28 décembre 2007

La valise

Partir pour une autre ville ? Et pourquoi pas ? Ça te fait un peu peur, mais tu sais que cette crainte te fait sentir la vie, intensément. Et puis la barrière de la langue, c’est un détail. Tu t’es toujours trouvé stupide de ne pas arriver à parler anglais. Ne dit-on pas que la meilleure façon d’apprendre, c’est l’immersion ? Et si tu te demandes ce qui te retient ici. La réponse est évidente, et même un peu douloureuse. Le temps est venu de partir. Tu as frappé un mur lorsque tu as reçu la lettre de refus ; cet emploi t’aurait vraiment plu. Et reprendre ton ancien boulot t’a semblé une montagne.

Tu ranges soigneusement dans ta valise un espoir. Tu le gardes pour toi, parce que tu ne voudrais pas passer pour un être dépendant. Mais tu sais qu’il est là. N’est-ce pas beau de tout quitter ainsi par amour ? Tu espères que celui que tu aimes réalisera avec le temps le sacrifice que tu fais pour lui. Puis tu balaies tout ça du revers de la main parce que ça te paraît prétentieux. Tu préfères tes arguments rationnels. Toute la journée, tu les fais défiler dans ta tête. Mais dès que la concentration cède, c’est le rêve qui reprend le contrôle de ta conscience. Toronto et son titre ronflant de ville-reine, ça te fait sourire. Une vie qui repart à zéro. Là-bas, vous serez enfin heureux.

Au cours des dernières années, ta vie s’enlisait dans la grisaille. Chaque saison pesait lourd sur tes épaules. Plusieurs fois, tu aurais voulu voir apparaître une main tendue. Et pour ça, tu aurais tout donné. Il était là et t’avait repéré dans cette micro-brasserie où l’on dégustait des blondes somptueuses. Tu te sentais chez toi dans la rumeur joyeuse de la clientèle, majoritairement étudiante, devant les pièces d’échec laissées sur la table. Il était ambitieux. Il aimait le beau et le plaisir. Pour lui, le bonheur semblait une chose simple et accessible. C’est son sourire et sa chaleur qui t’ont attiré. Tu t’es dit, pourquoi pas ? Et s’il était ma chance de connaître autre chose ?

Tu scrutes tout le temps ses moindres désirs et tu échafaudes des plans de rendez-vous qui sortiront de l’ordinaire. Tu dois avoir l’air ridicule, sur le trottoir mouillé, avec ses gerbes de fleurs sur le bras. Il avait lancé « Celui qui m’achètera des fleurs, je le marierai. » Tu avais fait celui qui n’avait rien entendu. La bruine te fouette le visage et les rafales risquent d’abîmer les tiges. Tu pestes contre le vent, ces fleurs t’ont coûté cher. Il te reste une quinzaine de coins de rue à marcher. Tu les entoures de ton bras en grimaçant et tu presses le pas. Tu as toujours détesté la pluie de décembre.

Tu refermes la valise et tu jettes un œil à ce vieil appartement où tu as mis tant de toi. Les fleurs sont posées dans un vase au centre de la table. Il a dit qu’il était content, mais ça ne se voyait pas trop. Puis il est parti rejoindre Francesca pour aller voir Thomas Fersen et son ukulélé au Latulipe. Tu as choisi de ne pas les accompagner. Tu ne roules pas sur l’or et tout le monde te répète que la vie sera chère à Toronto. Toutes les caisses sont alignées sous la fenêtre. Tu as soigneusement tout emballé pendant qu’il était au travail. Tu ne t’attardes pas aux pièces vides de peur d’y remarquer un regret. Tu as prévu un pique-nique pour la route et tu as fait la liste de tout ce qu’il faudra acheter en arrivant. Tu as donné le fauteuil rouille que ton parrain t’avait offert. Tu t’es débarrassé de ton vieux pupitre, imprégné de souvenirs. Il faut parfois mettre de l’eau dans son vin pour être adulte. Le réveil indique 2h00 et tu ne dors toujours pas. Mille fois, tu t’es retourné entre les draps de ce grand lit vide. Tu fermes les yeux et tu imagines ton avenir. Parce que la nuit est noire et que tu y es seul.

Montréal, décembre 2007

25 décembre 2007

Le cygne et la déesse

Un lecteur m’a demandé de publier ici des textes plus anciens. Demandez et vous recevrez. J’ai écrit ce texte alors que j’avais 16 ans. À cette époque, je me passionnais pour les mythologies grecques et scandinaves. J'inaugure avec cette note une nouvelle catégorie intitulée Fictions.


