15 avril 2008

Dilemme

« Les fleurs discrètes des érables rougeoyaient alors sur les branches comme aujourd’hui. » 30 mars 2007
Il y a des choses qui reviennent chaque saison. Peut-être faut-il apprendre à vivre avec des questions sans réponses. Je suis un peu gêné d’avoir écrit certains billets que l’on retrouve dans les archives. C’est bien beau l’intensité, mais quand je me relis, je trouve que je frise parfois le ridicule. Ma vision des choses a évolué, depuis. L’angle a changé. J’ai plus de recul, enfin, un peu. De l’altitude, peut-être. Mais le dilemme demeure. Où, quand, comment dire ces mots. Curieusement, l’une des premières notes qui m’a touché sur la Toile traitait de cette question. Elle était écrite par Fabien. J’ai su à ce moment-là que le Web pouvait être utile : « C’était le jour parfait pour le dire, pensait-il. Le moment idéal. Il ne pouvait pas faire autrement que de ne pas le dire aujourd’hui. Il avait déjà trop attendu. Avant, il n’y pensait même pas, trop occupé à savourer son bonheur. Après, cela aurait pesé sur sa conscience, gâchant tout. Il se serait senti malhonnête. Oui, aujourd’hui c’était le jour parfait pour le dire. Depuis le matin il répétait dans sa tête ces quelques mots. Il répétait silencieusement sa réplique comme un acteur cherchant le bon ton… » Un jour parfait, Fabien sur Au fil des jours, 31 mars 2006 (Fabien n’écrit plus sur ce blogue. Je l’imagine heureux et sans histoire.) « …Votre statut sérologique est une anecdote parmi d’autres, il ne vous définit pas en tant qu’homme. Même si ce détail a parfois trop, et naturellement, tendance à envahir votre quotidien et votre psyché. Alors que chez l’autre béotien, la nouvelle outrepassera, obscurcira, déformera la réalité de votre être. Attendez donc qu’il ait de vrais sentiments, l’envie exprimée d’une relation plus durable, voire même qu’il vous aime. Il sera alors temps de faire l’inventaire… de montrer le bord ébréché de la soupière… Cela sera le test ultime et non la carte de visite balancée au premier prospect qui passe… » Amour et sérodiscordance, Laurent Gloaguen sur Embruns, 31 mars 2007 Ça me trotte dans la tête. Je sais bien qu’il n’y a pas de réponse unique. À chacun son histoire. Et à moi de trouver celle qui sera ma vie. Musique : Papa don’t preach, Madonna (Je sais, ça a pas rapport. enfin, peut-être.)

20 avril 2007

Entre le gris et le bleu

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« I love you + or – », Élodie Lachaud Tirage photographique sur papier métal, diasec, aluminium et chassis, acrylique. De l’exposition en ligne Artists4life, l'un des projets de l'organisme Dessine l'espoir. Je sors de la douche. J’hésite entre le chandail bleu et le gris. Ça a son importance. Je vais le rencontrer pour qu’il m’annonce que c’est terminé entre nous, mais je ne ferai rien pour lui rendre la tâche plus facile. Parfum. Pommade pour les cheveux, mais pas trop. J’opte pour le gris, plus austère. Il est calme. Trop calme. Je me dis qu’il doit être soulagé parce qu’il a pris une décision. Les derniers jours ont été houleux. Pendant que la neige, la grêle, la pluie et les vents violents se succédaient au-dessus de nos têtes. J’ai dû encaisser son ambivalence, ses replis, ses emportements. Je veux bien que les choses soient intenses. Mais trop, c’est comme pas assez. Dans la vie, j’aime être au-dessus de mes affaires, avoir du recul. Être celui qui contrôle la situation, qui voit venir les dénouements. La colère, je connais. Je m’y complais peut-être. Je ne comprends pas ce qui se passe. Assis face à moi dans le canapé, il me sourit. Il a l'air heureux. — « Tu te rends compte, j’ai menti à mon meilleur ami. J’ai dit mot pour mot que c’était terminé que j’allais t’oublier, que j’allais passer à autre chose. Mais intérieurement, je vis tout le contraire. » J’ai cru son sourire. Il aurait pu dire n’importe quoi. « Toute la journée, j’ai pensé à toi, j’étais de bonne humeur. C’est fou, tu me fais du bien. » Lui : — « C’est peut-être l’attrait de l’interdit. T’es comme un fruit défendu. » Moi : — « Un fruit défendu ? » Lui : — « J’ai l’impression que je ne peux plus m’en passer. Je me dis un jour de plus, puis un autre, puis encore un autre... Tu vas m’avoir à l’usure. » Moi : — « J’ai rien contre l’idée… » Il m’a eu à l’usure. L’ambivalence, c’est usant. Je l’ai cru, après un bain trop petit et une nuit enlacés. Je suis stressé en ce moment, j’ai accepté une jobine en attendant parce qu’il faut bien manger. Je n’ai plus un sou. Je trouve sa voix sur le répondeur. Il dit qu’il voudrait me parler ou me laisser un message sur cette page. J’ai eu l’idée lumineuse de lui montrer le blogue. Je ne comprends pas vite. Je suis d’une stupidité à toute épreuve. Tout ce qui est publié ici sera retenu contre moi. Je tisse la corde qui me pendra. Lui : — « Comment tu te sentais quand tu es parti ce matin ? » Moi : — « J’ai pensé à toi toute la journée, je te cherchais. » Lui : — « Il m’est jamais arrivé quelque chose comme ça... ...Je suis terrorisé. Mon meilleur ami m’a dit : si ça t’arrivait tu virerais fou... ...T’es quelqu’un d’extraordinaire, tu mérites mieux que moi. Je suis pas assez fort. Je ne suis pas capable. Tu sais, c’est pas facile de faire ce que je fais... » Je ne dis pas que je m’en fous que ce soit pas facile. De toute façon, il parle sans arrêt. Je ne peux pas placer un mot. Je ne sens pas de peine. Elle est masquée par la colère. J’ai déjà pleuré plus qu’il ne le faut. Des paysages d’hiver qui durent jusqu’au mois d’avril c’est un peu trop. Il n’y a plus rien de beau dans la neige. C’est froid, sale et humide. Son poids a provoqué des pannes d’électricité un peu partout. Il y a eu un moment de bleu entre les moments gris, rien de plus. Rien qu’un peu de bleu. Moi je suis gris. Gris de colère. C’est de la tempête que j’ai dans le sang. Je regarde au loin. Lire vos mots, vos histoires, me fait du bien... Puis, le lendemain, il me rappelle, le vent a tourné à nouveau. J’ai du mal à le suivre. J’ai du mal, tout court. Je lui dis. Je comprends que ce n’est pas facile de recevoir une telle nouvelle, mais moi, je suis un peu assommé, étourdi. Il n’y a pas d’urgences et je voudrais juste un peu de douceur. Je lui propose de prendre quelques jours de répit pour y voir plus clair. Le téléphone sonne à nouveau quelques minutes plus tard. « Salut, c’est encore moi. Je voulais te dire que j’ai pris une décision. Je changerai plus d’idée. Je vais sûrement avoir des downs, avoir peur parfois, mais je vais vivre avec. Je suis certain, la vie c’est trop court. Je peux pas passer à côté de toi comme ça. Je suis prêt à franchir une nouvelle étape. » Je lève un sourcil avec un peu d’appréhension. « J’ai encore jamais dormi chez toi... Tu m’invites ? » — « Pas ce soir, J’ai besoin d’être seul. Mais demain, je veux bien. » Au diable le printemps, on bascule tout de suite dans l’été. La neige épuisée s’est éclipsée pendant la nuit. Le vent s’est tiédi et le soleil est impérieux. Dans l’autobus, une étudiante aux longs cheveux bruns s’appuie à la barre au-dessus de moi. Elle serre un livre de physique entre son décolleté et son nombril. Mon premier nombril de l’été. Il y a trop de bleu dans le ciel. Après une overdose de soleil et d’oxygène, la ville se prend pour Hollywood. J’aime bien le bleu, mais aujourd’hui, je lui trouve un petit air louche. J'ai peur. Et juste entre nous, j'ai pas mal plus peur du bleu que du gris...

