20 août 2008

La nausée

Le ciel, en sortant du bureau, avait encore une fois des allures de fin du monde. Comme dans les films d’horreur, des nuages sombres s’amoncelaient au-dessus de la ville sur un fond gris luminescent. J’ai monté les dernières marches. Un écureuil avait éventré un sac-poubelle devant ma porte d’entrée. Il a détalé, à mon arrivée. Après trois jours et trois nuits de colères qui grondent, ne reste plus qu’un peu de tristesse et de nausée. Tout ça pour une broutille encore, un détail. Je crois bien qu’il s’agissait d’un prétexte. Le grand dit que je suis trop tendre, trop équilibré pour lui. « Il a dû retourner vers l’ex dont tu m’as parlé, celui qui est jaloux et possessif au point d’en être agressif. Celui qui a effacé toutes tes images sur sa caméra. C’est un gars comme ça qu’il lui faut. » Je n’ai rien trouvé à répondre. À l’autre bout du fil, il a lancé : « Tu vois ? Je suis bon. J’aurai dû faire un psy. » Bof.

C’était vendredi dernier. Une remarque incendiaire de mon prince ordinaire m’avait fait sursauter. Je n’avais pas envie d’aller le rejoindre avec ses amis sur la terrasse du Sky.
Il paraît qu’ils se demandent si je ne serais pas dépressif. Je parle trop peu. Dépressif ? Parce que je m’emmerde en leur présence ? Ce n’est pourtant pas mes mots que je retiens. Je serre les lèvres pour ne pas bayer aux corneilles. (Oui, oui, ça s’écrit « bayer », j’ai vérifié.) Je laisse dériver mon regard vers les grattes-ciel à l’ouest et je me trempe les lèvres dans la bière. Suffisants, superficiels, sûrs d’eux-mêmes, après une semaine vécue dans leur placard étriqué, ils reprennent leur souffle dans le Village. Toutes les semaines, plantés au même endroit à regarder de haut les alentours. Il parle de placements, de voiture, d’appartement de luxe. Mais ils sont pauvres des sens. Ils sont pauvres du coeur. Il ne faut surtout pas mentionner mon nouvel emploi, il pourrait penser que je suis moi-même… Toute la soirée, ils laissent siffler entre leurs dents l’homophobie qu’ils ont apprise. Leur haine de soi se déverse sur les autres. Et ils rient en montrant les crocs. Rien de plus chic, ici, que le mépris. Ils auraient voulu sortir tous du même moule stéroïdé. Même ceux qui ne parlent pas un mot d’anglais doivent baiser mécaniquement en répétant « oh yeah, oh yeah, babe » comme dans le film porno, projeté en boucle au-dessus du bar. Beurk.

J’ai prétexté la fatigue. Je me suis dit : « Si je suis dépressif, c’est probablement mieux pour moi de le rester. » Après avoir raccroché le téléphone, j’ai levé les yeux vers la fenêtre et j’ai senti le vent qui se levait. J’ai trouvé dans les recoins du frigo de quoi me bricoler une pizza délicieuse. Cœur d’artichaut et fromage Édam. J’ai commencé à élaborer mentalement mon prochain article. Puis je suis allé courir. Le jour tombait, au pied du parc. Entre les arbres lourds de la pluie des dernières semaines rougeoyaient les braises d’un ancien orage. Et ce soir-là, je me suis endormi en pensant : bien sûr, j’ai de la tendresse pour lui. « Oh yeah, babe » tant que tu veux. Mais plus jamais je ne serai un autre, pour ne pas déplaire.

Depuis, plus de nouvelles. J’ai laissé un message sur sa boîte vocale. Il n’a jamais rappelé. Il me manque une partie de l’histoire pour comprendre. C’est le grand qui doit avoir raison. Il aurait dû faire un psy. Par moment, j’ai le ventre qui tiraille. Je me sens floué. J’ai l’impression de m’être trompé. Infidélité à soi-même. Refus de voir ou espoirs démesurés ? Peu importe. J’y gagne tout de même quelque chose. Des souvenirs heureux et des images solaires. Le sable sur sa joue. Le soleil dans ses cils. Le bruit des vagues qui se mêle à celui de sa respiration. Il a les photos de nos vacances. J’ai mes souvenirs. Dans un moment d’égarement, j’ai dit « je t’aime » pour la première fois de ma vie, la voix faible, un peu étranglé. J’ai failli m’étouffer. Je l’ai répété, deux fois, juste pour voir si j’allais y survivre. Les murs sont restés bien en place. J’étais sincère. J’avais déjà goûté ce sentiment. Seulement, je ne m’étais jamais autorisé à prononcer ces mots. Je dois vieillir. Je deviens faible.

Je suis arrivé à ne pas me perdre de vue quand le vent s’est levé, parce qu’il se lève toujours, le salaud. Je suis arrivé à ne pas disparaître dans son ombre. Je suis resté debout, entier, tel que je suis, nuit après jour et jour après nuit. Et c’est un peu pour ça qu’il a levé les pieds. J’étais trop moi, indéfectiblement moi. Au fond, c’est ce qui fait mal. Je serre mon oreiller et je me déclare célibataire. Oui, je le veux. Et je le répète pour me convaincre. Rien de grave. Ma vie plafonne à 350, comme mes CD4. Peut-être ferais-je mieux d’apprendre à m’en satisfaire. Je soupire et je me cache sous la couette. Pour les prochains jours, je devrai me méfier de la déception, cette lente descente vers le silence

La pluie est passée comme un rideau qui tombe. Ma fenêtre est restée ouverte, béante. La nuit est froide et je frissonne. Non. Pas déjà l’hiver ! On n’est qu’en août. « Je n’ai pas su. Encore une fois, je n’ai pas su. »

06 août 2008

Je cherche la colère

On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire, les pauvres. C’est peut-être ce qui m’arrive en ce moment. Bien sûr, tout n’est pas rose. La réalité est souvent enrouée de brouillard. Les heures ternes et les petites frustrations ne veulent pas céder leur place. Mais j’ai trop fréquenté la nuit pour ne pas reconnaître le jour. Et désormais, je garde les yeux levés, pour tout voir.

