28 avril 2009

Dernières nuits d'avril

Courriel aux yeux bleus, mardi 2 : 42 AM :

Salut,

J’ai bien aimé notre soirée de samedi. La discussion dans le resto indien et la longue marche sur les quais, c’était agréable.

Je vais donner ma démission demain matin, et ça m’angoisse. Ça m’empêche de dormir, en fait. Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur : la réaction du patron, ma propre réaction, si je m’emporte et que je lui balance ses quatre vérités, ou l’idée que je fais peut-être une erreur monumentale...

J’ai compris, ces derniers temps, que c’était une des raisons qui me poussent à chercher aveuglément à être en couple. Avoir quelqu’un, dans ma vie (ou dans mon lit), c’est quelque chose qui me rassure et qui calme mes angoisses. Je sais, c’est une très mauvaise raison pour vouloir une relation, mais c’est instinctif, et pas du tout réfléchi.

Comment se passent tes cours de yoga ? J’espère que les débuts ne sont pas trop difficiles et que tu y trouves du plaisir. Le plaisir, c’est la clé de la persévérance.

Donne-moi de tes nouvelles.
Bisous.

Pierre-Yves

20 janvier 2009

Nocturne

La nuit m’entoure de ses bras, enfin. J’ai la tête lourde, les yeux qui brûlent, mais je ne veux pas laisser le sommeil me voler ces minutes de liberté. Cette sempiternelle fatigue m’abrutit. La nuit assombrit mes pensées qui s’agitent pour ranimer les souvenirs, ceux du jour qui s’achève. Un fou qui court dans un labyrinthe.

Respirer, encore un peu. Écouter le silence. Se raconter une fois de plus. Son bras posé autour de mon épaule après l’amour. Sa main qui glisse en suivant la clavicule, passant au-dessus de mon cœur qui cogne. Sa chaleur craintive qui se serre contre moi. Qui s’accroche à moi comme si j’étais une montagne. Mes yeux ouverts sur l’obscurité. Ma conscience claire de n’être que poussière, misérable et éphémère, soumise aux caprices du vent. Ce précipice béant à nos pieds, étendus. Son pouls, compte à rebours, pulsations du temps qui s’égrène et nous mènera jusqu’au trépas. Frondeur, je résiste encore avant de m’abandonner au sommeil. En implorant la nuit d’emporter ma noirceur et de laver mon regard. Que je puisse goûter pleinement chacune des secondes, uniques, irrévocables, du lendemain. Regarder le soleil qui fuit avec un sourire paisible.

Puis, sentir le désir qui s’embrouille. S’enfouir sous la couette. Chercher des joues les rondeurs et le doux-rêche de l’oreiller. M’étirer pour repousser l’emprise des draps. Déposer ma tête qui tressaille sous les secousses du cœur. La nuit m’entoure de ses bras, enfin. Et je ferme les yeux.

27 décembre 2008

La troisième nuit

« ... »
En cette nuit, leur première nuit, dans le petit salon qu’elle avait voulu lui montrer, debout devant la fenêtre ouverte sur le jardin, ils respiraient la nuit diamantée d’étoiles, écoutaient les remuements ténus des feuilles dans les arbres, murmures de leur amour. Mains jointes, et un sang de velours dans leurs veines, ils contemplaient le ciel sublime et leur amour dans les palpitantes étoiles, bénissantes là-haut. Toujours, dit-elle tout bas, intimidée d’être chez elle avec lui. Alors, de son bonheur complice, invisible dans son arbre, un rossignol entonna sa supplique éperdue, et elle serra la main de Solal pour partager le petit anonyme qui s’évertuait, s’exténuait à clamer leur amour. Soudain, il se tut, et ce fut le silence nombreux de la nuit avec, parfois, la sonnerie tremblée d’un grillon.
« ... »
Albert Cohen, Belle du Seigneur, Gallimard, 1968

J’aime ces phrases longues. Illisibles, aurait tranché la correctrice, celle qui a charcuté mes premiers textes commerciaux. Et elle se serait défoulée, la bougresse, en raturant rageusement les mots en rouge. J’aime les excès et l’humour de l’auteur, sa façon d’assommer le lecteur de thème répétitif pour l’amener ailleurs. J’ai posé la brique sur le plancher près de mon lit. Enfin une longue nuit de sommeil devant moi, une nuit de sommeil amplement méritée, dans la tiédeur de la flanelle.