15 avril 2007

Pour Debbie

« …Je le dirai Comme un homme Avec des excès de vitesse Avec des mots déplacés Comme des mains aux fesses J’ai pas de temps à perdre… » Zazie, Fou de toi
C’est une drôle d’idée d’écrire à une inconnue. Je ne l’ai réalisé qu’au moment où j’en suis venu à chercher mes mots. J’ai beau analyser ton prénom, ton nom et ton adresse et faire des extrapolations, je n’ai aucune idée de qui tu es. Il faut que je m’en remette au ciel ou au hasard. Je ne sais pas comment tu recevras cette lettre. J’espère qu’elle ne te fera pas peur. Comme les évènements se bousculent dans ma vie, j’ai pensé m’adresser à toi, pour les raconter. Je joins à mon envoi, quelques pièces de musique. La musique adoucit parfois la réalité. Ma dernière tentative d’histoire de cœur et sa fin abrupte m’avaient mis à l’envers. J’étais sorti avec des amis pour faire la fête dans un bar noir. Black Russian et Rhum and Coke. Pour oublier, pour rire et admirer les garçons. Je croquais des glaçons quand Thomas s’est penché vers moi. — « Le t-shirt rouge, là, y’est cute. » Je le cherche des yeux. — « Oui ?... tcheck moé ben aller ! » Je contourne le comptoir. On est certain de ne pas se tromper, quand on me prend par l’orgueil. Je me suis approché en l’observant. Il a souri. Je me suis arrêté. Puis l’alcool m’embrouillant l’esprit, je l’ai abordé. Il était passé deux heures et les choses se sont faites très rapidement. Je me retrouve à lui parler dans l’oreille. Je suis tout fier de mon coup. De l’autre côté du bar, Thomas me regarde les deux pouces en l’air, en souriant. Le last-call. Le vestiaire. La marche sur la croûte glacée de René Lévesque. J’ai dormi aggripé à lui comme à une bouée. Mon ventre soudé au sien. On ne s’attendait pas, ni l’un ni l’autre, à ce que les choses se passent ainsi. Le lendemain, un soleil timide colorait sa cuisine. Il m’a dit : — « Il y a trois mots qu’il ne faut pas dire. » Je sais bien. Trois mots interdits autour desquels on tourne parce qu’ils attirent, magnétiques. Bien des gens ont été battus et laissés pour morts par ces trois mots. On se relève, on se remet toujours, mais avec difficulté. On devient craintif et obsédés par ces mots qu’il ne faut pas prononcer… Au téléphone, le surlendemain. Lui : Tu me bouleverses. Moi : Je te quoi ? Lui : Je choisis mal mes mots. Moi : Ben non, oui, j’espère, enfin… tu choisis mal tes mots ? Lui : Tu vois, tu me fais bafouiller Moi : … On s’est revu. J’essayais de ne pas réfléchir, de laisser les choses aller. De profiter du moment qui passe. Un déjeuner au resto, une marche sur la rue Masson. On est retourné dans ce bar où on s’était rencontré. Il portait une chemise noire à rayures et il était magnifique. J’avais envie de sauter dans l’ouverture de son col et de casser la gueule de tous ceux qui posaient les yeux sur lui. J’aurais voulu quitter cet endroit. Trouver un coin de ciel où il y aurait des étoiles. J’avais la tête posée sur son ventre. On savourait cette chaleur, ce bien-être qui se nichait entre nous comme s’il y avait toujours été. Il m’a dit. — « Dis-le, ce que t’as à me dire. » Il ne fallait pas que je réfléchisse. Il fallait que je plonge. Dire les mots en me bâillonnant les pensées et le cœur. Parler rapidement, mais sans précipitation. Sans pathos comme si ça allait de soi, comme si je disais, j’aime les sushis et le scrabble ou je suis droitier — « Je suis séropositif. » Puis reprendre le contrôle de moi-même, respirer, ne pas être submergé par les sentiments, me centrer sur sa réaction, objectivement. C’est comme s’il avait reçu un coup. Mais un coup, un peu attendu. Comme un demi-sourire douloureux qui cherche son air. Je ne sais plus trop comment les choses ont déboulé par la suite. Juste qu’il a demandé pourquoi la vie le testait ainsi. Elle ne l’avait pas ménagé au cours de la dernière année. Il a dit : — « C’est ça ? Vous voulez voir si j’suis fait solide ? Si j’suis capable d’en prendre ? » À un moment, j’ai vu de l’eau dans ces yeux et j’ai baissé les miens. Je ne voulais pas être emporté. Je voulais faire les choses de la bonne façon. Je voulais être solide. Lui démontrer que je suis fort. Plus fort qu’un virus, que les coups que la vie envoie trop souvent. Être honnête. Être sincère. Lui dire que je suis plus, plus qu’un mauvais parti. Il me dit qu’il est bien près de moi et qu’il n’arrive pas à le croire. Il est retourné chez lui. On a besoin de temps pour digérer tout ça, chacun de notre côté. Un dimanche de neige en avril c’est incongru, mais idéal pour l’occasion. Je sais que ces heures de silence seront les plus difficiles, une traversée du désert. J’ai peur. Je ne sais pas de quoi j’ai le plus peur. Peur de l’avenir, en tout cas. J’ai peur d’avoir mal. J’ai peur de lui faire mal. J’ai peur de te troubler avec ce bout d’histoire qui n’a pas de sens. Qui ne devrait pas exister, mais qui se déroule à quelques coins de rue vers l’est. Il doit me rappeler ce soir.

