18 juillet 2008

Rock and roll

« Create memories, go camping » disait la brochure qu’une blonde ontarienne nous a tendue en baragouinant un français approximatif. Nous avons repris la 401 qui allait nous mener jusque sur les rives des Grands Lacs. Louis-Philippe tenait absolument à m’emmener camper. On manquait de temps pour gagner les plages de la Nouvelle-Angleterre. On a donc opté pour l’Ontario, sur les recommandations de ma sœur. Nous nous sommes émerveillés devant l’eau cristalline des bras du fleuve qui étreignent les mille huit cents îles de la région de Thousand Islands . Nous avons doré sous le ciel immense qui se déploie au-dessus du lac Ontario. Quatre jours sans anicroche, malgré nos deux caractères volcaniques. L’eau froide ne m’a pas empêché de patauger dans les vagues. Une tente qui prenait l’eau et une journée complète d’averses ne sont pas arrivés à assombrir ces vacances, amplement méritées. Ma tête s’est complètement vidée après une soirée à observer les lucioles clignoter au pied des arbres, les constellations estivales et la braise qui rougeoyait sous le feu de bois.

Une fois de plus, je me retrouvais chômeur. J’avais prévu m’arrêter quelques semaines et profiter de l’été. Au cours des derniers mois, j’avais proposé mes services à différents organismes de prévention du VIH/Sida. Un concours de circonstances a fait que mon curriculum vitae est tombée entre les mains du directeur général de l’un de ces centres, au moment où trois membres du personnel annonçaient leur intention de partir. Deux jours après mon retour d’Ontario, j’avais une entrevue et dès le lendemain, je commençais ma formation. Je me retrouve donc à nouveau intervenant psychosocial, après une parenthèse de presque 10 ans. Je suis responsable de l’accueil et du service de massothérapie. Par moment, je trouve ça pas mal rock ’n' roll. Je me rends compte à quel point je suis privilégié. Je côtoie désormais les pauvres parmi les pauvres. Isolement, toxicomanie, problème de santé mentale, violence, pauvreté : Je croise souvent des hommes pour qui le virus semble dérisoire en comparaison des montagnes de difficultés qui encombrent leurs vies. Et je renoue avec l’impuissance.

Ça m’inquiète un peu. Est-ce que je serai à la hauteur ? Aurai-je le temps et surtout l’énergie d’écrire les textes qu’on m’a commandés tout en travaillant à temps plein ? J’avance un jour à la fois. Pour le moment, aucun de ses contrats de rédaction n’a été signé. Et tant qu’ils ne sont pas signés, les contrats demeurent virtuels. L’ambiance est définitivement plus sympathique qu’à mon dernier boulot et je n’aurai pas le stress de devoir chercher du travail avant longtemps. Le poste est permanent… Le mot permanent me terrorise. Dans ma caboche, la permanence est l’antithèse de la liberté et moi, j’ai toujours aimé la bohème. Mais avec l’argent qui entre, je pourrai bientôt me payer une bonne caméra numérique et peut-être une nouvelle tente pour retourner camper et… engranger les souvenirs.

09 juillet 2008

Nouvelle vague

Je ne voulais pas l’écrire. Je préférais tout garder pour moi. Mais je le dois bien à ceux qui m’ont suivi jusqu’ici. Le beau Louis-Philippe est revenu rôder dans ma vie puis dans mes nuits. Encore une fois, j’ai choisi de ne pas trop réfléchir et je me suis laissé porter par la vague. La vie est trop courte pour tergiverser. C’est parfois bien utile un blogue pour retrouver le fil de l’histoire. Voici un collage des mots nés de notre rencontre.

Lui : Tu me bouleverses.
Moi : Je te quoi ?
Lui : Je choisis mal mes mots.
Moi : Ben non, oui, j’espère, enfin… tu choisis mal tes mots ?

