20 juillet 2008

Orages

Parfois, la vie me fatigue.

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18 juillet 2008

Rock and roll

« Create memories, go camping » disait la brochure qu’une blonde ontarienne nous a tendue en baragouinant un français approximatif. Nous avons repris la 401 qui allait nous mener jusque sur les rives des Grands Lacs. Louis-Philippe tenait absolument à m’emmener camper. On manquait de temps pour gagner les plages de la Nouvelle-Angleterre. On a donc opté pour l’Ontario, sur les recommandations de ma sœur. Nous nous sommes émerveillés devant l’eau cristalline des bras du fleuve qui étreignent les mille huit cents îles de la région de Thousand Islands . Nous avons doré sous le ciel immense qui se déploie au-dessus du lac Ontario. Quatre jours sans anicroche, malgré nos deux caractères volcaniques. L’eau froide ne m’a pas empêché de patauger dans les vagues. Une tente qui prenait l’eau et une journée complète d’averses ne sont pas arrivés à assombrir ces vacances, amplement méritées. Ma tête s’est complètement vidée après une soirée à observer les lucioles clignoter au pied des arbres, les constellations estivales et la braise qui rougeoyait sous le feu de bois.

Une fois de plus, je me retrouvais chômeur. J’avais prévu m’arrêter quelques semaines et profiter de l’été. Au cours des derniers mois, j’avais proposé mes services à différents organismes de prévention du VIH/Sida. Un concours de circonstances a fait que mon curriculum vitae est tombée entre les mains du directeur général de l’un de ces centres, au moment où trois membres du personnel annonçaient leur intention de partir. Deux jours après mon retour d’Ontario, j’avais une entrevue et dès le lendemain, je commençais ma formation. Je me retrouve donc à nouveau intervenant psychosocial, après une parenthèse de presque 10 ans. Je suis responsable de l’accueil et du service de massothérapie. Par moment, je trouve ça pas mal rock ’n' roll. Je me rends compte à quel point je suis privilégié. Je côtoie désormais les pauvres parmi les pauvres. Isolement, toxicomanie, problème de santé mentale, violence, pauvreté : Je croise souvent des hommes pour qui le virus semble dérisoire en comparaison des montagnes de difficultés qui encombrent leurs vies. Et je renoue avec l’impuissance.

Ça m’inquiète un peu. Est-ce que je serai à la hauteur ? Aurai-je le temps et surtout l’énergie d’écrire les textes qu’on m’a commandés tout en travaillant à temps plein ? J’avance un jour à la fois. Pour le moment, aucun de ses contrats de rédaction n’a été signé. Et tant qu’ils ne sont pas signés, les contrats demeurent virtuels. L’ambiance est définitivement plus sympathique qu’à mon dernier boulot et je n’aurai pas le stress de devoir chercher du travail avant longtemps. Le poste est permanent… Le mot permanent me terrorise. Dans ma caboche, la permanence est l’antithèse de la liberté et moi, j’ai toujours aimé la bohème. Mais avec l’argent qui entre, je pourrai bientôt me payer une bonne caméra numérique et peut-être une nouvelle tente pour retourner camper et… engranger les souvenirs.

11 juillet 2008

5 raisons

5 raisons pour aimer dormir avec lui :

1. Parce que j’ai dormi seul, les trois quarts de ma vie. Faire l’étoile : j’ai déjà donné.
2. Parce que lorsque je l’entends respirer à mes côtés, j’essaie de ne pas trop bouger, j’adopte son rythme et je me laisse aller au sommeil.
3. Pour pouvoir me coller contre lui, au milieu de la nuit, si j’ai froid. Ou le pousser, si j’ai chaud. Il est l’une des seules personnes avec qui j’arrive à dormir collé.
4. Pour lui prendre la main quand j’ai fait un cauchemar. Suffit d’un baiser sur le front et les monstres les plus terrifiants deviennent dérisoires et s’enfuient, affolés.
5. Pour le bonheur de le voir roupiller au petit matin, quand je m’éveille le premier. Ne lui dites surtout pas : il est beau même quand il dort.

Et puis, vous vous doutez bien, pour plein d’autres raisons que je garderai pour moi. Il y a des enfants qui pourraient passer par ici.

