24 septembre 2008
L'automne
Je me suis excusé. D’abord par courriel puis par téléphone : Mister Right ne voulait pas qu’on se voie. J’ai fait de mon mieux pour arranger les choses. J’ai reconnu mes erreurs. J’ai essayé en marchant sur des œufs de les expliquer, sans chercher à les justifier. Je l’ai écouté. Tout au long de notre conversation, il était plutôt froid et cassant. Il m’a dit qu’il me trouve négatif, pessimiste, et il s’est employé à me le démontrer en analysant chacune de mes répliques.
On avait fait le tour du sujet. Il m’a demandé :
― « Tu dois te demander quand est-ce que l’on se revoit. »
― « Euh non, en fait, je ne pensais pas à ça. J’étais encore à méditer sur ce que tu viens de me dire. »
― « Tu risques encore de mal interpréter ce que je vais te dire, mais on ne pourra pas se voir avant une dizaine de jours. Dans la semaine à venir, je n’ai pas un soir de libre. Et il n’y a rien d’autre à imaginer. Je n’ai juste pas de temps… »
― « ... »
Je n’interprète pas, mais c’est quand même un drôle de hasard. Ce long moment d’absence combiné avec sa froideur, ce n’est rien pour emmieuter les choses, à mon avis. Mais j’ai gardé mon avis pour moi en me disant que j’étais peut-être encore une fois en train de faire la preuve de mon négativisme. Depuis, j’ai gardé le contact par des courriels. Ses réponses sont brèves, sans marques d’affection. Il dit que c’était une parenthèse entre nous, que c’est clos et qu’il espère que ça ne se reproduise plus. Il dit qu’il veut que l’on se revoie, mais je sens tout le contraire.
Tout ça m’attriste. Je me suis remis en question. C’est vrai que j’ai exagéré. Je me suis laissé emporter par mon imagination. Je n’ai pas à inventer des liens entre mes blessures du passé et ce que je vis avec lui. J’ai déjà bousillé des relations en agissant ainsi. C’est vrai que je me complais dans les extrêmes, mais ce n’est pas que dans le négatif. Tous les défauts peuvent devenir des qualités. J’aurais aimé de sa part un peu plus de tact et un peu plus de compassion. J’aurais aimé aussi qu’il prenne au moins, une petite part de responsabilité. Si on s’est mal compris, je ne suis peut-être pas le seul en cause. Un malentendu, un conflit, c’est l’occasion de mieux se connaître, même si c’est difficile. Je paie très cher ces quelques mots de trop. La vague de tristesse est passée, m’a assommé un temps puis je me suis dit que c’était peut-être mieux ainsi. Si le temps n’arrange pas les choses, il fait au moins retomber la poussière. Et j’ai fait du mieux que j’ai pu pour réparer mes faux pas.
…
Un matin, j’ai ouvert les yeux et c’était l’automne. C’est ma saison préférée. J’aime la fraîcheur nouvelle, les nuits qui arrivent par surprise. Je vais profiter de ces heures libres inattendues pour reprendre le gym avec le grand. Il commence à faire froid pour courir dehors ; on va se faire une rentrée sportive. J’irai au cinéma avec A. et j’irai traîner au Starbucks avec Thomas. Et puis, il m’est arrivé une petite douceur, hier soir. Je donnais un atelier au Jardin botanique sur les ruelles vertes. Ça me stresse toujours un peu. Le cours s’est bien déroulé. À la fin de la soirée, je me suis fait draguer par un de mes étudiants dans la vingtaine. Il est resté après que tous les autres soient partis pour me demander en me vouvoyant quand je donnerais d’autres cours. Puis il s’est proposé pour m’aider à transporter mon matériel. Ce que j’ai décliné en le remerciant. S’il était resté une minute de plus, je crois que je me serais mis à bafouiller. J’ai descendu les escaliers, le sourire accroché aux oreilles. J’ai enfilé ma veste et je suis sorti. À l’extérieur, le soir était froid. En passant dans le noir, près du grondement des fontaines, j’ai remarqué un parfum de feu de bois qui flottait dans l’air. Décidément, j’aime beaucoup l’automne.