J’ai été exaucé. Les pères Noël ne sont pas tous des ordures, même ceux qui traînent au coin des rues ont parfois des ressources insoupçonnées, même ceux que j’aime à inventer. Il y aura donc une troisième nuit. J’en imagine les détails et ils m’obsèdent. C’est une torture absolument délicieuse. Imprégné de pensées érotiques, je me suis endormi. En rêve, j’ai retrouvé les gens qui me côtoyaient dans mon ancienne vie, il y a de cela si longtemps, avant le diagnostic, avant la sentence. J’étais assis avec eux et je leur racontais tout ce qui s’est passé depuis, tout ce que je vis maintenant. Ils étaient curieux, étonnés. Ils ont connu un autre homme, un homme que j’ai nié, rejeté, détesté, abhorré. Un homme jeune qui était pourtant vibrant et qui aimait les autres. C'est lui que je devrai apprendre à pardonner pour réussir à vivre, au moins un peu, aujourd’hui.

23 décembre 2008

Noël, l'avant-veille

Noël, c’est censé être joyeux.
— « Hum. Pas trop, rien de spécial. » Ça, c’est la formule du grand lorsqu’il file un mauvais coton. Il n’a pas de famille, alors la veille de Noël, c’est toujours un peu lourd. On va sûrement se faire une soirée DVD, bière et pizza. Le jour même, il sort dans les bars. Je l’ai accompagné, l’an dernier. Ça ne m’a pas laissé un souvenir mémorable. Une drôle d’ambiance. Un amoncellement de solitudes urgentes, prêtes à avaler le premier comprimé venu, pour voir la nuit en couleur et oublier la vie. Quand je l’ai appelé, il dérivait sur un site de rencontre : « Je vais finir mes jours tout seul, qu’il m’a dit, avec plein de chats. »
J’ai ajouté : « ...et des amis, c’est pas si mal ! Tu sais que c’est le cas de beaucoup de monde : les couples se défont ou bien l’un des deux finit par mourir... »
— « ...Ouins. »
— « Moi de mon côté, je me prépare à me péter la gueule, ben comme faut, encore une fois. »
— « Comment ça ? »

Noël, ça devrait être doux. Le vent d’hiver est cinglant et fouette les visages. La poudreuse est un piège qui cache la glace noire. Les jours de tempête, il faut rester chez soi. Moi, bien sûr, j’ai mis un pied dehors. « Qui ne risque rien, n’a rien. » ou « qui n’a rien, risque tout. »* Je ne me suis pas méfié de la neige. J’ai rencontré quelqu’un, par un hasard improbable. Il ne devait pas être là, dans cette soirée. Je n’aurais pas dû y être. On s’est terré deux nuits dans son demi-sous-sol. Deux nuits de tendresse brûlante, les regards et la peau humide. Et me voilà dehors. Le ciel n’est plus que noir. Et la poudrerie, de la soie blanche qui hurle en se tordant. Il ressemble à tous les autres. Ben oui, quoi ? C’est mon genre, les grands bruns aux yeux éclatants ! Ça s’appelle un « pattern ». Son nom, c’est Stef. À quoi bon me creuser les méninges pour lui trouver un pseudo. Il ne lit pas, ni les livres, ni les blogues. Et de toute façon, il passera dans ma vie comme la blancheur de la neige.