06 avril 2007

Manifeste

Je pense que dans ma vie, je n’ai jamais passé autant de temps à raconter ce que je vivais. J’ai vraiment une grande gueule et depuis quelques jours, elle n’a pas cessé de se faire aller. J’ai écrit quelques notes, j’ai déjeuné avec Thomas et son copain. J’ai dû redemander du café trois fois pour terminer mon récit. Au téléphone, j’ai raconté mon histoire à GP, à As, au grand. J’ai discuté sur MSN et finalement j’ai monopolisé toute une rencontre de thérapie de groupe. J’avais besoin que l’on m’écoute. J’avais besoin d’entendre d’autres points de vue sur la question dans la vraie vie ou sur Internet, celui de Laurent, de Patrick et de leurs commentateurs. Puis, il m’a rappelé — « Salut. Euh… Je ne m’attendais pas à ce que tu me rappelles… » — « Pourquoi ? T’es une bonne personne. Je voulais avoir des nouvelles de mon ami Pierre-Yves. » (mon ami Pierre-Yves : Ces quatre derniers mots ont eu sur moi l’effet du crissement des ongles sur un tableau noir) On sera donc des amis, bien entendu. Je n’y crois pas vraiment, mais ça me permettra de contrôler la dégradation de nos relations. Et, qui sait ? Je ferai peut-être évoluer ses perceptions. J’ai connu des hommes qui ont rompu parce qu’ils étaient terrorisés par l’engagement et par les sentiments. Un homme qui a peur d’un virus trouve plus facilement grâce à mes yeux. « Depuis 10 ans, la situation en matière de VIH a changé radicalement. Les traitements, l’espérance et la qualité de vie, les connaissances sur la transmission se sont grandement améliorés. Ces changements ont eu lieu dans la réalité, mais pas dans les mentalités. Au contraire, le fait qu’il n’y ait pratiquement plus de morts (dans les pays riches) et que la maladie soit devenue invisible rend le déni social encore plus profond. Parfois, j’aurais envie de me faire imprimer un t-shirt « je suis séropositif », ou de me faire tatouer un + au milieu du visage. J’ai envie de le dire, de l’affirmer, de crier « oui ça existe » et de botter le cul des autruches qui ont la tête plantée dans le sable. Je ne veux pas vivre caché et perpétuer le secret. Je serais alors complice de la misère de milliers d’hommes et de femmes qui vivent avec le vih dans le silence autour de moi. Le silence c’est lourd et c’est souffrant. Je serais aussi complice des milliers de morts dans le tiers-monde parce que les traitements ne sont pas accessibles et que les compagnies pharmaceutiques ont tous les droits. » Pendant que le printemps se cherche sous la pluie et les giboulées, j’ai cherché à voir clair dans cette histoire, ce que j’y cherchais, ce que j’y avais trouvé. Je me suis approché de quelque chose d’important et J’ai mis le doigt sur ce que c’était. Pendant les brefs instants de notre rencontre, J’ai été pour lui la personne la plus importante au monde. J’y ai touché, et c’est ce que j’avais toujours cherché, je n’en démordrai plus Je suis assez content de la façon dont je m’en suis tiré. Une journée à végéter totalement sur le plancher de mon salon, une soirée à me goinfrer de chips, de chocolat et de crème glacée devant les bêtises de la télévision puis quelques jours à parler sans relâche. Et je remonte déjà la pente. Il me reste comme un goût sucré au bord des lèvres, comme un appétit. J’ai la vague impression que le temps presse, que je dois sauter à l’eau de nouveau avant que le vent ne me donne la chair de poule. Si je ne bouge pas, la peur va m’attraper par le ventre et je n’oserai plus faire un geste. Je vieillirai d’un seul coup et je deviendrai le pire vieux garçon que la terre n’ait jamais porté. Je ne sais pas si c’est le retour du printemps, mais je sens la chaleur qui monte en moi. C’est le moment de battre le fer. « Tant pis, si je risque de me retrouver seul. Je ne veux pas d’un homme qui vivrait à mes côtés sans connaître mes peurs et mes aspirations. Je ne veux pas d’un homme qui a peur de perdre son érection dès qu’il enfile un condom. Je ne veux pas d’un homme qui se croit immortel et qui rêve d’un conjoint idéal, musclé, bronzé, épilé aux mensurations formatées et forcément, séronégatif. Je crois qu’il existe encore des hommes capables d’humanité, d’intelligence et de courage. Je suis peut-être idéaliste. Mais bon, ça en prend. J’ai des amis séronégatifs qui ont vécu des histoires d’amour avec des séropositifs. Je connais des gens pour qui le statut sérologique n’a aucune importance. Si au cours de l’histoire les homosexuels étaient restés dans le placard, l’homosexualité ne serait pas tolérée et banalisée comme elle l’est aujourd’hui. Chacun doit prendre la décision pour lui-même. Moi, je choisis de sortir. Je suis qui je suis. J’existe. Et je suis séropositif. » (commentaire déposé chez Embruns)