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22 septembre 2008
Stop the drama
On était coincé dans une banquette du Shed Café à vibrer au son d’un techno mécanique, dans un décor de brique et de cuir ocre. Je me demandais comment le personnel arrivait à travailler dans un vacarme pareil. Tous les clients devaient crier pour s’entendre, les voix se répercutaient sur les hauts plafonds. Je regardais mon burger Coco Rico, poulet grillé, guacamole, emmenthal, et ça me coupait l’appétit. Mon verre de Stella Artois me paraissait immense. J’avais pourtant choisi une valeur sûre en prenant le poulet. Dans les journaux, on n’entend parler que de salmonellose, listériose, vache folle. Mais j’avais mal au ventre depuis le matin.
Je me suis réveillé avec des crampes à l’estomac. J’avais fait des cauchemars. Je me suis dit que ce devait être à cause de ma conversation de la veille avec Mister Right. Ce qu’il peut être chiant par moment ! J’avais proposé une sortie au cinéma avec ma sœur et sa copine, à l’Ex-Centris. Il avait hésité un peu avant d’accepter. « Je voudrais pas qu’elle se dise : tiens, voilà Pierre-Yves et son chum, et que ça se précipite les choses entre nous. Ça serait prématuré. Je veux pas que les gens nous mettent en couple avant que nous l’ayons décidé. » À ce moment-là, je me suis dit qu’il devait utiliser le nous royal. On a poursuivi la discussion. J’ai raccroché le combiné avec une drôle d’impression. Bref, au matin, avant de partir au travail, je lui ai écrit un long courriel pour lui déballer mes états d’âme
… J’aimerais mieux qu’on ne se voie pas ce soir. Notre discussion d’hier me met un peu à l’envers. J’étais content que tu nous accompagnes. Mais je sens bien que ça te met mal à l’aise. Ce n'est pas comme ça que j'ai envie que ça se passe. Tu ne veux pas que je rencontre tes amis. Tu dis que c’est prématuré. En fait, j'ai peur de ne jamais avoir de place dans ta vie, de n'être pour toi qu'un jeu…
Il m’a répondu, furieux, pendant la journée :
…Ça fait 20 jours aujourd'hui qu'on se connaît. C'est encore peu. Ça remet les choses en perspective. D'ailleurs, dans mon désir que ça fonctionne avec toi, j'ai décidé d'exprimer ce que je ressens. Mais visiblement, ça me dessert... surtout quand tu te mets à extrapoler, tout seul. Ah oui, en terminant... Je ne joue pas avec les gens. Je ne suis pas assez monstre pour ça…
Cette journée de vendredi n’en finissait plus. Les crampes ne faisaient qu’augmenter. On est enfin sorti du Shed Café. J’avais besoin d’air. Je n’ai presque pas touché à mon assiette. Puis on s’est lancé à travers les voitures pour traverser le boulevard en direction du cinéma.
Au même moment, quelques coins de rue plus haut. Un autre techno résonnait dans un autre décor, rose et blanc celui-là. Assis sur la chaise du coiffeur, Mister Right jetait un œil sur la cliente d’à côté en soupirant. Une coupe asymétrique avec d’étranges mèches bleutées. Le coiffeur s’est arrêté et a glissé ses ciseaux dans sa ceinture. Il s’est appuyé sur l’épaule de Mister Right et l’a regardé dans les yeux, dans le miroir : « Oh god ! Si tu veux rien qu’un conseil, darling : Stop the drama ! Prenez ça cool ! » Mister Right a levé un sourcil.
Quand les lumières ont baissé dans la salle et que je me suis calé dans le siège, j’ai regretté qu’il ne soit pas avec moi. On allait voir Vicky Cristina Barcelona en version originale. Le dernier Woody Allen, un film léger et un peu racoleur. Des images d’une Espagne de cartes postales. La brûlante Penélope Cruz était hilarante en jalouse hystérique, tellement passionnée qu’elle tente de se suicider trois fois…
Prendre ça cool. Pfff… Je suis pas un gars cool, moi.
Je pense que je vais m’excuser.