Noël, ça devrait être lumineux. Partout, c’est la course folle pour faire embrayer l’économie. Partout, le cliquetis des cartes. Ça se pousse devant les caisses. Achetez aujourd’hui et ne payez rien avant 2010. Consommez vert, bio, équitable ou local, mais consommez ! Il le faut ! Même la blogosphère s’égosille, à trop vouloir briller. Elle se met belle, prête à toutes les bassesses pour avoir un plus vaste auditoire : provocation, sexe et scandale, nivellement par le bas. Mes stats sont plus grosses que les tiennes ! Je ne suis pas meilleur qu’un autre. Le désir de briller prend souvent le pas sur celui de dire. Mais en cette avant-veille, j’ai plus envie de me taire. Je vais rêver tout seul à une troisième nuit, juste une de plus. C’est ce que j’ai demandé au père Noël, celui qui mendiait près du métro Berri.


* Une réplique du film C'est pas moi je le jure

04 décembre 2008

Le placard

1973, l’été de mes quatre ans. J’ouvre les yeux dans le noir. Aucune lueur à la fenêtre ; C’est encore la nuit. Dans la pénombre, je distingue le placard longiligne. Je scrute l’espace entre le bas de la porte et le plancher, dans la crainte d’y percevoir un mouvement. Tout est immobile dans la chambre. Seul le tic-tac de l’horloge de la cuisine meuble le silence. Mais je ne quitte pas la porte des yeux, juste au cas où. Il est peut-être là à m’observer. Je l’ai baptisé le furet, mi-homme mi-animal, grand, maigre, le visage grimaçant. Il ne parle pas, il grogne, gémit, n’émet que des sons inarticulés. Je suis certain qu’il vit à l’intérieur des murs et qu’il s’échappe la nuit par les placards. Il a parfois des acolytes plus ou moins hideux. Mais il est celui qui me terrifie le plus. Il attend que mes parents dorment profondément pour jaillir du placard et m’emporter. Les peluches le savent. Elles sont figées par l’affolement, au pied du lit. Même le vieux tigre, celui qui en a vu d’autres, se crispe pour ne pas remuer une moustache. Je jette un coup d’œil rapide vers la fenêtre dans l’espoir d’un signe de l’aube. Dès que le bleu éclabousse les murs, le furet perd ses pouvoirs et je peux fermer les yeux.

2008, dernier automne de ma trentaine. J’essaie d’oublier ces pulsations contre mon crâne. Un mal de tête lancinant que je traîne depuis plusieurs jours et qui s’amplifie avec la fatigue. Rien ne sert de regarder le réveil, je sens bien que les heures défilent. Le travail qui m’attend dans les prochaines semaines est énorme. Je ne sais pas comment je vais y arriver. J’ai passé la soirée à éternuer et à tousser. J’ai développé une allergie à la poussière qui s’aggrave en vieillissant. En fin de journée, j’ai mis mes projets de côté pour ranger mes deux placards qui débordaient. On y trouve désormais des espaces libres, ce qui est assez inhabituel. J’ai empilé dans le couloir tout ce que j’avais accumulé par insécurité. Trois grands sacs de vêtements que je vais donner à une association, des livres poussiéreux et des notes de cours qui iront au recyclage. Des souvenirs, je n’ai gardé que l’essentiel. J’ai même commencer à classer cet amoncellement de factures et de relevés. Ces chiffres innombrables et menaçants hantent depuis trop longtemps mes placards. Ils remplacent les monstres de mon enfance. J’ai déterré quelques trésors, des dessins qui m’ont fait sourire, le plan d’un jardin colorié au prismacolor, une photographie. J’ai trouvé une tentative d’autobiographie écrite à 30 ans. Le vide, je le devine maintenant derrière moi et tout autour. Mais je ne tombe pas. Le plafond ne s’effondre pas. D’une respiration à une autre, mon souffle hésitant devient plus sûr. Je me cache le visage sous l’oreiller pour ne pas voir le jour naissant et je finis par m’endormir.

25 novembre 2008

La nuit

Je m’éveille dans la tiédeur des draps. Je tourne la tête vers le réveil. Les chiffres qui rougeoient dans mon regard flou indiquent 9h30. J’ai le sentiment très net qu’à mon dernier coup d’œil, ils indiquaient 23h30. Les heures se sont évanouies subitement. Je me suis absenté de moi-même. Et me voilà de retour, parfaitement rechargé, léger, et gorgé de chaleur. Le sommeil véritable est devenu pour moi une chose trop rare. Une nuit complète, un trésor sans prix. Il me fallait cette nuit pour pouvoir me lover dans l’instant, attraper des paupières ce soleil d’hiver qui filtre à travers le store. À portée de main, je sens la chaleur d’un garçon candide. Il respire calmement après avoir parlé pendant une soirée complète, après des heures où il m’a laissé me complaire dans le silence.

