10 août 2008

Été prise 2

Après des semaines interminables de pluie, un ciel bleu gorgé d’oxygène est enfin réapparu. J’ai ressorti ma crème solaire, mes lunettes de soleil et mon vélo qui dormait dans le couloir. J’ai enfourché ma monture et j’ai pédalé jusqu’au parc Maisonneuve. Les cigales grésillaient comme si elles n’avaient jamais douté du retour du beau temps. Les courbes amples des cerfs-volants, les joggeurs qui trottinent, les enfants en patins, les chiens qui gambadent, un frisbee dans la gueule : Aujourd’hui, l’été est sorti du placard. Au fond du parc, un groupe rock répétait. L’écho des riffs de guitares donnait à ce jour sans nuages une atmosphère d’urgence.

J’ai étrenné mon nouvel appareil photo, un réflex numérique, financé entièrement par mon dernier contrat de rédaction. (Petit moment de fierté !) Le Canon dont je rêvais. (Non, ce billet n’est pas commandité. Mais si un représentant passe par ici, j’aimerais bien avoir un objectif macro 60mm. Trop cher pour mes moyens.) J’adore entendre le déclic de l’obturateur. Il paraît qu’une image vaut mille mots. Pas les miennes, pour le moment. J’ai encore besoin de pratiquer et d’étudier le manuel d’instruction...

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C'est mon balcon, "mon" parc et "mon" marronnier.

07 mai 2008

Champagne

Un livre dort sur une chaise près de mon lit. Même refermé, il me trouble et me fascine. Quand j’en ai le courage, j’en reprends la lecture. C’est un roman incandescent et douloureux. Par moments, je ne peux m’empêcher de détester cette auteure que je ne connaissais que de réputation. En quelques lignes, elle arrive à mettre en lumière la fugacité de la vie et la magnificence du monde, à l’instant où cette beauté va passer. C’est un roman sur la perte, nourri par une tendresse et un émerveillement pour la nature. Amours, désirs, rêves et souffrances, à pas feutrés, Monique Proulx visite l’humanité de chacun de ses personnages avec une lucidité éblouissante, sans aucune complaisance.

Le récit est mené d’une main de maître. En tant que lecteur, il m’arrive de croire que j’ai discerné une piste dans le foisonnement des images puis, au moment où je m’y attends le moins, l’histoire se retourne comme un gant et me laisse bouleversé comme les personnages.

C’est un roman qui exacerbe les sens et qui ouvre les yeux. Un livre où je reconnais une nature sauvage que j’ai aimée et qui a créé des empreintes profondes en moi. Des couleurs que j’ai laissées s’évanouir de ma conscience pour ne pas en sentir le manque ou la fragilité. Je cherchais un livre pour meubler mes insomnies et m’approcher sans bruit des frontières du sommeil. J’ai fait fausse route. Ce roman me réveille à grand coup de soleil. Souvent, il me tire des larmes oubliées qui dormaient depuis l’enfance.


10 août 2007

Fin d'été

L’étang est parfaitement immobile. Seule une demoiselle patrouille incessamment au-dessus des champs de nymphéas. Pour oublier les soucis, je viens m’asseoir sur cette grande pierre qui s’avance dans l’eau calme. Avec une plume, du papier et un vieux livre.

Je porte le poids de la semaine et des nuits blanches à calculer, à espérer, à tempêter. Je n’ai pas osé l’écrire pour ne pas rompre le charme, mais en venant travailler ici, je réalisais un rêve. Les rêves sont-ils toujours fragiles et illusoires ? Un grèbe brun glisse sur l’eau noire et plonge sous la surface sans un bruit. Il réapparaît dans l’ombre des myriques qui se penchent au-dessus de la rive.

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Il y a de fortes chances que le service où je viens tout juste d’être engagé soit fermé l’an prochain. Ce n’est pas une priorité pour les politiciens. Mes collègues ont beau vouloir que je reste. Toute l’équipe risque de se retrouver au chômage au retour de l'été. S pense à se lancer en affaire et vendre des plats cuisinés bios. M-J envisage de retourner à l’université. Paraît-il qu’en 2007, l’horticulture n’a pas d’avenir.

Dans quelques semaines, je me retrouverai encore une fois sans revenu. J’ai réussi à dénicher à droite et à gauche quelques minuscules contrats de rédaction. Par moment, j’en ai vraiment assez de l’incertitude, de ce trac perpétuel du lendemain, des économies de bout de chandelle.

« … L’orme des Hamel ! Je l’ai vu bien des fois et sous toutes les lumières. Je l’ai vu quand le printemps commençait à peine à tisser la gaze légère des jeunes feuilles, sans masquer encore la musculature puissante des grosses branches. Je l’ai vu aux petites heures, sensible à la prime caresse du soleil, accueillir avec un profond murmure la fine brise du matin. Mais c’est surtout le soir, quand nous redescendions vers Québec, qu’il était beau. Je manquais de mots alors, mais les images sont là, très nettes, dans ma mémoire… »

Une troupe de jeunes colverts s’ouvre un chenal entre les masses de nénuphars. Le premier m’aperçoit. Il se trémousse et distance les autres en laissant derrière lui un grand sillage en V. Il grimpe sur la pierre où je me suis installé. Les autres canetons sont empêtrés dans les feuilles flottantes. Il s’étire une aile en la poussant d’une patte puis il pointe le bec vers l’étang puis se laisse glisser vers l’eau noire. Toute la bande se disperse et disparaît dans la forêt des quenouilles.

