23 juin 2007
Une odeur de grillade
C’était peut-être le sourire de la dame de gauche, ou la remarque qu’elle a faite après que j’aie très mal répondu à une question en anglais. (Décrire l’entretien d’une orchidée : même en français, je n’aurais pas trouvé quoi dire) Elle a remarqué : — « Quand tu vas travailler ici, il faudra que tu travailles là-dessus. » J’ai noté que le subjonctif était complètement évacué de sa phrase. Et aussi le confort avec lequel j’ai répondu aux autres questions. J’avais la certitude que je me débrouillais bien. C’est peut-être le stress qui m’a fait me dépasser. Intérieurement, j’étais à bout de nerfs, à deux doigts de m’écrouler. J’avais pourtant toujours une ombre de sourire qui rôdait sur mon visage.
Je suis sorti de l’entrevue d’embauche en courant pour ne pas être en retard au boulot. Pendant les heures qui ont suivi, j’ai ressenti les contrecoups du stress. J’étais complètement amorphe. Les jambes molles, le souffle court. Chaque fois que je m’approchais d’une surface plane, j’étais obsédé par l’idée de m’allonger. Puis des plaques rouges sont apparues sur mes paupières, dans mon cou. Et finalement, mon estomac s’est mis à se tordre. Dans le métro, je me suis dit qu’on ne pourrait jamais me reprocher de manquer de courage. À mon retour chez moi, vers 23h, l’appartement était étouffant de chaleur. J’ai ouvert les portes, les fenêtres et l’ordinateur. Je voulais voir les échos de la journée. J’ai lu vos commentaires. Je lis tout avec avidité. Je lis même les spams dans ma boîte de courriel, au cas où un message important s’y serait égaré. J’ai respiré l’air frais qui s’engouffrait dans la chambre et j’ai mesuré les quelques heures de liberté que j’avais devant moi.
Le lendemain, le travail à l’entrepôt me pesait comme une chape de plomb. J’avais le regard totalement vide. À la pause de 15h, j’étais tellement zombie que je n’ai même pas réagi quand à l’autre bout de la ligne, j’ai entendu : — « Parmi toutes les candidatures qui nous ont été présentées, c’est la vôtre que l’on a choisi de retenir. Ça vous intéresse toujours ? » J’ai dit — « oui oui », sans être vraiment convaincant.
Puis il y a eu un déclic lorsqu’elle a mentionné le salaire. (Le double de ce que je gagne actuellement.) Puis mon imagination s’est mise à regarder autour. J’ai pensé que mon emploi allait être désormais à six coins de rue de ma porte. Que j’allais emprunter chaque matin un sentier sous les arbres pour me rendre au travail. Que mon gym, où je n’ai plus trouvé le temps d’aller depuis des mois, sera dorénavant juste de l’autre côté de la rue. Je suis retourné travailler sans trop comprendre ce qui m’arrivait. Ce sont mes collègues qui ont le plus réagi. Je les trouvais presque bizarres de sourire autant et d’avoir l’air si content pour moi.
Le vent du soir était étrangement froid. Les buildings des alentours étaient éclairés par le couchant. De l’un des logements nous parvenait le parfum de grillade d’un barbecue. Planté au milieu de la cour de l’entrepôt, je discutais avec Mélissa, ma collègue préférée. Nous évoquions ce que l’on se ferait si on se retrouvait, en liberté, devant un barbecue. Pour ma part le menu serait simple : Hamburger maison avec tomates, laitue, fromage suisse et cornichons, salade de pommes de terre (ma spécialité), des chips Ruffles. J’ai fermé les yeux en salivant. Ça faisait si longtemps que mon appétit ne s’était pas manifesté
- Pommes de terres nouvelles avec la pelure
- Mayonnaise
- Moutarde de Dijon
- Jus de citron
- Sel et poivre
- Sel d’ail
- Oignons verts émincés
- Poivron rouge en dés
- Céleri en dés
00:00 Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, emploi, salaire, appétit, embauche, stress
31 mai 2007
L'espoir est une position
Je sens presque ma crasse grésiller sous le soleil de midi. Entre les tables de plantes annuelles, une foule de têtes grises me lançent des questions de botanique pointues : « Ça va-tu au soleil ? Ça va-tu à l’ombre ? Ça va-tu au soleil ? Ça va-tu à l’ombre ? Ça va-tu au soleil ? … » Je suis un peu hébété par toute cette activité intellectuelle. Je me tourne sur ma droite et je tombe sur elle. La Cucaracha. Il s’agit de la directrice de la boîte de communication pour laquelle je faisais auparavant de la rédaction. Courte sur pattes, toujours vêtue de couleurs criardes, elle balaie les alentours avec ses petits yeux de fouine. Précisons que nos relations d’affaires ne se sont pas conclues en bons termes. J’ai encore sur le cœur, tous ces textes pour lesquels j’ai naïvement cédé la totalité des droits pour une bouchée de pain et sur lesquels je tombe régulièrement sur Internet ou dans des feuillets publicitaires.