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21 septembre 2008
Deux mamans et un bébé
Parfois les blogues s'incarnent sur du papier. C'est chaque fois un événement heureux, comme une naissance. Le blogue de Muriel Douru (aka Indilou) est disparu de la Toile pour devenir un livre que l'on peut toucher, corner, trimballer avec soi, prêter : Deux mamans et un bébé.

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19 septembre 2008
18.09.08
Dans la vie, je m’attends toujours au pire.
Je sais, c’est une façon un peu noire de voir les choses. Mais je me dis que ça m’évite les mauvaises surprises. De toute façon, le pessimisme, c’est congénital. Une histoire de famille. Ça se transmet de génération en génération… Je ne m’attendais vraiment pas à rencontrer quelqu’un comme lui… Mister Right, c’est du bonbon dur dans lequel je ne peux m’empêcher de croquer. Même si je risque de m’y casser les dents. Moi, je suis toujours trop pressé. Lui, il n’a jamais aucun problème à ralentir les choses. Sa peau parfumée, c’est un morceau de ciel d’automne dans lequel je voudrais m’enrouler pour toujours. Je ne connais personne qui m’écoute comme lui.
Par un soir frisquet, on venait de passer les grilles du Jardin botanique. On marchait au milieu d’un concert de grillons. Je lui ai souhaité la bienvenue dans mes jardins. « Comment tu trouves mes bâtiments administratifs ? T’as vu mes fontaines ? » Il ne faisait vraiment pas chaud. Les lanternes se balançaient. Le parfum des roses tapies dans l’ombre s’élevait avec la brise. Nos mains se sont frôlées. Ma manche a glissé contre la sienne. J’ai attrapé ses doigts. Nos paumes se sont retrouvées. À ce moment-là, le ciel était tout noir contre le sommet des arbres. Mais derrière la chape de nuage j’étais convaincu que des milliards d’étoiles scintillaient.
Quand il tourne vers moi son regard clair, j’ai l’impression de devenir quelqu’un d’extraordinaire. Mes vieux habits de gueux tombent un par un sur le sol. Il pose des questions. Il se souvient de tout. J’ai l’impression qu’il sonde mes recoins les plus secrets. Ça me chatouille les complexes, mais avec lui, je n’ai pas envie de me cacher. Il dit qu’avec moi, il veut apprendre l’abandon. Parce qu’il sait qu’il peut me faire confiance. Parce que les sentiments ne me font plus peur. Parce qu’il me voit chaque jour, traverser mes journées sans filets. Lui, il aimerait m’apprendre l’optimisme et la confiance. Il voudrait que je laisse tomber mes tempêtes. C’est un ambitieux. J’aime voir poindre son sourire quand il me taquine. Et qu’il se moque de la moindre petite peur que je gonfle à l’excès.
Chaque matin, je me réveille en étant persuadé qu’il aura disparu, au cours de la nuit. Je m’étire sans ouvrir les yeux. Je me bute contre sa chaleur. Et je réalise qu’il est là, tout près de moi, comme si ça allait de soi ! Mister Right, c’est pas un matinal. Il me prend dans ses bras sans ouvrir les yeux, en espérant dormir encore pour de longues heures. Moi, j’ai les yeux grands ouverts. Je n’ai pas envie de dormir une seconde de plus, pour ne rien manquer. Mais je ferme les yeux. J’essaie de suivre le rythme de son souffle. Je respire son parfum. Et puis, je me laisse glisser avec lui, vers le sommeil.
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17 septembre 2008
Brèves
Je manque de temps pour écrire. J’aimerais que les journées aient 36 heures. J’écris cette note (dénuée d’intérêt pour les lecteurs arrivés ici par hasard) pour donner des nouvelles aux habitués. La fin d’été est magnifique. Ces jours-ci, le soleil se reprend pour ses mois d’absences. Et je compte bien en profiter.
Mister Right est particulièrement sexy le matin, quand il prépare le café en bobettes. Je l’aime beaucoup. Il m’aime beaucoup. (Notez l’utilisation pudique du « beaucoup ». Je m’assagis.) Il a tout un caractère. Mais là-dessus, je n’ai rien à lui envier. On a souvent nos combats de coq qui finissent généralement sur l’oreiller. Il m’a fait apprécier la finesse du saké froid qu’il a découvert au Japon. Rien à voir avec la piquette chaude que l’on boit habituellement ici. Je n’ose pas en dire plus. J’aurais l’impression de commettre un sacrilège.