Surplombant les verges d’or et les caboches vieux rose de l’eupatoire, l’architecture des épinettes blanches s’échelonne vers le ciel. L’air du soir est saturé de parfums de résine et de framboises mûres. Le chant d’une grive s’élève un instant au-dessus du grelot des grillons. Je rentre en marchant sur le sentier qui serpente sous les ormes. je jette un œil à cet arbre immense que la foudre a abattu en début de semaine. Cet orage spectaculaire m’a réveillé plusieurs fois dans la nuit. Il a laissé un ciel clair et une fraîcheur de l’air qui annonce déjà l’automne. Dans quelques jours débuteront les Perséides. J’en profiterai pour faire des vœux.

« … La lumière horizontale retouchait la forte tête et charpentait d’or bruni le baldaquin immense royalement dressé dans le ciel apâli. Puis, avec la retombée du soleil, les verts se fonçaient, des trous noirs se creusaient dans la masse lumineuse, et peu à peu, à mesure que l’ombre montait derrière, le charme s’éteignait doucement ! Vers l’heure où notre voiture passait au pas sur le pont Radeau, l’orme des Hamel se fondait dans la grande nuit ... »

Marie-Victorin (1885-1944) , Récits Laurentiens, Fides, 1919

01 mai 2007

Fleur de Beltaine




La fleur craintive de la sanguinaire fait une apparition, pour une dizaine de jours, vers la fin d’avril. Comme une étoile, elle s’épanouit au-dessus d’une feuille unique, délicatement lobée. La belle s’enroule dans ce manteau que l’on croirait taillé dans une jeune pousse d’épinard. Dès que midi est passé, les pétales se redressent et l’inflorescence se referme lentement pour la nuit. Le cœur de la plante renferme un latex rouge sang que les Amérindiens utilisaient comme teinture. Les sanguinaires percent les décombres de l’hiver pour appuyer leurs fronts contre le ciel. Elles forment de grandes colonies sous les arbres encore dénudés. Ce spectacle émouvant m’a fait m’arrêter sur le sentier du Bois-de-Liesse. Le temps d’une inspiration, le temps d’y croire.

Au sommet rocailleux de la colline, devant une éclaircie dans les taillis, une aubépine attendait le soleil. Des vagues grises venaient mourir sur la grève. Le fond de l’air était frais, chargé d’humidité, et un pic tambourinait à la cime d’une épinette.

24 août 2006

Danaus plexippus plexippus

En fin d’après-midi, je longeais la vieille clôture de fer du Jardin botanique. Avec l’élan que me donnaient la fin d’une journée de travail et le retour du temps frais. Les jardiniers ont planté, sur cette portion de clôture, des tiges de saules qui se sont enracinées et ont formé en quelques semaines une haie étroite et dense. Mais la monoculture a ses revers. Et de grands pans de cet écran végétal instantané ont été la proie d’insectes amateurs de vert tendre. J’ai pressé le pas en respirant le parfum des feuilles de hêtre et de peuplier qui s’accumulaient déjà sur le sentier.

Quand un éclat de couleur s’est allumé devant moi. Un papillon monarque a quitté une branche de saule, a voltigé au-dessus de ma tête et s’est posé derrière moi. Je me suis avancé vers l’insecte en cherchant, dans les entrelacs de velours noirs qui marquent ces ailes, le point noir qui me révélerait s’il s’agit d’une femelle ou d’un mâle.

Mais le monarque n’est pas resté immobile et il est repassé devant moi. J’ai observé son vol fragile en me demandant comment des ailes aussi frêles pouvaient le porter à l’autre bout du continent. Le vent l’a déposé quelques mètres plus loin. Certaines personnes disent que les papillons qui nous approchent sont les âmes des proches trépassés venus nous saluer. Cette croyance serait l’héritage culturel des peuples mayas. Il n’y a pas de disparus dans mon entourage, sauf des grands-parents qui sont morts quand j’étais très jeune et qui ont sûrement mieux à faire que de perdre des bouts d’éternité à venir voleter au-dessus de ma tête fatiguée. Peut-être est-ce un signe de feu du destin. L’annonce d’un événement marquant qui ne surviendra que lorsque le présage aura disparu de ma mémoire. Ou simplement, une image fugace de courage pour comprendre que rien n’est impossible.

Sans souvenirs et sans repères, les monarques empruntent les mêmes routes invisibles et trouvent refuge dans les mêmes lieux depuis des siècles. Malgré les vents, la pluie ou la neige, certaines femelles franchissent jusqu’à 7 000 km avant de s’éteindre. Ils hibernent par nuées, dans les forêts de résineux des montagnes du Mexique, à 2 700 m d’altitude.

Il y a de l’insouciance dans le vol de ce papillon. Il ne craint pas les prédateurs puisque son corps est pour eux un poison violent. La chenille du monarque a la délicatesse de ne pas s’attaquer aux plantes du jardin. Elle se nourrit exclusivement d’asclépiades pendant toute la durée de son existence. C’est cette alimentation particulière qui rend ses tissus toxiques pour les prédateurs et qui donne à l’insecte adulte cette couleur orangée qui agit comme moyen dissuasif. Les monarques d’aujourd’hui n’ont pas la vie facile. Les friches où l’asclépiade a le loisir de fleurir deviennent de plus en plus rares. Les pesticides sont partout. Celui-là doit chercher un lieu sûr pour la nuit. Dès qu’ils devinent le déclin du jour, les lépidoptères sentent l’urgence de s’arrêter. Le soleil est leur principale source d’énergie et, sans sa chaleur, ils ne peuvent plus voler. Je médite sur cette apparition en traversant le boulevard. Et je tente paresseusement d’en débusquer les sens.

La toile des insectes du Québec
Le projet Monarch Watch