20 février 2009

Une fois

Une fois, j’ai aimé. C’est une vieille histoire, mais les histoires comme ça, on les chérit longtemps, jusqu’à sa mort peut-être. Peut-être parce qu’elles sont rares. On le sent intuitivement. On le voit en observant les gens autour de soi, les couples qui se disloquent et tous ces individus qui cherchent.

Une fois, donc, j’ai aimé. Et je sais désormais ce qu’il en coûte. Parce qu’aimer c’est risquer de souffrir. C’est sentir une blessure microscopique, chaque fois que l’autre nous quitte. Parce que l’on sait qu’un jour, l’un des deux partira pour de bon. Si ce n’est pas un bête accident, une histoire de jalousie, c’est la vieillesse et la mort qui emporteront l’un des amants. Chaque bise, chaque caresse, chaque baiser peut être le dernier.

J’ai vécu une grande peine d’amour. J’ai eu de la chance, en quelque sorte. Il m’a quitté pour un autre, quelqu’un de bien, je crois. Pendant que je pansais mes blessures, j’ai pu l’imaginer heureux. Je reste pris avec la peur de souffrir à nouveau. Dès qu’un sourire me surprend, dès que je goûte la chaleur d’un autre corps, dès que des yeux s’apprêtent à plonger dans les miens, j’anticipe la douleur qui viendra. J’ai le réflexe de baisser les yeux ou de retirer ma main. Je suis tiraillé entre cette peur instinctive de l’autre, et celle de ne jamais revivre de tels moments.

C’est une peur qui me dévore en silence, de jour comme de nuit. C’est elle que j'essaie de fuir en me lançant à corps perdu dans le travail ou dans l’écriture. C’est elle qui me rend intransigeant, irritable. C’est elle qui exacerbe ce bouillonnement intérieur. Pour l’éviter, je m’interdis le repos jusqu’à ce que j’atteigne mes dernières limites. Une fois, j’ai aimé, ce pourrait être la dernière. C’est cette peur qui me jette dans les bras des passants où elle se ravive. C’est elle qui me fait écrire ou m’en empêche, qui me fait inventer des amours de papier.

Je sais que le temps avance à grands coups de saison. Je sais que les corps n’arrivent pas à le suivre. Je sais qu’il n’existe pas de réponses à certaines questions. Je vois l’ombre qui s’avance sur le monde. Avant, je croyais que la crise était une invention des médias et des financiers. Jusqu’à ce qu’elle frappe près de moi. Une faillite, des coupures, des démissions pour sauver sa peau. Ma rédactrice en chef, celle qui m’avait donné ma première chance a été licenciée. Le magazine bat de l’aile. Le rêve d’écrire et d’en vivre s’éloigne un peu plus. Tout se mêle en tourbillons noirs au-dessus de ma tête. Ou est-ce encore la peur qui assombrit ma vue ?

27 janvier 2009

Pause

C’est arrivé sans crier gare. Dans la soirée, quand j’ai senti les premières vagues de chaleur me parcourir le corps, j’ai su qu’il était trop tard pour prévenir. J’ai attrapé le virus qui court au bureau. Ce n’est pas un rhume qui va me faire peur. J’ai mes 340 CD4. Ensemble, on a fait mordre la poussière à des pneumocystis, des molluscums et des staphylocoques autrement plus inquiétants. Mes mercenaires connaissent le terrain et la guérilla est ouverte. J’enveloppe ma fièvre dans la laine et le coton. J’ai même mis ma tuque et mon t-shirt de la CSN pour avoir l’air plus "tough". Il va falloir que je m’arrête. J’ai voulu jouer les héros et abattre à moi tout seul le travail de quatre personnes. Il n’y a pas trente-six solutions. Saisir le sommeil quand il se présente, me garder les extrémités au chaud, boire beaucoup de liquide et appuyer sur pause.

05 janvier 2009

Mission Apollo



Il y a trop de talents par ici. En quelque part, ça me donne un break de moi-même. Et cette censure par omission me plait assez. Cette chanson, découverte via Bande à Part, je l'ai écouté au moins des milliards de fois. Pendant que l'autobus s'engage sur la croûte glacée, moi, je me perds dans le ciel polaire, en quête d'une étoile, sur la voix d'Alexandre.