09 juillet 2008

Nouvelle vague

Je ne voulais pas l’écrire. Je préférais tout garder pour moi. Mais je le dois bien à ceux qui m’ont suivi jusqu’ici. Le beau Louis-Philippe est revenu rôder dans ma vie puis dans mes nuits. Encore une fois, j’ai choisi de ne pas trop réfléchir et je me suis laissé porter par la vague. La vie est trop courte pour tergiverser. C’est parfois bien utile un blogue pour retrouver le fil de l’histoire. Voici un collage des mots nés de notre rencontre.

Lui : Tu me bouleverses.
Moi : Je te quoi ?
Lui : Je choisis mal mes mots.
Moi : Ben non, oui, j’espère, enfin… tu choisis mal tes mots ?

(Pour Debbie, 15 avril 2007)

— « Ben voilà ! »
Jonas | 18 avril 2007
— « Toujours émouvantes l'amour que tu nous dis… Il a rappelé ? »
Jeanne | 16 avril 2007
— « Et ça arrive en même temps que l'été, les mecs en camisoles, musclés, bronzés. »
Nitram | 22 avril 2007

...En quelques nuits, un trop-plein de chaleur, de tendresse et de plaisir m’a ébranlé de l’intérieur. Les plaques tectoniques se remettent en mouvement sur mes vieilles blessures en fusion. Des failles qui remontent à l’enfance. Il m’a déclaré : « Je tiens à toi. » Tous les éclats de verre que j’avais balayés sous le tapis sont emportés et secoués dans tous les sens...
(Tsunami, 24 avril 2007)

...J’habite une toute petite île. Où il y a juste assez d’espace pour se dégourdir les jambes. Portées par les vagues, des noix de coco sont venues s’échouer sur la grève comme un souvenir du continent, un message dans une bouteille. Et les quelques cocotiers accrochés à la terre sont devenus mon paysage. Sur la plage, j’ai bâti des citadelles dans le sable avec des tours, des chemins de ronde et des canaux. Tout un monde de coquillages et de gravillons pour garder intacte l’image des villes que j’ai explorées, des pays que j’ai traversés... (Tsunami, 24 avril 2007)

...Chaque jour, j’ai harangué le ciel à coup de fumerolles fouettées par la brise. J’ai marqué par des traits sur la pierre chaque journée qui passait, pour ne pas me perdre dans le temps. Un matin, j’ai vu venir la vague. Un tsunami. J’étais fasciné par le mur d’eau bleue qui tremblait sur l’horizon. Je n’ai pas eu peur tout de suite. J’étais inconscient. Par bonheur, ma soif d’eau douce avait éteint ce qui me restait de crainte... (Tsunami, 24 avril 2007)

Bien sûr, il a rappelé. L’intensité c’est bien joli, mais ce n’est pas toujours facile à vivre. Deux grenades prêtes à exploser qui se croisent dans le ciel d'un champ de bataille. Rien ne serait simple.

...Quand j’ouvre les yeux le matin et que je suis seul, quand je devine le soleil à l’extérieur qui fait éclater les bourgeons, je suis habité par un drôle de sentiment... ...J’ai peur de la phrase de Gainsbourg : « L’amour physique est sans issue. » ou de celle de Ferré : « Il n’y a pas d’amour heureux. » Il y a toujours une faille, une face cachée... ...La peur de perdre demeure l’une des plus terrifiantes et personne ne pourra me rassurer. Bienvenue dans le monde réel...(Le côté obscur, 27 avril 2007)

— « Bienvenue en humanité, Pierre-Yves ! »
Shaggoo | 27 avril 2007

— « La grande victoire sur la vie, c'est peut-être cela : être lucide et parvenir à ne pas s'en rendre fou d'angoisse… »
Kitty78 | 29 avril 2007

Et puis un jour, ce fut trop : trop lourd, trop difficile à porter. Nous sommes partis chacun de notre côté. Rageusement, j’ai jeté sa brosse à dents à la poubelle.

