24 août 2007

Synchronicité

Via Le roncier, puis Folk Furieuse, j'ai découvert un questionnaire plus intéressant que ce qui circule habituellement sur la blogosphère. Pour y répondre, il faut utiliser la fonction shuffle de son Ipod. Et s'en remettre au hasard. Bien sûr, il ne faut pas tricher ! Le résultat : une incursion dans mon univers musical le plus intime, que certains lecteurs pourront, tout de même, reconnaître.

Alors j’appuie sur play en retenant mon souffe. En espérant que la magie opère et que les réponse de mon gadget préféré soit cohérentes...




1. Comment vous sentez vous aujourd’hui ?
La femme chocolat – Olivia Ruiz
(Je ne me souvenais même pas d’avoir ça !)

2. Comment les autres vous voient ?
Everything I cannot see – Charlotte Gainsbourg

3. Quelle est l’histoire de votre vie ?
Une souris verte - Zazie
(Ça va comme suit : Une souris verte, qui courait les hommes, tire le diable par la queue, C'est la faute à ces messieurs... )

4. Quelle chanson pour votre enterrement ?
Le petit bal perdu – Bourvil
(Entendu pour la première fois chez Alcib.)

5. Comment allez-vous de l’avant dans la vie ?
Rendez-vous au jardin des plaisirs – Étienne Daho

6. Comment être encore plus heureux ?
Lie to me – Johny Lang

7. Quelle est la meilleure chose qui vous soit arrivée dans la vie?
Desert Rose – Sting & Cheb Mami
(Il faudra que je m’attarde aux paroles.)

8. Pour décrire ce qui vous ravit ?
Terre – Céline Dion

9. Votre boulot pour vous c’est … ?
Move on – Georges Michael
(Décidément ! J’ai toujours su qu’il y avait de la sorcellerie dans ces machines.)

10. Que devriez-vous dire à votre boss ?
Le youki – Richard Gotainer
(Houlà !! Téléchargé chez Almeria.)

11. Pour vous l’amour c’est … ?
Shock to the system – Billy Idol
(Mon Ipod, je t’adore.)

12. Pour vous la sexualité doit être … ?
Us – Celine Dion
(Celine, sans accent, bien sûr. Il faudra, là aussi, que je trouve le texte... Je sais, je suis quétaine et je l’assume.)

13. Bloguer pour vous c’est … ?
How can I tell you – Cat Stevens
(Belle conclusion !)

27 février 2007

D’un battement d’ailes

L’heure la plus noire de la nuit est celle qui arrive tout juste avant l’aube.


Le hasard fait parfois bien les choses. J’avais entraîné GP au Stud. Il était tard et il régnait dans le bar sombre, une atmosphère de décadence. C’était le rendez-vous des airs louches et mal famés. Quand je nous ai commandé une première bière, des ambulanciers sont entrés avec un brancard pour cueillir un homme ivre mort sur le plancher. Panses rebondies, cuir et toison hirsute, on se serait cru dans un zoo. La faune qui trépignait sur du mauvais techno me donnait envie de rire. C’est ce que j’aime de ce genre d’endroit. Le temps a filé. Au moment où le barman a crié : « Last call », j’ai tourné la tête. Un grand brun me souriait. Il avait des airs de latino-américain et des lèvres magnifiques. On s’est présenté sans arriver à s’entendre. J’ai renoncé à répéter son prénom imprononçable. Je l’ai embrassé. Il est arabe et vient d’un des rares pays paisibles du Moyen-Orient. Il a vécu la plus grande partie de sa vie à Sydney et habite Montréal depuis deux ans, bien qu’il déteste l’hiver. Nous avons dormi l’un contre l’autre, mais il ne s’est rien passé de plus et c’était parfait ainsi. J’ai fermé les yeux en posant ma bouche sur sa nuque délectable. Entre ses omoplates, six tâches de rousseur formaient une constellation.

Qu’est-ce qui fait que je suis tombé sur un tendre, ce soir-là ? Je me souviens vaguement des boniments que je lui ai faits dans le bar. J’avais dit avec ma voix qui déraille : « T’sais, on peut rienque dormir collé… ». Il a l’étrange histoire d’un fugitif. Pour une obscure raison, il a quitté toute sa vie à Sydney pour venir s’établir ici, où il n’avait que quelques contacts Internet. Sur sa table de nuit s’amoncellent des colliers de perles colorées, un souvenir du Mardi gras de Sydney.

En buvant un thé vert dans le soleil du matin, on parle religion. Pour moi, Arabe égale musulman, et musulman rime avec inquiétant. Il me dit qu’il est agnostique. Ces parents étaient musulmans non pratiquants. Il y a dans sa famille quelques chrétiens orthodoxes et deux ou trois juifs. Il croit que les religions sont le point de départ de toutes les ségrégations. Ni le bouddhisme, ni le protestantisme ne trouvent grâce à ses yeux. Son rejet de l’idée de Dieu est étonnamment virulent. Il dit que Dieu n’accepte pas l’homosexualité. Alors, il refuse d’accepter Dieu. Je réplique que ce n’est pas Dieu qui rejette l’homosexualité, mais l’Église. Pour lui, c’est du pareil au même. Bien personnellement, l’existence de Dieu me laisse plutôt indifférent. Et je vois l’Église comme un ramassis de fanatiques et de pédophiles. Il me montre des photos d’Amman en Jordanie où habitent ses parents. Les maisons blanches, le cirque romain. Et il me dit qu’il a beaucoup d’amis, mais qu’il se sent très seul. J’essaie de le déchiffrer. C’est peut-être un terroriste ou un prince déchu du pétrole. Mais ce que je devine confusément est différent. Une histoire plus simple, un fond de tristesse et une sensibilité à fleur de peau.