Pourtant, je me souviens de la veille, quelques minutes avant de m’endormir. Je m’étais enfermé dans sa salle de bain. Mes pieds nus piaffaient sur la céramique froide pendant que je me demandais comment m’échapper. Dans quoi, me suis-je encore embarqué ? Pourquoi mes histoires ne fonctionnent-elles jamais ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Qu’est-ce que je fais ici ? C’est un classique des ouvrages de pop-psycho qui ont fait vendre des tonnes de papier. Je les désire : ils me fuient. Je les fuis : ils me veulent. Je n’ose même plus raconter ici mes sempiternelles histoires de cœur. Je suis moi-même gêné par leur caractère répétitif et fastidieux.

Je me suis imaginé que je balançais toutes ces questions au visage de Mister Right. Parmi les gens qui sont passés dans ma vie, il est l’un des plus perspicaces. Je crois qu’il a vu clair en moi. Je suis un fou, en quelque sorte. Au fil des semaines, je me confie à une foule d’étrangers plus ou moins anonymes, des passants virtuels qui se mirent dans mes récits. Puis je m’enferme dans la salle de bain d’un inconnu et je discute avec le souvenir d’un homme dont l’intelligence m’a allumé. Ma folie ne date pas d’hier. J’ai toujours fait ça avec les gens qui ont joué un rôle dans ma vie et qui sont partis trop tôt. Ceux qui ont vu en moi quelqu’un de bien. Je revois leurs regards, leur curiosité, leur admiration, leur inquiétude parfois. Je leur parle en imagination, je me figure leurs réactions. Je les prends à témoin en déblatérant mentalement. Et chaque fois, ces soliloques finissent par m’apaiser.

Depuis des mois, la fatigue accumulée m’aveugle. Elle rend mes mots étouffants, les travestit de façon ridicule, au point où je refuse de les reconnaître. Lorsque je me glisse dans mon lit, une espèce de fébrilité me secoue le ventre. Mon cœur bat trop fort, mes muscles tressaillent constamment, comme si mon corps débordait du stress de la journée. Les somnifères me font tourner la tête. Parfois, cela suffit à m’emporter. Mais je me lève le matin suivant déjà harassé, la tête lourde, avec une envie furieuse de tout lâcher. C’est vieux comme le monde, perdre sa vie à la gagner. Mais ce matin-là, au sortir du sommeil, tout cela avait disparu. Il n’a suffi que de quelques heures d’obscurité précédées d’un câlin désintéressé pour faire table rase. Je rêve de retrouver le silence, la solitude, l’abandon. Je voudrais chaque soir épouser la nuit.

04 novembre 2008

Le voisin

Je vis dans un duplex. Le rez-de-chaussée de ce cube de brique rouge est occupé par un couple un peu bizarre qui travaille la nuit et se barricade le jour derrière des stores fermés. Le deuxième est divisé en deux minuscules trois et demie. J’occupe celui de gauche, depuis presque trois ans. L’insonorisation est vraiment mauvaise. Mes voisins de palier ont changé très souvent et j’en ai vu (ou plutôt entendu) de toutes les couleurs. Un toxicomane insomniaque qui faisait les cent pas, un couple d’étudiants qui baisaient à quatre heures du matin. Une mère récemment divorcée qui passait ses après-midi à fumer de la marijuana avec ses trois enfants sur notre balcon commun. Je crois qu’ils ont déserté le logement, sans payer, à la fin de l’été. Il est resté vacant pendant plusieurs mois. J’ai goûté aux nuits presque silencieuses, avec comme seul fond sonore le ronflement sourd de la circulation. J’appréhendais le moment où le proprio allait trouver un nouveau locataire.

