22 juin 2008
Partir
J’ai largué les amarres. Parfois, je les ai tranchées à coup de machette, souvent, juste en ouvrant la main. C’était des câbles imaginaires qui me reliaient à des relations passées, mortes depuis longtemps, mais dont le souvenir me rassurait. De temps à autres, je faisais des tentatives pour vérifier l’état du cordage et je réalisais avec exaspération qu’il flottait dans le vide. J’ai finalement brisé des chaînes qui entravaient mes mouvements, en démissionnant de cet emploi pénible qui me déprimait et me vidait de mes énergies. Dans un élan de colère, j’ai fait le ménage et j’ai jeté par-dessus bord le bébé, la bassine et l’eau du bain. Dès les premiers jours, je suis surpris par la houle et le gros temps. Je sais que je suis très fatigué, que la fatigue voile la vue et déforme tout, mais j’ai vraiment du mal à me poser et trouver le repos. Je me retrouve devant elle, seul et sans masque : ma peur du vide et de la solitude. Et je ne peux plus détourner les yeux. Bien que je crois ce face à face nécessaire, je suis terrorisé. Si j’affronte les heures les unes après les autres, je pourrai peut-être y arriver. Et si les heures sont trop lourdes, je me contenterai de faire face aux minutes. J’ai largué les amarres. Il me faut maintenant tenir la barre pour prendre le contrôle du gouvernail, regarder devant, trouver un cap vers lequel me diriger. Et je ne peux m’appuyer sur personne pour le faire. Rien ne sert pour le moment de scruter l’horizon dans l’espoir d’apercevoir les côtes. J’apprends à vivre avec les vagues.
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03 octobre 2007
La chute
Max vient de partir. Je me retrouve seul au comptoir pour les dernières heures qui précèdent la fermeture du Jardin. C’est étrange de travailler le soir dans un lieu désert. Bien que j’aie le corps immobile, mon esprit vagabonde librement. Je ne sais pas si c’est parce que la nuit tombe de plus en plus vite, ou parce que la fraîcheur de l’automne s’insinue sous les vêtements, mais les souvenirs me ramènent entre des draps, très loin dans le temps… Il s’appelait Philippe. C’est le premier homme qui m’a marqué aux fers rouges. Un amour gauche et explosif qui mettait violemment à nu mes failles les plus archaïques. Peut-être que je ne devrais pas nommer ce sentiment « amour ». Il y avait entre nous un lien presque fraternel. Il était mon jumeau, mon reflet idéalisé. Je l’avais croisé à la fermeture d’un bar. Il me précédait dans la file qui s’était formée devant le vestiaire. Il s’est retourné et m’a lancé : — « Ça finit toujours plus vite qu’on pense ! » Ça m’a fait sourire. Nous avons marché parmi la foule des noctambules, en direction de Saint-Denis. J’ai repris mon sérieux sur le coin de la rue. — « Invite-moi s’il te plaît. Je ne veux pas dormir seul. » La complicité qui nous unissait devint férocement exclusive. Beaucoup plus proche d’une amitié enfantine que d’une relation de couple. D’ailleurs, nos moments les plus forts étaient ces discussions enflammées sur l’oreiller. On échangeait sur tout ce qui nous passionnait, mon épaule contre la sienne. Mes idées s’emballaient et le sommeil arrivait sans crier gare. Quelquefois, on se réveillait sur le rire de la veille et la discussion reprenait, sous le jour nouveau, comme si la nuit n’avait jamais existé. On venait tout juste de passer la mi-vingtaine. Il avait grandi dans le Bas-du-Fleuve et tout comme moi, il avait l’imagination débridée, et la romance facile. On parlait de cinéma et de littérature en passant d’un toit à un autre au-dessus des lumières d’Hochelaga. Au loin, les lueurs du pont blanchissaient la brume et l’ombre de la montagne se découpait sur le ciel phosphorescent. Dans le café où j’étais serveur, il avait gravé un message codé sur le mur de la salle de bain. J’avais écrit ces vers pour lui, juste en dessous. Il m’attendait dans la ruelle, un bouquet de fleurs sur le bras. Puis j’allais le reconduire à l’arrêt d’autobus et on communiquait en signe par la fenêtre pendant que l’autobus s’éloignait du trottoir et remontait vers le Plateau. À ses côtés, pendant un court instant, j’ai eu l’impression d’être arrivé où j’avais toujours voulu être. Et quand l’histoire s’est terminée, quelques mois plus tard, j’y ai perdu tout un pan de mon âme. Personne ne semblait s’en apercevoir, mais un tremblement de terre secouait la ville. L’air était devenu irrespirable. J’ai marché, les jambes raides, en frappant le béton à chaque pas. Je suis allé me percher sur l’escalier en colimaçon qui surplombait la ruelle, derrière chez moi. Et je me suis mis à trembler à mon tour, les mains agrippées à la rampe. Des fissures ont parcouru mon corps pétrifié, jusqu’au fond de mon ventre. Et j’ai accouché d’un long cri étranglé. Les mois qui ont suivi, je me suis engagé dans une lente dégringolade. Toutes les nuits que je n’avais pas vu passer se sont abattues sur mes jours. Une idée noire implacable occupait toute ma conscience. Ma vie était terminée. Et pour fêter l’enterrement de ma naïveté, je me suis mis à boire. À la fermeture des bars, on me voyait titubant sur Sainte-Catherine en pleurant, accroché à une copine, ou me tenant la tête sur le bord du trottoir. Je vomissais dans le coin d’un terrain vague puis j’éclatais d’un rire sonore. Je repartais ensuite en quête de n’importe quel débit de boisson clandestin. Je m’acoquinais avec les junkies. Je cherchais le trouble. Mais être saoul tous les soirs ne suffisait pas à apaiser le mal qui me rongeait. La faille s’élargissait sans cesse et devenait un gouffre monstrueux. Moi, je m’y enfonçais, sans me débattre… (à suivre, un de ces quatre...)