(Pour Debbie, 15 avril 2007)

— « Ben voilà ! »
Jonas | 18 avril 2007
— « Toujours émouvantes l'amour que tu nous dis… Il a rappelé ? »
Jeanne | 16 avril 2007
— « Et ça arrive en même temps que l'été, les mecs en camisoles, musclés, bronzés. »
Nitram | 22 avril 2007

...En quelques nuits, un trop-plein de chaleur, de tendresse et de plaisir m’a ébranlé de l’intérieur. Les plaques tectoniques se remettent en mouvement sur mes vieilles blessures en fusion. Des failles qui remontent à l’enfance. Il m’a déclaré : « Je tiens à toi. » Tous les éclats de verre que j’avais balayés sous le tapis sont emportés et secoués dans tous les sens...
(Tsunami, 24 avril 2007)

...J’habite une toute petite île. Où il y a juste assez d’espace pour se dégourdir les jambes. Portées par les vagues, des noix de coco sont venues s’échouer sur la grève comme un souvenir du continent, un message dans une bouteille. Et les quelques cocotiers accrochés à la terre sont devenus mon paysage. Sur la plage, j’ai bâti des citadelles dans le sable avec des tours, des chemins de ronde et des canaux. Tout un monde de coquillages et de gravillons pour garder intacte l’image des villes que j’ai explorées, des pays que j’ai traversés... (Tsunami, 24 avril 2007)

...Chaque jour, j’ai harangué le ciel à coup de fumerolles fouettées par la brise. J’ai marqué par des traits sur la pierre chaque journée qui passait, pour ne pas me perdre dans le temps. Un matin, j’ai vu venir la vague. Un tsunami. J’étais fasciné par le mur d’eau bleue qui tremblait sur l’horizon. Je n’ai pas eu peur tout de suite. J’étais inconscient. Par bonheur, ma soif d’eau douce avait éteint ce qui me restait de crainte... (Tsunami, 24 avril 2007)

Bien sûr, il a rappelé. L’intensité c’est bien joli, mais ce n’est pas toujours facile à vivre. Deux grenades prêtes à exploser qui se croisent dans le ciel d'un champ de bataille. Rien ne serait simple.

...Quand j’ouvre les yeux le matin et que je suis seul, quand je devine le soleil à l’extérieur qui fait éclater les bourgeons, je suis habité par un drôle de sentiment... ...J’ai peur de la phrase de Gainsbourg : « L’amour physique est sans issue. » ou de celle de Ferré : « Il n’y a pas d’amour heureux. » Il y a toujours une faille, une face cachée... ...La peur de perdre demeure l’une des plus terrifiantes et personne ne pourra me rassurer. Bienvenue dans le monde réel...(Le côté obscur, 27 avril 2007)

— « Bienvenue en humanité, Pierre-Yves ! »
Shaggoo | 27 avril 2007

— « La grande victoire sur la vie, c'est peut-être cela : être lucide et parvenir à ne pas s'en rendre fou d'angoisse… »
Kitty78 | 29 avril 2007

Et puis un jour, ce fut trop : trop lourd, trop difficile à porter. Nous sommes partis chacun de notre côté. Rageusement, j’ai jeté sa brosse à dents à la poubelle.

...Je pourrais amasser tout l’argent que je peux et m’exiler dans un pays du Tiers-Monde. Un pays où la mer est transparente et où l’on se nourrit de fruits et de musique. Rien ne me retient ici sur cette île trop encrassée d’asphalte et de béton. Plus aucunes racines qui tiennent. Mais à quoi bon ? Je sais bien au fond que fuir ne me servirait à rien. On ne peut pas échapper à soi-même... (Lettre à Louis-Philippe, 26 mai 2007)

— « N'échappe-t-on pas un peu à soi-même quand on va vers l'autre ? »
Alcib | 26 mai 2007

Je me suis patiemment bâti des assises. De son côté, il a traversé des tempêtes. Puis un soir, la vie nous a fait tomber l’un sur l’autre. Et contre toute attente, les étincelles fusaient avec autant d’éclat quand nos regards se sont croisés. Même sentiment d’être transporté, un peu malgré moi. Même sentiment d’être extraordinaire dans son regard. Même douleur qui me tord le cœur quand il parle d’un autre. J’ai bien tenté de résister, il a fait de même. On était contrarié, et même terrorisé par moment. Mais je ne cherche plus le miroir turquoise d’un lagon des mers du sud. Je suis prêt pour les gros temps, les marées excessives, les longs jours gris qui succèdent aux heures de soleil.