Mon second blogue sur l’horticulture en milieu urbain va bien et ses statistiques vont bientôt rejoindre celles de celui-ci. Il n’y a à peu près pas de commentaires, mais j’ai l’impression qu’il est l’une des causes de l’avalanche de nouveaux contrats qui me tombent dessus actuellement : une conférence, un cours à préparer, de nouveaux articles, une collaboration avec un autre magazine, peut-être même un projet de livre.
Et puis c’est le « last call » pour l’évènement Ça marche de la fondation Farha. Il ne me reste que quatre jours pour amasser les 155.00$ qui me manquent pour atteindre mon objectif. 155.00 petits dollars canadiens : presque rien. Les dons peuvent être faits en ligne en cliquant sur le lien suivant. Commanditez-moi ! C’est facile, rapide et sécuritaire. Vous devez bien connaître une vieille tante fortunée ou un beau-frère riche qui serait heureux d’appuyer une bonne cause. Envoyez-les sur le même lien.
Le temps passe. Le monde se transforme à une vitesse folle et mon quotidien n’est pas en reste. J’ai parfois le vertige quand je regarde derrière moi. La vie fait son chemin et moi, ben, je l’aime bien…
13:08 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, écriture, quotidien, été
10 septembre 2008
Duel
« La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal ! »
La guerre des tuques, un film d’André Mélançon
Les belligérants se sont détaillés du regard. Ils ont évalué leurs forces et leurs travers. La guerre serait-elle ouverte ? On a passé l’étape de la première rencontre, celle des premiers regards, et la première nuit. Hier soir, on s’est baladé sous les lanternes colorées du Jardin de Chine. Les grelots des grillons remplissaient l’air frisquet. Je l’ai entraîné dans l’ombre des sentiers. Et on a surpris le jardin japonais qui rêvassait sous la lune. Seuls, cachés dans la nuit devant l’étang, on s’est embrassé longuement. On a échangé quelques mots. Il m’a nommé très simplement sa peur. Cette tension que je devine parfois quand on fait l’amour. Il a déjà goûté le traitement prophylactique. Une histoire de condom brisé, un accident, une période de sa vie qu’il a trouvé pénible
C’est hors de ma portée et ça se tiraille en lui dans une guerre larvée. C’est sa peur contre son désir. Je pourrais presque m’absenter le temps qu’ils règlent leur différent. J’aurais pourtant envie de me battre pour nourrir son désir, et faire pencher la balance du côté de la confiance. Comme si son désir était l’étalon de ma valeur. Oui, je sais. Sa peur ne m’appartient pas. Mais c’est contre elle que je pourrais un jour me briser. J’imagine devant moi une muraille imprenable comme celle de Chine, qui s’étend sur des kilomètres en suivant l’horizon.
Ce matin, j’étais en congé pour un rendez-vous médical, analyses sanguines de routine, comme à tous les trois mois. En sortant de la clinique, je suis allé m’asseoir dans une cour intérieure de l’université, entre les murs d’un pavillon et ceux d’une ancienne église. J’ai observé l’effervescence de la rentrée, dans les couloirs vitrés. Les souvenirs me donnent souvent la force qu’il faut pour me détacher d’un avenir incertain. Je me ramasse en boule sur un banc de pierre. J’essaie de balayer mes pensées inutiles. Rien ne sert de construire et de déconstruire mille fois la réalité. Tout ça n’est que du vent. Seul devrait compter l’instant présent. Je sens encore sur ma peau sa présence. Je me rappelle sa prévenance, son respect, son affection même. Le froid qui émane des vieilles pierres. Le soleil qui me chauffe la nuque. Les clochers étincelants plaqués sur un ciel d’un bleu parfait. Le regard sévère des saints perchés dans leurs niches de pierre. La vierge dorée qui ouvre les bras au passant. Il a tout pour me plaire. Je lui plais. Et c’est tout ce qui compte
20:35 Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, vih, amour, sérodiscordance, peur, confiance
04 septembre 2008
Les loups
Petit matin humide, je pianote sur le clavier, sans conviction. Le billet précédent fait encore des ronds dans l’eau. Les cercles s’agrandissent doucement et se brisent en touchant les berges. Le glaçon dans le shaker n’est que la pointe de l’iceberg que je tire derrière moi depuis que j’ai mis le pied dans ce monde. C’est lourd un iceberg, mais on s’habitue à tout. Ce virus minable qui me squatte la carcasse est tellement peu de chose dans mon existence. Il ne fait que cristalliser des constellations de blessures et de complexes bien plus menaçantes, Héritage familial, blessures d’enfance, mauvais plis. C’est pourtant celui qui parle le plus fort, il impressionne, il fanfaronne. Le virus est celui qui a pris la tête de mes démons. Mais il est ridiculement insignifiant même s’il est pugnace. Si comme dans mes rêves les plus fous, mon système parvenait à l’éradiquer totalement, je me retrouverais devant une armada de monstres personnels bien plus coriaces.