01 avril 2007

Arête

Je m’étais préparé à toutes éventualités, c’est vrai. Chaque dénouement était imaginé, soupesé. Mais je n’avais pas prévu la charge émotive de sa réaction. Ce raz-de-marée de panique qui lui a secoué le corps. Et la présence de la mort qui s’est tout d’un coup glissée entre nous. Sa réaction m’a ébranlé et a balayé mes positions que je croyais solides. Je n’avais pas prévu le vertige, sur l’autre versant des mots. Pourtant, quelques minutes auparavant, il y avait dans nos regards des percées vers l’avenir, entre nos corps un noyau de chaleur impénétrable pour quiconque autour. Le vin était trop froid et la serveuse asiatique avait une voix de Mickey Mouse. Mais rien ne pouvait entamer nos sourires. C’est du moins ce que je croyais. Il y a parfois des coups de couteau qui sont nécessaires, des liens qu’il faut trancher. Il y a des morts qu’il faut enterrer définitivement. Il voulait savoir pourquoi mon ex était si important. Pourquoi j’avais du mal à accepter qu’il sorte de ma vie. Sous l’assaut de ces questions, j’ai fouillé mes sentiments. Une chose était claire : mon ex, c’était ma famille, mes premières racines, mes fondations. Même si les liens du sang n’existaient pas entre nous. Il y avait entre nous comme une filiation adoptive. Tout ça, dans ma tête à moi, bien sûr, dans ma mythologie personnelle. Dans les faits, il ne fait pas partie de ma vie. Il ne téléphone pas à Noël, ne prends pas de mes nouvelles et n’en donne pas. Il n’est pas là si j’ai besoin de lui. Il n’existe pas. C’est complètement inutile que j’avance dans l’existence en traînant un fantôme derrière moi. Il vaut mieux parfois brûler les ponts et jeter du leste pour s’élever au-dessus des obstacles. Ce souper en tête à tête m’aura au moins servi à comprendre ça. Pour assumer ma condition d’orphelin, j’avais besoin qu’on me tienne la main entre deux verres de vin blanc.

... Je suis séropositif...
Mais sur le chemin du retour, je suis passé du statut d’un gars super intéressant, beau et intrigant à celui d’une marchandise avariée. Son intérêt était-il purement conditionnel et intéressé ? Comment j’ai pu me faire avoir autant ? Je suis resté avec une certaine colère. Si je sors dans un bar et qu’un homme me sourit, j’aurai envie de lui casser les dents. Je n’ai jamais cassé de dents. Ce doit être une sensation étrange. J’imagine la giclée de sang. J’ai rebondi. Je rebondis toujours. J’ai juste quelques côtes déplacées du côté du cœur. Comme un élancement. J’ai mis le volume au fond sur mon i-pod (je suis volontaire pour la greffe) et je suis sorti courir sous le soleil violent du dernier jour de mars.

