15 avril 2008

Dilemme

« Les fleurs discrètes des érables rougeoyaient alors sur les branches comme aujourd’hui. » 30 mars 2007




Il y a des choses qui reviennent chaque saison. Peut-être faut-il apprendre à vivre avec des questions sans réponses. Je suis un peu gêné d’avoir écrit certains billets que l’on retrouve dans les archives. C’est bien beau l’intensité, mais quand je me relis, je trouve que je frise parfois le ridicule. Ma vision des choses a évolué, depuis. L’angle a changé. J’ai plus de recul, enfin, un peu. De l’altitude, peut-être. Mais le dilemme demeure. Où, quand, comment dire ces mots. Curieusement, l’une des premières notes qui m’a touché sur la Toile traitait de cette question. Elle était écrite par Fabien. J’ai su à ce moment-là que le Web pouvait être utile :

« C’était le jour parfait pour le dire, pensait-il. Le moment idéal. Il ne pouvait pas faire autrement que de ne pas le dire aujourd’hui. Il avait déjà trop attendu. Avant, il n’y pensait même pas, trop occupé à savourer son bonheur. Après, cela aurait pesé sur sa conscience, gâchant tout. Il se serait senti malhonnête. Oui, aujourd’hui c’était le jour parfait pour le dire. Depuis le matin il répétait dans sa tête ces quelques mots. Il répétait silencieusement sa réplique comme un acteur cherchant le bon ton… »
Un jour parfait, Fabien sur Au fil des jours, 31 mars 2006
(Fabien n’écrit plus sur ce blogue. Je l’imagine heureux et sans histoire.)

« …Votre statut sérologique est une anecdote parmi d’autres, il ne vous définit pas en tant qu’homme. Même si ce détail a parfois trop, et naturellement, tendance à envahir votre quotidien et votre psyché. Alors que chez l’autre béotien, la nouvelle outrepassera, obscurcira, déformera la réalité de votre être. Attendez donc qu’il ait de vrais sentiments, l’envie exprimée d’une relation plus durable, voire même qu’il vous aime. Il sera alors temps de faire l’inventaire… de montrer le bord ébréché de la soupière… Cela sera le test ultime et non la carte de visite balancée au premier prospect qui passe… »
Amour et sérodiscordance, Laurent Gloaguen sur Embruns, 31 mars 2007

Ça me trotte dans la tête. Je sais bien qu’il n’y a pas de réponse unique. À chacun son histoire. Et à moi de trouver celle qui sera ma vie.

Musique : Papa don’t preach, Madonna (Je sais, ça a pas rapport. enfin, peut-être.)

25 mars 2008

Sans un mot

Les premiers mots ont franchi tes lèvres
Dans une procession silencieuse
Des mots étouffés qui éclatent dans tes prunelles
Un jardin qui mûrit et qui fane
Dans une prison de verre, scintillante.

Mais rassure-toi, j’ai tout entendu
J’ai tâté chacune des faces de ton silence
Et la Terre qui tournoie a fait glisser les foules
Comme s’avancent les continents
Nos âmes en lambeaux, battus par le vent
Se croiseront bien un jour.

La pleine lune s’étalait, tache de crème entre les branches
Dans ce printemps glacé qui étreignait les promeneurs
Tu étais à portée de main, à portée de voix
J’ai posé la main sur ta paroi de verre
Ton sourire d’abord timide s’est étiré lentement
Comme pour répondre au silence de la lune.

15 avril 2007

Pour Debbie

« …Je le dirai
Comme un homme
Avec des excès de vitesse
Avec des mots déplacés
Comme des mains aux fesses
J’ai pas de temps à perdre… »

Zazie, Fou de toi


C’est une drôle d’idée d’écrire à une inconnue. Je ne l’ai réalisé qu’au moment où j’en suis venu à chercher mes mots. J’ai beau analyser ton prénom, ton nom et ton adresse et faire des extrapolations, je n’ai aucune idée de qui tu es. Il faut que je m’en remette au ciel ou au hasard. Je ne sais pas comment tu recevras cette lettre. J’espère qu’elle ne te fera pas peur. Comme les évènements se bousculent dans ma vie, j’ai pensé m’adresser à toi, pour les raconter. Je joins à mon envoi, quelques pièces de musique. La musique adoucit parfois la réalité.

