24 août 2008
La fièvre
En ce moment, je me démène pour garder la tête hors de l’eau. De l’extérieur, ma petite vie rangée brille comme un sou neuf. Mais à l’intérieur c’est le chaos. Et secrètement, le chaos me mène. D’abord, la colère. Je lui en veux d’avoir tout gâché par orgueil. Puis le manque. j’ai une envie furieuse de sentir sa peau, d’être près de lui. Bien sûr la tristesse. Les rêves qui s’envolent. Le soulagement. J’essaie de surfer sur ce sentiment. je me répète que j’ai pris les bonnes décisions, que j’ai agi pour le mieux. Puis encore la colère. Peut-être que Thomas a raison. J’aurais dû tenir compte de ses limites et lui laisser une autre chance. La lassitude. Je voudrais que tout ça s’arrête. La peur : Peut-être que cette solitude sera désormais mon ordinaire, mon linceul. L’orgueil. Je ne vais pas me laisser démonter par mes pitoyables histoires de coeur. Et encore la colère. Et tout ça se mêle en une soupe indigeste, m’empêche de dormir la nuit, me coupe l’appétit depuis une semaine. Les vagues me secouent dans tous les sens. J’essaie sans succès de fuir mon propre chaos. Je travaille frénétiquement sur des projets incongrus. Je pars en imagination vers des futurs improbables. Je passe des nuits à errer dans le désert froid du Net. Mais pendant mon absence, la tempête s’intensifie. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai mal partout. À la moindre accalmie, j’essaie tant bien que mal de mettre de l’ordre dans ma vie.
Et finalement, le corps se rebiffe. Ce matin, la fièvre. La sonnerie du téléphone me réveille. Une invitation pour un conventum. Mes draps sont trempés de sueur, j’ai l’esprit embrumé. Je déteste la fièvre. Je ne peux pas me permettre de faire de la fièvre. La fièvre me fait peur. C’est finalement la peur qui aura le dessus sur le chaos. Je vais me poser. Liquide, repos, vitamines et billets bâclés. Et au diable le conventum.
11:10 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, coeur, histoire, fièvre, peur, colère, avenir
02 juin 2008
Les pots cassés I
La voiture a ralenti puis s’est immobilisée sur l’accotement. La brise a rapidement dissipé le nuage de poussière. Le soleil qui plombait sur l’acier et la stridulation des cigales soulignaient à gros traits l’arrivée des chaleurs. Derrière les vitres fumées, Frédéric cherchait à cacher son agacement, mais c’était peine perdue. L’air conditionné ne fonctionnait plus depuis presque une heure. Il balaya le paysage du regard en baissant la vitre: « T’es sûr que c’était à gauche, après le village ? » C’était la question à ne pas poser, mais c’était la seule qui lui venait à l’esprit pour briser le silence. Derrière le volant, Daniel fouillait dans un vieux cartable avec des gestes brusques : un dépliant touristique sur la Gaspésie, une carte routière des états de la Nouvelle Angleterre, une série de coupons-rabais de Burger king, pas moyen de trouver une foutue carte du Québec. D’une main, il poussa la pile de papier entre les deux sièges et de l’autre il agrippa son téléphone : « Envoye Marie, réponds ! » Dans le combiné, la voix doucereuse de Marina lui défilait son boniment de répondeur. Il replia rageusement l’appareil et démarra le moteur. Sans le regarder, Frédéric ne put s’empêcher d’ajouter d’une voix monocorde : « Moi, je pense qu’on serait mieux de retourner vers le village. »
« Je suis certain qu’on est dans la bonne direction. »
Inutile de s’obstiner. Frédéric se cala contre l’appui-tête et lança son regard entre les bosquets de pins qui longeaient le champ de luzerne. Pendant une fraction de seconde, il crut apercevoir la robe fauve et les yeux sombres d’un chevreuil entre les branches. Mais la bête avait immédiatement disparu.