Et puis un soir, il est arrivé avec ses affaires. Je l’ai vu passer devant ma fenêtre. Il montait l’escalier avec son premier chargement. Un gars entre la vingtaine et la trentaine, avec une copine qui l’aidait à transporter les boîtes. Une fille pas très grande, un peu ronde. Tiens, je me suis dit, peut-être qu’il est gai. Le grand m’avait demandé à quoi il ressemblait. La meilleure comparaison que j’ai trouvée c’est : Lucky Luke, un grand sec aux cheveux sombres. Il est là depuis presque une semaine. De temps à autre, j’entends le plancher de bois qui craque, c’est tout. Il est particulièrement silencieux.

Hier soir, je voulais me coucher tôt, je sortais de la douche. Je marchais sur la pointe des pieds parce que le sol était glacé. Je m’avançais en serviette dans le couloir qui longe notre mur mitoyen quand j’ai entendu quelque chose. De la musique, mais c’était très sourd. Je n’ai pas pu m’empêcher de m’arrêter pour écouter. J’ai même collé mon oreille contre le mur. Je connaissais la mélodie, j’en étais certain. Ça datait des années 80. Lettre à un cow-boy de Mitsou. Difficile de trouver plus kitsch dans tout le répertoire québécois ! Ça m’a fait sourire. J’aime bien cette chanson. Je me suis dit que mes hypothèses sur l’orientation de mon nouveau voisin se confirmaient. La musique s’est arrêtée brusquement. Je suis resté immobile. J’avais peur que le plancher craque et dénonce haut et fort mon indiscrétion. Pas de publicité, pas de bavardage : il n’écoute donc pas la radio. Le silence a duré trente secondes. Une autre pièce a commencé. Je me suis collé un peu plus contre le mur. Encore une fois, la mélodie me disait quelque chose… C’était québécois ? Non, américain peut-être ? Des paroles en anglais… Au refrain, j’ai reconnu la chanson. C’est Céline, Taking chances : définitivement, il est gai !

Toutes les nuits, je dors à moins de trois mètres d’un étranger. Seul un mince mur de bois et de placoplâtre sépare nos deux chambres. Il écoute de la musique quétaine, ça me le rend sympathique et ça me rassure. Il me laisse dormir la nuit et pour ça, je le trouve adorable, avant même de l’avoir rencontré.


19 octobre 2008

Laide

J’avais passé la soirée, barricadé dans un party, dans un appartement du village. Des latinos dans la vingtaine, amis d’amis. Les barrières de la langue et de l’âge s’ajoutaient à la fatigue de 14 jours de travail en ligne. C’était l’anniversaire de GP. J’étais là pour faire plaisir. Je souriais pour ne pas gâcher l'ambiance même si j’avais envie de partir. Au moment où tout le monde avait l’air de s’amuser, je me suis éclipsé sans dire bonsoir. J’avais besoin d’air. La nuit était froide. Je devais marcher sur Sainte-Catherine pour me rendre jusqu’au métro. J’avançais à grands pas à travers tous ces gens qui allaient faire la fête. J’ai croisé Ziggy. Il riait, sa main dans la main d’un homme. Il ne m’a pas vu. Un jour, je verrai Mister Right en train d’enlacer un autre homme. Ou le cowboy en train de rire dans un café, en tête à tête. Et je marcherai un peu plus vite vers le métro, parce qu’il fait trop froid. J’avais un refrain de Jean Leloup dans la tête : « Laide, laide. Comme la vie est laide, laide ! »


Jean Leloup, La vie est laide.

J’avais du mal à avancer, il y avait de plus en plus de monde sur le trottoir. Moi j’avais les yeux tournés vers l’intérieur. Un attroupement s’était formé devant un bar. Un bar louche qui se donne des airs chics. En me faufilant dans la foule, j’ai aperçu des jambes étendues sur le trottoir. Des mollets forts, des talons hauts. Un corps recouvert d’une bâche. Près de la tête, un policier à demi agenouillé criait « code 902 » dans une radio. J’ai détourné les yeux. Je ne voulais pas en voir plus.