30 mars 2007

Sois prêt

Baden-Powell, le fondateur du scoutisme, avait choisi ces mots comme devise des éclaireurs. Lui qui voulait apprendre aux enfants à voir la vie comme une aventure. J’ai été scout pendant plusieurs années. J’y ai nourri ma curiosité pour la nature. J’ai bien aimé dormir sur une plate-forme dans les arbres, apprendre à nommer les constellations, bâtir un igloo, juste pour le plaisir de l’expérience, la beauté de l’effort. J’essaie de voir ce qui s’en vient comme une expérience de plus. Dans quelques heures, j’ouvrirai la bouche et ce sera irréversible. J’ai imaginé toutes les éventualités, tous les possibles. Ses réactions, mais surtout les miennes. J’ai prévu le pire et le meilleur. Un peu plus le pire, je dois l’avouer. Si le meilleur survient, ce sera comme un présent et j’aime les surprises. Mon côté tragique vieillit mal. Et face au retour perpétuel du printemps, il ne tient pas la route. Il y a 10 ans, j’avais annoncé la même nouvelle en pleurant comme un veau, la tête enfoncée dans l’oreiller. Je n’ai plus trop envie de déclamer. Aujourd’hui, je suis vivant et plus en forme que jamais. J’ai bien peur de vivre jusqu’à 90 ans et je ferai un petit vieux exécrable. Je vais faire les choses comme il le faut. Je ne vais pas bafouiller. Le VIH fait partie de moi et je ne peux rien y faire. Je fais tout ce qu’il est possible de faire pour lui clouer le bec et lui mettre des bâtons dans les roues et ça fonctionne plutôt bien. Le virus est assommé, cloîtré dans de misérables réservoirs dans les coins les plus reculés de mon corps. Mais je ne veux pas non plus occulter cette tristesse lancinante. J’ai relu les mots très justes de Fabien, la première note qui m’a touché alors que je découvrais la blogosphère. Il y relatait une expérience similaire. J’étais tombé sur ce texte, il y a près d’un an. Les fleurs discrètes des érables rougeoyaient alors sur les branches comme aujourd’hui. Nous avons mangé au Wakamoto. L’ambiance était agréable, les plats délicieux. Il était drôle, attentif, curieux. Je voulais lui annoncer que j’étais séropositif à la fin du repas. Nous avons marché jusqu’à sa voiture, l’air était froid. Il allait démarrer. J’ai mis la main sur son bras. Dès que j’ai prononcé les premiers mots, j’ai senti la cassure. Toute la chaleur, toute la tendresse évanouie en une fraction de seconde. Un changement subtil, mais indéniable dans son visage. Nous avons remonté la rue vers le nord et on a continué à discuter en roulant. C’était clair que pour lui, une relation avec quelqu’un de séropositif n’était pas envisageable. C’était hors de question. On ne négocie pas avec la peur. J’ai raconté d’autres histoires que j’ai vécu avec des séronégatifs puis nous avons réalisé que nous étions rendus trop loin dans le nord de la ville. Nous n’avions pas regardé ni un ni l’autre où nous allions. Nous avons rebroussé chemin. Il m’a posé des questions. Il y avait comme une colère blanche dans sa voix, dans son attitude. J’avais mal et je ne voulais pas pleurer. J’ai fait le récit de cette soirée où j’ai été contaminé. C’est au milieu de ce récit que nous sommes arrivés chez moi, juste à temps parce que l’eau me montait au bord des paupières. Je lui ai demandé s’il voulait quand même monter prendre un café et parler encore un peu. Nous sommes entrés. Il s’est installé sur le lit, m’a fait signe de le rejoindre. Il m’a serré dans ses bras, je lui ai dit merci. Je lui ai raconté comment j’avais vécu notre rencontre : — « T’étais beau… » — « J’étais ? » — « T’es beau, mais dans les circonstances, j’aime mieux dire t’étais. Mais… non, T’es beau… » Il m’a embrassé, j’ai poursuivi le récit de ma vie. Il m’a écouté, il m’embrassait. Puis j’ai eu l’impression que je devais me taire et laisser les choses aller. Pour être certain d’avoir bien mal, J’ai continué à croire jusqu’à la dernière seconde qu’il pourrait changer d’avis. Nous avons fait l’amour. (si je peux utiliser ce terme) Je suis allé lui chercher une serviette. Il s’est rhabillé. J’ai remis mon chandail, à l’envers. Je me débattais pour le remettre à l’endroit. Il a dit quelque chose du genre : — « Là, on n’a rien fait à risque, mais dans une relation, ça pourrait arriver… De toute façon, je suis bottom, ça serait trop dangereux. » Il a enfilé son manteau, je l’ai suivi en caleçon et en chandail. Il m’a donné une accolade rapide. J’ai dit : — « Tu me rappelles ? » il a dit avec un demi-sourire : — « Toi, tu peux me rappeler. » — « Non, je serai pas à l’aise. » Ce n’est qu’après avoir fermé la porte que j’ai ouvert les vannes. Je n’avais pas pleuré comme ça depuis longtemps. Jamais la solitude ne m’était apparue de façon aussi aiguë. Je me sentais mal comme si j’avais été battu. Une douleur enragée. J’avais le ventre qui voulait hurler, qui voulait vomir tout ce qui lui restait de vie. Je voulais mourir. Je n’en voulais plus de cette vie. J’ai fait alors ce que je sais le mieux faire ; survivre. Chasser les idées qui me venaient en tête : les couteaux, le verre brisé, les lames de rasoir, les médicaments. J’ai pris un somnifère en me disant que tout irait mieux demain. Je projetais de m’emmurer chez moi. Séropositif ou séronégatif, ça devient un pattern, les gars se vident sur moi puis s’en vont. La nuit me fait peur. La note de Fabien : Un jour parfait, Au fil des jours (31 mars 2006) Café Robinson, paroles et musique : Marie-Jo Thério

26 mars 2007

L'annonce dont tu es le héros

Habituellement, je raconte ici mon quotidien. En exagérant un peu, en changeant quelques détails pour que ça soit plus coloré ou pour préserver l’anonymat des protagonistes. Mais toujours en tentant de m’approcher de ma petite vérité personnelle. Je bascule aujourd’hui dans la fiction parce que la réalité me fait trop peur. Je te propose un jeu inspiré de cette série de romans qui ont marqué mon adolescence. Les livres dont vous êtes le héros. (Le tutoiement du lecteur semble être de rigueur sur un blogue. Ça donne un ton comique et décalé. Les personnes offensées peuvent se manifester dans les commentaires.) La règle est simple : lire les paragraphes dans le désordre en suivant les indications en italiques et en choisissant le dénouement de chaque situation. À toi de jouer maintenant. Sélectionne une ambiance musicale dans la liste Flash-back de la colonne de gauche puis rends-toi au paragraphe 1 pour démarrer l’histoire…

