22 juin 2008

Partir

J’ai largué les amarres. Parfois, je les ai tranchées à coup de machette, souvent, juste en ouvrant la main. C’était des câbles imaginaires qui me reliaient à des relations passées, mortes depuis longtemps, mais dont le souvenir me rassurait. De temps à autres, je faisais des tentatives pour vérifier l’état du cordage et je réalisais avec exaspération qu’il flottait dans le vide. J’ai finalement brisé des chaînes qui entravaient mes mouvements, en démissionnant de cet emploi pénible qui me déprimait et me vidait de mes énergies. Dans un élan de colère, j’ai fait le ménage et j’ai jeté par-dessus bord le bébé, la bassine et l’eau du bain. Dès les premiers jours, je suis surpris par la houle et le gros temps. Je sais que je suis très fatigué, que la fatigue voile la vue et déforme tout, mais j’ai vraiment du mal à me poser et trouver le repos. Je me retrouve devant elle, seul et sans masque : ma peur du vide et de la solitude. Et je ne peux plus détourner les yeux. Bien que je crois ce face à face nécessaire, je suis terrorisé. Si j’affronte les heures les unes après les autres, je pourrai peut-être y arriver. Et si les heures sont trop lourdes, je me contenterai de faire face aux minutes. J’ai largué les amarres. Il me faut maintenant tenir la barre pour prendre le contrôle du gouvernail, regarder devant, trouver un cap vers lequel me diriger. Et je ne peux m’appuyer sur personne pour le faire. Rien ne sert pour le moment de scruter l’horizon dans l’espoir d’apercevoir les côtes. J’apprends à vivre avec les vagues.

24 avril 2007

Tsunami

Est-ce possible de se sentir trop bien ? C’est la question que j’avais en tête et c’est celle qu’il a prononcée. Ces derniers temps, j’avais réussi à me bricoler une vie malgré le vent, le sel et les tempêtes. En quelques nuits, un trop-plein de chaleur, de tendresse et de plaisir m’a ébranlé de l’intérieur. Les plaques tectoniques se remettent en mouvement sur mes vieilles blessures en fusion. Des failles qui remontent à l’enfance. Il m’a déclaré : « Je tiens à toi. » Tous les éclats de verre que j’avais balayés sous le tapis sont emportés et secoués dans tous les sens. Un grand ménage s’impose et je suis terrifié par l’ampleur de la tâche. J’habite une toute petite île. Où il y a juste assez d’espace pour se dégourdir les jambes. Portées par les vagues, des noix de coco sont venues s’échouer sur la grève comme un souvenir du continent, un message dans une bouteille. Et les quelques cocotiers accrochés à la terre sont devenus mon paysage. Sur la plage, j’ai bâti des citadelles dans le sable avec des tours, des chemins de ronde et des canaux. Tout un monde de coquillages et de gravillons pour garder intacte l’image des villes que j’ai explorées, des pays que j’ai traversés. Je vivais dans les limbes comme Robinson ou Vendredi. Mais j’ai appris à pécher. J’ai allumé des feux avec le bois de grève. Chaque jour, j’ai harangué le ciel à coup de fumerolles fouettées par la brise. J’ai marqué par des traits sur la pierre chaque journée qui passait, pour ne pas me perdre dans le temps. Un matin, j’ai vu venir la vague. Un tsunami. J’étais fasciné par le mur d’eau bleue qui tremblait sur l’horizon. Je n’ai pas eu peur tout de suite. J’étais inconscient. Par bonheur, ma soif d’eau douce avait éteint ce qui me restait de crainte. Il me reste à m’accrocher bien fort. Je n’ai de toute façon qu’une seule envie. Glisser ma main dans la sienne, sentir sa peau sous mes lèvres, regarder son sourire tendre et curieux, m’étendre contre son corps. Attendre la fin du séisme pour voir les trésors que la mer aura déposés sur le sable. Il ne me manquait que lui. Je suis prêt à plonger et à me laisser emporter vers d’autres terres. M’endormir et rêver au continent.