Des lueurs rosées s’élevaient déjà au-dessus de l’horizon. Sur le lac, tout était calme, aucun vent. Dans la brume matinale, Polymnie allait au bain. Elle était certaine que personne ne la dérangerait avant le jour. Elle approchait de la rive lorsqu’elle entendit du bruit. Elle écarta les roseaux de ses doigts de déesse et aperçut au fond de la baie, un grand cygne d’un blanc étincelant. L’oiseau nageait paresseusement. Il avait remarqué la déesse, mais il ne s’en souciait pas. De temps à autre, il plongeait dans l’eau pour se rafraîchir.

Polymnie fit quelques pas à travers les roseaux puis appela le cygne qui n’y fit pas attention. Il se contenta de gonfler son plumage en s’éloignant. La déesse laissa tomber sa cape et plongea dans l’eau fraiche. Elle nagea lentement, se laissant caresser par les algues et tentant de s’approcher du cygne qui filait vers le large. Polymnie goûtait sur ses lèvres l’eau colorée de rose par le soleil levant. Chaque fois qu’elle croyait atteindre l’oiseau, celui-ci s’enfuyait un peu plus loin. Lorsqu’il arriva au centre du lac, il s’arrêta. Polymnie était tout près. Elle tendit la main pour le toucher. Mais le cygne se retourna brusquement et lui pinça le doigt. Une goutte de sang tomba et disparut dans l’eau noire. Il déploya ses larges ailes et s’envola au-dessus de la brume. Polymnie admira le grand oiseau qui s’éloignait vers le soleil en serrant son doigt blessé entre ses lèvres. Elle regagna la rive, tourmentée par le regret et la rancœur.

Elle attrapa sa cape, se sécha un peu et partit en courant à travers champs pour regagner l’Olympe. En chemin, elle croisa Zéphyr qui étendait la rosée du matin sur les champs des paysans. Il souffla pour elle des vents favorables jusqu’à l’Olympe où elle arriva vers midi. Elle se rendit près de son père, Zeus, roi du ciel et de la terre.
— « Père, dans deux jours, ce sera mon anniversaire. Je sais maintenant quel présent je voudrais recevoir. Je ne demande qu’une chose. C’est un cygne que j’ai croisé près du lac. »
— « Pourquoi donc un cygne, sa viande est coriace. »
— « Mais père, je le veux vivant ! » s’empressa-t-elle de préciser.

Après avoir remercié Zeus, Polymnie retourna vers le lac. Elle ne voulait pas attendre son anniversaire. Elle s’agenouilla près de l’eau entre les frondes des fougères et ferma les yeux en se concentrant. Pour un court instant, le ciel s’obscurcit. L’air autour d’elle devint opaque et gris, formant autour d’elle une immense coquille. Après quelques secondes, la coque éclata. À l’intérieur, Polymnie s’était métamorphosée en un cygne majestueux. Après avoir lissé ses plumes, elle sauta à l’eau et se mit à glisser lentement à sa surface.

Le premier cygne était là. Caché par de hautes herbes, il observait Polymnie qui s’exerçait à cette nouvelle forme de nage. Lorsque le soleil tomba derrière la cime des arbres, il sortit de sa cachette. Polymnie l’aperçut et s’approcha de lui. Mais dès que la distance se réduisait entre eux, le premier cygne s’envolait pour se poser un peu plus loin dans la baie. Polymnie avait la patience d’une déesse et le manège se poursuivit toute la nuit, la journée du lendemain et une autre nuit.

Pendant ce temps, Zeus avait envoyé Artémis et Héraclès à la recherche du cygne. Sur le lac, Polymnie savait qu’elle aurait plus d’endurance que l’oiseau. Il se lassa le premier et au dernier envol, il partit vers les collines. Polymnie, déçue, se retrouva seule. Héraclès et Artémis arrivèrent à ce moment-là et observèrent l’oiseau qui nageait la tête basse en admirant son reflet. D’un air entendu, ils se sourirent puis se séparèrent. Artémis, déesse de la chasse, devait viser le cygne avec une flèche trempée dans un filtre de sommeil. Héraclès se tenait prêt à plonger pour aller repêcher le cygne endormi.

Polymnie rêvassait en observant le reflet de la lune danser autour d’elle. Elle se retourna brusquement lorsqu’elle entendit le claquement de l’arc. Elle rassembla tous ses pouvoirs et reprit son corps de déesse. Mais la flèche lui avait déjà percé la cuisse. Héraclès dut ramener à la nage la déesse endormie. Après avoir soigné la plaie de Polymnie, Héraclès et Artémis levèrent les yeux vers le ciel. Le cygne, qui avait tout vu, traversait la brume en riant.

Drummondville, novembre 1985