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30 mars 2007
Sois prêt
Baden-Powell, le fondateur du scoutisme, avait choisi ces mots comme devise des éclaireurs. Lui qui voulait apprendre aux enfants à voir la vie comme une aventure. J’ai été scout pendant plusieurs années. J’y ai nourri ma curiosité pour la nature. J’ai bien aimé dormir sur une plate-forme dans les arbres, apprendre à nommer les constellations, bâtir un igloo, juste pour le plaisir de l’expérience, la beauté de l’effort. J’essaie de voir ce qui s’en vient comme une expérience de plus. Dans quelques heures, j’ouvrirai la bouche et ce sera irréversible. J’ai imaginé toutes les éventualités, tous les possibles. Ses réactions, mais surtout les miennes. J’ai prévu le pire et le meilleur. Un peu plus le pire, je dois l’avouer. Si le meilleur survient, ce sera comme un présent et j’aime les surprises. Mon côté tragique vieillit mal. Et face au retour perpétuel du printemps, il ne tient pas la route. Il y a 10 ans, j’avais annoncé la même nouvelle en pleurant comme un veau, la tête enfoncée dans l’oreiller. Je n’ai plus trop envie de déclamer. Aujourd’hui, je suis vivant et plus en forme que jamais. J’ai bien peur de vivre jusqu’à 90 ans et je ferai un petit vieux exécrable. Je vais faire les choses comme il le faut. Je ne vais pas bafouiller. Le VIH fait partie de moi et je ne peux rien y faire. Je fais tout ce qu’il est possible de faire pour lui clouer le bec et lui mettre des bâtons dans les roues et ça fonctionne plutôt bien. Le virus est assommé, cloîtré dans de misérables réservoirs dans les coins les plus reculés de mon corps. Mais je ne veux pas non plus occulter cette tristesse lancinante. J’ai relu les mots très justes de Fabien, la première note qui m’a touché alors que je découvrais la blogosphère. Il y relatait une expérience similaire. J’étais tombé sur ce texte, il y a près d’un an. Les fleurs discrètes des érables rougeoyaient alors sur les branches comme aujourd’hui. Nous avons mangé au Wakamoto. L’ambiance était agréable, les plats délicieux. Il était drôle, attentif, curieux. Je voulais lui annoncer que j’étais séropositif à la fin du repas. Nous avons marché jusqu’à sa voiture, l’air était froid. Il allait démarrer. J’ai mis la main sur son bras. Dès que j’ai prononcé les premiers mots, j’ai senti la cassure. Toute la chaleur, toute la tendresse évanouie en une fraction de seconde. Un changement subtil, mais indéniable dans son visage. Nous avons remonté la rue vers le nord et on a continué à discuter en roulant. C’était clair que pour lui, une relation avec quelqu’un de séropositif n’était pas envisageable. C’était hors de question. On ne négocie pas avec la peur. J’ai raconté d’autres histoires que j’ai vécu avec des séronégatifs puis nous avons réalisé que nous étions rendus trop loin dans le nord de la ville. Nous n’avions pas regardé ni un ni l’autre où nous allions. Nous avons rebroussé chemin. Il m’a posé des questions. Il y avait comme une colère blanche dans sa voix, dans son attitude. J’avais mal et je ne voulais pas pleurer. J’ai fait le récit de cette soirée où j’ai été contaminé. C’est au milieu de ce récit que nous sommes arrivés chez moi, juste à temps parce que l’eau me montait au bord des paupières. Je lui ai demandé s’il voulait quand même monter prendre un café et parler encore un peu. Nous sommes entrés. Il s’est installé sur le lit, m’a fait signe de le rejoindre. Il m’a serré dans ses bras, je lui ai dit merci. Je lui ai raconté comment j’avais vécu notre rencontre : — « T’étais beau… » — « J’étais ? » — « T’es beau, mais dans les circonstances, j’aime mieux dire t’étais. Mais… non, T’es beau… » Il m’a embrassé, j’ai poursuivi le récit de ma vie. Il m’a écouté, il m’embrassait. Puis j’ai eu l’impression que je devais me taire et laisser les choses aller. Pour être certain d’avoir bien mal, J’ai continué à croire jusqu’à la dernière