07 novembre 2007

La serviette

Demain, ce sera mon premier jour de congé depuis des mois. Vingt-quatre heures de possibles. Et plus rien qui me pend au-dessus de la tête. Une vraie journée off ! J’ai du mal à le réaliser. Ce soir, je regarde la télé. (Les hauts et les bas de Sophie Paquin) Quel Luxe ! Je ne sais pas ce que je ferai demain. Et ça me met de bonne humeur.

(Bonne nouvelle pour les lecteurs européens, cette excellente série québécoise, drôle, touchante et colorée, a été achetée par France 2 et sera diffusée en 2008. Bémol : Elle sera doublée par des comédiens français, car comme chacun le sait, les Québécois ne parlent pas français ! C’est d’ailleurs étonnant que vous compreniez ce que j’écris ici ! Non, non, avouez ! Vous n’y comprenez rien !!)

Je fais des heures de fou depuis environ deux mois. Je multiplie les quarts de travail de 12 ou 13 heures et j’utilise tous mes temps libres pour avancer dans mes contrats de rédaction. Souvent, la fatigue m’empêche d’être réellement productif. À quelques jours de la date de tombée, j’avais tout de même presque terminé. Les derniers miles ont été épais comme une soupe aux pois. À certains moments, j’y étais, le texte était bon. La minute d’après, c’était pourri et j’avais envie de tout reprendre à zéro. Environ quatre secondes avant que j’envoie l’article, je reçois un courriel d’une femme qui travaille dans le milieu et à qui j’avais demandé conseil. Je fais le tour de ce qu’elle me suggère. J’ouvre à nouveau le document pour faire rapidement quelques corrections et changer ma conclusion. Puis, avant d’envoyer la version définitive, j’ai tout mis de côté et je suis allé au Gym.

J'ai mis mon ipod sur shuffles en faisant mes étirements. Dans le silence entre deux pièces, je surprends un bout de conversation entre deux hommes assis sur un matelas à ma droite :
— « À 38 ans, j’avais l’impression de n’avoir rien vu de ma trentaine. Je ne veux pas manquer la quarantaine. »
— « On ne peut pas rattraper le passé, le présent, c'est tout ce... »
J’ai eu le temps de faire la moitié de mon programme et il discutait encore. Je me demande s’il a passé sa trentaine à jaser sur un tapis d’exercice.

J’avais du mal à finir mes séries de développés cubains. Peut-être que c’est les poches que j’avais sous les yeux qui étaient trop lourdes. Non, je blague. Dans le miroir, la fatigue ne se voyait presque pas. Mais j’étais trempé de sueurs, les cheveux jackés dans les airs, lorsqu’un jeune homme asiatique est apparu dans mon champ de vision. À peu près 20 ans, épaule ronde dans un t-shirt blanc ajusté. Des yeux… des yeux absolument… ensorcelants. Et le rose de sa lèvre inférieure ! Il a fallu que je me secoue pour cesser de le fixer quand je l’ai croisé, entre les vélos stationnaires et les poids libres. Je me suis concentré sur mes séries.

La température dans le sauna est un peu trop chaude. Je suis seul avec un vieillard assis dans l’autre coin. Je ferme les yeux en souhaitant que la chaleur dissipe ce qui me reste de stress. Le craquement du plancher me fait ouvrir l’œil. C’est le jeune homme que j’ai vu tout à l’heure qui vient d’entrer. Il est dos à moi et monte sur le deuxième banc. Pendant une seconde, je me perds dans le relief des muscles de son dos. Je ferme les yeux sur cette vision en me concentrant pour garder cette image en tête. Je soulève les paupières ; il me regarde. Je détourne aussitôt les yeux. Je regarde la porte, le plancher. Puis, conscient que je dois avoir l’air complètement stupide, je ferme les yeux. J’ai quand même eu le temps de constater qu’il n’avait pas que des yeux et des lèvres époustouflantes. Un autre craquement, le vieillard sort. Merde ! je vais me retrouver seul avec lui ! Une goutte de sueur glisse dans le creux entre mes clavicules. J’ai les yeux fermés de toutes mes forces. J’ouvre les yeux, il me regarde encore. J’échappe ma clé qui glisse sur ma serviette puis sur le plancher. Je me penche pour la rattraper avant qu’elle ne tombe dans une fente entre deux planches. Je l’entends dire « oh. » Je soupire, et me redresse, les yeux toujours fermés. Que je suis con ! J’ai raté l’occasion d’entamer une conversation, mais c’est sûrement mieux ainsi. Des plans pour qu’il me fasse un sourire et que j’aie une érection. En serviette, c’est pas discret. Surtout, garder les yeux fermés. Le plancher craque à nouveau. J’ai juste le temps d’ouvrir les yeux pour le voir pousser la porte. La serviette vert jade qu’il retient contre son ventre entoure négligemment sa taille, révélant le haut de ses fesses mordorées. Je prends une grande respiration. Et je me répète : « Trop jeune ; trop beau. » En sortant de la douche, sur le mur de céramique blanche, la serviette vert jade est suspendue sur un crochet.