Dimanche dernier, j’ai nagé dans l’eau fraîche de la rivière Ouareau à l’ombre de pins blancs immenses. J’ai joué tour à tour à lutter contre le courant puis à m’y abandonner. Puis j’ai laissé mon corps alourdi se gorger de soleil sur une pointe de sable. Le ciel était étincelant. Quand je tournais les yeux, j’apercevais sa tête sur mon épaule. Il souriait, les yeux fermés. Depuis, je me moque bien du paradis. La réalité s’obstine à ne pas cadrer dans mes histoires. Et au fond, je crois que c’est pour le mieux. Bien sûr, on est encore inquiets, on marche sur des œufs, la vie est toujours si fragile. Enfin, je dois laisser le clavier et sauter dans la douche. Dans quelques heures, il vient me retrouver...

03 juillet 2008

Fiertés


La marche des fiertés à Paris, vue par Creaminal.

J’ai ressenti en voyant ces images la même émotion qu’à ma première marche de la fierté à Montréal. Quand en descendant la côte, sur Saint-Denis, je me suis retourné et j’ai vu la foule joyeuse qui s’étendait vers le nord, à perte de vue. De chaque côté de la rue, les balcons qui croulaient sous les danseurs. Le bruit des sifflets. Les fenêtres pleines de sourires. Un frisson parcourait la foule : le sentiment que chacun avait sa place ici-bas.

À Montréal, cet évènement est un peu moribond. Le bassin de population est plus petit, ici. L’évènement a été critiqué pour sa récupération commerciale et son volet spectacle qui prend le pas sur l’évènement rassembleur. Dans les dernières années, le défilé a été relégué sur le boulevard René-Lévesque, une artère trop large, qui a un peu l’air d’un no man’s land. Un nouvel organisme a pris en charge son organisation l’an dernier.

La devise de la province a beau être « Je me souviens », au Québec, on a la mémoire particulièrement courte. Si l’homosexualité est de plus en plus banalisée. On oublie qu’il n’en a pas toujours été ainsi et que cette tolérance, bien relative, est récente. Jusqu’en 1969, l’homosexualité était un crime au Canada. Il y a encore et toujours de l’homophobie dans toutes les sphères de la société et du gay bashing (sport extrême qui consiste à se mettre à plusieurs pour tabasser une tapette jusqu’à ce que mort s’ensuive). Le taux de suicide chez les jeunes hommes québécois est l’un des plus élevés au monde et l’homosexualité est le motif le plus souvent invoqué par ceux qui attentent à leurs jours. Et même si le Québec est tolérant. Il serait bon de se rappeler que l’on fait partie d’un monde beaucoup plus vaste où la réalité n’est pas rose. L’homosexualité est encore passible de la peine de mort dans plusieurs pays. La solidarité, ce n’est pas que pour faire joli.

On ne verrait pas à Montréal des gens brandir des pancartes ou serait inscrit : « Sortons le sida du placard ! » Ici, on n’aime pas la revendication. On tient à avoir l’air accommodant, mais on préfère le consensus mou, quitte à nier une partie de la réalité. Le sida fait peur, encore et toujours. Et bien peu de personnes acceptent de sortir dans la rue pour rappeler son existence par peur d’être associées de près ou de loin à cette maladie. Ça démontre à quel point la stigmatisation est encore importante. Le sida est encore et toujours un tabou, lié à celui de l’homosexualité.

« ... Le défilé de la fierté Montréal 2008 aura lieu le dimanche 17 août 2008 dès 13 h. Partant à l'angle de l'avenue de Lorimier et du boulevard René-Lévesque Est, le défilé parcourra le Village gai de Montréal vers l’ouest et s’arrêtera à la rue Saint-Hubert... »

Célébrations de la fierté, Montréal 2008
Gai écoute
Grand Montréal : 514.866.0103
Ailleurs au Québec : 1.888.505.1010 (sans frais)

22 juin 2008

Partir

J’ai largué les amarres. Parfois, je les ai tranchées à coup de machette, souvent, juste en ouvrant la main. C’était des câbles imaginaires qui me reliaient à des relations passées, mortes depuis longtemps, mais dont le souvenir me rassurait. De temps à autres, je faisais des tentatives pour vérifier l’état du cordage et je réalisais avec exaspération qu’il flottait dans le vide. J’ai finalement brisé des chaînes qui entravaient mes mouvements, en démissionnant de cet emploi pénible qui me déprimait et me vidait de mes énergies. Dans un élan de colère, j’ai fait le ménage et j’ai jeté par-dessus bord le bébé, la bassine et l’eau du bain.

