans mon existence. Il ne fait que cristalliser des constellations de blessures et de complexes bien plus menaçantes, Héritage familial, blessures d’enfance, mauvais plis. C’est pourtant celui qui parle le plus fort, il impressionne, il fanfaronne. Le virus est celui qui a pris la tête de mes démons. Mais il est ridiculement insignifiant même s’il est pugnace. Si comme dans mes rêves les plus fous, mon système parvenait à l’éradiquer totalement, je me retrouverais devant une armada de monstres personnels bien plus coriaces.
Je pourrais bien rester sagement encabané seul, à l’abri de la vie. Mais j’ai trop envie de me coltiner aux émotions fortes. C’est devenu ma façon de vivre, chercher le trouble. Parce que derrière le trouble, il y a la vie qui bat. Quand je me cogne le nez, je n’ai qu’une obsession, plonger de nouveau, retourner sur le champ de bataille. Si je mets de côté les questionnements redondants du dernier billet, il n’y a rien de réglé. En fait, je me complais peut-être un peu dans ces questionnements pour ne pas voir toute la nuit qui se cache derrière.
Je vais le revoir. Mister Wright. Le il en question. Paraît qu’il a peur lui aussi. C’est ce qu’il dit, en tout cas. Et puis, les peurs, ça ne se compare pas. Mais il faut bien prendre des risques pour s’apprivoiser. Créer des liens ce n’est pas rien qu’établir une routine, des rituels et fixer des rendez-vous. Il faut aussi s’y présenter. C’est ouvrir sa porte même si le ménage de l’appartement n’est pas à son goût. C’est lire un chapitre même s’il y a des longueurs, juste pour connaître la fin. On dit que l’homme est un loup pour l’homme. Moi, je ne peux m’empêcher d’aimer les loups, les blancs comme les noirs, même s’ils me font terriblement peur.
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27 août 2008
Mieux
Le rhume me tient cloîtré. Ses douleurs lancinantes me rendent grincheux. Je reste constamment crispé, sur la défensive. Dès que je ferme les yeux, je suis ramené vingt, trente ans en arrière. Le nez qui brûle à force d’être mouché. L’air semble plus sec, à chaque inspiration. Une chaleur s’installe à l’intérieur, comme une ivresse paresseuse. Les parfums de menthol et d’eucalyptus me rassurent. Et mon corps alourdi cherche à se lover contre la moindre douceur.
Ça me rappelle les rhumes de mon enfance, l’arbre de Noël, le givre aux fenêtres. La fumée qui louvoie au-dessus d’un bol de soupe au poulet. Le sirop qui goûte mauvais la cerise artificielle, mais qui passe dans la gorge comme un baume glacé. Et la permission, enfin de tout arrêter et de rester immobile. Écouter les bruissements du quotidien, le bruit de l’horloge, pendant de longues minutes. Examiner pour la première fois le détail des objets qui m’entourent. Chaque fois, c’est comme des retrouvailles avec le silence. Avec celui que j’étais avant d’être un fils, un frère, un étudiant, un travailleur, un amant, un citoyen ou un consommateur. Avec celui que je suis, sous les masques.
Je note comme une victoire chaque douleur qui s’atténue. Je retrouve avec surprise le plaisir de respirer librement. Je devine déjà cette envie qui renaît d’aller voir à l’extérieur où en sont les saisons. Sentir cette fin d’été trop fraîche qui clôture des mois de pluie. Malgré les courbatures, je quitte la torpeur, avec quand même un peu de regret, pour aller retrouver les frissons du vent. Je pourrai bientôt dire : « Je vais mieux. »
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24 août 2008
La fièvre
En ce moment, je me démène pour garder la tête hors de l’eau. De l’extérieur, ma petite vie rangée brille comme un sou neuf. Mais à l’intérieur c’est le chaos. Et secrètement, le chaos me mène. D’abord, la colère. Je lui en veux d’avoir tout gâché par orgueil. Puis le manque. j’ai une envie furieuse de sentir sa peau, d’être près de lui. Bien sûr la tristesse. Les rêves qui s’envolent. Le soulagement. J’essaie de surfer sur ce sentiment. je me répète que j’ai pris les bonnes décisions, que j’ai agi pour le mieux. Puis encore la colère. Peut-être que Thomas a raison. J’aurais dû tenir compte de ses limites et lui laisser une autre chance. La lassitude. Je voudrais que tout ça s’arrête. La peur : Peut-être que cette solitude sera désormais mon ordinaire, mon linceul. L’orgueil. Je ne vais pas me laisser démonter par mes pitoyables histoires de coeur. Et encore la colère. Et tout ça se mêle en une soupe indigeste, m’empêche de dormir la nuit, me coupe l’appétit depuis une semaine. Les vagues me secouent dans tous les sens. J’essaie sans succès de fuir mon propre chaos. Je travaille frénétiquement sur des projets incongrus. Je pars en imagination vers des futurs improbables. Je passe des nuits à errer dans le désert froid du Net. Mais pendant mon absence, la tempête s’intensifie. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai mal partout. À la moindre accalmie, j’essaie tant bien que mal de mettre de l’ordre dans ma vie.