Le soleil s’était couché depuis plusieurs heures. Raphaël avait beau appuyer de tout son poids sur l’accélérateur, le paysage tout autour ne changeait presque pas. Les envolées lyriques de Maria Callas ne parvenaient pas à couvrir les vibrations de la Smart qui roulait aux limites de sa capacité. Il avait choisi La damnation de Faust pour tenter d’oublier un moment qu’il était à plus de cent kilomètres de Montréal. L’aiguille sautillait tout près du rouge « Oh non, putain ! J’ai pourtant fait le plein à Shawinigan. Allez avance ! » il pianotait sur le volant. Quelques minutes plus tard, dans le creux d’un vallon qui ressemblait à tous les autres. La Smart rouge et blanche se gara en silence près d’un garde-fou. Raphaël en sortit immédiatement et claqua la porte : « Merde, merde, merde ! » Il marchait à grands pas et le silence retombait lourdement tout autour de lui. Il jetait des regards inquiets de chaque côté de la route. Aucune lueur n’était visible au-dessus de l’horizon. Une brise légère faisait valser les herbes hautes et trois lucioles clignotaient près du fossé. Raphaël avait la phobie des moustiques. Et il détestait tous les insectes. Chaque fois qu’il s’était fait piquer, l’enflure avait duré des semaines. « Aie ! » : Il avait cru sentir quelques choses lui frôler le mollet. Il se mit à sautiller ridiculement pour regagner la voiture où il se jeta en fermant la portière derrière lui. À travers la vitre close, il devinait un silence peuplé de bourdonnement, de craquement et de grésillement. Il eut le réflexe de verrouiller les portières. Puis il ouvrit le dossier qu’il avait préparé pour sa conférence de la veille. « Suffit d’attendre. Quelqu’un finira bien par passer. » La présentation s’était bien déroulée, il avait l’habitude. Pendant tout le temps qu’il avait parlé, il avait senti les regards rivés à ses lèvres. Mais il aurait pu resserrer la conclusion et surtout, s’arrêter après trois verres, au cocktail qui avait suivi la conférence.
Louis-Philippe revoyait l’air ahuri de Jean-Claude dans le hall : « C’est quoi, ça ? »
« Ben, tu m’as dit d’amener du pain ? »
« Ben oui, mais Louis… pas du pain tranché ! » Jean-Claude s’était retourné vers la cuisine en soupirant.
C’est ce soupir exaspéré plus que les mots qui avait piqué au vif Louis-Philippe, resté dans l’embrasure de la porte : « C’correct, j’vais t’en trouver du christ de pain. »
« Non, non, oublie ça, on va s’en passer. »
« Non, non, j’y vais, je retourne au village, ce sera pas long. »
« Louis ! C’est pas… »
Louis-Philippe avait déjà claqué la porte-moustiquaire et il marchait d’un pas déterminé vers sa voiture garée sous le merisier. Jean-Claude a rempli son verre de vin rouge et a avalé une grande gorgée.
Quatre kilomètres plus loin, dans la petite épicerie de Saint-Edmond, on pouvait trouver des briquettes à BBQ, du chasse-moustique et des vers pour la pêche. Mais la plus grande partie de la clientèle ne fréquentait l’endroit que pour s’approvisionner en bières et en cigarettes. « Une baguette ?! » a dit la vieille caissière en détachant chaque syllabe et en écarquillant les yeux. Louis-Philippe n’avait pas su quoi répondre. Il avait haussé les épaules et était sorti immédiatement. Il regagna la voiture et posa les mains sur le volant en se demandant s’il pourrait trouver une baguette dans le prochain village sur la route. « J’ai l’air fin, là. Le fifon qui cherche du pain dans un trou perdu, plein d’attardés consanguins. » Sur la galerie, près de la porte de l’épicerie, l’ours noir empaillé qui le fixait de ses yeux de verre, semblait lui donner raison.