Dès les premiers jours, je suis surpris par la houle et le gros temps. Je sais que je suis très fatigué, que la fatigue voile la vue et déforme tout, mais j’ai vraiment du mal à me poser et trouver le repos. Je me retrouve devant elle, seul et sans masque : ma peur du vide et de la solitude. Et je ne peux plus détourner les yeux. Bien que je crois ce face à face nécessaire, je suis terrorisé. Si j’affronte les heures les unes après les autres, je pourrai peut-être y arriver. Et si les heures sont trop lourdes, je me contenterai de faire face aux minutes. J’ai largué les amarres. Il me faut maintenant tenir la barre pour prendre le contrôle du gouvernail, regarder devant, trouver un cap vers lequel me diriger. Et je ne peux m’appuyer sur personne pour le faire. Rien ne sert pour le moment de scruter l’horizon dans l’espoir d’apercevoir les côtes. J’apprends à vivre avec les vagues.

17 juin 2008

Se tenir debout

Ce matin, j’ai donné ma démission. Un mois avant la fin de mon contrat. J’ai offert de terminer la semaine et la suivante. C’était à prendre ou à laisser. C’est fou à quel point c’est usant de travailler pour un projet auquel on ne croit plus, dans des conditions intenables et de côtoyer chaque jour le mépris. Il y a bien un petit stress lié à l’incertitude. Je dois me dégoter autre chose assez rapidement. Mais j’aurai désormais un poids de moins sur les épaules. Je suis libre... Libre.

Sur le coup, je me suis trouvé un peu lâche. J’aurais voulu dire à la chèvre ses quatre vérités, mais j’ai laissé tomber. Je pense que mon départ avait suffisamment de poids. J’ai écrit une lettre de démission très professionnelle et très honnête sur mes motifs, mais sans attaquer personne en particulier. La nouvelle a rapidement fait le tour du bureau. La directrice adjointe est venue me voir pour me féliciter. Me féliciter ? « Ben oui, pour ta lettre, c’était parfait ! » qu’elle me dit avec un grand sourire. Il faut dire que j’ai écorché (de manière très soft) le directeur et sa façon de gérer la boîte. « Et puis, ajoute-t-elle, je voulais te souhaiter bonne chance dans tous tes projets. »

P.-S. J’ai écrit le début de cette note avant que ce ne soit fait pour me donner du guts (du cran, du courage). Je la publie maintenant que c’est chose faite. Jamais une démission ne m’a rendu si souriant !

10 juin 2008

Compte à rebours

Sur un autre blogue j’ai lu une note intitulée : C'est à 40 ans que les hommes meurent.
J’avais écrit ce commentaire :
« Je ne crois pas aux chiffres et à la numérologie. Je connais des morts de 20 ans et d'autres qui naissent après 50 ans. »
— Bullshit !

À l’heure où on se parle, il me reste 363 jours de trentaine. Et les heures tombent comme ces falaises qui s’effritent dans la mer. 39 est un chiffre monstrueux. Mieux vaut faire le deuil de tout ce que j’aurais voulu accomplir avant 40 ans.

Aux chiffres disgracieux s’ajoute la fatigue. Je suis fatigué. Toujours. Tout me demande un effort. Je dormirais tout le temps. Je n’ai pas eu droit à des vacances depuis bientôt 3 ans. Je termine sur les dents un contrat que j’ai détesté et qui ne m’apportera aucune reconnaissance. Je n’ai jamais vécu autant de mépris. Ma supérieure que j’ai baptisée la chèvre (une chèvre, c’est égocentrique, narcissique, et ça ne respecte rien) est insupportable et incompétente. Je suis payé un salaire tout à fait ordinaire pour travailler 35 heures par semaine alors que j’en fais le double. Depuis 2 mois, je n’ai pas eu 2 journées congé en ligne. Et la chèvre se permet de m’appeler chez moi, les jours où je ne travaille pas. Il n’y a pas un jour où je n’entends pas sa voix nasillarde sur mon répondeur. Je suis trop lâche pour démissionner. Pourtant quand ce contrat sera fini, je repartirai à zéro, avec rien devant moi.