Mission Apollo, Alexandre Désilets
Remixée ici par Thomas Lapointe, alias Nosphératom des 2 Tom
Alexandre Désilets fera sa rentrée montréalaise au Club Soda, le 26 février à 20 h.
Billets disponibles sur www.ticketpro.ca

29 décembre 2008

Léger

Premier jour. Premières heures de répit après des jours trop chargés. Les fêtes de Noël soulèvent des vagues de nostalgie, d’émotions contradictoires, dans ma vie comme au travail. Tout cela sur un bruit de fond assourdissant des publicités et de la fièvre de la consommation. La pluie verglaçante et les vents violents sont passés sur la ville. Ce matin, un soleil timide cherche les quelques traces de neige encore intacte. Entre Noël et le Premier de l’an, j’ai enfin du temps libre pour laisser décanter tout ce brassage des derniers jours.

Les chansons de Noël ont été tellement reprises et utilisées à des fins commerciales qu’elles ont perdu toute saveur. C’est un genre galvaudé ou bien des artistes se sont cassé les dents. Proposer un album de chansons de Noël originales était audacieux. Pari réussi pour Maryse Letarte. Je ne la connaissais pas. Après avoir entendu quelques-unes de ses pièces, j’ai vraiment envie d’en savoir plus sur sa musique : Anges de neige, Maryse Letarte, premier lecteur dans la colonne de gauche.

J’en profite pour vous offrir mes vœux pour la nouvelle année : de la santé pour avoir le regard clair et ne rien manquer de l’effervescence de la vie, de la tendresse pour traverser les jours et les nuits et du désir.

18 décembre 2008

Avertissement

Je ne veux pas vous conter de peurs, mais si vous appuyez plus d’une fois sur le bouton play du troisième lecteur de gauche (Le présent), vous risquez d’avoir la même toune dans la tête, pour le reste de la semaine. Vous êtes des adultes, je présume. Je vous aurai prévenu : le risque croit avec l’usage...

Il s’appelle Francis Roberge. Il entame la trentaine et n’a pas encore fait d’album. Percussionniste de formation, il a été finaliste du Festival de la chanson de Granby, en 2007. Il n'y a pas gagné de prix, mais s'y est fait remarquer. « Sauvage et inspiré », « un talent encore vert, mais un talent » a écrit Francis Hébert du Blogue chanson. Dans cette grande noirceur de décembre et ces tempêtes de vide existentiel, rien de tel qu'une chanson tendrement fignolée.

08 décembre 2008

Le voisin III

-15 °C. Le vent s’engouffre dans mon capuchon. J’ai les lèvres gelées et je sens plus mes doigts. C’est pas normal, un froid pareil au début de décembre. Encore une fois, je m’en vais perdre mon vote. C’est bien connu : « Les jours de grands froids, Sainte-Pauline perdoie ». Le bureau de vote est à une quinzaine de rues de chez moi. Je connais le chemin depuis que les élections ont lieu tous les trois mois. Arrivé dans le hall, je glisse ma main dans ma poche et je me rends compte avec horreur que mon portefeuille ne s’y trouve plus.

Pendant un moment, c’est la panique : cartes de crédit, de débit, d’assurances, argent comptant, etc. J’accélère le pas. Je coupe par la ruelle. Je me dis que c’est rien qu’un portefeuille, que des cartes, ça s’annule, que de l’argent, ça se prête. Je grimpe les escaliers pour monter chez moi. Le balcon est glissant. Mon portefeuille était posé sur le coin de mon bureau. Je ne le sors jamais de ma poche habituellement. Je suis soulagé. Je me tape deux fois le trajet, le vent, le froid...

