15 décembre 2008
Non rien
Il était appuyé, chancelant, sur le bord de la table de pool. Beau, même si sa barbe avait trois jours, dans sa chemise fripée, à demi ouverte, où il avait eu chaud. Je me suis arrêté à ses côtés : « Salut Ziggy ! Comment tu vas ? » Il s’est lentement tourné vers moi. Sa tête a eu comme un moment de recul. Il m’a toisé comme un étranger avec un regard éteint. Je ne lui avais jamais vu ses yeux sans couleur. Et j’ai baissé les miens parce que dans son regard je me suis vu vide. Un vide qui crie constamment. Un cri qui me soulève le cœur quand j’y repense aujourd’hui.
— « Oui, toi ? » qu’il a répondu machinalement, sans me regarder, pendant que son rictus exprimait la répulsion et l’agacement. Il fixait la foule devant lui.
Moi, déjà stupidement gentil quand je suis à jeun, je deviens dégoulinant de guimauve lorsque j’ai trop bu. J’enfilais les bières depuis le début de l’après-midi. Et cette sale journée ne semblait pas vouloir finir. J’étais vraiment content de le voir. Dans un coin de ma tête, j’ai soigneusement rangé ces après-midi où il me parlait d’architecture pendant que l’on descendait les rues du vieux pour voir les dernières glaces sur le fleuve. Son long corps nu et royal dans le soleil du matin. Son humour, sa fragilité, sa férocité m’ont manqué. Alors, je souris encore plus, je lui résume en deux phrases mes derniers mois et je le relance : « Parle-moi de toi. T’es sur le party à soir ? » Sa tête semble être en équilibre fragile et il se balance pour la rattraper.
— « Que je... C’est... je peux pas te parler, je... j’ai trop bu... »
— « Juste bu ? » Aussitôt prononcé, j’ai regretté ma question. En quoi ça me regarde ? Il n’en n’a rien à foutre de ma sollicitude. Pourquoi je ne peux me résoudre à comprendre enfin qu’il ne veut rien savoir de moi, que je n’ai été pour lui qu’un passe-temps dans un moment creux, un prix de consolation, le sosie d’un ancien amour quand je fermais enfin mon ostie de gueule.
Il ne disait plus rien. Et je me sentais ridicule de rester là planté à ses côtés. Alors, j’ai dit : « Bon, ben... Prends soin de toi » avec une petite tape sur l’épaule, juste pour ne pas perdre la face en m’éloignant. De toute façon, je n’arrivais plus vraiment à sourire. Il a continué de fixer la piste de danse devant lui. J’ai traversé le bar pour entrer dans l’ombre. Entre les silhouettes, j’apercevais toujours la tache claire de sa chemise. Il a fait quelques pas, sans perdre son air absent. Il s’est appuyé sur un autre bout de comptoir. J’ai jeté un œil autour de moi. Le grand n’y était pas. Il était sorti acheter des cigarettes et n’était pas revenu. Je lui en ai voulu et je me suis mis à être inquiet. Il faut que j’arrête de me servir de lui comme une bouée. Je suis d’un ridicule ! Trois jeunes dansaient torse nu en se frottant sur des hommes dans la cinquantaine, des commerciaux à vingt dollars la pipe. J’ai regardé les clients danser, des vieux, des sales, rien que des pas beaux. Pendant une éclaircie entre deux fuzz de guitare, le gérant à crier : « Last call. » j’ai eu l’idée d’aller marcher à l’air libre. Dans la file pour le vestiaire, il est passé près de moi. J’ai détourné les yeux. Dehors, j’ai enjambé trois crêtes de slush pour m’attraper un taxi.
Le pire c’est qu’en me réveillant le matin, je lui ai écrit un courriel « ...T'avais l'air d'avoir le vin triste, hier au bar... » Rien comme un bon euphémisme pour passer pour le dernier des cons. Et j’ai même rajouté « ...Je t’embrasse ».
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02 juin 2008
Les pots cassés I
La voiture a ralenti puis s’est immobilisée sur l’accotement. La brise a rapidement dissipé le nuage de poussière. Le soleil qui plombait sur l’acier et la stridulation des cigales soulignaient à gros traits l’arrivée des chaleurs. Derrière les vitres fumées, Frédéric cherchait à cacher son agacement, mais c’était peine perdue. L’air conditionné ne fonctionnait plus depuis presque une heure. Il balaya le paysage du regard en baissant la vitre: « T’es sûr que c’était à gauche, après le village ? » C’était la question à ne pas poser, mais c’était la seule qui lui venait à l’esprit pour briser le silence. Derrière le volant, Daniel fouillait dans un vieux cartable avec des gestes brusques : un dépliant touristique sur la Gaspésie, une carte routière des états de la Nouvelle Angleterre, une série de coupons-rabais de Burger king, pas moyen de trouver une foutue carte du Québec. D’une main, il poussa la pile de papier entre les deux sièges et de l’autre il agrippa son téléphone : « Envoye Marie, réponds ! » Dans le combiné, la voix doucereuse de Marina lui défilait son boniment de répondeur. Il replia rageusement l’appareil et démarra le moteur. Sans le regarder, Frédéric ne put s’empêcher d’ajouter d’une voix monocorde : « Moi, je pense qu’on serait mieux de retourner vers le village. »
« Je suis certain qu’on est dans la bonne direction. »
Inutile de s’obstiner. Frédéric se cala contre l’appui-tête et lança son regard entre les bosquets de pins qui longeaient le champ de luzerne. Pendant une fraction de seconde, il crut apercevoir la robe fauve et les yeux sombres d’un chevreuil entre les branches. Mais la bête avait immédiatement disparu.