1.
On s’est croisé simplement. J’avais besoin de compagnie; tu étais là. Tu m’as plu tout de suite et j’ai eu un peu peur. Mais j’ai ouvert le feu. Et sans vraiment le vouloir, on s’est retrouvés seuls au milieu de la foule. Comme si c’était un jeu, on a laissé le désir grandir. On est parti chacun de notre côté, mais la fièvre ne s’est pas calmée. Et comme je souhaitais faire les choses comme il le faut, j’ai attendu que l’on soit à nouveau seuls tous les deux pour te parler. Tu m’as fait un sourire intrigué. J’ai commencé : — « Il y a des tas de choses dont on n’a pas encore parlé, mais il y en a une dont il faut que je te parle parce que c’est important. Depuis une dizaine d’années, je suis séropositif. Je suis porteur du vih. Avec la médication, ça se déroule assez bien. Le virus est indétectable et mon système immunitaire se porte de mieux en mieux. Mais c’est une réalité avec laquelle je dois composer et qui influence pas mal toutes les sphères de la vie. Il fallait que tu saches avant d’aller plus loin. Je me sens plus à l’aise une fois que ces mots-là sont dits. » Pendant que tu m'observes, je fais tout pour le cacher, mais j’ai le cœur qui palpite et je me parle intérieurement comme on murmure à l’oreille d’un cheval : « Tout va bien, respire. Tu l’as fait, le monde ne s’est pas écroulé. Il faut que tu sois fier de toi, tout va bien, je te le dis. » Si tu préfères en rester là, va lire le paragraphe 3 Si tu veux quand même aller plus loin, lis d’abord le paragraphe 4
2.
Si tu lis ce paragraphe, c’est que tu n’as pas suivi les règles, mais ce n’est pas bien grave puisque les choses ne se passent jamais comme on les prévoit. Mais tu t’es fait avoir parce que c’est ici que ce sera le plus difficile. Ce qui fait le plus mal, ce qui est comme une torture machiavélique, c’est l’attente. Ce moment de flottement où on ne le sait pas. Où on s’interdit d’espérer en voulant limiter les dégâts et où on masque la panique en alignant les mots où en s’occupant à des activités triviales et concrètes. Ce moment où on s’interdit de pleurer parce qu’il n’y a aucune raison de pleurer. Et c’est juste à cet instant précis que le téléphone sonne. C’est lui, bien sûr. Et quand on raccroche, on sourit parce que sa voix est vraiment belle, parce que son ton est tendre et on a beau s’interdire de pleurer parce qu’il n’y a pas de raison de pleurer. Il y a des fois où ça pleure quand même. Je ne sais pas ce qui se pleure. C'est comme un longue énumération de blessures antérieures au vih. Des brisures d'amour qui se répondent l'une l'autre et qui se remettent à crier dès qu'un homme me démontre un intérêt sincère. Ce paragraphe est à la fois une parenthèse et un cul de sac. Retourne au paragraphe d’où tu viens.
3.
Je prends une respiration, juste pour être bien solide et je te rassure tout de suite : — « Tu sais, je peux comprendre. En fait, je comprends, parfaitement. La peur c’est irrationnel. D’ailleurs, il y a bien longtemps, j’ai réagi exactement de la même manière. J’ai pris mes jambes à mon cou et d’une manière beaucoup moins civilisée.» Ça ne sert à rien que je fasse un discours sur les modes de protection, les moyens de réduire les risques, tu sais déjà tout ça. Ça ne sert à rien que je te parle de mon ex séronégatif au bout de dix ans de baise, tu n’as pas demandé des références. Tu m’écoutes, probablement sans rien dire, en hochant la tête. Après, on essaiera de limiter les pots cassés et on tombera dans les clichés : rester des amis et tout le blabla habituel. Mais ce n’est qu’une façon de repousser le dernier mot. Comme je suis en terrain connu, ce sera mon rôle de le prononcer : Fin
4.
Je suis ébranlé, mais je m’efforce de ne rien montrer. C’est le moment d’être solide : — « C’est une annonce assez chargée. Ça m’a pris des années à absorber le choc et encore des années pour l’accepter. Je ne suis même pas sûr de pouvoir affirmer que je l’accepte, mais j’y travaille d’arrache-pied et j’ai appris à vivre avec cette menace. Dans le quotidien, c’est quand même devenu assez simple, mais il y a quand même des moments encore douloureux et je ne suis pas parlable, dans ces moments-là. Maintenant, par exemple, je me débrouille pas mal, mais j’ai la tête en ébullition… Prends ton temps. Mais en attendant, prends-moi dans tes bras, juste une seconde. Merci, je l’apprécie. » L’histoire est donc à suivre…
Épilogue
J'écris des conneries comme celle-là quand je veux échapper à ma vie. Quand je serai grand, je serai le propre héros de mon histoire, peut-être... Je me souviens de mon premier amour. À l'époque, j'étais séronégatif. Pourtant, je me souviens très clairement du sentiment qui m'habitait alors. S. m'avait demandé : — « Comment ça va avec Guillaume ? » J'avais répondu : — « Ça va bien. » et j'avais fondu en larmes. Pendant près d’une heure, je n’avais pu arrêter de sangloter. C'était la même angoisse, les mêmes larmes, la même douleur, apparus au moment où je réalisais qu'il y avait entre nous quelque chose qui s’approchait des sentiments. Une phrase au-dessus de ma tête : Quand il saura véritablement qui je suis, il ne pourra pas m'aimer.