J’ai eu un drôle d’anniversaire dans la chaleur et l’humidité suffocante d’un climat déréglé (34 degrés avec l’Humidex). Je devais aller voir un opéra avec Ziggy, qui s’est bien sûr décommandé au dernier moment. Le grand m’a accompagné. Nous avons assisté à la retransmission en direct et en plein-air d'une production de l’opéra de Montréal : Madame Butterfly, sous les étoiles. Je n’avais jamais vu d’opéra. C’était magnifique. Puis il m’a proposé de faire un BBQ chez lui, le lendemain. En marchant vers chez lui, il m’est arrivé un accident stupide, un éclat de pierre effilé a déchiré ma sandale et s’est enfoncé dans mon talon. Je me suis retrouvé à claudiquer sur le trottoir, du sang foncé plein les mains et les pieds, sans savoir que faire. J’ai finalement rincé mes sandales dans une flaque d’eau pour pouvoir continuer à marcher. Je ne pourrai pas courir pour quelques jours.

Côté cœur, impossible de relater mes histoires sans me répéter. Je me résous au célibat. Je ne suis pas un bon parti. Sans le sou et toujours endetté, compliqué, angoissé, excessif. Je suis renfermé et secret dans la vraie vie, mais impudique dans ces carnets. Obsédé par la santé, j’ai toujours en tête qu’elle pourrait s’effondrer soudainement, sans prévenir. Même si je sais que ça risque de ne jamais arriver. Je suis un éternel inquiet et ça ne va pas en s’améliorant. Je vieillirai seul. Avec mes 3 stupides poissons qui se poursuivent paresseusement dans l’aquarium, près de l’écran. De toute façon, je ne sais pas aimer. Mon cœur est un abîme sans fond. Dès que j’aime, je me transforme en trou noir où tout s’engouffre et où je finis moi-même par sombrer. Mes amitiés sont fugaces et passagères comme le vent. Je n’aurai jamais d’enfant, même par procuration, j’aurai bien aimé m’occuper de ceux des autres. Je ne serai même pas beau-père, oncle ou parrain.

Le ciel est d’un jaune sale et les orages se succèdent. Je n’arrive plus à sortir de mes idées noires. Ça serait mon karma. La vie voudrait m’apprendre quelque chose. Désolé, la vie, je suis nul et ça m’a tout l’air que je ne comprends rien. Et pour apprendre, je suis adepte de la méthode douce. Ça ne passe pas. Il va falloir frapper encore et encore.

05 juin 2008

Les pots cassés II

Allongé sur le canapé de vinyle vert, Frédéric feuilletait un vieux Times Magazine de 1963. Lors de la marche pour les droits civiques, 200 000 manifestants avaient marché sur Washington. Ils s’étaient massés pour entendre le célèbre discours de Martin Luther King. Dans un numéro de 1966, les Beatles donnaient leur dernier concert à San Francisco. Le ronronnement du vieux frigo et le cliquetis de l’horloge remplissaient le silence. Daniel devait bien être parti depuis deux heures. Dès qu’il est question de nourriture, il s’éternise, hésite, parcourt chaque étiquette comme si c’était un chef-d'œuvre de la littérature universelle. Fred posa le magazine sur la pile qui se trouvait sur la table à café et leva les yeux vers la grande fenêtre qui donnait sur le lac. Dans la pénombre, près des lampadaires, des ombres apparaissaient et disparaissaient aussi vite. Des chauves-souris brunes devaient se régaler des nuées de moustiques qui partaient en chasse à la nuit tombée. Toute la baie et les alentours baignaient maintenant dans un flou bleu qui en estompait les contours. Des nappes de brouillard se matérialisaient au-dessus de l’eau. Invisible, un huard déchira le silence d’un hurlement fantasque.

Un grondement sourd se fit entendre du côté du chemin et tira Frédéric de sa rêverie. Le bruit des portières puis des éclats de voix. Frédéric traversa la cuisine pour aller à leur rencontre. Marina et les filles devaient avoir croisé Daniel au village. Mais seules deux silhouettes s’avançaient vers le chalet. Daniel et un autre homme, plutôt grand, qui transportait des sacs et une caisse de douze bières en riant. « Je ramène de la visite » lança Daniel dans sa direction en montant les quelques marches qui menaient à la véranda.

