07 août 2006
Non, je suis pas fâché.
J’ai dormi chez FX, l’autre soir. Dans son grand lit de plumes, son appartement climatisé. Un orage a traversé le ciel de la ville. La pluie tombait comme des cordes, avec violence. Il y avait comme une brume iridescente au-dessus de l’asphalte. Des rigoles serpentaient entre le trottoir et la rue, en se prenant pour l’Amazone. J’ai dormi d’un sommeil léger, entrecoupé d’éveils en sursaut, comme je dors depuis six mois. Au matin, il s’est levé pour aller travailler et pendant qu’il se préparait, je me suis enroulé dans les draps. Il est parti et je me suis laissé glisser dans un sommeil profond. J’avais la tête encombrée des problèmes du boulot et le cauchemar est entré par la porte entrouverte.
Mon patron était absent. Il me laissait sous la garde d’un homme dans la cinquantaine qui n’avait pour fonction que de me surveiller. Il m’avait dit que si je m’en allais, il avait une carabine et il me tirerait dans les pieds, juste pour me faire peur. Suit une histoire de poursuite où l’homme me prend en chasse avec des complices armés de harpons. Ils sont partout dans la ville. Je fais le 911, les policiers trouvent mon histoire invraisemblable. Je fuis, en courant, en nageant, en glissant sur les rampes d’escalier. Je m’éveille au bout d’un moment, le souffle court. L’adrénaline qui cavale à fleur de peau. Je sais ; ce n’est qu’un cauchemar, probablement dû aux médicaments. Je sais que l’atmosphère d’horreur devrait de dissiper dans un moment. Le chat de FX me regarde et file se cacher sous la table. J’ai lu beaucoup sur les rêves et les cauchemars, Jung, Patricia Garfield, je sais qu’il faut les confronter, les prendre de front, ouvrir un dialogue. Je sens que l’angoisse s’estompe peu à peu. Je ne veux pas rentrer chez moi, pas tout de suite. Je bois un verre de jus d’orange, un bol de Mini-wheat; un côté givré, un côté nutritif. Ça va un peu mieux...
FX m'a donné un capteur de rêve. Il y a très longtemps, une grande araignée a enseigné à un jeune Amérindien comment tendre une toile sur un cercle de saule pour prendre au piège les cauchemars. Au centre de la toile, une bille de verre fait rebondir la lumière et attire le mauvais rêve. Ce dernier se prend dans la toile et tombe sur le sol, inanimé. Les rêves lumineux ne se laissent pas duper par la perle. Je l'ai installé au-dessus de mon lit.
Je ne revois pas FX, ce soir. Il voit quelqu’un d’autre. Et encore un autre, le lendemain. C’était l’entente. Fâché ? Non. Peut-être déçu. Pourquoi, j’aurais le droit d’être en colère. Fuckfriend, le mot est laid comme une insulte. Les choses sont dites, classées. Les sentiments soupesés. On est quitte. On peut passer aux choses sérieuses.
Moi qui pensais qu’en collant une étiquette sur un pot de confiture, les choses deviendraient simples et je serais moins perdu en ouvrant mes armoires. Les étiquettes ne tiennent pas sur la peau humaine, j’aurais dû le savoir. Pourtant, ça a l’air si facile, quand je regarde les gens dans la rue, quand je lis les blogues des autres. Chacun a son tag, chacun a son prix ; « Bonjour, je m’appelle… » Ami, amant, mari ou amoureux, métrosexuel, übersexuel ou allosexuel. Je l’ai lu dans Elle : Je suis coq de terre ascendant potiche ; tout est réglé. Dans un sex-shop, j’ai vu des étiquettes en métal que l’on porte dans le cou, au bout d’une chaîne : top, bottom, cub. (Ah oui, chéri, scanne-moi le code barre ! Passe-moi le lecteur optique, grr… han !) Tout le monde suit bien sagement sa voie sur l’autoroute qui mène au bonheur à l’américaine. De grands panneaux verts indiquent la direction : ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Moi j’ai dérapé, j’ai pris le champ. Je regarde la route. Je renifle avec envie les vapeurs d’essence. J’ai beau marcher sur la voie de service, il n’y a pas de bretelle d’accès. Que des friches avec quelques vaches qui mâchouillent du vieux maïs en me fixant d’un œil méfiant. Je n’en veux pas de votre maïs. Je grogne et je montre les dents. Des baraques éventrées, oubliées par le progrès, tombent lentement en poussière en grinçant. Je vais jusqu’au prochain viaduc et je verrai. Rien à voir ? Au suivant.