...Je pourrais amasser tout l’argent que je peux et m’exiler dans un pays du Tiers-Monde. Un pays où la mer est transparente et où l’on se nourrit de fruits et de musique. Rien ne me retient ici sur cette île trop encrassée d’asphalte et de béton. Plus aucunes racines qui tiennent. Mais à quoi bon ? Je sais bien au fond que fuir ne me servirait à rien. On ne peut pas échapper à soi-même... (Lettre à Louis-Philippe, 26 mai 2007)

— « N'échappe-t-on pas un peu à soi-même quand on va vers l'autre ? »
Alcib | 26 mai 2007

Je me suis patiemment bâti des assises. De son côté, il a traversé des tempêtes. Puis un soir, la vie nous a fait tomber l’un sur l’autre. Et contre toute attente, les étincelles fusaient avec autant d’éclat quand nos regards se sont croisés. Même sentiment d’être transporté, un peu malgré moi. Même sentiment d’être extraordinaire dans son regard. Même douleur qui me tord le cœur quand il parle d’un autre. J’ai bien tenté de résister, il a fait de même. On était contrarié, et même terrorisé par moment. Mais je ne cherche plus le miroir turquoise d’un lagon des mers du sud. Je suis prêt pour les gros temps, les marées excessives, les longs jours gris qui succèdent aux heures de soleil.

Dimanche dernier, j’ai nagé dans l’eau fraîche de la rivière Ouareau à l’ombre de pins blancs immenses. J’ai joué tour à tour à lutter contre le courant puis à m’y abandonner. Puis j’ai laissé mon corps alourdi se gorger de soleil sur une pointe de sable. Le ciel était étincelant. Quand je tournais les yeux, j’apercevais sa tête sur mon épaule. Il souriait, les yeux fermés. Depuis, je me moque bien du paradis. La réalité s’obstine à ne pas cadrer dans mes histoires. Et au fond, je crois que c’est pour le mieux. Bien sûr, on est encore inquiets, on marche sur des œufs, la vie est toujours si fragile. Enfin, je dois laisser le clavier et sauter dans la douche. Dans quelques heures, il vient me retrouver...

28 juin 2008

Le premier jour

Mes pas mitraillent le vieil escalier de bois qui menace de tomber. Puis frappe la grisaille du béton. Le trottoir se déroule à perte de vue sous la rangée des tilleuls pendant que les nuages jouent à cache-cache entre les cimes. L’air immobile est lourd d’humidité. Le temps est toujours incertain, mais je marche à grands pas. C’est mon premier jour de liberté.

Une fois de plus, les idées se bousculent derrière mon front. Il me faudrait des journées de 82 heures. Si j’essaie de réaliser tout ce qui me passe par la tête, je serai vite épuisé. Je dois apprendre à établir des priorités, choisir. On dit qu’il n’y a pas de liberté sans choix. Pas de choix, sans renoncement. Trop souvent dans ma vie, j’ai préféré fermer mes yeux et m’en remettre au hasard. Le hasard des rencontres, celui des évènements. Je laisse le volant à la vie ou au premier passant venu (en autant qu’il soit cute et puis qu’il fasse mine de s’intéresser à moi). Je préfère me faire conduire. Celui qui ne conduit pas n’est responsable de rien. Le hasard ne demande pas mieux, il s’insinue et m’amène là où il le veut bien.

Mes pas battent toujours le trottoir. Leur rythme se superpose au chant d’un merle, qui célèbre la pluie et le retour des vers, ainsi qu’au bourdonnement sourd de la ville. J’approche de l’intersection de la rue Sherbrooke où le boulevard plonge vers la basse ville. Le soleil allume le clocher du marché Maisonneuve qui apparaît à l’horizon. J’évite les lignes du trottoir. Hier, en dînant sous un arbre, j’ai reçu une fiente d’oiseau sur l’épaule. On dit que c’est un signe de chance. Mais je sais bien que compter sur la pensée magique ne mène à rien. Ce jour-ci, comme tous les autres, n’aura que 24 heures. Trouver un autre emploi, me lancer dans d’autres projets. Mieux vaut ouvrir les yeux, maintenant, renoncer à tout prendre pour choisir, choisir où je vais…

24 juin 2008

Dommages collatéraux

« Je rentre seule à Montréal, définitivement. » m’a-t-elle écrit dans un courriel. Ça devrait être triste. Une longue relation de couple qui s’achève, avec tout ce que ça implique. Peut-être un dernier rêve qui s’éteint. Je devrais ressentir du regret, une sorte de compassion. J’en suis incapable. Ça me laisse de glace. Complètement. Je devrais probablement être content de la retrouver. En réalité, je m’en passerais bien.

Ma mère a quitté la cellule familiale alors que j’avais 13 ans et que ma sœur en avait dix. Nous nous sommes retrouvés seuls avec mon père qui était incapable de faire face à la situation et de prendre soin de deux préadolescents. Avant son départ, ma mère régentait toutes les activités de la maison. C’était une control freak. Le contraste a été brutal lorsqu’elle est disparue, du jour au lendemain. Elle en parlait comme d’une libération. Elle avait sacrifié sa vie et ses ambitions pour être femme au foyer et pour « élever » des enfants. Il fallait qu’elle se reprenne. C’était à son tour de vivre sa vie.