« Fred, je te présente Raphaël. Tu te souviens, on a travaillé ensemble sur la soirée au Café des Éclusiers ? » Et se tournant vers le nouveau venu : « Raphaël, Frédéric mon chum. » Raphaël tendit sa longue main vers Frédéric : « Enchanté. Je rentrais à Montréal, et je suis tombé en panne à deux cents mètres du village. J’allais… » L’homme a un curieux accent français avec lequel il s’obstine à sacrer et à déformer des expressions québécoises. « J’m’attendais pas pantoute à tomber sur un ancien collègue. » Daniel tout heureux poursuit : « Je me suis dit qu’on avait une chambre de plus et puis… » Frédéric affiche un petit sourire. S’il espérait avoir enfin une soirée en amoureux, c’était, une fois de plus, partie remise. Il ne comptait plus les occasions ratées. Avoir l’air cool, détendu, il avait l’habitude. Par négligence ou par lassitude, il laissait quand même transparaître un certain ennui. Dans l’espoir que l’importun le devine, juste un peu. Daniel avait déjà ouvert trois bouteilles qu’il vantait avec enthousiasme : « Tu m’en donneras des nouvelles. » Il était toujours comme ça lorsqu’il était entouré. Il parlait fort, le rire dans la voix. Raphaël décrivait l’assistance de sa conférence avec un mépris appuyé et un humour cynique. Daniel gloussait en remplissant son verre. Frédéric ne les écoutait qu’à moitié. La conversation s’arrêta net quand au fond de la baie, le huard poussa un second hurlement. Le cri se termina dans un trémolo. Raphaël qui allait prendre une gorgée avait figé son mouvement, le verre suspendu devant ses lèvres : « C’est un loup ? »

L’écho de ce chant rebondissait sur les collines et s’estompait doucement dans le brouillard. Louis aurait pu l’entendre lui aussi s’il n’avait pas ouvert la radio, trouvé une station locale et monté le volume au maximum. Il avait finalement déniché une baguette trois villages plus loin. Le pain avait l’air aussi dur que du bois, ce serait bien fait pour Jean-Claude. L’obscurité était maintenant complète. Il ne voyait que quelques mètres devant lui. Dans le faisceau des phares, la ligne jaune sautillait sur l’asphalte. Des nuées d’insectes apparaissait par intermittence dans la lumière et plusieurs venaient tacher le pare-brise. Louis-Philippe adorait conduire la nuit. Jouer entre les courbes d’une route de campagne à travers le paysage, invisible.

Une centaine de mètres devant lui, un mouvement attira son attention sur la gauche. En une fraction de seconde, la musique avait disparu de sa conscience. Instinctivement, il agrippa le volant. Au ralenti, un grand animal aux pattes fines fit deux pas sur la chaussée puis tourna la tête dans sa direction. Deux yeux d’un noir humide encadré de longues oreilles en éveil. Le chevreuil s’immobilisa au milieu de la route, fasciné par les phares qui fonçaient vers lui. Louis donna un brusque coup de volant, les roues quittèrent l’asphalte et dérapèrent sur le gravier. Il tenta un second changement de cap pour regagner la voie, mais une violente secousse lui frappa la tête sur la vitre du côté. La voiture disparut dans l’obscurité dans un grand fracas de branches brisés. Des mouvements de fuite se firent entendre dans la pénombre, puis le silence s’étendit de nouveau sous le ciel étoilé.



à suivre...

23 mai 2008

Le jardin

Ma vie m’emmerde. Travailler, travailler, travailler. Faire la vaisselle, manger, je devrais dire m’empiffrer pour tenir la route, dormir puis travailler encore et recommencer. Je déteste toujours autant ce contrat qui s’étirera jusqu’en juillet. Je me suis pardonné de ne pas avoir le cran de démissionner immédiatement et j’ai retrouvé le sommeil. Ou bien c’est la fatigue qui a eu raison de mon orgueil disproportionné. Je n’ai pas rappelé Ziggy, je ne rappelle plus personne. Plus envie. Plus le temps. La solitude est mon ordinaire.