Par moment, toutefois, les histoires me manquent. Elles m’ont permis de transformer en or mes infortunes. Je n’avais alors aucun mérite. La beauté était une promesse dont j’avais besoin, une bouffée d’oxygène pour le grand noyé que j’étais, une question de survie. Aujourd’hui, je respire profondément, je dors de longues heures, je mange avec gourmandise et j’aime, avec insouciance. Que demandez de plus ? J’ai oublié les contes de Cocagne, détourné les yeux de l’Eldorado. J’ai choisi la vraie vie et elle me le rend bien. Je souris, je roupille et… je grossis.

Mais c’est plus fort que moi, je cherche l’ombre, le tabasco, l’amertume. J’attends avec une impatience honteuse le retour des tempêtes. J’ai peur de m’éteindre et de disparaître. Peut-être que je devrai m’extirper du quotidien et de ce présent qui ronronne, au moins en imagination. Il me faut réapprendre à écrire. Si je creuse un peu je trouverai bien. J’ai en moi suffisamment de failles pour alimenter des torrents. Il faudra simplement travailler un peu plus. Je voudrais être celui qui crache le feu, qui plane dans la tourmente. Je cherche la colère.

07 décembre 2006

Sucre et pasta

Il est parfait le vert des pins quand il rayonne entre le ciel bleu et la neige. Juste assez vibrant, juste assez désaturé. Un vol de pigeons gris se retourne comme un drapeau au-dessus des cimes. Elle est parfaite la vie qui s’organise pour que j’écrive même quand je fais tout pour l’éviter. Les rendez-vous qui s’annulent, le portefeuille vide et une foulure stupide me retiennent à mon bureau. Quelques bonnes nouvelles afin que j’accepte de lever les yeux, encore un peu. Un contrat de rédaction qui semble vouloir se concrétiser pour le printemps, vos mots doux, une invitation à aller boire quelques bières vendredi soir chez le grand.

J’essaie de croire en quelque chose, c’est un peu vague, je sais. Je m’explique. Je ne crois pas en Dieu, j’aimerais bien, mais je crois encore moins au hasard. Je crois que la vie a un sens même si c’est nous qui le fabriquons à chaque instant. Nous déroulons la chaîne de nos existences sur le sol marqué d’ornières par le passage de ceux qui nous ont précédés.

Le quotidien est sans histoire. Je suis allé voir The holiday avec Cameron Diaz et ses jambes interminables, Kate Winslet et le vraiment très sexy Jude Law. C’était une avant-première et deux cerbères surveillaient la salle pour qu’aucun spectateur ne capte des images sur son téléphone portable. Ils ont même fouillé les sacs à l’entrée. Je ne suis pas, actuellement, dans un mood romantique. Vous remarquerez que je n’ai pas décrit de lever de soleil depuis un bail. Il faudrait d’ailleurs que je m’y remette…

En revenant, j’ai fait chauffer de l’eau et j’ai ouvert le PC. J’ai plongé dans les abysses existentiels au bras d’Alméria. J’ai avalé un bol de pâtes avec de l’huile d’olive, du romano et de l’ail. Rien de mieux pour colmater hermétiquement toutes les insécurités financières. L’huile et les pâtes c’était un cadeau de mon ex qui voulait « m’aider » quand je suis parti seul en appartement. Il me reste d’ailleurs un pot de Crema di cipolline. Je n’ai aucune idée de quoi il s’agit, les ingrédients sont en italiens. Mais ça a un aspect assez repoussant. Alors, je le garde pour le moment ou je souffrirai vraiment d’inanition.

J’attends les chèques de paie des petits contrats que j’ai faits récemment. J’espère le premier versement d’assurance-chômage. La dernière semaine que j’ai travaillée pour mon ex-employeur n’était pas déclarée, donc illégale. Je n’ai aucun recours s’il lui prenait l’envie de ne pas me payer. Et je n’ai pas de nouvelles.

Et pourtant, les bluettes me font encore de l’effet. Je regarde Jude Law qui pleurniche avec un accent britannique dans un cottage au milieu des landes. Il est le seul dans toute la salle de cinéma à ne pas se douter que sa belle revient vers lui en courant en talons hauts dans la neige. (Une scène ridicule) Et, quand je le vois se lever, surpris, les yeux pleins d’eau. Je verse une petite larme. Je suis un cas incurable.

Malgré les rues capitonnées par la neige, malgré la lumière feutrée d’un hiver instantané, malgré les romances sucrées et les pastas, quand je me retrouve seul la nuit, la colère enfle. Dans le noir de ma chambre, elle est là. Et je n’ai pas de mots pour la circonscrire. Elle me tord le ventre, elle m’enflamme le sang. Une rage sans aucun discernement. Et lorsque j’arrive à trouver le sommeil, je me réveille au milieu d’un cauchemar où je brise, où je blesse, où je dis des atrocités. Je suis par terre et j’espère que quelqu’un me fasse taire et qu’on m’arrête.