Il me pose quelques questions sur mon travail. Il ne comprend pas le mot horticulture. Il veut que l’on aille ensemble voir les papillons en liberté au Jardin botanique. Je pense que ça devrait lui plaire. Je lui dis que j’ai envie de le revoir. Son aura de mystère me fascine. Son sourire est irrésistible. Je ne suis sûrement pas le premier à le mentionner. Et je me dis que si Dieu existe, il doit être perpétuellement ivre. Il doit fréquenter des bars glauques pendant que le monde court à sa perte. Qu’est-ce qu’il trame ? Qu’est-ce qu’il prépare encore en ricanant dans sa barbe ? Est-ce que les astres se sont alignés ? Est-ce que le destin attend sur le pas de nos portes ? Pourquoi ai-je rencontré à ce moment précis cet homme venu de l’autre côté de la terre ? En plein cœur de février, quand l’hiver a trop duré et que j’en ai perdu la voix, J’ai croisé sa douceur. Elle s’est posée sur moi, d’un battement d’ailes, comme un baume. Un cadeau, totalement inattendu. Si Dieu est ivre mort, l’humanité, elle, existe encore.

10 novembre 2006

Le sac

Jeudi soir. Le trottoir luit. Les lampadaires brillent. L’averse insiste et chahute. Mes souliers claquent au milieu des flaques. Si je savais danser la claquette, j’improviserais quelques pas sur Singin’ in the rain. Le vent malmène mon parapluie. Je chantonne pour tuer le temps en marchant autour du poteau.

« … J’ai parlé à maman de notre mariage
Elle m’a évidemment traitée de folle
Et puis… elle m’a… interdit de te voir
Tu comprends, j’ai eu si peur…
»


J’ai pas la voix fluette de Catherine Deneuve, mais on se croirait presque à Cherbourg. Je ne travaille pas demain, vendredi. Plus assez d’ouvrage. Peut-être quelques heures la semaine prochaine. Je vais peut-être me retrouver à la rue, mais je ne peux pas m’empêcher de sourire. Je souris gravement en entonnant le refrain

« … Mais… je ne pourrai jamais vivre sans toi
Je ne pourrai pas
Ne pars pas, j’en mourrai
Je te cacherai et je te garderai
Mais, mon amour, ne me laisse pas…
»


L’autobus arrive déjà. Les amants ne s’étaient même pas encore séparés. Le train n’avait pas quitté la gare dans une envolée de violon. Je vais être libre. Les réveils brutaux dans la nuit; les heures, coincés dans la circulation; le patron méprisant. Je me répète : libre, libre, libre. J’ai toujours été fasciné par les grands voyageurs. Ceux qui n’ont pas d’attaches, qui sont chez eux partout. Des peaux parfumées d’ailleurs. Les yeux saturés d’images.

Il est arrivé mercredi. On m’a dit qu’il est né en Chine, mais ses origines sont américaines, le New Jersey. Il a vécu quelque temps en France et il vient tout juste de traverser l’Atlantique pour m’attendre à ma porte. Bon, je dois l’avouer, je l’espérais. Je n’ai pas su savourer la montée du désir. Trop empressé que j’étais de le voir, je l’ai dévêtu rudement. La carte qu’il portait a glissé sur le sol.

Il est roux, presque rouge. Il n’est pas particulièrement beau. En fait, c’est sa laideur comique qui fait son charme. Avec son tablier en denim, il est singulièrement attirant. Toujours calme, même stoïque, il paraît qu’il est vaillant, qu’il adore s’occuper du ménage et de la vaisselle. C’est le compagnon idéal.

Il s’est installé dans ma cuisine. Chaque fois que je passe devant lui, je ne peux m’empêcher de sourire. Je peux le toucher, le sentir. Il est la preuve concrète de votre réalité. C’est Éric qui me l’a envoyé. Je voulais le remercier ici. J’ai mis sa photo en bas de la colonne de gauche. (Celle de Little Ugly Minimum Wage, pas celle d’Éric !)

Vendredi, je me paye du luxe. Il faut bien que les cernes autour des yeux ça serve à quelque chose. Coupe de cheveux sur Saint-Laurent chez Funky Toque, massage, musique électronique. J’ai fait une prière à Saint-Antoine, au cas où, et j’ai fait le tour des endroits ou j’aurais pu laisser mon sac. Quand l’employé de la STM est arrivé avec un sac qui ressemblait au mien au comptoir des objets perdus, j’étais vraiment dans un état second. Je lui ai défilé sans souffler tout son contenu: titres, auteurs, maisons d’édition. Il me l’a remis avec un sourire et un clin d’œil. Sur le quai du métro, je l’ai ouvert. Il manquait les DVDs, mais tout le reste était là. Il y avait même un chéquier et des talons de paye avec mes coordonnées. J’ai relu les textes qui étaient dans le carnet en me mettant à la place de celui ou de celle qui l’a rapporté. Quoique s’il n’a pas pris les livres, il n’a peut-être rien lu. Le soleil est de passage quand J’arrive chez moi. Je me répète encore : je suis libre. Je vais dormir un peu.


Les parapluies de Cherbourg (1964), Jacques Demy, musique de Michel Legrand

Singin’ in the rain (1952), Stanley Donen et Gene Kelly