Professionnel, j’ai le réflexe de prendre un sourire figé et de lui lancer un « Bonjour ! Ça va bien ? » Je n’attends pas sa réponse. Quelques secondes m’ont suffi pour deviner son malaise. Je me tourne sur la gauche et je m’éloigne avec un air affairé. J’ai décidé que c’était l’heure de ma pause. Qu’est-ce qu’elle fait ici ? Je sais qu’elle habite dans le coin et qu’elle a toujours le nez fourré partout. Le passé revient me relancer jusque dans cet entrepôt. C’est sûrement un signe du destin.
Le soir même, en passant sur cette page pour lire les commentaires, j’aperçois dans les annonces Google au-dessus de la première note, une publicité pour la compagnie de la Cucaracha. Bordel ! Heureusement, le système me permet de bannir certains liens. Ce que je m’empresse de faire. Il n’est pas question qu’elle pose ses griffes sur ma page. Je chasse les fantômes d’un coup de balai.
Au fil de la semaine, je me suis enfoncé dans une nappe de brouillard. Ma recherche d’emploi ne débouche pas. Ma dernière relation est un flop. Je me suis dégoté une jobine que je n’aime pas du tout. Le salaire minuscule me permet tout juste d’arriver en me nourrissant de pâte alimentaire et de gruau. Les factures s’accumulent. Un soir que j’étais particulièrement excédé, mon imprimante a décidé d’en rajouter et s’est mise à déchirer le papier. J’ai l’impression que je ne sortirai jamais de cette période noire. Lorsque j’ai peur ou que j’ai mal, je me referme comme une huître. Je tourne mes yeux vers l’intérieur, je ne vois plus rien d’autre. Ça devient obsessif. Je m’isole et je suis complètement fermé. Je gronde en tournant en rond, comme un fauve dans une cage.
Soir après soir, je poursuis mes démarches de recherche d’emploi sans trop y croire. Puis, un après-midi, le téléphone sonne. Un éditeur à qui j’ai écrit est à l’autre bout de la ligne. Je tiens le combiné loin de ma bouche pour qu’il n’entende pas que je perds de souffle. Il n’a rien à me proposer, mais il est sympathique et me dit qu’il est très ouvert aux projets que je pourrais lui soumettre. Quelques heures plus tard, je fouille la Toile avec un peu plus de motivation. Je tombe sur une nouvelle offre d’emploi au Jardin botanique. J’ai exactement la formation et l’expérience exigées pour le poste. Je me dis que c’est peut-être possible. Il me reste deux jours pour postuler.
Mercredi soir, chez le Viet, je commande un sauté de poulet aux arachides. GP et le grand sont assis sur la banquette face à moi. Ils n’arrêtent pas de déconner. Ils regardent les gars passer, la bouche ouverte, de la bave aux coins des lèvres. Devant leurs fous rires, leurs mauvaises blagues de cul, j’ai l’air d’un bloc de glace. Mais comme ils ne s’en formalisent pas trop, je me laisse un peu aller à sourire. Il était grand temps que je fonde un peu. Je commençais à étouffer. Il faut que je me force à soulever le couvercle parce que je ne tiendrais pas. Et en plus, si une occasion se présente, je risque de la rater si je reste complètement fermé. Sur le comptoir près de la caisse, un bouddha danse, les baguettes en l’air, en exhibant son ventre. Devant le restaurant, ça sent l'orage et le lilas. Comme un adepte des arts martiaux, je dois prendre la position appropriée pour saisir la chance quand elle passera. C’est ce que je me répète en rentrant chez moi. Et comme pour appuyer cette idée, mon imprimante se remet à fonctionner et imprime docilement les formulaires de demandes d’emploi dont j’ai besoin pour le lendemain.
23:55 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, écriture, travail, emploi, chance, espoir
29 avril 2007
Publicité
Chaque jour, depuis des mois, j’envoie des demandes d’emploi, je fouille le Net et les petites annonces des journaux spécialisés sans réussir à décrocher la moindre entrevue. J’ai peut-être trop compté sur la chance et sur mon curriculum chargé, et j’ai entrepris la recherche un peu tard dans la saison. Dans le milieu de l’horticulture, le timing est crucial. J’ai finalement obtenu quelques entrevues dans les jours à venir pour des postes plus ou moins intéressants.