Chacun de notre côté, nous avons mis des années à nous en remettre. Ma sœur a cessé d’aller à l’école. Pendant des mois, elle n’est pas sortie de son lit. Moi qui étais déjà sauvage, je suis devenu encore plus taciturne. Je me souviens d’un travailleur social qui venait de temps à autre à la maison. Certains jours, je me sauvais de l’école et j’allais me réfugier dans les livres à la bibliothèque municipale. J’étais très fier d’avoir envoyé promener le directeur du collège alors qu’il m’engueulait parce que je manquais des cours.

L’autre soir, je revenais du cinéma avec un ami. On venait de voir le dernier film de Léa Pool, Maman est chez le coiffeur, qui raconte une histoire de famille qui pourrait ressembler à la mienne.
« Tu devais écrire là-dessus, me disait-il. Ça ferait un roman extraordinaire ! Tu te rends compte ? C’est plus grand que nature. Traverser les frontières et tout ça… »
J’ai haussé les épaules : « Je n’aurais pas assez de recul. » Intérieurement, je me disais que ça serait vraiment laid comme histoire.

Après son départ, ma mère a vécu plusieurs années en Afrique de l’Ouest puis au Viet Nam. Aux changements de saison, je recevais des cartes postales ou des lettres sur du papier ultra mince où elle entassait les banalités, la météo, les descriptions pittoresques. Depuis presque une dizaine d’années, elle vivait avec une autre femme aux États-Unis, Au New Jersey, près de New York puis à Chicago en Illinois.

Nous la voyons généralement une ou deux fois par année. Elle sent alors le besoin de rattraper le temps perdu, alors elle parle sans arrêt. Je dis souvent pour la décrire que ma mère doit avoir des branchies parce qu’elle ne s’arrête jamais de parler pour respirer. C’est un feu roulant de paroles, de petits rires affectés (elle rit ses propres blagues) et de commentaires sur tout ce qui lui passe devant les yeux. Elle ne peut regarder un film sans donner son opinion sur chaque réplique. Elle est comme un enfant qui a besoin de toute l’attention.

Moi et ma sœur nous réagissons un peu de la même manière. On se tait et on pense à autre chose en attendant que ça passe. Parfois, ça a l’air de la contrarier, mais la plupart du temps, elle ne s’en rend même pas compte, tellement elle est prise par son discours. Son flot de paroles est émaillé, ça et là, de commentaires sur le fait que je n’ai toujours ni doctorat, ni prix Nobel et de suggestions sur tout ce que je pourrais faire pour un jour arriver à être enfin quelqu’un. L’an dernier est même allé jusqu’à conseiller à ma sœur de ne jamais avoir d’enfants. « Tu sais, les bébés, c’est bien beau au début, mais ensuite, je te jure, c’est pas toujours drôle. »

Ma mère a des branchies, mais elle n’a pas d’oreilles. Elle n’écoute jamais et de toute façon, n’a aucun intérêt pour ce qui ne sort pas de sa bouche. J’exagère à peine. Pour faire de la psychanalyse de pacotilles, je pourrai dire que ça explique ma réaction épidermique à tout ce qui évoque le rejet, la distance, l’hypocrisie et les faux-semblants. (Et ma propension à me taire même lorsque je ferais mieux de parler.) Peut-être que ces envies de fuite sont inscrites dans mes gênes. Probablement que tout ça lui vient de sa propre histoire familiale. Pourtant, mes grands-parents avaient l’air sympathiques. Il paraît que les adultes qui n’ont pas pu vivre leurs crises d’adolescence ont beaucoup de mal à voir venir celle de leurs progénitures. Ils choisissent alors de vivre leur adolescence sur le tard, quitte à tout balancer.

Ces jours-ci, je suis en train de lire un roman extraordinaire, Lignes de faille, qui traite de façon très juste de ces blessures qui passent d’une génération à une autre. Des plaies contre lesquelles on se construit et qui font que l’on devient qui l’on est. Nancy Huston y suit quatre personnages de quatre générations d’une même famille. Des histoires qui s’emboîtent et se répondent dans un lent crescendo de sens et d’émotion. Une œuvre magistrale sur la filiation et la transmission. (À lire absolument !) À moins d’un changement majeur, ni moi ni ma sœur n’aurons d’enfants. La faille et le flot de névroses vont se buter à un cul de sac. C’est peut-être mieux comme ça. Fin de l’histoire familiale. On évitera ainsi les dommages collatéraux.