J’arrive au milieu du gymnase qui fait office de bureau de vote. Ma section de vote est sur la gauche. Trois scrutateurs y sont attablés : deux femmes replètes et un homme. Bien sûr, c’est tout de suite lui que je remarque. Assez grand, pommettes saillantes, nez un peu fort, chevelure sombre et épaisse, et de magnifiques yeux gris. Son col en V laisse deviné un torse velu. Il sourit. La femme du centre me demande mon adresse. Je lui réponds en tendant ma carte d’assurance maladie . Il s’anime, dit : « Hey, mon voisin ! Je viens d’emménager... » Il a vraiment des yeux... La gêne me prend et s’ajoute à ma bouche gelée. Je marmonne un minuscule « merci » en attrapant le bulletin de vote et je me dirige vers l’isoloir. (J’aurais pu au moins me présenter, lui serrer la main. Quoique ce n’est pas vraiment l’endroit.) Derrière le paravent, je ne me souviens plus s’il faut faire un x, un crochet ou noircir. Je noircis nerveusement la première case. Je glisse mon bulletin dans la boîte et je lance un « bonne soirée » sans regarder personne avant de m’éloigner. (Qu’est-ce que je suis bête !) Dans le froid, je repense à ses yeux. Il a à peu près mon âge. Plus vieux que je croyais. Qu’est-ce qu’il faisait là ? Il n’a pas d’emploi ? C’est peut-être payant de travailler comme scrutateur. Est-il gai finalement ? Je ne saurais pas dire... Au moins, il a l’air sympathique. J’espère qu’il ne m’a pas entendu chanter hier soir, en lavant la vaisselle.

(à suivre)

27 novembre 2008

Virginie

Le patron a pris un air mi-jovial, mi-protocolaire : « J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle à vous annoncer, il a pris une pause pour ajouter du pathos, commençons par la bonne : Pierre-Yves a accepté de prendre le poste de coordonnateur laissé vacant par x. » Moment de silence. Je lève les yeux. Tout le monde s’en doutait. « La mauvaise c’est que, dans un contexte de crise économique et de coupes budgétaires gouvernementales et bla-bla-bla... on ne pourra pas embaucher quelqu'un d'autre... » Bref, comme je suis efficace et bien organisé, on me remercie en doublant ma tâche (celle de x s’ajoute à la mienne) et en me donnant une augmentation ridicule qui ira entièrement dans les poches de l’impôt. Un géranium chétif dans un pot en béton armé.

Je dois cependant garder le sourire pour mon équipe de bénévoles (lire cheap labor) dont je ne peux pas me passer. Je traverse la journée en grinçant des dents, coincé entre l’arbre et l’écorce. Et je la termine de la même façon, sur la ligne verte du métro, à l’heure de pointe. j’ai été éjecté quand les portes se sont ouvertes, une station avant la mienne. J’ai décidé de marcher sous la pluie, le reste du trajet, parce qu’une minute de plus, le visage écrasé dans la porte, et j’allais commettre un massacre au parapluie. (Avis à la GRC, mon adresse courriel est sous la rubrique « à propos » en haut, à gauche. English message will follow. Venez me chercher.)

Une enveloppe complètement mouillée m’attendait dans la boîte aux lettres. Le magazine moribond pour lequel j’écris m’envoie un chèque pour des articles qui paraîtront en avril 2009. Je pourrai régler quelques factures. Le problème, c’est qu’ils n’ont toujours pas payé les articles de février et de mars, facturés un mois plus tôt. Dans cette maison d’édition, les factures ont la fâcheuse habitude de se volatiliser sans faire de bruit. L’entreprise a décidé de suspendre la publication de nouveaux contenus sur le Web. Mes vieux textes de l’an dernier roulent désormais sur le site du magazine, sans que je touche un sou, avec ma tête qui sourit et qui a l’air stupide et heureux. Le photographe m’avait dit de me la jouer tombeur.

Bref, je suis vraiment de bonne humeur et totalement en harmonie avec la merde qui tombe du ciel. Un mélange parfaitement équilibré de neige grise et de pluie verglaçante. Je vais me bourrer la face de pizza extra smoke-meat en écoutant Virginie. Tant qu’à avoir mal au cœur ! En moins de 30 minutes de télévision, une lesbienne alcoolique fait une scène de jalousie à sa blonde bisexuelle, fille de truand, un obèse leucémique coache en pleurnichant une équipe de volley-ball d’adolescentes mésadaptées socio-affective et on apprend qu’une déficiente intellectuelle est tombée enceinte pendant que sa mère était dans le coma, suite à un terrible accident de voiture. Ça c’est de la télé !

Edit (1) : Les factures ne se sont pas volatilisées, je ne les avais tout simplement pas envoyées. Mes excuses au magazine moribond. Je travaille trop. La fatigue me rend stupide.

Edit (2) : Regarder Virginie, c'est complètement in ! (Même si l'auteur travaille trop, elle aussi.) La preuve : même P45 en parle.