Je pourrais bien rester sagement encabané seul, à l’abri de la vie. Mais j’ai trop envie de me coltiner aux émotions fortes. C’est devenu ma façon de vivre, chercher le trouble. Parce que derrière le trouble, il y a la vie qui bat. Quand je me cogne le nez, je n’ai qu’une obsession, plonger de nouveau, retourner sur le champ de bataille. Si je mets de côté les questionnements redondants du dernier billet, il n’y a rien de réglé. En fait, je me complais peut-être un peu dans ces questionnements pour ne pas voir toute la nuit qui se cache derrière.
Je vais le revoir. Mister Wright. Le il en question. Paraît qu’il a peur lui aussi. C’est ce qu’il dit, en tout cas. Et puis, les peurs, ça ne se compare pas. Mais il faut bien prendre des risques pour s’apprivoiser. Créer des liens ce n’est pas rien qu’établir une routine, des rituels et fixer des rendez-vous. Il faut aussi s’y présenter. C’est ouvrir sa porte même si le ménage de l’appartement n’est pas à son goût. C’est lire un chapitre même s’il y a des longueurs, juste pour connaître la fin. On dit que l’homme est un loup pour l’homme. Moi, je ne peux m’empêcher d’aimer les loups, les blancs comme les noirs, même s’ils me font terriblement peur.
19:00 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, vih, amour, sérodiscordance, questions, peur
03 septembre 2008
Cosmo culpabilité
— Par où commencer ?
Par un martini bien sûr. Y’a rien de mieux pour briser la glace, tout en douceur.
— Qu’est-ce que tu dirais d’un cosmopolitan ?
Le liquide rose tendre valsait dangereusement dans mon verre lorsque j’ai atteint le canapé. Encore une petite gêne, un peu de timidité ? Pourquoi pas un deuxième ? Le shaker frissonne encore sur le comptoir, près de l’évier. « Pour un drink de filles, ça fesse en christ. » Il me regardait en souriant.
— Qui ça, il ? Un autre ?
Ben oui. Je sais, ma sœur les appelle les saveurs du mois. J’avale une lampée de rose canneberge givrée et je souris à mon tour. On a rien qu’une vie à vivre et puis je vais pas passer à côté.
— Qu’est-ce que tu lis ?
Question inusitée sur un site de rencontre. Comme la conversation qui a suivi. Habituellement, c’est plutôt « Tu cherch koi ? » ou « description physik ? » Dans la minuscule boîte de dialogue, il avait l’air drôle et intelligent. J’ai pensé que ce n’était pas banal. Une semaine plus tard, on marchait sous les arbres d’Outremont. Pendant toute une journée, on est passé d’un banc de parc à l’autre en discutant. On s’est baigné en silence dans l’ombre des saules et le murmure des fontaines. Comme toujours, je parlais trop. Il était déjà 18 heures et on n’avait pas vu le temps passer. J’ai juste eu le temps de lui demander s’il aimait la chanson française. « Barbara, ça me tue ! » qu’il m’avait répondu en riant. Pas Barbara, quelque chose de plus hop-la-vie. « Je pensais aller à la soirée C’est Extra au Latulipe. Tu viendrais avec moi ? » Juste le temps d’entendre son « peut-être » en lui donnant deux bises sur les joues et j’ai dû courir pour attraper mon bus...