Je remets mes écouteurs et je pousse la lourde porte pour sortir. À l’extérieur, l’air est frisquet. Je monte le volume quand débute cette chanson qu’une gentille blogueuse m’a envoyée. J’aime ces riffs de guitares un peu sales, ces chœurs désordonnés et ce texte disjoncté.




Déjà, le ciel est sombre et il ne reste qu’un coin de soleil qui s’est pris dans les branches des ormes, au-dessus du Jardin botanique. Aussi bien en profiter ! Bientôt, on se retrouvera sous la neige. Moi, je souris, sans trop savoir pourquoi.

Musique : Malajube, Montréal -40°C
La chanson n’est pas doublée. Et le vidéoclip (qui n’est pas sous-titré) est ici.

02 novembre 2006

Vous avez dit glamour?

Ses yeux qui brillent comme des billes. Il faut que je me concentre sur ses yeux. C’est là que je dois regarder. Pas plus bas. Surtout pas. Pas ces lèvres, le rose doré contre le gris argenté de sa joue rasée. Ou l’imagination se met en branle et j’ai la pensée qui déraille.

Je suis fatigué, usé, cerné. Et quand je suis aussi crevé, le corps prend les commandes et les besoins primaires deviennent absolument tyranniques. Dormir, manger, baiser. Le doré de la peau sur sa gorge. Cette façon qu’il a de refermer sa main gauche sur sa main droite. Je dois revenir à ses yeux. Me concentrer sur ce qu’il dit. C’est à moi qu’il s’adresse.

— « Tu as déjà dit que t’avais peur de ne jamais revivre ce que tu avais vécu dans ta dernière relation… »


J’ai dit ça, moi ? J’en dis des conneries. Ça doit être vrai, s’il le dit. C’est lui le psy. Il me regarde en penchant la tête. Il attend une réponse, là. Je dois dire quelque chose.

— « Je… je ne sais pas. Je, j’ai l’impression que c’est moins dramatique, moins lourd. C’est comme si j’apprivoisais la solitude, comme si… je m’apprivoisais moi-même… »


— « On ne meurt donc pas d’être seul ? »

C’est la stagiaire qui a parlé. Aussitôt qu’une porte est entrebâillée, ils se poussent pour entrer. Je pense : je suis bien dans ma bulle. Foutez-moi la paix.

Moi, l’asocial, il fallait que je sois vraiment motivé pour m’inscrire dans une thérapie de groupe. Les jours où la motivation se relâche, il y a le psy. Son épaule qu’il masse de la main, son ventre, ses cuisses quand il s’étire. Un des participants lui avait demandé s’il était gai. Il n’avait évidemment pas répondu et dans ces explications parfaitement rationnelles, il avait ajouté que ça pouvait être thérapeutique de fantasmer sur son thérapeute. Bon, alors je plonge. Je me mords la joue pour ne pas sourire. J’espère que je n’ai pas rougi.

De toute façon, il n’y a rien à raconter. La seule aventure de la semaine, c’est quand un mille-pattes est sorti d’une fissure du mur de ma salle de bain et que je suis monté sur le rebord du bain en réprimant un hurlement. Rien qu’une suite de jours poussiéreux devant l’écran du bureau, la réceptionniste qui prédit les prochaines éliminations de Loft Story et l’imprimante qui jamme.

Je voudrais écrire qu’on s’est embrassé fougueusement contre la balustrade du belvédère du Mont-Royal pendant que la première neige tourbillonnait dans les lumières des tours du centre-ville. Je voudrais raconter les cris de plaisir étouffés en mordant le coton humide d’une chemise à demi ouverte, dans un ascenseur coincé. Je voudrais trouver les mots pour décrire la lumière bleue du milieu de la nuit quand je regarde son torse qui se soulève et que je me rendors en disant : « Ouf ! Il respire encore. » C’est rien que dans ma tête ces histoires-là. Il faut que je rebaptise ce site : Boulots, misères & chlorophylle. Ça serait sûrement plus représentatif, mais beaucoup moins thérapeutique, et moins glamour.