J’ai le besoin maladif de séduire. Toujours ce besoin de sentir un pouvoir sur les hommes. J’en suis insatiable. Je joue les indifférents, mais je m’enflamme intérieurement à chaque regard qui balaie mon corps, à chaque coup d'œil qui tente de me crocheter le fond des yeux. Flattez-moi, je n’en ai jamais assez. Remarquez mes cheveux, mes épaules, mes mollets. La bière est bonne, surtout la cinquième et la sixième. Au Stud, il y a une odeur étrange. Je regarde la piste de danse et je le cherche, lui, le prochain El Magnifico. Il vient s’accouder au comptoir, à ma droite. Les bras noueux, de grands yeux et des lèvres affriolantes. Je me plante devant lui, me présente, l’élocution déjà chancelante. Je lui vole un baiser. J’ai la main droite dans son dos, la gauche serrée sur la bouteille. Il me dit son nom, me parle de son travail. Je ne me souviens plus.
Au Sky, la musique est bonne. Il contemple la foule des bellâtres qui s’agitent. Je regarde aussi, les yeux fixés sur une chute de rein. Environ 20 ans, châtain, petites lunettes, on voit l’élastique de son boxer noir. Il porte un polo, curieusement relevé sur son épaule, à demi nu, la peau parfaite. Je commande une autre bière. El Magnifico me dit qu’il revient dans 5 minutes. Moi, je me lance sur la piste de danse. Il y a un grand blond qui me fait un sourire en coin. Moi, je danse devant lui. Je l’agrippe par la ceinture. Et on se balance comme sur la Lambada, cuisses entre cuisses. Je le laisse s’éloigner au bout de mon bras, pour le contempler. Je glisse mes doigts sur son ventre. On bascule sur un divan. Il est saoul comme je suis saoul, il a un prénom italien, vient de Chicoutimi. Sur le coin de Sainte-Catherine, on s’empoigne et on s’embrasse sous une enseigne aux néons. On se fait dix mille promesses. Puis je le lance dans un taxi. Au Parking, il fait sombre.
Je marche pour rentrer chez moi, j’ai du mal à suivre le trottoir. Je m’arrête deux fois pour souffler, le front appuyé sur un poteau de téléphone. Je croise un grand latino sur Bordeaux. Il s’immobilise, fais demi-tour. Je me retourne, l’attends contre un arbre. De près, il est un peu moche. Les cheveux aux épaules, il a l’air d’un pirate. Sous son jean, il a des sous-vêtements rayés. Je dis : « J’ai pas l’air de t’énerver ben ben. » Il répond : « bah c’est la fatigue… puis c’est trop vite, y’a pas de sentiments. » Il s’éloigne. Je l’accroche par le bras : « t’sais c’est pas grave, prends soin de toi. » Qu’est-ce que je suis idiot ! Le soleil se lève, il ne reste rien de la nuit.
J’écris d’il en il, je vogue du coq à l’âne. Je ne peux me laver de cette langueur, de cette envie de chaleur sans fin, d’odeur épicée ou corsée. Sentir sous mes doigts, le brûlant de la soie, le rêche et le velours, le mouillé du plaisir. J’ai toujours le besoin de me perdre dans la peau d’un autre. Les sillons, les vallées, les versants. Disparaître, ne plus exister et tout oublier. Chaque seconde contre la peau d’un autre est une seconde gagnée. Resteras-tu ? … un peu ? Partiras-tu ? … déjà ? Oh, et puis merde. Je retourne sur mon accotement. Ça deviendra une habitude. Retrouver fidèlement les anges noirs de la route. Je mâcherai du maïs dur avec les vaches. Non, je suis pas fâché… Tabarnak.
20:45 Publié dans Carnets du corps | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, amour, fuckfriend