Le soleil s’était couché depuis plusieurs heures. Raphaël avait beau appuyer de tout son poids sur l’accélérateur, le paysage tout autour ne changeait presque pas. Les envolées lyriques de Maria Callas ne parvenaient pas à couvrir les vibrations de la Smart qui roulait aux limites de sa capacité. Il avait choisi La damnation de Faust pour tenter d’oublier un moment qu’il était à plus de cent kilomètres de Montréal. L’aiguille sautillait tout près du rouge « Oh non, putain ! J’ai pourtant fait le plein à Shawinigan. Allez avance ! » il pianotait sur le volant. Quelques minutes plus tard, dans le creux d’un vallon qui ressemblait à tous les autres. La Smart rouge et blanche se gara en silence près d’un garde-fou. Raphaël en sortit immédiatement et claqua la porte : « Merde, merde, merde ! » Il marchait à grands pas et le silence retombait lourdement tout autour de lui. Il jetait des regards inquiets de chaque côté de la route. Aucune lueur n’était visible au-dessus de l’horizon. Une brise légère faisait valser les herbes hautes et trois lucioles clignotaient près du fossé. Raphaël avait la phobie des moustiques. Et il détestait tous les insectes. Chaque fois qu’il s’était fait piquer, l’enflure avait duré des semaines. « Aie ! » : Il avait cru sentir quelques choses lui frôler le mollet. Il se mit à sautiller ridiculement pour regagner la voiture où il se jeta en fermant la portière derrière lui. À travers la vitre close, il devinait un silence peuplé de bourdonnement, de craquement et de grésillement. Il eut le réflexe de verrouiller les portières. Puis il ouvrit le dossier qu’il avait préparé pour sa conférence de la veille. « Suffit d’attendre. Quelqu’un finira bien par passer. » La présentation s’était bien déroulée, il avait l’habitude. Pendant tout le temps qu’il avait parlé, il avait senti les regards rivés à ses lèvres. Mais il aurait pu resserrer la conclusion et surtout, s’arrêter après trois verres, au cocktail qui avait suivi la conférence.
Louis-Philippe revoyait l’air ahuri de Jean-Claude dans le hall : « C’est quoi, ça ? »
« Ben, tu m’as dit d’amener du pain ? »
« Ben oui, mais Louis… pas du pain tranché ! » Jean-Claude s’était retourné vers la cuisine en soupirant.
C’est ce soupir exaspéré plus que les mots qui avait piqué au vif Louis-Philippe, resté dans l’embrasure de la porte : « C’correct, j’vais t’en trouver du christ de pain. »
« Non, non, oublie ça, on va s’en passer. »
« Non, non, j’y vais, je retourne au village, ce sera pas long. »
« Louis ! C’est pas… »
Louis-Philippe avait déjà claqué la porte-moustiquaire et il marchait d’un pas déterminé vers sa voiture garée sous le merisier. Jean-Claude a rempli son verre de vin rouge et a avalé une grande gorgée.
Quatre kilomètres plus loin, dans la petite épicerie de Saint-Edmond, on pouvait trouver des briquettes à BBQ, du chasse-moustique et des vers pour la pêche. Mais la plus grande partie de la clientèle ne fréquentait l’endroit que pour s’approvisionner en bières et en cigarettes. « Une baguette ?! » a dit la vieille caissière en détachant chaque syllabe et en écarquillant les yeux. Louis-Philippe n’avait pas su quoi répondre. Il avait haussé les épaules et était sorti immédiatement. Il regagna la voiture et posa les mains sur le volant en se demandant s’il pourrait trouver une baguette dans le prochain village sur la route. « J’ai l’air fin, là. Le fifon qui cherche du pain dans un trou perdu, plein d’attardés consanguins. » Sur la galerie, près de la porte de l’épicerie, l’ours noir empaillé qui le fixait de ses yeux de verre, semblait lui donner raison.
À suivre…
12:00 Publié dans Fictions | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : fabulation, ex, pots cassés, histoire, écriture, campagne
08 septembre 2006
Repasser mille fois
Hier, j'ai appelé l'ex, sur un coup de tête. Ça m'a déprimé. Tout ce vide entre nos deux vies où s'abîme sans bruit tout ce que j'ai sacrifié pour lui.
Ce soir, j'ai oublié son visage et sa voix. L'autobus de sainte-Julie n'est pas passé. Le chauffeur devait avoir mieux à faire. Des heures à attendre, prisonnier de ce no mans land de la banlieue profonde. Dans le métro, une « interruption de service ». Je me suis assis sur le plancher du wagon pour écrire. Et Axel qui vient me chercher à 19h. Je voudrais péter le feu pour lui, hurler, être piquant, vivre à m'écorcher. Je voudrais... On dirait que je ne fais jamais les bons sacrifices au bon moment, au bon endroit.
Puis il y a eu cette chanson dans mes écouteurs. Je n'avais jamais remarqué les mots...

J'arrive enfin chez moi, le volume au fond. Dans ma boîte aux lettres un dépliant de l'Église Mennonite. « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai du repos » et c'est signé Jésus-Christ. (Je le jure, je ne l'invente pas !) Je téléphone à Axel. « Stresse-toi pas, qu'il me dit, décompresse, prend une bonne douche et laisse le grognon dans la salle de bain. OK ? » J'ai déjà dit qu'il était adorable?
(Merci à GP pour le disque.)
19:25 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, ex, sacrifice, amour, stress