Je pense à mon jardin qui dort tout près du parc. Dans la terre argileuse, j’ai planté des piments forts, des poivrons doux et du basilic, de la coriandre et du melon de Montréal. J’ai failli mettre à mort le plus petit plant de melon en marchant dessus. J’ai acheté un plant de stevia, cette plante qui remplace le sucre, sans les inconvénients des édulcorants. Au milieu du potager, j’ai planté des tomates cerise, de la menthe ananas, du persil frisé et des oignons rouges. Dans le coin nord-ouest, une verveine citronnelle grandit entre les cosmos blancs. Les fraises sauvages sont apparues toutes seules. Parmi elles, j’ai ajouté quelques pensées et une hémérocalle pour mettre de la couleur dans mes salades estivales. Les semences de laitue, de carotte et de radis sont encore dans leurs sachets. Je n’ai pas eu le temps de semer. Du côté sud se déploient les feuilles d’une immense rhubarbe. Elles me servent à cacher mes outils et ce que je veux laisser dans le jardin, à l’abri des regards. Tout près, j’ai placé une rangée d’héliotrope d’un bleu profond dans l’espoir d’avoir la visite du roi des papillons, au cours de l’été.

Quand je suis là à remuer la terre, à livrer ma paisible guerre aux pissenlits, j’oublie pour un moment le terne de ma vie. J’oublie le vide et le futile. J’en oublie même que je suis seul. Dans le bosquet qui borde la clôture, les oiseaux rivalisent de virtuosité. Les cumulus font des courses au-dessus de ma tête. Et le vent fou charrie les parfums des pommiers en fleurs.

Je n’ai presque pas de temps à passer là-bas. Je n’ai pas couru depuis une semaine. Je ne trouve même plus le temps d’aller nager. Heureusement, la météo se charge de soigner les plants. Depuis deux semaines, les déluges tropicaux alternent avec les heures où le soleil brille de tous ces feux. Le cœur du terreau garde son humidité. Un jour, peut-être, j’aurais un peu de liberté. Je poserai enfin le pied sur terre. Je retournerai courir et j’irai nager. Et si les oiseaux, les lièvres et les écureuils m’en laissent un peu, je pourrai croquer dans une tomate gorgée d’été.

15 mai 2008

Des nouvelles du baril

J’ai touché le fond du baril. C’est un vieux baril de bois, comme ceux que l’on utilise pour faire vieillir le whisky. J’ai cumulé quelques nuits d’insomnie. Mon appartement est envahi par les fourmis. Et puis (je me lâche lousse, après tout, c’est mon blogue) ma patronne est une christ de folle, qui me tombe royalement sur les nerfs. Je traîne des maux de tête lancinants tout au long de journées interminables. Ça m’enrage de détester autant mon travail et d’être incapable de trouver autre chose. Enragé, incapable : je ne vois pas d’issue. Ma vie est un cul-de-sac. Une fourmi court entre le carrelage de la douche. Une autre, sur le plancher. C'est une énorme charpentière qui porte dans ses mandibules le cadavre d’une fourmi plus petite. Je l’écrase du talon. Elle se relève et me menace de ses pattes avant. Je frappe trois fois le monstre avec ma chaussure et avec un kleenex je la jette dans la toilette. La bête nage vers le bord de la cuvette et commence à en escalader les parois. Je tire la chaîne. Il faut vraiment que j’achète des pièges à fourmis.

Le matin, j’ai l’air d’un de ces arthropodes belliqueux quand je pars en vélo avec mon casque et mes lunettes de soleil. Les rues de Montréal sont plus crevassées que celles du tiers-monde. Et, à huit heures du matin sur la piste cyclable, il y a tellement de monde qu’on se croirait en Chine. Avec les trous, les fauteuils roulants motorisés et les chauffards, mieux vaut avoir de bon réflexe et des freins bien ajustés. Je pédale en ne pensant à rien. Je mange parce qu’il faut se nourrir. Je vis en zombie. Deux fourmis se mettent à courir quand je soulève la planche à pain. J’ai suivi les conseils de Thomas (au moins semaines) et de Jeanne (au moins un mois) et je n’ai pas rappelé Ziggy. Je me suis même permis de le détester un peu, histoire de faire tomber son image du piédestal où je l’avais accroché. Mais ça me laisse un grand trou dans le ventre et un goût amer dans la bouche. Je me secoue le pied, une fourmi m’escaladait la cheville.