18 mars 2007

Le goût du tamarin

La soirée avait bien commencé par un bœuf au tamarin dans le décor épuré de Souvenir d’Indochine. La serveuse avait des manières un peu brusques et la clientèle, vraiment bruyante, annonçait la tempête de neige à venir. C’était délicieux. J. et D. m’avait invité pour m’encourager dans mes recherches d’emploi. D. pense préparer une demande pour un poste à Oxford, en Angleterre. Elles iraient habiter là-bas, toutes les deux. Je leur dis qu’il leur faudra absolument une chambre d’ami. Elles rentrent dormir, mais je ne veux pas en rester là. C’est vendredi soir et la fin de semaine se consume déjà. Je brave les alertes météorologiques et je descends dans un bar du Village. La piste de danse est pleine à craquer. Un grand brun passe devant moi avec un sourire qui brille. C’est le jordanien amateur de papillons. Je l’accroche par la taille — « Hé, ça va ? » On s’échange les nouvelles. Il me reparle de cette presqu’histoire d’amour qu’il a vécue avec un Québécois. Il me dit que c’est bel et bien fini. Qu’il n’y avait rien, que c’était lui qui s’était tout imaginé. Depuis, il ne se passe plus rien dans sa vie. Il est sur le neutre, Il n’a plus envie de baiser. Je peux comprendre. — « T’as pas à t’en faire, ça va revenir… C’était bien, l’autre soir. Juste dormir collé, c’était agréable. » — « Oui, c’était bien. » Je suis content de le revoir. Ça a l’air réciproque. On s’approche du bar. En attendant nos bières, il me raconte qu’il connaît bien le barman. J’observe l’homme se démener derrière le comptoir pour servir la nombreuse clientèle. Visage carré, barbe brune, yeux bleus étincelants. Il me dit qu’il est vraiment gentil et qu’il est séropositif. Il ajoute : — « C’est pas facile de vivre avec cette maladie. » La perche était trop belle et je suis dans une phase d’expérimentation alors, je plonge. — « Je sais, je suis séropositif moi aussi. » Une poussée d’adrénaline me fait manquer les premières millisecondes de sa réaction puis je scrute chacun de ses micromouvements. Il regarde droit devant lui. — « Il y en a tellement… » Il me dit qu’il n’a pas de problème avec ça. Sans savoir trop pourquoi, ça ne me rassure pas du tout : — « Quand je fais cette annonce, j’ai toujours une passe un peu paranoïaque. » (message codé : J’ai besoin que tu me rassures) — (code incompréhensible : message non reçu) Il me pose quelques questions : — « Depuis combien de temps ? Comment ça se passe ? » Je m’en veux d’avoir bu autant. Mes facultés de jugement sont émoussées. Il raconte qu’il est contre toutes les formes de discriminations. Origines ethniques, homosexualité, séropositivité… J’essaie de lui tirer les vers du nez : — « T’aurais aimé que je te le dise avant ? » — « Non, c’est correct, il s’est rien passé entre nous. Puis tu sais, j’ai déjà baisé avec un gars séropositif. On s’est protégé, c’est tout. » J’ajoute qu’il a sûrement baisé avec des gars séropositifs qui ne le savaient pas ou qui ne le disaient pas. Il acquiesce : — « Oui, je sais. » La soirée avance. On regarde les danseurs en se souriant, en se frôlant. J’ai ma main sur sa taille. Je lui propose que l’on dorme ensemble comme la dernière fois si ça lui convient. Il me dit que non, il est fatigué. Je comprends et je le laisse s’éloigner. Mais dès que je me détache, il se rapproche. C’est lui qui se colle à moi. Il a un parfum de noix de coco dans le cou. Je choisis de croire le non verbal et je le prends par la main. — « Viens, on s’en va. » On passe par le vestiaire puis on monte dans un taxi débordant de musique créole. Arrivé devant chez lui, il ne reconnaît pas l’endroit. Je souris. Avec la neige, la rue Sherbrooke est méconnaissable. La poudrerie tourbillonne et les gyrophares des camions de déneigement donnent au quartier une atmosphère de discothèque. En entrant, on se sert de grands verres d’eau. J’ai un fond de mal de tête. Où que j’aille, j’ai toujours les doses de médicaments pour une journée sur moi. Dans mon manteau ou mon sac à dos. Mais une fois dans sa salle de bain, j’ai la mauvaise surprise de réaliser que ma bouteille est vide. Ce n’est pas dramatique, mais c’est un stress dont je me serais bien passé. Et sans somnifères, je risque de trouver la nuit longue. Pour dormir, ce soir-là, il porte un bas de pyjama, un t-shirt et des chaussettes. La dernière fois, il ne portait rien. Mais il m’a dit qu’il est frileux. On dirait que nos deux corps n’arrivent pas à trouver une position confortable l’un contre l’autre. Je passe le reste de la nuit, recroquevillé sur le bout du matelas. L’appartement est surchauffé. Le lit est trop dur, l’oreiller trop mou. Il me pousse et se retourne au milieu du lit. À travers le store, je devine la lumière du jour naissant. Je pense que je vais partir. J’habite à une dizaine de coins de rue et je dormirai mieux chez moi. Je sais qu’il attend un appel d’Amman ce matin. Je lui propose de me rappeler ensuite pour aller déjeuner quelque part, s’il a le goût. Je l’embrasse sur la joue : — « Dors bien. » J’ouvre la porte. On dirait la fin du monde.Tout est gris et blanc. Les branches de l’épinette alourdies par la glace sont secouées par les rafales. J’étais sorti en running shoes, je n’ai qu’un t-shirt sous mon manteau. J’enfonce dans la neige jusqu’à mi-mollet. Et le vent est glacial. « Christ de température de cul ! »

04 septembre 2006

L’île au trésor

C’était le dernier vendredi du mois d’août. Son regard rougeoyait dans la pénombre. Par chance, je me suis approché. Il s’est présenté. On a discuté. On a dansé. Je lui ai dit : « J’ai trop bu. » (Traduction : écoute pas ce que je dis, c’est juste des conneries, abuse de moi, tant que tu veux, je dirai pas non… ) Il a compris juste : « j’ai trop bu. » Il est parti au bar, est revenu avec une bouteille d’eau. Il est venu me reconduire chez moi, m’a embrassé dans la voiture, a dit : « encore un peu. » On s’est embrassé de nouveau. Encore un peu. Puis il m’a dit fait de beaux rêves. C’était samedi dernier. M. m’a demandé : « Tu lui as dit?... Tu vas voir quand tu vas lui dire que t’es séropositif, i’ va se sauver en courant. Sont tout’ comme ça les latinos. » Je suis allé souper chez lui. Au moins, il ne pourrait pas se sauver en courant. La mamma et le jeune frère ont débarqué et ont décidé qu’ils s’occupaient de la cuisine. Il m’avait averti que ça risquait d’arriver. Elle parlait français et espagnol, le frérot ne parlait qu’espagnol et anglais. Au début de la soirée, elle ne disait pas un mot de français. Quand elle a vu que je faisais des efforts pour m’adresser au petit frère en espagnol (je lui ai dit, avec de l’aide, que la cuisson des steaks était parfaite.) elle a commencé à parler en français. Il y avait de l’électricité dans l’air. Il avait allumé des bougies partout. Sa mère n’était pas contente. Elle disait qu’elle ne voyait rien et que ça lui rappelait les coupures de courant quotidiennes à Cuba. Ils ont fini par nous laisser seuls. Dans l’immense divan. Je savais qu’il fallait le dire. J’étais de plus en plus empêtré dans ma peur. Lui il souriait en disant : « oui ? je t’écoute. » J’ai baissé les yeux et j’ai plongé. Et j’ai tout déballé d’un coup en prenant soin d’ajouter que je comprendrais s’il voulait en rester là et que… et que… Le masque de Casanova est tombé et a éclaté sur le plancher de bois. et je me suis retrouvé nu et fragile. J’avais perdu tous mes moyens. J’ai bien senti l’élan qui s’était brisé sur un récif. Mais il était là, tout près. Et j’étais là, tout vrai. Il est né sur une île des mers du Sud. Sous sa peau dorée, je devine un cœur qui étincelle. Je me suis senti comme un milliardaire quand je me suis réveillé contre lui, dimanche matin. Il faut que je me défasse de ma rigidité et que j’apprenne à danser la salsa !