Une idée tordue m’a torpillé le cœur. Où je travaille, nous hébergeons une femme séropositive qui a été violentée par son conjoint. Pour des raisons de sécurité, toutes les informations à son sujet doivent rester secrètes. Mais elle est isolée, elle s’ennuie. Elle vit dans une chambre avec un matelas, une télévision. Elle va marcher dans le village gai. Elle dit que les gens sont gentils. Elle parle beaucoup. Elle a revu son ancien réseau d’amis, un homme en particulier, qui les connaissait, elle et son ex-conjoint. Et l’inquiétude a gagné toute l’équipe.

Un après-midi, elle m’avait dit : « on n’a pas de cœur, hein ? » Je lui avais demandé pourquoi. « En ce moment, j’aurais envie de retourner avec lui… » J’avais dit « c’est peut-être pas parce que t’as pas de cœur… C’est peut-être que t’en as beaucoup. » Il y avait eu un moment de silence. Elle s’était mise à pleurer puis à déballer son histoire. Famille d’accueil, agressions sexuelles, fugues, alcool, milieu criminalisé, conjoint violent. Je ne la suivais pas toujours, c’était décousu et ses paroles étaient souvent incompréhensibles. Ce n’était pas important. Elle avait besoin de raconter. Elle revenait toujours à son chat. Un petit chat blanc, qui ne ferait pas de mal à une mouche, qui n’avait même pas de griffe. Le poil blanc, tout doux. Elle avait dû le laisser à un voisin, pour venir ici. Et elle pleurait. « Une p’tite boule d’amour, t’sais là… Si au moins j’avais ça !» Elle me fixait les yeux rougis, le visage crispé par la douleur « Qui c’est qui va s’en occuper ? Hein ? Qui ? »

En me retournant pour ne pas voir le corps, j’ai aperçu un homme sur le côté d’une voiture de police. Il était ivre et il criait. Il s’appuyait sur la voiture pour ne pas tomber, encadré par deux policiers. Je ne voulais pas entendre ce qu’il criait. Je voulais arriver au métro. J’avais froid, juste froid. Il y avait des spectateurs qui semblaient fascinés par le spectacle. Il y avait des gens qui riaient. Je ne voulais pas pleurer dans le métro, mais ça pleurait quand même. J’ai trouvé une vieille napkin dans la poche de mon manteau. Je me suis réfugié au fond du wagon désert. Je suis entré chez moi comme un zombie. Je me suis enroulé dans la couette. J’ai serré un oreiller. Le lendemain, j’ai téléphoné anxieux pour prendre les messages au bureau. C’est mon week-end de garde. C'est à dire que je trimballe le portable et je prends les messages à tous les jours. On n'a pas les ressources pour payer quelqu'un en permanence. J’avais peur de tomber sur un appel de la police. Mais il n’y avait rien.

Et puis je me dis que je suis ridicule. Ce n’est peut-être pas elle. Juste un mauvais hasard, même quartier sale, même semaine pourrie. Juste la nuit qui est un peu froide. C’est rien qu’un cadavre déjà un peu raide, un corps de femme, tuée par un homme. Il doit y en avoir tous les jours, partout dans le monde. Des centaines peut-être. Suffit de regarder les bulletins de nouvelles. Et tout le monde s’en fout. Et tout le monde fait comme si de rien n’était. Et je me demande ce qu’ils font des corps dont personne ne veut. Et je devrais peut-être changer de travail. Et que la vie est laide, laide.

17 octobre 2008

Pixels

Ce soir, l’extraction des mots est ardue, douloureuse. Toute la journée, j’ai offert le meilleur de moi-même. On l’a pris, sans dire merci. Il s’est répandu sur le plancher, un accident passé inaperçu. Je suis celui qui écoute. Toujours, je suis celui qui donne. J’ai chaud, j’écris, je supprime, je recommence et je m’énerve, cent fois. J’ai le dos qui élance et le cœur sec comme une écorce de citron.