Ma dernière tentative d’histoire de cœur et sa fin abrupte m’avaient mis à l’envers. J’étais sorti avec des amis pour faire la fête dans un bar noir. Black Russian et Rhum and Coke. Pour oublier, pour rire et admirer les garçons. Je croquais des glaçons quand Thomas s’est penché vers moi. — « Le t-shirt rouge, là, y’est cute. » Je le cherche des yeux. — « Oui ?... tcheck moé ben aller ! » Je contourne le comptoir. On est certain de ne pas se tromper, quand on me prend par l’orgueil. Je me suis approché en l’observant. Il a souri. Je me suis arrêté. Puis l’alcool m’embrouillant l’esprit, je l’ai abordé. Il était passé deux heures et les choses se sont faites très rapidement. Je me retrouve à lui parler dans l’oreille. Je suis tout fier de mon coup. De l’autre côté du bar, Thomas me regarde les deux pouces en l’air, en souriant.

Le last-call. Le vestiaire. La marche sur la croûte glacée de René Lévesque. J’ai dormi aggripé à lui comme à une bouée. Mon ventre soudé au sien. On ne s’attendait pas, ni l’un ni l’autre, à ce que les choses se passent ainsi. Le lendemain, un soleil timide colorait sa cuisine. Il m’a dit : — « Il y a trois mots qu’il ne faut pas dire. » Je sais bien. Trois mots interdits autour desquels on tourne parce qu’ils attirent, magnétiques. Bien des gens ont été battus et laissés pour morts par ces trois mots. On se relève, on se remet toujours, mais avec difficulté. On devient craintif et obsédés par ces mots qu’il ne faut pas prononcer…

Au téléphone, le surlendemain.
Lui : Tu me bouleverses.
Moi : Je te quoi ?
Lui : Je choisis mal mes mots.
Moi : Ben non, oui, j’espère, enfin… tu choisis mal tes mots ?
Lui : Tu vois, tu me fais bafouiller
Moi : …

On s’est revu. J’essayais de ne pas réfléchir, de laisser les choses aller. De profiter du moment qui passe. Un déjeuner au resto, une marche sur la rue Masson. On est retourné dans ce bar où on s’était rencontré. Il portait une chemise noire à rayures et il était magnifique. J’avais envie de sauter dans l’ouverture de son col et de casser la gueule de tous ceux qui posaient les yeux sur lui. J’aurais voulu quitter cet endroit. Trouver un coin de ciel où il y aurait des étoiles.

J’avais la tête posée sur son ventre. On savourait cette chaleur, ce bien-être qui se nichait entre nous comme s’il y avait toujours été. Il m’a dit. — « Dis-le, ce que t’as à me dire. » Il ne fallait pas que je réfléchisse. Il fallait que je plonge. Dire les mots en me bâillonnant les pensées et le cœur. Parler rapidement, mais sans précipitation. Sans pathos comme si ça allait de soi, comme si je disais, j’aime les sushis et le scrabble ou je suis droitier
— « Je suis séropositif. »

Puis reprendre le contrôle de moi-même, respirer, ne pas être submergé par les sentiments, me centrer sur sa réaction, objectivement. C’est comme s’il avait reçu un coup. Mais un coup, un peu attendu. Comme un demi-sourire douloureux qui cherche son air.

Je ne sais plus trop comment les choses ont déboulé par la suite. Juste qu’il a demandé pourquoi la vie le testait ainsi. Elle ne l’avait pas ménagé au cours de la dernière année. Il a dit : — « C’est ça ? Vous voulez voir si j’suis fait solide ? Si j’suis capable d’en prendre ? » À un moment, j’ai vu de l’eau dans ces yeux et j’ai baissé les miens. Je ne voulais pas être emporté. Je voulais faire les choses de la bonne façon. Je voulais être solide. Lui démontrer que je suis fort. Plus fort qu’un virus, que les coups que la vie envoie trop souvent. Être honnête. Être sincère. Lui dire que je suis plus, plus qu’un mauvais parti. Il me dit qu’il est bien près de moi et qu’il n’arrive pas à le croire.

Il est retourné chez lui. On a besoin de temps pour digérer tout ça, chacun de notre côté. Un dimanche de neige en avril c’est incongru, mais idéal pour l’occasion. Je sais que ces heures de silence seront les plus difficiles, une traversée du désert. J’ai peur. Je ne sais pas de quoi j’ai le plus peur. Peur de l’avenir, en tout cas. J’ai peur d’avoir mal. J’ai peur de lui faire mal. J’ai peur de te troubler avec ce bout d’histoire qui n’a pas de sens. Qui ne devrait pas exister, mais qui se déroule à quelques coins de rue vers l’est. Il doit me rappeler ce soir.