Au moment où je voyais avec angoisse venir le temps où je n’aurais plus aucun revenu, j’ai ajouté des publicités sur cette page, dans la colonne de gauche. Les annonces sont soigneusement choisies par les robots de Google et je tiens à préciser que je ne cautionne aucun de ces annonceurs. Chaque fois que l’un des lecteurs clique sur l’une de ces annonces (quelques unes sont carrément insignifiantes, j'en conviens) j’accumulerai quelques sous. Et peut-être que, d’ici ma retraite, je recevrai un chèque de Big Brother. Jusqu’ici, ça ne fonctionne pas fort. Allez ! Un petit effort ! Un click, ça n’engage à rien !
J’ai profité de cette période d’inactivité pour peaufiner un site d’information au sujet du VIH. J’ai voulu regrouper des connaissance de base et partager le fruit des recherches que j’ai faites pour mon propre compte. Le site est maintenant présentable et contient suffisamment de renseignements pour être réellement utile. Il devrait s’enrichir graduellement au cours des prochains mois.
00:00 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : publicité, emploi, argent, vih, sida, information, blogue
12 avril 2007
Instantanée
C’est beau la neige sur les branches des arbres. On croirait que c’est Noël. On est en avril câlisse ! Il va-tu neiger jusqu’en juillet ?
Ce matin, j’ai reçu un avis de l’assurance-emploi m’annonçant que mes prestations se terminaient bientôt. J’aime le choix des mots : « bientôt ». Ils ont du tact, les fonctionnaires ! Pour me mettre de la pression, le moteur de ma sécheuse a décidé de rendre l’âme dans une odeur de roussi. Moi qui m’ennuyais de la buanderie. Je vais pouvoir vous faire à nouveau des comptes rendus de mes lectures du Elle d’octobre 1996. La joie.
Au gym, j’ai vu les lèvres de l’entraîneur remuer. J’ai enlevé mes écouteurs. Quand je m’entraîne, j’aime bien entendre les petits cris pas trop virils de Justin Timberlake, ça me donne du power et des idées malsaines. Elle me demandait comment ça allait. Je lui ai dit que ça allait, mais que j’en avais un peu plein mon casque d’être toujours au gym. Je crois que je suis vraiment mûr pour trouver du travail.
Sinon, comme le printemps, je suis en stand-by. J’ai juste envie d’écrire des notes futiles avec plein d’anglicismes et de sacres. Câlisse de neige !
17:30 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, futile, compte, emploi, religion, neige
12 mars 2007
Material boy
Il paraît qu’il ne faut pas écrire sur ses blocages d’écriture. Quand l’hiver s’est évanoui d’un seul coup et que le soleil s’est mis à faire fondre la neige, j’ai eu plus envie de prendre l’air que d’affronter le clavier. Après les tempêtes qui ont déferlé sur ma vie ces dernières années, je me rends compte qu’il n’y a plus grand projets qui tiennent encore debout. Le plus loin que je peux voir, c’est cette course du 9 septembre, le demi-marathon. Comme vision d’avenir, on a déjà vu mieux ! Les notes que je publie ici, même les plus futiles, sont comme un fil d’Ariane. Je le file consciencieusement en espérant qu’il me rattachera à quelque chose quand je me serai lassé des détours. Ou quand je saurai un peu mieux où me pousse le désir.
J’ai eu à encaisser dans les derniers jours plusieurs déceptions liées au travail. Je fais des contrats de rédaction pour une grande entreprise qui me promet le Klondike depuis trois ans, mais qui ne livre pas la marchandise. Au contraire, ils ont coupé dans le budget, ils sont mal organisés et ils veulent à chaque fois les textes pour le lendemain matin. Bref, ils demandent toujours plus, pour toujours moins. J’ai enfin fini par refuser une demande et par exiger plus de collaboration. J’ai reçu un courriel qui ne m’était pas destiné. Une sorte de lapsus virtuel. Le message s’adressait à la directrice marketing de l’entreprise et parlait de moi et de mes exigences en termes plutôt méprisants. C’est le moins qu’on puisse dire. J’ai répliqué avec des mots, ma seule arme. J’étais assez content de ma réponse, concise et polie malgré la fumée qui me sortait par les oreilles. J’ai envoyé ma lettre à tous les intervenants des projets sur lesquelles je travaillais : direction, infographie, publicité et traduction. J’ai d’abord pensé tout relater ici pour me défouler, mais j’y ai renoncé. C’est un peu humiliant d’avoir été roulé de la sorte. Je suis bonasse, naïf et trop conciliant pour ne pas dire carrément stupide, par moment. J’ai eu droit à une lettre d’excuses peu sincères le lendemain matin. Trop peu, trop tard. De toute façon, c’est un mal pour un bien. Ces relations de travail vraiment malsaines et hypocrites me pesaient. Je suis libéré. J’avais besoin d’une baffe pour tourner la page.