Le shaker dormait sur le comptoir de granit sur lequel je m’étais appuyé. Les « drinks de filles » m’avaient pas mal amoché. Assez pour avoir un genre de sourire stupide accroché dans le visage en permanence. Je me demandais s’il était aussi parti que moi. Pas le temps de trouver une réponse. Il m’a volé un baiser et la nuit s’est mise à tourner, comme nous, sur le comptoir de granit sur lequel nous étions appuyés. Le taxi, la soirée à danser comme des fous, les rires étouffés et les baisers pressés sous le porche et encore le taxi, l'un contre l'autre, sur la banquette. La nuit blanche dans ses draps bleu royal a passé comme un feu de paille. Une flamme blanche sous un ciel sans étoile.
Le lendemain, on marchait sur Amherst. Il allait rejoindre des amis. Je rentrais chez moi, encore étourdi des dernières vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures où je n’ai pas réfléchi, pas posé de questions. Moi qui en pose toujours trop. Je n’ai pas pris le métro tout de suite. J’ai marché pour décanter. Et pendant que je marchais, seul entre les terrasses de la Sainte-Catherine, les questions me tombaient dessus comme l’effet des cosmolitans.
— Quelles questions ?
Ben, les mêmes sempiternelles questions qui me creusent le ventre à chaque foutue rencontre. Le dire ? Ne pas le dire ? Le dire quand ? Oui, je sais, on m’a dit que c’était un détail. La soupière ébréchée. Selon d’obscurs chercheurs suisses, je ne serais même pas contaminant. Indétectable depuis des années, fidèle au traitement, etc. Mais pour un juge canadien, je pourrais être un dangereux criminel. Bien sûr, je joue toujours safe. Mais même si les risques étaient infinitésimaux, par mon silence, je ne lui ai pas laissé le choix de les prendre ou non. D’autres diraient : par mon silence, je lui aurais donné la chance de me connaître un peu plus, avant d’être aveuglé par des préjugés et des peurs irrationnelles. Et d’autres encore ajouteraient : par son silence, il ne voulait probablement pas savoir. Par mon silence. Par son silence… Je sais pas. Je sais plus. Je suis fatigué.
J’échafaude des possibles. J’imagine les questions dans ces yeux, après des nuits ou des semaines. J’imagine les lignes que l’incompréhension ou l’angoisse dessinerait sur son front.
— Pourquoi ne pas l’avoir dit avant ?
J’ai beau répéter des arguments rationnels. Tous mes mots ont des airs de louvoiements minables. Et ça me tord le ventre. Et ça m’empêche de dormir les nuits suivantes, étranglé dans mes draps beige sable. J’ai la gorge sèche. La nuit glauque s’étire sans retenue, jusqu’à me pousser hors du lit.
— Une minute, une semaine, un demi-siècle ? Qui sait si ça va durer ?
Je pense à lui en hochant la tête au milieu d’une conversation insipide. Je me demande où il est pendant que je traverse la ville en métro. Cette douceur sucrée qui me chatouille le coin des lèvres a toujours sa contrepartie au fond de ma poitrine. Quand les questions me broient le cœur, comme des glaçons dans un shaker.
Musique : Arere, Cassandra Wilson
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18 juillet 2008
Rock and roll
« Create memories, go camping » disait la brochure qu’une blonde ontarienne nous a tendue en baragouinant un français approximatif. Nous avons repris la 401 qui allait nous mener jusque sur les rives des Grands Lacs. Louis-Philippe tenait absolument à m’emmener camper. On manquait de temps pour gagner les plages de la Nouvelle-Angleterre. On a donc opté pour l’Ontario, sur les recommandations de ma sœur. Nous nous sommes émerveillés devant l’eau cristalline des bras du fleuve qui étreignent les mille huit cents îles de la région de Thousand Islands . Nous avons doré sous le ciel immense qui se déploie au-dessus du lac Ontario. Quatre jours sans anicroche, malgré nos deux caractères volcaniques. L’eau froide ne m’a pas empêché de patauger dans les vagues. Une tente qui prenait l’eau et une journée complète d’averses ne sont pas arrivés à assombrir ces vacances, amplement méritées. Ma tête s’est complètement vidée après une soirée à observer les lucioles clignoter au pied des arbres, les constellations estivales et la braise qui rougeoyait sous le feu de bois.