Seul le cillement du PC se mire désormais dans mon regard vidé. J’aurais presque envie de me taper la tête sur l’écran jusqu’à ce que celui-ci prenne des couleurs. Sentir quelque chose. La fatigue s’interpose entre ma voix et moi. Et la nuit, d’heure en heure, gagne du terrain.

Seules les pulsations de la musique font avancer le sang dans mes veines. Rhythm and blues. Des éclats de voix humaine, la radio ouverte dans la cuisine, me font croire que l’appartement est habité. Les profils défilent par centaines sur l’écran. Je ne peux détacher mon regard de ces visages anonymes, des nuances de la chair, de l’espoir des sourires. Tâcher de briller, défier le désir pour recevoir un mot, pour voir si c’est encore possible. Et, quelquefois, une interaction. Quand, à des kilomètres, quelqu’un me lance quelques pixels. Deux points, un trait d’union, fermez la parenthèse. Une étincelle contre un hiver.

De peine et de misère, je m’extirpe des mots pour me rappeler la sensation d’une main frôlant ma paume. Il faut vraiment que je débranche l’ordinateur.

27 septembre 2008

Le réel


« …Je suis un mutant, un nouvel homme
Je ne possède même plus mes désirs
Je me parfume aux oxydes de carbone
Et j’ai peur de savoir comment je vais finir…»

Francis Cabrel, Ma place dans le trafic

Si vous êtes ici en quête de joli et de romance, passez votre chemin. Ce billet est sombre et glauque. Contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, il n’est question ici que de ma perception des choses.

J’ai lu quelque part, dans un ouvrage de pop-psycho vaguement nouvel-âge, que les personnes qui nous attirent intensément sont celles qui ont le plus à nous apprendre. Ce soir-là, je m’étais endormi d’un sommeil agité en pensant aux dernières semaines avec Mister Right. Empêtré dans mes espoirs, mes colères et mes déceptions.
...
Je suis avec Els dans un centre commercial lumineux de plusieurs étages. Nous marchons sur la mezzanine vitrée qui surplombe les premiers étages, tout près de l’entrée d’un grand hôtel où nous avons une chambre. Quelques mètres plus loin, se trouve le comptoir d’une boutique appelée BCBG (Beaux célibataires, beaux gais). De l’autre côté de la mezzanine, nous apercevons un groupe de journalistes et un caméraman, l’une d’elle tient un micro. Ils réalisent un vox pop sur la beauté masculine et le vieillissement. Toute l’opération vise à faire la promotion de la boutique BCBG. Il n’y a presque personne dans les allées et je suis le seul homme sur l’étage. Ils m’aperçoivent et se dirigent rapidement dans ma direction. Mais je n’ai pas du tout envie de répondre à leurs questions. S’ensuit une poursuite dans les allées du centre commercial.

Nous devons retourner à notre chambre d’hôtel parce qu’Els y a oublié une serviette. Je me dis qu’à l’heure qu’il est, les femmes de chambre ont sûrement tout ramassé. Nous entrons dans la pièce qui est sens dessus dessous. Le plancher est couvert de draps et de serviettes blanches. Els retrouve une serviette en ratine verte dans un coin de la chambre. Derrière le lit, je retrouve mon ordinateur portable. Il est brisé en deux morceaux. Heureusement, il fonctionne toujours. On sonne à la porte. Els va ouvrir pendant que j’emballe mes morceaux d’ordinateur. Je m’approche de la porte et je constate qu’elle a répondu les seins nus. Elle se cache les seins avec une boîte de pizza. « Mais qu’est-ce que tu fais là ? » Elle me répond que ce n’est pas grave et que c’est pour souligner l’anniversaire du gars de la chambre d’à côté. Elle a des paillettes sur la peau et des lettres métalliques forment dans son dos les mots : « Non à l’homophobie ! » Je m’approche de la porte et j’aperçois des hommes qui s’approchent furtivement et qui se cachent aux abords de l’entrée de l’hôtel. Elle ajoute : « On lui prépare un surprise party.»