Nancy Huston, Lignes de faille, Actes sud/Léméac, 2006

22 juin 2008

Partir

J’ai largué les amarres. Parfois, je les ai tranchées à coup de machette, souvent, juste en ouvrant la main. C’était des câbles imaginaires qui me reliaient à des relations passées, mortes depuis longtemps, mais dont le souvenir me rassurait. De temps à autres, je faisais des tentatives pour vérifier l’état du cordage et je réalisais avec exaspération qu’il flottait dans le vide. J’ai finalement brisé des chaînes qui entravaient mes mouvements, en démissionnant de cet emploi pénible qui me déprimait et me vidait de mes énergies. Dans un élan de colère, j’ai fait le ménage et j’ai jeté par-dessus bord le bébé, la bassine et l’eau du bain.

Dès les premiers jours, je suis surpris par la houle et le gros temps. Je sais que je suis très fatigué, que la fatigue voile la vue et déforme tout, mais j’ai vraiment du mal à me poser et trouver le repos. Je me retrouve devant elle, seul et sans masque : ma peur du vide et de la solitude. Et je ne peux plus détourner les yeux. Bien que je crois ce face à face nécessaire, je suis terrorisé. Si j’affronte les heures les unes après les autres, je pourrai peut-être y arriver. Et si les heures sont trop lourdes, je me contenterai de faire face aux minutes. J’ai largué les amarres. Il me faut maintenant tenir la barre pour prendre le contrôle du gouvernail, regarder devant, trouver un cap vers lequel me diriger. Et je ne peux m’appuyer sur personne pour le faire. Rien ne sert pour le moment de scruter l’horizon dans l’espoir d’apercevoir les côtes. J’apprends à vivre avec les vagues.

17 juin 2008

Se tenir debout

Ce matin, j’ai donné ma démission. Un mois avant la fin de mon contrat. J’ai offert de terminer la semaine et la suivante. C’était à prendre ou à laisser. C’est fou à quel point c’est usant de travailler pour un projet auquel on ne croit plus, dans des conditions intenables et de côtoyer chaque jour le mépris. Il y a bien un petit stress lié à l’incertitude. Je dois me dégoter autre chose assez rapidement. Mais j’aurai désormais un poids de moins sur les épaules. Je suis libre... Libre.

Sur le coup, je me suis trouvé un peu lâche. J’aurais voulu dire à la chèvre ses quatre vérités, mais j’ai laissé tomber. Je pense que mon départ avait suffisamment de poids. J’ai écrit une lettre de démission très professionnelle et très honnête sur mes motifs, mais sans attaquer personne en particulier. La nouvelle a rapidement fait le tour du bureau. La directrice adjointe est venue me voir pour me féliciter. Me féliciter ? « Ben oui, pour ta lettre, c’était parfait ! » qu’elle me dit avec un grand sourire. Il faut dire que j’ai écorché (de manière très soft) le directeur et sa façon de gérer la boîte. « Et puis, ajoute-t-elle, je voulais te souhaiter bonne chance dans tous tes projets. »

P.-S. J’ai écrit le début de cette note avant que ce ne soit fait pour me donner du guts (du cran, du courage). Je la publie maintenant que c’est chose faite. Jamais une démission ne m’a rendu si souriant !

13 juin 2008

Dialogue avec la nuit

La nuit est tombée et je viens tout juste de terminer le texte que je dois remettre demain matin. J’ai réussi à finaliser cette commande et je suis assez satisfait du résultat. Advienne que pourra ! Et entre les périodes d’inspiration et de production intense, j’ai trouvé le temps de faire le grand ménage de mon minuscule appartement. Je suis allongé sur mon lit, les yeux grands ouverts. La lumière orangée du réverbère filtre à travers le store. Le vrombissement d’un petit climatiseur que j’ai reçu en cadeau me rassure. Lors de la prochaine canicule, je pourrai dormir au frais.

Je n’arrive pas à basculer complètement dans le sommeil, mais de temps à autre, un rêve plus impétueux emporte momentanément ma conscience.