Une fois de plus, je me retrouvais chômeur. J’avais prévu m’arrêter quelques semaines et profiter de l’été. Au cours des derniers mois, j’avais proposé mes services à différents organismes de prévention du VIH/Sida. Un concours de circonstances a fait que mon curriculum vitae est tombée entre les mains du directeur général de l’un de ces centres, au moment où trois membres du personnel annonçaient leur intention de partir. Deux jours après mon retour d’Ontario, j’avais une entrevue et dès le lendemain, je commençais ma formation. Je me retrouve donc à nouveau intervenant psychosocial, après une parenthèse de presque 10 ans. Je suis responsable de l’accueil et du service de massothérapie. Par moment, je trouve ça pas mal rock ’n' roll. Je me rends compte à quel point je suis privilégié. Je côtoie désormais les pauvres parmi les pauvres. Isolement, toxicomanie, problème de santé mentale, violence, pauvreté : Je croise souvent des hommes pour qui le virus semble dérisoire en comparaison des montagnes de difficultés qui encombrent leurs vies. Et je renoue avec l’impuissance.
Ça m’inquiète un peu. Est-ce que je serai à la hauteur ? Aurai-je le temps et surtout l’énergie d’écrire les textes qu’on m’a commandés tout en travaillant à temps plein ? J’avance un jour à la fois. Pour le moment, aucun de ses contrats de rédaction n’a été signé. Et tant qu’ils ne sont pas signés, les contrats demeurent virtuels. L’ambiance est définitivement plus sympathique qu’à mon dernier boulot et je n’aurai pas le stress de devoir chercher du travail avant longtemps. Le poste est permanent… Le mot permanent me terrorise. Dans ma caboche, la permanence est l’antithèse de la liberté et moi, j’ai toujours aimé la bohème. Mais avec l’argent qui entre, je pourrai bientôt me payer une bonne caméra numérique et peut-être une nouvelle tente pour retourner camper et… engranger les souvenirs.
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09 juillet 2008
Nouvelle vague
Je ne voulais pas l’écrire. Je préférais tout garder pour moi. Mais je le dois bien à ceux qui m’ont suivi jusqu’ici. Le beau Louis-Philippe est revenu rôder dans ma vie puis dans mes nuits. Encore une fois, j’ai choisi de ne pas trop réfléchir et je me suis laissé porter par la vague. La vie est trop courte pour tergiverser. C’est parfois bien utile un blogue pour retrouver le fil de l’histoire. Voici un collage des mots nés de notre rencontre.
Lui : Tu me bouleverses.
Moi : Je te quoi ?
Lui : Je choisis mal mes mots.
Moi : Ben non, oui, j’espère, enfin… tu choisis mal tes mots ?
(Pour Debbie, 15 avril 2007)
— « Ben voilà ! »
Jonas | 18 avril 2007
— « Toujours émouvantes l'amour que tu nous dis… Il a rappelé ? »
Jeanne | 16 avril 2007
— « Et ça arrive en même temps que l'été, les mecs en camisoles, musclés, bronzés. »
Nitram | 22 avril 2007
...En quelques nuits, un trop-plein de chaleur, de tendresse et de plaisir m’a ébranlé de l’intérieur. Les plaques tectoniques se remettent en mouvement sur mes vieilles blessures en fusion. Des failles qui remontent à l’enfance. Il m’a déclaré : « Je tiens à toi. » Tous les éclats de verre que j’avais balayés sous le tapis sont emportés et secoués dans tous les sens... (Tsunami, 24 avril 2007)
...J’habite une toute petite île. Où il y a juste assez d’espace pour se dégourdir les jambes. Portées par les vagues, des noix de coco sont venues s’échouer sur la grève comme un souvenir du continent, un message dans une bouteille. Et les quelques cocotiers accrochés à la terre sont devenus mon paysage. Sur la plage, j’ai bâti des citadelles dans le sable avec des tours, des chemins de ronde et des canaux. Tout un monde de coquillages et de gravillons pour garder intacte l’image des villes que j’ai explorées, des pays que j’ai traversés... (Tsunami, 24 avril 2007)
...Chaque jour, j’ai harangué le ciel à coup de fumerolles fouettées par la brise. J’ai marqué par des traits sur la pierre chaque journée qui passait, pour ne pas me perdre dans le temps. Un matin, j’ai vu venir la vague. Un tsunami. J’étais fasciné par le mur d’eau bleue qui tremblait sur l’horizon. Je n’ai pas eu peur tout de suite. J’étais inconscient. Par bonheur, ma soif d’eau douce avait éteint ce qui me restait de crainte... (Tsunami, 24 avril 2007)
Bien sûr, il a rappelé. L’intensité c’est bien joli, mais ce n’est pas toujours facile à vivre. Deux grenades prêtes à exploser qui se croisent dans le ciel d'un champ de bataille. Rien ne serait simple.