Et finalement, le corps se rebiffe. Ce matin, la fièvre. La sonnerie du téléphone me réveille. Une invitation pour un conventum. Mes draps sont trempés de sueur, j’ai l’esprit embrumé. Je déteste la fièvre. Je ne peux pas me permettre de faire de la fièvre. La fièvre me fait peur. C’est finalement la peur qui aura le dessus sur le chaos. Je vais me poser. Liquide, repos, vitamines et billets bâclés. Et au diable le conventum.
11:10 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, coeur, histoire, fièvre, peur, colère, avenir
13 avril 2008
Le temps
Il est 18h40. J’ai mis Léonard Cohen pour me donner du courage. L’appartement n’a jamais été aussi propre et l’air si chargé de parfum : l’anis étoilé, le gingembre, les muffins aux framboises et le bœuf qui se fait braiser depuis deux heures dans le four. Je porte mon chandail noir. C’est mon préféré même s’il me fait le teint blanc comme du lait. Mes quelques cheveux gris ont l’air de briller. Je me bats pour ne pas penser à la peur. À cette peur qui s’insinue entre les minutes. Et s’il avait décidé de ne pas venir ? Il aurait dû téléphoner pour connaître la route. Et s’il avait décidé de… La veille, il est allé manger chez son ex. Classique ! Il paraît qu’ils sont des amis, maintenant. Il paraît aussi que c’est mon sosie. Une fois, dans une soirée, on m’a pris pour lui. Je l’ai vu en photo. Je ne trouve pas qu’il me ressemble. Il est beaucoup trop joli.
Il est 18h50. Peut-être qu’il a oublié ou qu’il n’a pas vu l’heure. Qu’est-ce que je suis ridicule ! C’est un rendez-vous sans importance. Il est peut-être en route. Il a peut-être l’habitude d’être en retard. Je ne connais pas ses habitudes. Je ne le connais pas, en fait. Je sais bien ce qui me serre le cœur. Encore une fois l’annonce. La présence d’un virus qui pourrait tout faire basculer. Je sais, on m’a déjà dit qu’il ne servait à rien de chercher à prévoir. Heureusement, il y a la voix chaude et rocailleuse de Léonard Cohen. Si concrète que j’ai presque l’impression de sentir les vibrations, ma tête appuyée sur l’épaule du chanteur. Tant que je n’aurai pas lâché ses mots, j’aurai le cœur pris dans leur griffe. C’est ce que je me répète pour me convaincre de parler. Et je prononce des incantations : Que tout se passe bien ! Que je traverse cette épreuve sans encombre ! Il est 18h58. Je prends une grande respiration. Et si j’avais tout préparé pour rien ? Serait-ce si grave ? Je me régalerais seul. Je me noierais dans le vin. Un château de Jau 2003. Un vin de soleil. Et je survivrais.
Il est 19h00. Je meurs d’envie d’aller voir à la fenêtre. J’aurais l’air d’un con, alors je me retiens. Je ne lui ai pas dit que la sonnette ne fonctionne pas. Il est 19h02. J’ai faim. Je sursaute à chaque craquement. Je devrais me détacher, lâcher mes attentes, faire confiance à la vie même si elle n’est pas souvent digne de confiance. La nuit dernière, j’ai fait des rêves horribles. Je ne sais pas où mon esprit va chercher tout ça. Le téléphone sonne. Il y a de la friture sur la ligne. Je ne comprends pas ce qu’il me dit. Il va être en retard. L’autobus est pris dans le trafic. Un samedi soir ? Il s’en vient. Il a déjà l’adresse. J’ai envie de plonger dans ses bras. Il n’a sûrement pas envie d’embrasser ma noirceur. J’ouvre la fenêtre et je respire un bon coup. Je me plaque un sourire et je pense à ma chance. Je vais passer une soirée magique avec un homme drôle, brillant, tendre. Je vais me régaler. Je cherche un coin pour cacher ces mots. Il est 19h12. J’espère que le vin ne sera pas trop froid. Je sursaute. On frappe à la porte.
…
Il est 4h56. Je me suis enfermé dans ma minuscule salle de bain. La lumière bondit en tous sens entre les miroirs. Je n’arrivais pas à dormir et j’avais peur de le réveiller. Je n’ai toujours pas trouvé le courage de lui parler. Je ne veux pas qu’il y ait d’ombre sur ces premiers moments. Il fait un peu froid, mais c’est bien parce que je suis en ébullition. Je respire à pleins poumons. Près de l’évier dans un étui bleu, il a posé sa brosse à dents. Je souris en pensant à mon braisé de bœuf. Mon four est un peu trop chaud. Le dessus était cramé et la sauce, complètement évaporé. C’était quand même délicieux. Tout le reste était réussi. Je m’épate moi-même. Je suis bon à marier. Il trouve toujours le moyen de me faire rire. Je traverse la pénombre sur la pointe des pieds. Il respire doucement entre mes draps. Je souffle la bougie et je retourne m’étendre contre sa chaleur.
17:00 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Journal intime, gay et lesbienne, peur, tendresse, musique, parfum, vin