J’ai rêvé d’une chèvre qui me poursuivait (ma patronne). Dans un autre rêve, je devais conduire une voiture sport sur une autoroute à six voies. Les conditions de la route étaient épouvantables : des vents violents, des camions renversés, des précipices béants au milieu de la chaussée. J’ai eu l’idée de me garer près d’une usine, sur le bord de la route. C’est un immense bâtiment de briques rouges. Je cherche une cabine téléphonique. Comme je suis épuisé, je n’ai pas toute ma tête. Et je n’arrive plus à retrouver la voiture. Une préposée aux renseignements dans l’usine me lance un regard méfiant puis me tend un formulaire : « Remplissez ça et vous pourrez récupérez votre voiture. » Je suis pris de panique en lisant les questions. Je dois inscrire mon numéro de permis de conduire et je réalise que je n’ai pas de permis. J’essaie de m’esquiver, mais je suis certain que la préposée a vu clair dans mon jeu. Ce rêve décrit assez bien ce que je vis au travail. Un projet trop lourd et complexe pour être porté par une seule personne, avec lequel je me démène depuis plusieurs mois, sans aide, face à des montagnes de problèmes. Et toujours ce vieux sentiment d’être un imposteur. Je me réveille emmêlé dans les draps.

J’ai fait le tour de tous les trucs que je connais pour me rendormir, sans succès. Il est près de trois heures. Je sais qu’il ne faut pas rester au lit lorsqu’on ne dort pas. Je vais m’asseoir dans la cuisine avec un livre de psychologie que je feuillette en mangeant un bol de Shreddies :

«… l’abandonnique n’est jamais sûr de la qualité de l’affection qu’il reçoit, la remet en question, doute de la sincérité de tous ses amis. Il est ainsi conduit non seulement à guetter les signes contradictoires de l’amour ou de l’amitié qu’on lui témoigne, mais aussi à les mettre à l’épreuve. Il se montre alors exigeant, revendicatif, ennuyeux, méchant même, pour se rendre compte des limites réelles de l’indulgence ou de l’affection… …Ce qu’il attend ou exige avec insistance dans le cas où quelqu’un lui manifeste de l’intérêt ou de l’amour, c’est l’absolue preuve qu’il est aimé inconditionnellement. L’avidité infinie de cet amour absolu ne peut rencontrer que la déception… » (1)

Abandonnique ? Moi aussi, j’aurai une étiquette, comme un pot de confiture de framboise ? C’est vrai que j’over-réagis au moindre signe de distance. Un baiser oublié, un regard de biais, un ton un peu sec, sont suffisants pour déclencher chez moi une avalanche et je sers les poings, je montre les dents. J’ai tout de suite l’instinct de me défendre. J’ai le reproche facile.

« …En réalité, il s’attire le rejet parce qu’il se rejette lui-même, ne se reconnaît pas, ne s’aime pas et ne croit pas en lui… … C’est ce manque d’amour de lui-même qui le pousse vers un déserteur. Comme il se rejette, il a besoin de travailler son rapport à l’amour de soi. Il aura à apprendre à s’aimer assez pour que, dans ses relations avec les autres, il en arrive à se choisir plutôt que de se nier pour choisir les autres, au risque d`être rejeté. L’abandonnique doit apprendre à accepter de perdre l’amour des autres pour gagner l’amour de lui-même. C’est sa voie de libération. Ce n’est que lorsqu’il commencera à se choisir d’abord, dans toute situation, qu’il cessera de s’attirer partout des déserteurs, c'est-à-dire des êtres qui ont peur de l’amour parce qu’ils ont été victimes d’un amour emprisonnant ou d’un manque d’amour qui les a fait beaucoup souffrir… » (2)

La belle affaire ! C’est justement cette blessure des déserteurs qui me fait craquer ? C’est ce qui m’a charmé chez Ziggy, chez le cow-boy et même chez l’ex, cette fragilité d’écorché et cette intensité liée à la peur de perdre, dans laquelle je me vois, comme dans un miroir. Et puis comment fait-on pour s’aimer assez ? C’est une bien belle phrase, toute lisse, sur laquelle je n’ai pas de prise.

Je n’ai pratiquement pas dormi. Il est cinq heures du matin et le ciel est déjà clair. J’ouvre l’ordinateur. Une dernière révision à tête reposée et je clique sur « envoyer ». J’ai une journée de travail de plus de 12 heures qui m’attend encore aujourd’hui.