À suivre…
12:00 Publié dans Fictions | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : fabulation, ex, pots cassés, histoire, écriture, campagne
13 mai 2008
Zen pas zen
Je suis pas heureux, je crois. Mais au fait, qu’est-ce que le bonheur ? Je suis certain que c’est la question la plus posée sur les blogues. Je regarde les 450 qui filent dans leurs autos chromées, vers la banlieue. Je suis assis dans la vitrine de ce resto chinois, face au parc. Il a été ouvert par des Cambodgiens, il y a une dizaine d’années. À l’époque, c’était piquant et délicieux. Et on se régalait pour une bouchée de pain. Depuis, ils ont vendu. La déco a été refaite. Les prix ont doublé. La cuisine est devenue insipide. Et je suis toujours assis là à me demander ce qu’est le bonheur, devant un biscuit de fortune et un mauvais café. Je craque la pâte sucrée en espérant une réponse. Je déplie le bout de papier : « Changez cet air maussade pour un sourire. Turn that frown upside down. » Ben oui ! C’est simple. Fallait y penser !
Je fais du bénévolat dans un centre qui offre un service de massothérapie gratuit pour les personnes vivant avec le VIH/Sida. Aux problèmes de santé s’ajoutent souvent la toxicomanie, la pauvreté, l’isolement et la perte d’autonomie. On m’a offert une formation en massage suédois cinétique. En échange, je dois donner tant d’heures de massage : c’était l’entente. En sortant du resto chinois, je marche jusqu’au centre. Le soir, il est fermé. J’ouvre la porte, je désarme le système d’alarme et j’attends la personne que je vais masser. La maison est vieille et elle craque de partout. Je suis sûr qu’elle est hantée. Peut-être que tous les gens qui y sont morts depuis les années 80 rôdent encore au ras des murs. Des hordes d’esprits frappeurs qui ne veulent pas qu’on les oublie. Il y a des photos en noir et blanc dans le couloir. Avec toutes les horreurs qui défilent dans les bulletins de nouvelles, il n’y a plus de place dans les mémoires pour les fantômes. Les cauchemars du passé glissent irrémédiablement dans l’oubli. Qu’ils aient été des millions à s’éteindre n’a plus aucune importance. Et puis les morts ont beau frapper dans les murs, ils ne font pas le poids contre le chihuahua de Paris Hilton.
Ce qui est bien parfois avec le massage, c’est que j’oublie tout. Toute l’attention du cerveau est monopolisée par la coordination des gestes, la logique des enchaînements, l’interprétation des signes. Il finit par s’assoupir et le corps prend les commandes. C’est lui le spécialiste après tout ! J’ai un peu chaud et je suis bercé par mes propres mouvements. Je nage dans l’air autour de la table de massage. Je mets toujours ce disque qui m’emmène ailleurs. Lorsque j’ai terminé et que le cerveau se réveille, il est à court d’arguments. Il est tout mou et n’a plus l’énergie pour tout repeindre en noir. Il doit se contenter de voir la réalité telle qu’elle se présente à lui. Je referme la porte derrière moi et je me retrouve seul sur le trottoir. C’est peut-être ça le bonheur. Une heure de liberté à la fin d’une longue journée. Le corps lessivé qui frissonne. Le bleu du soir qui se love entre les pieds du pont Jacques Cartier. Des accents de lilas qui s’éteignent doucement dans la nuit.
Musique : Zen Garden
00:00 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, musique, corps, histoire, mémoire
26 janvier 2008
Débordé
En ce moment, je me cogne constamment le nez sur mes limites physiques et celles des journées qui n’ont toujours que vingt-quatre heures. J’ai souvent les yeux plus grands que la panse. Je n’avais pas assez de cumuler deux emplois et des petits contrats de rédaction à droite et à gauche. Il fallait que je m’inscrive à des cours de natation et de massage suédois. Je ne trouve ni le temps, ni l’énergie d’écrire ici.
Si vous êtes déçu de ne pas trouver de nouveau texte, il y a 300 billets qui dorment dans les archives. Je sais, c’est parfois difficile de s’y retrouver. Si la belle saison vous manque, en cliquant sur la feuille de marronnier, à gauche, vous trouverez une histoire d’après-midi de juillet. Sur celle de l’érable rouge, un texte poétique sur des étiquettes qui le sont moins. Sur la feuille jaune de bouleau, l’histoire d’une beauté fulgurante, croisée par hasard sur un trottoir. Et sur celles du hêtre, une histoire d’insomnie, bien dramatique, comme celles dans lesquelles je me complais souvent. Vous pouvez aussi me lire sur jardinage.net, si le contrôle écologique des ravageurs des plantes vous intéressent.
