13 mai 2008

Zen pas zen

Je suis pas heureux, je crois. Mais au fait, qu’est-ce que le bonheur ? Je suis certain que c’est la question la plus posée sur les blogues. Je regarde les 450 qui filent dans leurs autos chromées, vers la banlieue. Je suis assis dans la vitrine de ce resto chinois, face au parc. Il a été ouvert par des Cambodgiens, il y a une dizaine d’années. À l’époque, c’était piquant et délicieux. Et on se régalait pour une bouchée de pain. Depuis, ils ont vendu. La déco a été refaite. Les prix ont doublé. La cuisine est devenue insipide. Et je suis toujours assis là à me demander ce qu’est le bonheur, devant un biscuit de fortune et un mauvais café. Je craque la pâte sucrée en espérant une réponse. Je déplie le bout de papier : « Changez cet air maussade pour un sourire. Turn that frown upside down. » Ben oui ! C’est simple. Fallait y penser ! Je fais du bénévolat dans un centre qui offre un service de massothérapie gratuit pour les personnes vivant avec le VIH/Sida. Aux problèmes de santé s’ajoutent souvent la toxicomanie, la pauvreté, l’isolement et la perte d’autonomie. On m’a offert une formation en massage suédois cinétique. En échange, je dois donner tant d’heures de massage : c’était l’entente. En sortant du resto chinois, je marche jusqu’au centre. Le soir, il est fermé. J’ouvre la porte, je désarme le système d’alarme et j’attends la personne que je vais masser. La maison est vieille et elle craque de partout. Je suis sûr qu’elle est hantée. Peut-être que tous les gens qui y sont morts depuis les années 80 rôdent encore au ras des murs. Des hordes d’esprits frappeurs qui ne veulent pas qu’on les oublie. Il y a des photos en noir et blanc dans le couloir. Avec toutes les horreurs qui défilent dans les bulletins de nouvelles, il n’y a plus de place dans les mémoires pour les fantômes. Les cauchemars du passé glissent irrémédiablement dans l’oubli. Qu’ils aient été des millions à s’éteindre n’a plus aucune importance. Et puis les morts ont beau frapper dans les murs, ils ne font pas le poids contre le chihuahua de Paris Hilton. Ce qui est bien parfois avec le massage, c’est que j’oublie tout. Toute l’attention du cerveau est monopolisée par la coordination des gestes, la logique des enchaînements, l’interprétation des signes. Il finit par s’assoupir et le corps prend les commandes. C’est lui le spécialiste après tout ! J’ai un peu chaud et je suis bercé par mes propres mouvements. Je nage dans l’air autour de la table de massage. Je mets toujours ce disque qui m’emmène ailleurs. Lorsque j’ai terminé et que le cerveau se réveille, il est à court d’arguments. Il est tout mou et n’a plus l’énergie pour tout repeindre en noir. Il doit se contenter de voir la réalité telle qu’elle se présente à lui. Je referme la porte derrière moi et je me retrouve seul sur le trottoir. C’est peut-être ça le bonheur. Une heure de liberté à la fin d’une longue journée. Le corps lessivé qui frissonne. Le bleu du soir qui se love entre les pieds du pont Jacques Cartier. Des accents de lilas qui s’éteignent doucement dans la nuit. Musique : Zen Garden

22 février 2007

Marquant

Le soleil est éblouissant, le ciel sans nuage. Un avant-goût du printemps et l’eau rigole entre les trottoirs et l’asphalte. J’ai mis de côté pour un instant mes préoccupations pécuniaires. En écoutant la radio, ce matin, je me suis remis à la jonglerie. J’ai déjà su jongler à trois balles, mais je me rends compte que ça se perd avec le temps. Trois oranges sanguines ont été mises à contribution. Elles ont le poids idéal, un parfum agréable et elles sont plus faciles à peler quand on les a échappées quelquefois. Puis, je suis parti au centre sportif. J’y ai croisé un homme que j’ai connu lorsque j’avais 20 ans. Il n’a pas l’air de me reconnaître. Mais cet après-midi, je l’ai surpris une fois ou deux à m’observer. Il s’appelle Antoine. En 1990, il était serveur au Saloon. Il avait des boucles blondes de Saint-Jean Baptiste, qu’il a rasées depuis. J’étais complètement pâmé devant lui et son univers vaguement bohème. (Ça ne prenait pas grand-chose pour m’impressionner.) Son nez aquilin, ses yeux tendres et son air moqueur. Et je sirotais avec délectation les Black Russians qu’il me préparait. Je pourrais trouver insultant qu’il ne me reconnaisse pas. Quoique je n’ai pas non plus énormément de souvenirs de lui. Je me souviens d’un matin où il dormait nu sur mon futon. Le soleil lui tombait sur les fesses. Je me souviens qu’il avait mis Barbara pour m’annoncer que nous deux : ça n’irait pas plus loin. Je ne connaissais pas Barbara. Je ne me souviens plus exactement de ce qu’il m’avait raconté, mais il désirait que l’on conclue notre histoire en se disant ce qui nous avait plu chez l’autre. Après l’entraînement, quand je suis passé dans le vestiaire, il était en train de se déshabiller. Je n’arrive pas à me rappeler s’il avait déjà, à l’époque, un tatouage à cet endroit…