25 novembre 2006

Le tunnel

Plaie d’argent : peur de l’avenir. J’avance entre les murs qui se lézardent. J’entends le bruit de l’eau qui ronge le béton. Je ne vois pas la lumière, celle que l’on annonce tout au bout. Celle qui a le devoir d’y être. Je laisse ma main glisser le long du mur. J’ai besoin de sentir quelque chose, n’importe quoi. Les aspérités m’éraflent la peau et le froid me glace. Mon cœur se débat, il en fait toujours trop. J’abandonne le contrôle à la raison. Manger parce qu’il le faut. Sortir voir le soleil : J’ai besoin de sa lumière. Parler et entendre des êtres humains, question de santé mentale. Dormir ou au moins, prendre du repos. Ça ira mieux demain. Me défoncer au gym, faire du ménage de façon obsessive, puisque ces compulsions n’ont rien de dommageable. Le travail n’ordonne plus ma vie. Je passe de longues heures à être ailleurs. L’imagination a toujours été mon refuge. Je me berce d’illusions, de projets saugrenus, j’écris n’importe quoi, je dessine. Je regarde les gens. Les éclats de tendresse que je rencontre parfois me blessent comme du verre, quelques mots d’une chanson, des mains serrées l’une dans l’autre. Un enfant qui court dans les feuilles. Je me souviens de Forillon, cette pointe de falaise qui s’étire vers l’est, où les baleines jouent dans les courants croisés du fleuve et de l’Atlantique. Les déferlantes, trop larges pour être embrassées du regard. Les têtes curieuses des phoques qui flottent comme des bouées. Les galets qui crissent sous nos pas. Le bois de grève qui brille au soleil et qui rivalise avec son sourire. Notre émerveillement devant les cailloux qui brillent au fond des flaques. le parfum salé du vent et de la mer, la vie qui grouille au fond de l’eau prisonnière des rochers. Des étoiles de mer roses qui remuent, des crevettes miniatures qui font les cent pas. Je me souviens de lui, penché au-dessus des flaques, ému. Puis, s’affairant à remettre à l’eau les échinodermes et les crustacés. Quand je ne crois plus aux matins, quand j’ai froid, quand l’écho de ma respiration devient oppressant sur les murs du tunnel, je pense que je suis celui qui a aimé un homme enfant qui voulait sauver les étoiles.

11 octobre 2006

Crépuscule

Quand le compte à rebours s’enclenche derrière mes paupières, je sais que les derniers instants de liberté s’écoulent trop rapidement. Je dois trouver le sommeil. Les chiffres lumineux tombent en cascade. J’ai besoin de dormir. Barrer la route aux questions qui attendent le flou du crépuscule pour m’assaillir et m’étourdir. Bien sûr qu’il faudrait que je travaille moins. Combien de temps pourrais-je tenir ? Ce rythme, c’est pas humain. Est-ce que j’attends de craquer ? Pourquoi je m’accroche tellement au travail ? Puis la pensée bascule et les scénarios déferlent. Le loyer, les comptes, les dettes, les coupures de service, les remboursements de prêt et bourses, les intérêts, les lettres de menace dans la boîte aux lettres, les avis d’huissiers. Les imprévus éventuels me serrent déjà la gorge. Je cherche où couper. Comment presser encore plus le citron. Je sais bien, ce n’est pas à cette heure que je vais être éclairé par le génie. Je sursaute quand le plancher craque sous les pas du voisin. Les camions qui passent font vibrer la vitre du salon. Je jette un œil à la lueur sale du lampadaire. Il faut fermer les yeux, il faut partir vers l’intérieur... Là où le bleu gris du fleuve se mêle aux lumières du ciel, entre le jour et la nuit. J’imagine le dos noir d’un rorqual qui vient rouler à la surface pour frôler la brume et goûter le vent. Il plonge ensuite vers l’immensité bleue. Ne reste qu’une ride qui glisse, s’affaiblit puis disparaît dans les mille fragments de la lune qui se lève. Je l’imagine porté par les marées orageuses et les courants saturés de vie. Il traverse les espaces liquides ou l’écho des appels lyriques palpe les corps en suspension. Je sais qu’il s’élève, immobile, vers la lumière des glaces lorsque mon esprit s’abandonne et se laisse à regret sombrer dans la nuit. Parfois, quelques gouttes d’eau de mer vont alors se perdre sur ma taie d’oreiller. Les baleines du Saint-Laurent