Il y a également plusieurs perles à découvrir en parcourant ma blogosphère, une liste que j’essaie de garder à jour et que je renouvelle régulièrement. C’est du travail, tenir un blogue ! Je prends une petite pause. Mais je continuerai de vous lire. À bientôt.
21:30 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : blogue, écriture, quotidien, temps, lien, histoire
15 octobre 2007
Racines
J’écris parce que je suis en manque douloureux d’histoire. Je voudrais me poser quelque part et rester immobile pour contempler le fil du temps. Je suis fils de déracinés. Ma mère s’est toujours laissée porter par le vent. Elle s’est envolée comme une plume à la fin de mon enfance. Les courants l’ont portée un peu partout dans le monde, de New York au Viet Nam, en passant par l’Afrique de l’Ouest. Récemment, elle s’est posée à Chicago, près des Grands Lacs. Peut-être y trouvera-t-elle le calme. Après leur séparation, mon père a refait sa vie dans une ville battue par le vent, sur le bord d’une autoroute.
À l’adolescence, j’étais totalement libre. J’ai choisi la ville pour le foisonnement de la culture, l’ouverture sur le monde et la possibilité d’y être ouvertement ce que je suis : homosexuel. Bien que j’aime les grands espaces et le ciel qui se déploie sur 360 degrés, le dédale des grandes villes me fascine toujours. Les signes y sont démultipliés. Tous les travers et les grandeurs de l’humanité y sont exacerbés. On parcourt les rues comme on lit un texte, dense, coloré et généreux. Montréal est mon premier amour.
Une seule fois dans ma vie j’ai cru voir poindre des racines. J’imaginais qu’une vie à deux était plus propice à l’enracinement. Ce n’était pas l’idée du siècle de mettre sur les épaules d’un autre mes envies de m’établir. J’ai laissé dans cette histoire une partie de mon âme. Et je n’y ai gagné que le poids des années à porter. Après le naufrage du couple que nous formions, je me suis retrouvé dans le vide. J’ai nagé pour remonter à la surface, pour me sortir de l’eau. Et j’ai repris la route des nomades.
Intuitivement, j’ai choisi un secteur de la ville qui me ressemblait. Et je tente tant bien que mal de m’y sentir chez moi. Le quartier Rosemont est habité depuis toujours par des francophones de souche, des ouvriers, des travailleurs acharnés et quelques rêveurs plus grands que nature. Il a longtemps abrité quelques joyaux. Le Jardin botanique, qui est né au début du siècle, perd peu à peu de sa splendeur. Et les installations olympiques construites pour les jeux de 1976 ont été désertées par les sportifs. La ville n’est pas un milieu particulièrement propice à l’enracinement. Elle se transforme constamment à un rythme étourdissant. Les gens ne font qu’y passer. Ma vie d’aujourd'hui ne pèse pas bien lourd. C’est une maison de paille que la première bourrasque pourrait emporter. C’est l’inquiétude qui m’habite cet automne dans mon minuscule appartement, impossible à chauffer convenablement. Je fais des économies de bout de chandelle pour joindre les deux bouts. Je n’ai aucune certitude quant à l’avenir. Je suis parvenu en travaillant comme un fou à me renflouer et à payer toutes mes dettes. Mais ma situation reste précaire et dans quelques mois, tout sera à recommencer.
Cette nuit, j’ai rêvé que je vidais mon compte de banque et que je disparaissais. Je partais sur un nowhere, sans destination. Avec un peu de crainte, mais une espèce d’urgence de retrouver qui je suis. Je portais un sac sur l’épaule. Et, dans ma poche, je serrais entre mes doigts un billet ouvert. Mais le train que j’avais pris s’enfonçait dans un brouillard glacé. Les lacs, les champs et les montagnes avaient des teintes froides. Le paysage se déclinait dans des nuances de gris bleu. Je regardais la pluie qui courait sur la vitre avec cette vieille envie de rentrer chez moi, sans savoir où aller.
10:57 Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, racines, famille, histoire, ville, société