28 août 2006

Quelques aveux

Tout d’abord, j’ai volé une histoire. Parce que je suis envieux et qu’elle est abracadabrante. Il y a 10 ans, ils se rencontraient à Cuba. Un Québécois, un Cubain. La passion sous les tropiques. Le romantisme des départs et des retrouvailles. Le bruit des moteurs à réaction, le silence des cœurs qui se déchirent. Après quelques mois, il n’en peut plus, il plaque tout pour aller rejoindre son amoureux au Canada. Il passe à travers les dédales administratifs et arrive enfin à Montréal. Mais l’amoureux n’en est plus un. Le vent a violemment tourné. Il se retrouve seul dans un pays inconnu, sans argent, sans emploi. Il ne parle pas français. Il me connaît que l’anglais et l’espagnol. Sa famille s’inquiète à La Havane. Sa vie abandonnée là-bas dans les Caraïbes à la merci du communisme et des ouragans. Ses frères le pressent de venir les rejoindre dans le ghetto cubain à Miami. Il réfléchit quelques jours. Il décide de rester et d’apprivoiser l’hiver. Il rebâtit sa vie, pierre par pierre. Il se fait des amis, trouve un travail, ramasse des dollars et se lance en affaires. Il achète une puis deux maisons sur la Rive-Sud, fait venir sa mère et son jeune frère. Il est devenu un port, un havre sur le Saint-Laurent. On a pris un allongé, seuls sur la terrasse qui venait d’ouvrir. Musak tranquille, les gens qui passent, tout près sur le trottoir. La drôle de faune du Village déambule sur Sainte-Catherine. Il me sourit. Il part ce soir pour un congrès à Québec, il reviendra lundi soir. Et puis, j’ai gardé le silence. Je me suis éteint. J’ai voulu mettre un abat-jour, mais j’ai coupé le courant, par inadvertance. Chaque seconde à ne pas le dire, c’est une seconde de lutte. Moi-même contre moi-même. J’ai l’œil vide, je suis vide, je suis absent. Trop occupé à me taire. Je souris, je minaude, un ange passe. Il passe pas l’ange, il est devant toi. Réveille ! Je n’ai pas dit que j’étais Looser. Pas d’équivalent français, un mot anglais qui s’est québécisé parce qu’il épouse parfaitement les complexes d’une nation face à l’empire américain. J’ai mes deux bras, mes deux jambes, je suis intelligent. Qu’est-ce que j’ai pu faire en dix ans ? M’accrocher à des rêves afin de ne pas voir la réalité, m’éparpiller parce que je n’ose pas regarder devant moi, être dans ma tête pour ne pas être ? Ne pas être, not to be. Et le temps lui ne s’arrête pas pour m’attendre. Et je vieillis. Et il faut déjà sortir les manteaux. Et les gens autour de moi défilent, apparaissent et disparaissent comme par la fenêtre du métro. Moi, je les fixe, sans même esquisser un signe de la main. J’ai rêvé d’écrire, j’ai rêvé de bâtir une maison, j’ai rêvé de vivre à la campagne, j’ai même déjà rêvé de parler espagnol de parcourir les réserves du Costa-Rica, de marcher sur les chemins de Compostelle à travers les Pyrénées. Je n’ai que rêvé. Des circonstances atténuantes, il y en a. Mais il y en aura toujours. Ce ne sont que des excuses. Looser, un point c’est tout. Et me saouler de livres, de musique, d’alcool ou de travail n’y changera rien. Et la question devient obsédante. Le dire ou ne pas le dire, le mot dans la bannière, le dernier mot du sous-titre. Le dire vite mais quand ? Plus j’attends ; pire ce sera. Comme l’a déjà écrit Fabien, chaque minute qui passe est une minute où je ne l’ai pas dit. Les secondes comme des crimes minuscules qui s’accumulent. Je marche dans un champ d’orties. Je n’avance presque plus. Je me blesse dès que je bouge. On pourrait se voir mardi ? J’ai cherché des indices. J’ai scruté le fond de ses yeux. Des yeux brûlants. J’aime le son de son nom. J’aime sa prestance. On ne peut jamais savoir, tous ceux qui sont passés par là me l’ont dit. C’est le saut dans le vide à chaque fois. FX l’a dit à son homme, ça ne le dérange absolument pas. Tu comprends ça toi, cette réaction ? Non. Moi, je me sauverais en courant. Aller au cinéma, prendre un café avant le film ? Pas le bon moment, ça va lui gâcher le film. Après ? Et puis se séparer ensuite et le laisser macérer dans la nouvelle ? Non. L’assiette de saumon fumé était généreuse. Une câpre a roulé sur la table. La serveuse était jolie. Elle a un accent, du Bas-du-Fleuve ou de la Beauce, je sais pas. Je pense : Délivre-moi, delete-moi. Je dis : —« Toi, t’as presque pas d’accent. » —« Je sais, on me dit souvent ça. » —« Et tu parlais pas un mot de français quand t’es arrivé ? » —« Pas un mot. Je suis tombé en amour avec un autre québécois, l’amour c’est la meilleure façon d’apprendre les langues. »