15 mai 2008

Des nouvelles du baril

J’ai touché le fond du baril. C’est un vieux baril de bois, comme ceux que l’on utilise pour faire vieillir le whisky. J’ai cumulé quelques nuits d’insomnie. Mon appartement est envahi par les fourmis. Et puis (je me lâche lousse, après tout, c’est mon blogue) ma patronne est une christ de folle, qui me tombe royalement sur les nerfs. Je traîne des maux de tête lancinants tout au long de journées interminables. Ça m’enrage de détester autant mon travail et d’être incapable de trouver autre chose. Enragé, incapable : je ne vois pas d’issue. Ma vie est un cul-de-sac. Une fourmi court entre le carrelage de la douche. Une autre, sur le plancher. C'est une énorme charpentière qui porte dans ses mandibules le cadavre d’une fourmi plus petite. Je l’écrase du talon. Elle se relève et me menace de ses pattes avant. Je frappe trois fois le monstre avec ma chaussure et avec un kleenex je la jette dans la toilette. La bête nage vers le bord de la cuvette et commence à en escalader les parois. Je tire la chaîne. Il faut vraiment que j’achète des pièges à fourmis.

Le matin, j’ai l’air d’un de ces arthropodes belliqueux quand je pars en vélo avec mon casque et mes lunettes de soleil. Les rues de Montréal sont plus crevassées que celles du tiers-monde. Et, à huit heures du matin sur la piste cyclable, il y a tellement de monde qu’on se croirait en Chine. Avec les trous, les fauteuils roulants motorisés et les chauffards, mieux vaut avoir de bon réflexe et des freins bien ajustés. Je pédale en ne pensant à rien. Je mange parce qu’il faut se nourrir. Je vis en zombie. Deux fourmis se mettent à courir quand je soulève la planche à pain. J’ai suivi les conseils de Thomas (au moins semaines) et de Jeanne (au moins un mois) et je n’ai pas rappelé Ziggy. Je me suis même permis de le détester un peu, histoire de faire tomber son image du piédestal où je l’avais accroché. Mais ça me laisse un grand trou dans le ventre et un goût amer dans la bouche. Je me secoue le pied, une fourmi m’escaladait la cheville.

Je suis arrivé au bout du rouleau et un soir, en rentrant du travail, je me suis affalé sur mon lit. J’ai dormi jusqu’au matin. Et le lendemain, le ciel était plus clair. Entre les planches du baril de whisky, j’ai cru voir filtrer le soleil. Puis le téléphone a sonné. Sur l’afficheur, le nom d’une agence de presse. Je rencontre la directrice vendredi matin. Elle cherche un pigiste, c’est toujours mieux que rien. Qui sait où ça peut mener ? Elle a déjà un texte à me commander. Le téléphone, encore une fois. Elle s’appelle Marjolaine du jardin communautaire L’églantier. Après des années sur une liste d’attente, j’aurai enfin un potager rien qu’à moi, juste à côté du parc. J’y ferai pousser tout l’été des poivrons rouges et du basilic thaï. Peut-être aussi des aubergines, de la ciboulette et des haricots grimpants, si les oiseaux m’en laissent quelques-uns. Pour calmer la vague d’excitation causée et par l’agence et par le potager, je suis allé me mesurer au parc Maisonneuve et j’ai couru les 3.15 km de piste en un temps record. À mon retour, j’ai ouvert les fenêtres et j’ai écrasé trois fourmis. Puis je me suis attaqué à la vaisselle et au grand ménage.

Edit : Je cherche des plants de cumin (Cuminum cyminum), ça ne semble pas être commercialisé au Québec...

29 mai 2007

Sans toit ni loi

Trame sonore : La vie Visa, Guy-Philippe Wells

Sous le soleil des premières heures du jour, je coupe par la ruelle. Un garçon de sept-huit ans pousse du pied un ballon de soccer. Il zigzague sur le bitume rapiécé en fonçant vers moi. Au dernier moment, il bifurque et m’évite. Je souris. J’aimerais tellement retrouver son insouciance. Il y a parfois de ces nuits où les rêves vous secouent par les épaules. Les impressions floues deviennent alors plus claires. Le constat de mon inconscient est implacable. Mes derniers mois se résument comme une formule mathématique, et le résultat est nul. Je suis un as des chiffres ; À l’université, j’ai coulé trois fois un cours de méthode quantitative.

On me dit de laisser aller les choses, de prendre la vie du bon côté, de m’amuser. Je suis tenté. Je ne réfléchis pas. Je plonge. Flamboiement de rêves. Électrochocs des peaux. Viva la vie. Je frôle les étoiles. Je passe automatiquement en mode générosité. Je me donne tout entier, je donne et je donne un peu plus. Et si je me sens un peu vidé, je donne juste un peu plus, pour la luck. Pendant que je cours les entrevues d’embauche, pendant que je joue les positifs de service, des fourmis ont découvert les miettes de muffins qui sont restées sur le comptoir de ma cuisine. Elles ont envoyé des émissaires dans toutes les pièces de mon appartement. Je sais bien qu’elles sont inoffensives, mais elles s’immiscent partout comme mes soucis d’argent. Et ce n’est pas trop agréable de les voir me frôler les orteils ou quadriller le plafond au-dessus de ma tête.

C'est plus fort que moi, je tombe dans l'excès, il faut que je brille. J’offre le meilleur de moi-même. Mais tous les astres tournoient. Inéluctablement, la face cachée apparaît au grand jour. Un paysage de cratère et de blessures qui fait aussi partie de moi. Un peu inquiet, j'espère que l’on m’acceptera et que l’on me prendra comme je suis, que l’on me donnera à mon tour de l’intérêt, de la confiance ou tout au moins, le bénéfice du doute. Je prends le risque de prendre ma place. Mais je suis pris à mon propre jeu : j'ai choisis le rôle de celui qui donne. Il n’y a plus de place pour qui je suis. Alors que le vent tourne, la fourmi me regarde narquoise : « Vous chantiez ? j'en suis fort aise. Eh bien ! dansez maintenant. »

La journée de travail est terminée. Mes pas alourdis de fatigue résonnent dans l’escalier de béton. Je quitte l’entrepôt. En sortant, j’ouvre mon sac devant Chris, 19 ans, le responsable de la sécurité. À mon boulot, les sacs des employés sont fouillés chaque soir. Ça donne une idée de l’ambiance. Chris doit mesurer 7 pieds. Derrière, pectorauxs et épaules rebondis sous un t-shirt ajusté. Si j’avais le guts, je demanderais une fouille à nu. À peine entré chez moi, j’aperçois une fourmi. Elle court sur le plancher. Précipitation aveugle. Virage aléatoire. La bête noire envahit mon espace. Je balance le pied. L’insecte guerrier s’affaire avec indifférence. La semelle doublée d’acier s’abat sur l’exosquelette. Celle-ci ne survivra pas. Je revendique la souveraineté sur l’endroit. Un courriel de Visa m’annonce que ma demande de carte de crédit est acceptée. Ils acceptent vraiment n'importe qui ! Visa, ça va. Moi, ça va pas. Mes problèmes financiers sont remis à plus tard…


La vie Visa, , Guy-Philippe Wells (Futur antérieur, 2005)
Le titre de cette note fait référence au film d’Agnès Varda, Sans toit ni loi, 1985