On entre dans la chambre d’à côté. Il y a de la musique et déjà beaucoup de monde. Le gars dont c’est l’anniversaire fume une cigarette, appuyé sur le comptoir de la cuisine. C’est un grand brun, assez joli, mais pas très sympathique. Il a l’air prétentieux. Els danse dans une des pièces. Elle a le corps couvert de crème fouettée. Le gars la regarde et lance à deux de ses amis : « Hey, les gars, ça vous dirait de manger de la crème fouettée. » Ils ricanent. Je dis « Ben là ! » en faisant quelques pas dans sa direction. Les deux gars s’avancent. Je m’interpose. On commence à se pousser. D’autres gars se sont approchés. Le fêté sourit. On échange quelques coups. Ils tentent de me maîtriser. J’ai le cœur qui se débat. Puis je saisis un couteau de plastique sur la table et je menace celui qui est le plus près. Mais ils me poussent dans un coin et me font lâcher le couteau. Je me retrouve immobilisé sur le plancher sous le poids des deux hommes.

Je me suis réveillé en sursaut. Je me suis levé, les yeux mouillés. Étendu sur le tapis du salon, j’ai tout noté dans un cahier. De nombreux liens entre ce rêve et ma réalité sont apparus par flash. Les lettres, d’abord presque invisibles dans la pénombre, devenaient plus claires avec les lueurs du matin. Plusieurs éléments du rêve font référence à mon histoire avec Mister Right. La crème fouettée était devenue un running gag entre lui et moi depuis le jour où j’ai englouti devant lui un café glacé recouvert d’une montagne de crème fouettée. BCBG est le nom d’un party privé auquel Mister Right participe vendredi prochain, un des soirs où on ne pourra pas se voir. Un mélange de speed dating et de party de club Med réservé aux hommes gais célibataires. J’ai l’impression de m’être fait avoir. Il a profité effrontément de mon ouverture, de ma générosité, de ma naïveté même pour tirer de moi ce dont il avait envie. Cet immense gouffre affectif que je porte quotidiennement m’a rendu vulnérable. Je l’ai laissé entrer de plain-pied dans mon intimité. J’ai fait taire mes hésitations dans l’espoir de gagner quelques heures de tendresse. Il a pris une place importante dans mon esprit alors que pour lui, je n’étais qu’une distraction. Il a laissé traîner des promesses comme un appât sans jamais se dévoiler lui-même.

Ça me ramène à une autre histoire plus sordide. Dans la nuit du 11 novembre 1996. À une époque de ma vie où le moindre espoir me semblait inaccessible. Malgré une vie sociale trépidante, la solitude était presque parvenue à m’éteindre complètement. J’avais noyé ma douleur et ma colère dans l’alcool. La nuit froide tirait à sa fin. Pour des miettes d’attention et quelques gestes tendres, j’ai mis ma vie entre les mains d’un dénommé Stéphane. J’ai bien eu quelques hésitations que j’ai balayées du revers de la main. Il savait qu’il me faisait courir un risque immense. Il se savait dangereux. Ç’aurait été si facile de se protéger. Mais il s’est servi de moi et de ma détresse pour assouvir ses envies du moment, sans égard pour le tas de chair imbibé d’alcool qu’il avait devant lui. Et avant que le matin ne se lève, un cortège de virus et de haine de soi est passé de son corps au mien. À la fin de cette nuit, ma vie a basculé.
...
J’ai lu quelque part, je crois que c’était dans un traité de sexologie, que les personnes qui ont été abusées recherchent toujours à retrouver leur agresseur. Parfois pour revivre de façon pathologique leur agression. Parfois pour tenter de trouver une certaine forme de pardon.

Je n’ai pas les idées claires la nuit. Je dramatise, j’extrapole pour utiliser les termes de Mister Right. Le rêve m’a assommé. La nuit embrouille mes pensées. À cela s’ajoute l’effet des médicaments que je prends chaque soir et qui amplifient la moindre trace d’anxiété. Je suis un mutant, un rêveur chimique, condamné à regarder chaque nuit le réel avec lucidité. Je devrais peut-être changer de médication.

Edit : Les commentaires qui suivent éclairent ce billet.

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