28 mai 2009

Lifesaver

Parfois, il suffit d'un rien pour faire une différence. Le rouge pimpant d'un maillot de bain sur des cuisses bronzées, pour que l'on retrouve l'envie de sourire. L'air placide d'un sauveteur, installé sur sa chaise de bois, pour que toute la plage sente que la mer est calme et qu'il n'y a pas de danger. Aujourd'hui, il n'y aura pas d'orage, pas de requins, ni même de raz-de-marée.

J'ai gardé ça pour moi, mais ça faisait longtemps que je rêvais d'avoir cette job : Intervenant de proximité (outreach worker, en anglais). Je n'en ai même pas parlé à l'entrevue d'embauche. Il y a quelques années, je regardais de loin celui qui faisait ça et je l'enviais. Mais j'étais certain que je n'avais pas ce qu'il fallait. Je suis à peu près convaincu que j'ai maintenant tout ce qu'il faut, rationnellement, mais par en dessous, c'est moins solide. Cette vieille peur de ne pas être à la hauteur...

Pourtant, c'est fou comme c'est facile de faire parler les gens. De nos jours, les oreilles disponibles se font rares. Mon travail consiste à être là, attentif, sur les lieux de dragues des hommes gais et bisexuels. J'ai bien sûr du matériel à distribuer : condoms, lubrifiant, informations sur les drogues, la sexualité, le coming-out. Mais le matériel, c'est un prétexte. Un prétexte pour parler. Le contexte est inhabituel. J'avoue que par moment, il m'arrive de perdre mon focus. Mais je remarque que tous ces lieux de drague axés sur la sexualité sont beaucoup utilisés par les hommes comme lieux de socialisation et que ce que plusieurs y recherchent, en vérité, c'est un peu de chaleur humaine et un sentiment de communauté.

L'autre soir, je devais accompagner un infirmier qui offrait des tests de dépistage dans un sauna. Pendant qu'il attendait son tour, Francis m'a parlé de son nouveau chum pour qui il accepte d'affronter sa peur des aiguilles. Cette fois, c'est du sérieux, il en est convaincu. Il n'a jamais ressenti une telle complicité avec quelqu'un. Et il n'aurait jamais pensé fréquenter quelqu'un de dix ans son aîné. La semaine d'avant, l'autre a passé tous ses tests et lui a mis les résultats négatifs sous le nez. C'est à son tour aujourd'hui.

La soirée s'étire et pendant les temps morts, je fréquente en pensée des plages ensoleillées. Je serai dans moins de deux semaines sur celles de Barcelone. J'ai soif de la mer et de ses sirènes, de la lumière aveuglante. J'imagine un jack sur sa chaise de sauveteur, pour rappeler aux baigneurs à chaque instant de ne pas faire une connerie. Rien que de savoir sa présence ou de croiser son regard de temps à autre, suffit à nous rappeler qu'il y aura toujours du soleil entre les jours de pluie et qu'il y a certainement quelque part quelqu'un que l'on aime et que pour ça, on tient encore pas mal à la vie.

En voyant le dépliant sur les drogues, Francis s'est mis à parler de sa consommation. Il m'a raconté qu'il fallait que ça arrête, que ça n'avait plus de sens. Les arguments qui sortent de la bouche d'une personne sont toujours ceux qui ont le plus de poids dans son désir de changer. Alors, je lui ai demandé pourquoi vouloir arrêter de consommer. Selon ce qu'il me racontait, ce n'était pas si problématique. Il prenait de la drogue depuis trop longtemps, selon lui. Il m'a dit qu'il se considérait comme un drogué, même si ça n'avait pas d'impacts importants sur sa vie. Et il détestait ça. Il ne se voyait pas à 50 ans, fumer son petit joint tous les jours. Je lui ai demandé comment il se voyait à 50 ans. Il a baissé les yeux, a soupiré puis il a souri.

J'ai eu souvent ce type d'échanges à travers le Web, sur des sites de chat, sur Facebook. J'ai d'ailleurs commencé à intervenir sur le forum de Zorro et Cie. Les discussions y sont parfois vraiment intéressantes. À l'occasion, j'ai parlé sur ce blogue de sujets très intimes. Mais c'est facile d'être naturel, d'avoir l'air spontané, quand on travaille son texte pendant quelques jours. Là, je dois faire la même chose, live, en composant avec ma lourde carapace et mes maladresses. Je me bute souvent à mes limites. Je pense qu'avec le temps, je devrais gagner de l'aisance et devenir plus habile aux échanges dans la vraie vie...

Même sur une plage bondée, tout le monde est seul sur sa serviette, à la merci du vent et du soleil brûlant. La chaleur et le grand air nous font un peu tourner la tête. Et face à l'infini de la mer, on se sent définitivement tout petit. Heureusement, il y a les autres pour nous crémer le dos. Et puis, le bruit des rires et les cris des enfants qui jouent pour que l'on ferme les yeux et que l'on s'abandonne au sable chaud.


Note : tous les noms cités sont fictifs. Et les situations racontées, volontairement embrouillées et mêlées de fiction, de manière à en préserver la confidentialité.