16 novembre 2008
Dieu merci
Une fatigue immense s’est abattue sur mon corps, vendredi, en fin de journée. Depuis quelques semaines, je me suis plié à une discipline de fer. Le peu de temps libre que me laisse un travail exigeant est partagé entre l’entraînement et les contrats de rédaction. Pas de temps morts, pas de répit. Je travaille, je m’entraîne, je travaille encore, je dors et ça recommence... Par moments, j’ai pensé que je n’allais pas tenir le coup. Au gym, jeudi soir, j’avais parlé de la soirée de vendredi avec le grand. On s’était dit qu’on avait besoin de faire la fête, de lâcher notre fou. Il avait même appelé Brutus et GP. Je ne pouvais pas me défiler. J’ai marché jusque chez lui. Le temps était doux, mais la pluie était tapie aux portes de la ville. J’avais enfilé un t-shirt rouge vif. Sur le devant, un vol d’oiseaux noirs envahissait un ciel carrelé. J’avais du gel dans les cheveux. Le vent en a profité pour me souffler dans le visage pendant tout le trajet, juste pour me dresser les cheveux sur la tête. J’étais persuadé que j’avais l’air ridicule.
Arrivé chez lui, j’ai essayé de me mettre dedans en commençant la soirée de belle façon. Il s’était fait un dry martini. J’ai accepté son offre de l’accompagner. Brutus est venu nous rejoindre. On s’est échangé les dernières nouvelles. Au bar, l’ambiance était celle d’un soir de novembre pluvieux et tout le monde pestait contre les choix du DJ. La meilleure chose à faire était de boire une bière après l’autre. J’ai essayé de faire semblant de m’amuser. Parfois, ça fonctionne et je me laisse prendre au jeu. Pas cette fois-ci. J’ai commandé une autre bière. Le grand était sur la piste de danse, je voyais sa tête qui dépassait dans la foule. Moi j’étais appuyé sur un comptoir, agrippé à ma bouteille. Ce soir-là, j’aurais fait les pires bassesses (oui, vraiment les pires) rien que pour un ou deux câlins.
J’ai aperçu un homme, à quelques mètres, qui semblait regarder dans ma direction. Une valse de regards hésitants s’est déroulée. À un certain moment, je me suis présenté. Je me souviens vaguement des mots que j’ai prononcés d’une voix empâtée. Toute mon attention se concentrait sur la douceur de son avant-bras qui discutait avec le mien. Son parfum Gucci qui montait de son col quand je me penchais pour lui parler à l’oreille. On s’est échangé des banalités. Il m’a dit entre autres qu’il voulait absolument que l’on se revoie, ailleurs. Je lui ai dit, entre autres, qu’il avait de beaux yeux. Il m’a serré dans ses bras, longuement. Il m’a embrassé dans le cou. J’ai regretté d’avoir trop bu. Je n’avais plus l’acuité nécessaire pour savourer toutes les sensations qui me tombaient dessus, comme un cadeau du ciel. Il s’est éloigné en souriant, sans me quitter des yeux. Le grand est venu me rejoindre. On a marché sur les trottoirs de la Catherine, la bouche pleine de pizza à un dollar. Au bout du village, on s’est jeté dans un taxi. Dans ma poche, je serrais un bout de flyer, taché de bière. D’un côté, des lettres blanches sur fond noir écrivaient « Lundis staff price », de l’autre un prénom gribouillé avec un numéro de téléphone et une adresse courriel.
Je me suis endormi dès que j’ai posé la tête sur l’oreiller. Pendant la nuit, j’ai marché sur des crêtes de collines au-dessus des nuages. Le ciel était clair et le soleil faisait scintiller l’air autour de moi. Visiblement, des gens avaient aimé l’endroit. Je croisais toute sorte de maisons hétéroclites construites à flanc de falaise, accrochées au roc, tout près des sommets. En marchant sur les sentiers, je cueillais des fleurs sauvages pour faire un bouquet. Quelques épervières, des marguerites. En suivant un chemin escarpé qui serpentait entre des rochers, je suis arrivé devant la plus grande des résidences. Visiblement, le propriétaire était très riche, mais c’était un excentrique. Le bâtiment à l’architecture complexe était fait de bois blond. Il était habité par un artiste bricoleur et un metteur en scène de génie. Il m’a fait entrer. On a pris un verre ensemble. Il était plutôt sexy. Bien charpenté avec des cuisses fortes. Des sourcils sombres et expressifs s’agitaient constamment sur son front large, au-dessus d’un regard enflammé. Sa tête était rasée. J’ai rapidement compris de qui il s’agissait. C’était Dieu en personne. J’étais un peu déçu de découvrir sa vraie nature, mais au fond, je savais bien que c’était un imposteur, un frimeur, un genre de magicien d’Oz. Il m’a parlé de ses nombreuses réalisations. Des mégas spectacles sur lesquels il travaillait. Il m’a montré des maquettes de salles de spectacle avec hôtels et casinos. Il voulait lancer la carrière de chanteuse d’un mannequin, une Suisse allemande, brune et filiforme. Il la regardait sur papier glacé et ça le faisait saliver. J’ai dit : « oui, mais ton fils ? » Il a haussé les épaules avec indifférence. « Un illuminé. J’ai jamais eu la fibre très paternelle. Pendant toute son enfance, je l’ai un peu abandonné. Mon travail m’amenait de Vegas à Londres, Paris, Tokyo, Sydney, Los Angeles. La planète est devenue toute petite. À l’adolescence, il s’est révolté. Il est devenu réactionnaire. Et tout ce qui grouillait d’extrémistes s’est mis à le suivre et à l’adorer. Lui et sa bande avaient pourtant quelques jolies idées au départ. Mais avec le temps, les plus intolérants et les plus sectaires ont pris de plus en plus de pouvoir dans son organisation. »
Il m’a ouvert de grandes portes vitrées qui donnaient sur une vue à couper le souffle. « Bon, eh bien, c’était bien le fun de te rencontrer, mais j’ai du pain sur la planche... » Il fallait que je redescende. Devant sa maison, au bout d’une large galerie de bois, une échelle faite de draps noués se balançait dans le vide entre les nuages. J’ai regardé en bas et j’ai été saisi de vertige. J’hésitais à descendre. Je lui ai souri : « Merci en tout cas, pour la soirée d’hier soir. » Il n’a pas semblé m’entendre : « Oublie pas tes fleurs. » et il les a lancées dans le vide, près de l’échelle. Le bouquet chétif a tournoyé doucement puis il a disparu dans les nuages. Je n’avais d’autres choix que d’entreprendre la longue descente. Les nuages ont tourné au gris. Je me suis réveillé la tête lourde. J’entendais la pluie qui frappait contre la fenêtre. J’ai soulevé ma veste que j’avais jetée la veille sur le fauteuil. Le bout de papier était toujours là. Je l’ai déplié soigneusement et je l’ai posé sur mon bureau.
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