Je suis retourné fouiller dans les curriculum vitae et les demandes d’emploi ce qui m’a ramené brutalement en arrière, il y a 18 mois, juste avant que je tombe malade, que mon chum me laisse et que je commence les antidépresseurs. Ses CV étaient mêlés aux miens puisque je me chargeais de ce type de travail. Ça me fout la déprime de regarder vers cette longue relation réduite à néant. Une rupture qui s’est étirée sur de trop longues années. Je sais. Je ne devrais pas le prendre personnel. Le problème n’est pas que sur mes épaules. C’est que je me répète. Il est sûrement maladroit. La culpabilité, les rancoeurs, l’inertie viennent s’en mêler pour compliquer les choses. Tout ça, dramatisé par la présence du vilain virus. Et ça finit d’étouffer ce qui devrait persister dans un monde idéal : de l’affection, du respect et un intérêt sincère. Au lieu de cela, il ne reste rien. Que le silence.
Depuis, je n’ai vécu que des débuts d’histoires, toujours avec des déserteurs extrémistes. Pourtant, je ne demande rien. Le problème est peut-être là. Ne rien demander. Je dois apprendre à prononcer « je veux et j’exige ». Mais au fait, qu’est ce que je veux ? Je ne sais plus trop. J’ai peur de mon ombre, j’abats moi-même tous les ponts et je m’approche des gens avec une grenade à la main. J’ai détourné le slogan : L’amour, ça se protège.
Je suis sorti fêter ma libération dans les bars. Une pièce d’homme en pantalon de cuir m’a abordé alors que je contemplais les danseurs.
J’ai pointé la tête de mort sur son t-shirt en disant : —« Ça fait peur ! »
—« J’suis pas méchant. Rassure-toi »
—« Les bracelets, ça veut dire quoi ? » Je détaille toutes les pièces de cuir qui lui bardent les bras. Je savais que ça indiquait des préférences sexuelles, mais j’ai déjà oublié ce que signifiait la droite ou la gauche. Actif ou passif. Il m’a ensuite fait un exposé sur la signification des couleurs que je ne reprendrai pas ici pour ne pas effaroucher les âmes sensibles. J’avoue que j’ai grimacé en entendant certaines descriptions. Heureusement, il n’était vêtu que de noir avec quelques touches de blanc. Avec ses abdos d’acier, il m’a dit qu’il voulait devenir modèle pour la revue Zip, un magasine érotique gai. Il ne vise rien de moins que le titre de Zipman 2007.
Heureusement, L’habit ne fait pas le moine et nous avons passé une nuit paisible, la chaleur solidement maintenue immobile entre moi et le Zipman. Le lendemain, avant de me servir un verre de jus d’orange, il a enfilé une paire de bobette avec des personnages de cartoon. Joli à croquer.

Je dois maintenant me mette à la recherche d’emploi. Je déteste ça. J’ai besoin de motivations externes. Il faut que je me concentre sur toutes ces choses inutiles que je vais pouvoir me payer si je trouve une job convenable. Un écran plus grand pour ne plus m’arracher les yeux, des livres, une nouvelle paire de souliers, une fin de semaine à New York. Des bobettes Aussiebum, comme celle de ZipMan. Je les ai vus chez Priape tout au fond de la boutique après les maillots de bain et les DVD pornos, avant l’escalier qui mène à la salle de montre des trucs de cuir et des jouets sexuels. 40.00 $ pour une paire de caleçons ! C’est une motivation qui en vaut bien une autre.
Qui sait ? Si je leur fais de la pub gratuite, la compagnie australienne va peut-être m’envoyer un stock de bobettes. Ça serait gentil de leur part parce que mes vieux boxers Calvin Klein ont vraiment trop vécu. Le blanc est devenu douteux, le coton et les coutures commencent à lâcher. Je n’aurais aucune objection à mettre aux poubelles mes Fruit of the Loom vendus en paquet de six chez Zellers.
13:05 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, sexshop, bobettes, cuir, emploi, rédaction