...Quand j’ouvre les yeux le matin et que je suis seul, quand je devine le soleil à l’extérieur qui fait éclater les bourgeons, je suis habité par un drôle de sentiment... ...J’ai peur de la phrase de Gainsbourg : « L’amour physique est sans issue. » ou de celle de Ferré : « Il n’y a pas d’amour heureux. » Il y a toujours une faille, une face cachée... ...La peur de perdre demeure l’une des plus terrifiantes et personne ne pourra me rassurer. Bienvenue dans le monde réel...(Le côté obscur, 27 avril 2007)
— « Bienvenue en humanité, Pierre-Yves ! »
Shaggoo | 27 avril 2007
— « La grande victoire sur la vie, c'est peut-être cela : être lucide et parvenir à ne pas s'en rendre fou d'angoisse… »
Kitty78 | 29 avril 2007
Et puis un jour, ce fut trop : trop lourd, trop difficile à porter. Nous sommes partis chacun de notre côté. Rageusement, j’ai jeté sa brosse à dents à la poubelle.
...Je pourrais amasser tout l’argent que je peux et m’exiler dans un pays du Tiers-Monde. Un pays où la mer est transparente et où l’on se nourrit de fruits et de musique. Rien ne me retient ici sur cette île trop encrassée d’asphalte et de béton. Plus aucunes racines qui tiennent. Mais à quoi bon ? Je sais bien au fond que fuir ne me servirait à rien. On ne peut pas échapper à soi-même... (Lettre à Louis-Philippe, 26 mai 2007)
— « N'échappe-t-on pas un peu à soi-même quand on va vers l'autre ? »
Alcib | 26 mai 2007
Je me suis patiemment bâti des assises. De son côté, il a traversé des tempêtes. Puis un soir, la vie nous a fait tomber l’un sur l’autre. Et contre toute attente, les étincelles fusaient avec autant d’éclat quand nos regards se sont croisés. Même sentiment d’être transporté, un peu malgré moi. Même sentiment d’être extraordinaire dans son regard. Même douleur qui me tord le cœur quand il parle d’un autre. J’ai bien tenté de résister, il a fait de même. On était contrarié, et même terrorisé par moment. Mais je ne cherche plus le miroir turquoise d’un lagon des mers du sud. Je suis prêt pour les gros temps, les marées excessives, les longs jours gris qui succèdent aux heures de soleil.
Dimanche dernier, j’ai nagé dans l’eau fraîche de la rivière Ouareau à l’ombre de pins blancs immenses. J’ai joué tour à tour à lutter contre le courant puis à m’y abandonner. Puis j’ai laissé mon corps alourdi se gorger de soleil sur une pointe de sable. Le ciel était étincelant. Quand je tournais les yeux, j’apercevais sa tête sur mon épaule. Il souriait, les yeux fermés. Depuis, je me moque bien du paradis. La réalité s’obstine à ne pas cadrer dans mes histoires. Et au fond, je crois que c’est pour le mieux. Bien sûr, on est encore inquiets, on marche sur des œufs, la vie est toujours si fragile. Enfin, je dois laisser le clavier et sauter dans la douche. Dans quelques heures, il vient me retrouver...
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