23 juillet 2008
Éphémère, épisode 4
On dit que les paroles s'envolent et que les écrits restent. Les mots publiés sur un blogue doivent être d'une espèce hybride. Ils brillent comme un feu de paille puis s'enfoncent rapidement dans l'ombre des archives. C'est parfois frustrant. Comme je manque de temps, en ce moment, et que je suis un adepte du recyclage, je dépoussière une note que j'ai écrite pour Dan, il y a six mois et qui n'a jamais été publiée ici. On dit aussi que les gens heureux n'ont pas d'histoire. J'ignore si c'est vrai, mais mes images sont plus forte quand je suis triste ou angoissé. Enfin...
"Jusqu’ici, tout va bien…"
C’est ce que tu te répètes. En espérant une fin plus douce que celle du film de Mathieu Kassovitz. Depuis longtemps, tu as appris que le temps est compté. Tu n’oses pas te retourner de peur de manquer quelque chose. Alors, tu fonces, en prenant ton pas le plus assuré. Tu calcules, tu soupèses, ce que tu pourrais ajouter entre les cases de ton emploi du temps. Tu glisses en diagonale sur les nouvelles du jour. Puis tu replies le journal. Tu écoutes distraitement la radio qui babille à ton oreille. Et tu te faufiles entre les épaules pour atteindre la sortie.
Tu sais bien que tu as l’air d’un con. Tu regardes ta montre du coin de l’œil en espérant que personne ne le remarque. Tu avances entre ces gens qui courent, sur les quais de l’heure de pointe. Ces couples qui rient trop fort, au-dessus de leurs verres. Ces hommes qui se serrent la main, en gardant leurs distances. Tous ceux qui, chaque jour, jouent à l’éternité. Tu passes devant ce junkie, aux yeux vides. Il s’est allongé sous le porche d’un commerce fermé, un énorme chien noir étendu sur les jambes. Sait-il qu’il approche de sa fin ? Qu’il risque de s’éteindre, au prochain coup de vent ?
Tu ressens parfois une étincelle fugace, presque imperceptible. Et les poils se soulèvent instantanément sur ton bras. C’est une flamme, entrevue, au fond d’un regard. Une promesse, coincée dans le repli d’un sourire. Désormais, tu refuses d’être dupe. Tu t’es fait tellement de cinéma. Tu voudrais retrouver la confiance de l’enfance, mais elle est loin, très loin derrière. Et si tu te retournes dans sa direction, tu risques de rater ce qui pourrait te passer sous les yeux. Alors, tu fronces les sourcils et tu fixes les secondes qui se déroulent devant toi. Et le ciel file, à des kilomètres au-dessus de ta tête.
Parfois, tu aimerais bien toi aussi te laisser griser par la vague. Tu réclamerais même ton tour de manège. Baisser les bras, déposer les armes, juste le temps d’une expiration. Mais toujours ce souvenir de bonheur te consume. Plus clair et plus incarné que le bonheur lui-même. Il crée en toi des vides où s’engouffrent les rafales qui te secouent le corps. Est-ce que la vie n’est qu’une histoire que l’on se raconte ? Tu t’es toujours moqué de la nostalgie. Tu lèves les yeux au ciel. Il est 17 heures 30. Il y a encore du jour qui traîne, entre les nuages. Tes semelles claquent sur le trottoir glacé. Jusqu’ici, tout va bien.
Cette note est parue le 1 février 2008 sur le blogue Messed-Up dans la série Les éphémères. C'est Dan qui a trouvé les photos.
Musique : Camille, Vertige
"Jusqu’ici, tout va bien…"
C’est ce que tu te répètes. En espérant une fin plus douce que celle du film de Mathieu Kassovitz. Depuis longtemps, tu as appris que le temps est compté. Tu n’oses pas te retourner de peur de manquer quelque chose. Alors, tu fonces, en prenant ton pas le plus assuré. Tu calcules, tu soupèses, ce que tu pourrais ajouter entre les cases de ton emploi du temps. Tu glisses en diagonale sur les nouvelles du jour. Puis tu replies le journal. Tu écoutes distraitement la radio qui babille à ton oreille. Et tu te faufiles entre les épaules pour atteindre la sortie.
Tu ressens parfois une étincelle fugace, presque imperceptible. Et les poils se soulèvent instantanément sur ton bras. C’est une flamme, entrevue, au fond d’un regard. Une promesse, coincée dans le repli d’un sourire. Désormais, tu refuses d’être dupe. Tu t’es fait tellement de cinéma. Tu voudrais retrouver la confiance de l’enfance, mais elle est loin, très loin derrière. Et si tu te retournes dans sa direction, tu risques de rater ce qui pourrait te passer sous les yeux. Alors, tu fronces les sourcils et tu fixes les secondes qui se déroulent devant toi. Et le ciel file, à des kilomètres au-dessus de ta tête.Parfois, tu aimerais bien toi aussi te laisser griser par la vague. Tu réclamerais même ton tour de manège. Baisser les bras, déposer les armes, juste le temps d’une expiration. Mais toujours ce souvenir de bonheur te consume. Plus clair et plus incarné que le bonheur lui-même. Il crée en toi des vides où s’engouffrent les rafales qui te secouent le corps. Est-ce que la vie n’est qu’une histoire que l’on se raconte ? Tu t’es toujours moqué de la nostalgie. Tu lèves les yeux au ciel. Il est 17 heures 30. Il y a encore du jour qui traîne, entre les nuages. Tes semelles claquent sur le trottoir glacé. Jusqu’ici, tout va bien.
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