Découvrez Billy Joel!


1 : R. Mucchielli, Les complexes personnels, Éditions ESF, 1980
2 : Colette Portelance, Relation d’aide et amour de soi, Les Éditions du CRAM, 1992

10 juin 2008

Compte à rebours

Sur un autre blogue j’ai lu une note intitulée : C'est à 40 ans que les hommes meurent.
J’avais écrit ce commentaire :
« Je ne crois pas aux chiffres et à la numérologie. Je connais des morts de 20 ans et d'autres qui naissent après 50 ans. »
— Bullshit !

À l’heure où on se parle, il me reste 363 jours de trentaine. Et les heures tombent comme ces falaises qui s’effritent dans la mer. 39 est un chiffre monstrueux. Mieux vaut faire le deuil de tout ce que j’aurais voulu accomplir avant 40 ans.

Aux chiffres disgracieux s’ajoute la fatigue. Je suis fatigué. Toujours. Tout me demande un effort. Je dormirais tout le temps. Je n’ai pas eu droit à des vacances depuis bientôt 3 ans. Je termine sur les dents un contrat que j’ai détesté et qui ne m’apportera aucune reconnaissance. Je n’ai jamais vécu autant de mépris. Ma supérieure que j’ai baptisée la chèvre (une chèvre, c’est égocentrique, narcissique, et ça ne respecte rien) est insupportable et incompétente. Je suis payé un salaire tout à fait ordinaire pour travailler 35 heures par semaine alors que j’en fais le double. Depuis 2 mois, je n’ai pas eu 2 journées congé en ligne. Et la chèvre se permet de m’appeler chez moi, les jours où je ne travaille pas. Il n’y a pas un jour où je n’entends pas sa voix nasillarde sur mon répondeur. Je suis trop lâche pour démissionner. Pourtant quand ce contrat sera fini, je repartirai à zéro, avec rien devant moi.

J’ai eu un drôle d’anniversaire dans la chaleur et l’humidité suffocante d’un climat déréglé (34 degrés avec l’Humidex). Je devais aller voir un opéra avec Ziggy, qui s’est bien sûr décommandé au dernier moment. Le grand m’a accompagné. Nous avons assisté à la retransmission en direct et en plein-air d'une production de l’opéra de Montréal : Madame Butterfly, sous les étoiles. Je n’avais jamais vu d’opéra. C’était magnifique. Puis il m’a proposé de faire un BBQ chez lui, le lendemain. En marchant vers chez lui, il m’est arrivé un accident stupide, un éclat de pierre effilé a déchiré ma sandale et s’est enfoncé dans mon talon. Je me suis retrouvé à claudiquer sur le trottoir, du sang foncé plein les mains et les pieds, sans savoir que faire. J’ai finalement rincé mes sandales dans une flaque d’eau pour pouvoir continuer à marcher. Je ne pourrai pas courir pour quelques jours.

Côté cœur, impossible de relater mes histoires sans me répéter. Je me résous au célibat. Je ne suis pas un bon parti. Sans le sou et toujours endetté, compliqué, angoissé, excessif. Je suis renfermé et secret dans la vraie vie, mais impudique dans ces carnets. Obsédé par la santé, j’ai toujours en tête qu’elle pourrait s’effondrer soudainement, sans prévenir. Même si je sais que ça risque de ne jamais arriver. Je suis un éternel inquiet et ça ne va pas en s’améliorant. Je vieillirai seul. Avec mes 3 stupides poissons qui se poursuivent paresseusement dans l’aquarium, près de l’écran. De toute façon, je ne sais pas aimer. Mon cœur est un abîme sans fond. Dès que j’aime, je me transforme en trou noir où tout s’engouffre et où je finis moi-même par sombrer. Mes amitiés sont fugaces et passagères comme le vent. Je n’aurai jamais d’enfant, même par procuration, j’aurai bien aimé m’occuper de ceux des autres. Je ne serai même pas beau-père, oncle ou parrain.

Le ciel est d’un jaune sale et les orages se succèdent. Je n’arrive plus à sortir de mes idées noires. Ça serait mon karma. La vie voudrait m’apprendre quelque chose. Désolé, la vie, je suis nul et ça m’a tout l’air que je ne comprends rien. Et pour apprendre, je suis adepte de la méthode douce. Ça ne passe pas. Il va falloir frapper encore et encore.

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