Je suis arrivé au bout du rouleau et un soir, en rentrant du travail, je me suis affalé sur mon lit. J’ai dormi jusqu’au matin. Et le lendemain, le ciel était plus clair. Entre les planches du baril de whisky, j’ai cru voir filtrer le soleil. Puis le téléphone a sonné. Sur l’afficheur, le nom d’une agence de presse. Je rencontre la directrice vendredi matin. Elle cherche un pigiste, c’est toujours mieux que rien. Qui sait où ça peut mener ? Elle a déjà un texte à me commander. Le téléphone, encore une fois. Elle s’appelle Marjolaine du jardin communautaire L’églantier. Après des années sur une liste d’attente, j’aurai enfin un potager rien qu’à moi, juste à côté du parc. J’y ferai pousser tout l’été des poivrons rouges et du basilic thaï. Peut-être aussi des aubergines, de la ciboulette et des haricots grimpants, si les oiseaux m’en laissent quelques-uns. Pour calmer la vague d’excitation causée et par l’agence et par le potager, je suis allé me mesurer au parc Maisonneuve et j’ai couru les 3.15 km de piste en un temps record. À mon retour, j’ai ouvert les fenêtres et j’ai écrasé trois fourmis. Puis je me suis attaqué à la vaisselle et au grand ménage.

Edit : Je cherche des plants de cumin (Cuminum cyminum), ça ne semble pas être commercialisé au Québec...

13 mai 2008

Zen pas zen



Je suis pas heureux, je crois. Mais au fait, qu’est-ce que le bonheur ? Je suis certain que c’est la question la plus posée sur les blogues. Je regarde les 450 qui filent dans leurs autos chromées, vers la banlieue. Je suis assis dans la vitrine de ce resto chinois, face au parc. Il a été ouvert par des Cambodgiens, il y a une dizaine d’années. À l’époque, c’était piquant et délicieux. Et on se régalait pour une bouchée de pain. Depuis, ils ont vendu. La déco a été refaite. Les prix ont doublé. La cuisine est devenue insipide. Et je suis toujours assis là à me demander ce qu’est le bonheur, devant un biscuit de fortune et un mauvais café. Je craque la pâte sucrée en espérant une réponse. Je déplie le bout de papier : « Changez cet air maussade pour un sourire. Turn that frown upside down. » Ben oui ! C’est simple. Fallait y penser !

Je fais du bénévolat dans un centre qui offre un service de massothérapie gratuit pour les personnes vivant avec le VIH/Sida. Aux problèmes de santé s’ajoutent souvent la toxicomanie, la pauvreté, l’isolement et la perte d’autonomie. On m’a offert une formation en massage suédois cinétique. En échange, je dois donner tant d’heures de massage : c’était l’entente. En sortant du resto chinois, je marche jusqu’au centre. Le soir, il est fermé. J’ouvre la porte, je désarme le système d’alarme et j’attends la personne que je vais masser. La maison est vieille et elle craque de partout. Je suis sûr qu’elle est hantée. Peut-être que tous les gens qui y sont morts depuis les années 80 rôdent encore au ras des murs. Des hordes d’esprits frappeurs qui ne veulent pas qu’on les oublie. Il y a des photos en noir et blanc dans le couloir. Avec toutes les horreurs qui défilent dans les bulletins de nouvelles, il n’y a plus de place dans les mémoires pour les fantômes. Les cauchemars du passé glissent irrémédiablement dans l’oubli. Qu’ils aient été des millions à s’éteindre n’a plus aucune importance. Et puis les morts ont beau frapper dans les murs, ils ne font pas le poids contre le chihuahua de Paris Hilton.

Ce qui est bien parfois avec le massage, c’est que j’oublie tout. Toute l’attention du cerveau est monopolisée par la coordination des gestes, la logique des enchaînements, l’interprétation des signes. Il finit par s’assoupir et le corps prend les commandes. C’est lui le spécialiste après tout ! J’ai un peu chaud et je suis bercé par mes propres mouvements. Je nage dans l’air autour de la table de massage. Je mets toujours ce disque qui m’emmène ailleurs. Lorsque j’ai terminé et que le cerveau se réveille, il est à court d’arguments. Il est tout mou et n’a plus l’énergie pour tout repeindre en noir. Il doit se contenter de voir la réalité telle qu’elle se présente à lui. Je referme la porte derrière moi et je me retrouve seul sur le trottoir. C’est peut-être ça le bonheur. Une heure de liberté à la fin d’une longue journée. Le corps lessivé qui frissonne. Le bleu du soir qui se love entre les pieds du pont Jacques Cartier. Des accents de lilas qui s’éteignent doucement dans la nuit.


Musique : Zen Garden

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