seconde qu’il pourrait changer d’avis. Nous avons fait l’amour. (si je peux utiliser ce terme) Je suis allé lui chercher une serviette. Il s’est rhabillé. J’ai remis mon chandail, à l’envers. Je me débattais pour le remettre à l’endroit. Il a dit quelque chose du genre : — « Là, on n’a rien fait à risque, mais dans une relation, ça pourrait arriver… De toute façon, je suis bottom, ça serait trop dangereux. » Il a enfilé son manteau, je l’ai suivi en caleçon et en chandail. Il m’a donné une accolade rapide. J’ai dit : — « Tu me rappelles ? » il a dit avec un demi-sourire : — « Toi, tu peux me rappeler. » — « Non, je serai pas à l’aise. » Ce n’est qu’après avoir fermé la porte que j’ai ouvert les vannes. Je n’avais pas pleuré comme ça depuis longtemps. Jamais la solitude ne m’était apparue de façon aussi aiguë. Je me sentais mal comme si j’avais été battu. Une douleur enragée. J’avais le ventre qui voulait hurler, qui voulait vomir tout ce qui lui restait de vie. Je voulais mourir. Je n’en voulais plus de cette vie. J’ai fait alors ce que je sais le mieux faire ; survivre. Chasser les idées qui me venaient en tête : les couteaux, le verre brisé, les lames de rasoir, les médicaments. J’ai pris un somnifère en me disant que tout irait mieux demain. Je projetais de m’emmurer chez moi. Séropositif ou séronégatif, ça devient un pattern, les gars se vident sur moi puis s’en vont. La nuit me fait peur. La note de Fabien : Un jour parfait, Au fil des jours (31 mars 2006) Café Robinson, paroles et musique : Marie-Jo Thério
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14 décembre 2006
Les petites morts
Hier soir, une histoire se terminait. Celle d’une thérapie de groupe. Je me suis engagé à reprendre au début de la prochaine session, mais le psychologue qui était là depuis le début n’y sera plus. Je ne l’ai pas réalisé tout de suite. Juste une tristesse très vague qui a enflé pendant la nuit et quelques larmes au réveil. Ces larmes que je n’attendais pas me ramènent en arrière, me rappellent d’autres petites morts que j’ai rencontrées au cours de ma vie. J’ai travaillé pendant plusieurs années comme éducateur dans des milieux défavorisés. En simplifiant un peu, on pourrait dire que l’essentiel de mon travail consistait à nouer des liens avec certains enfants afin de leur donner, à travers ma présence, la preuve qu’un adulte pouvait être autre chose qu’un agresseur, un exploiteur ou une figure d’autorité. J’ai adoré faire ce travail. Moi qui ne faisais pas partie de ce club quand j’étais petit, j’arrivais à apprivoiser les caïds et les délinquants à force de persévérance. C’était une sorte de revanche sur le passé. C’était un bonheur que de voir des liens de confiance s’établir au fil des jours, recevoir les confidences, saisir l’occasion de les regarder avec une fierté dans les yeux. Les photos que j’ai faites de ces enfants sont ce que j’ai de plus précieux. Le corollaire, c’était que la fin de l’année scolaire était toujours particulièrement déchirante. Si je savais qu’il y avait dans l’entourage d’autres adultes solides et sains d'esprit, ça me soulageait un peu. Mais dans certains cas, j’abandonnais les enfants à un milieu misérable où l’espoir était bien caché. Dans la dernière école où j’ai travaillé, les filles de 11 ou 12 ans étaient régulièrement approchées par les recruteurs des réseaux de prostitution. Les enfants arrivaient le matin en classe sans avoir mangé. Il y avait des guerres entre les gangs de rues où les jeunes se battaient parfois à coups de machettes. Des adolescents qui en assassinent d’autres, devant des témoins terrorisés. Alors, je passais les jours qui suivaient la fin de l’année à pleurer. Et j’ai changé de domaine. Un jour, j’ai décidé moi-même d’être aidé, de faire une thérapie. Je viens d’une famille enfermée dans le silence. J’étais un emmuré fonctionnel. La thérapeute s’appelait Sylvie. Elle a été la première personne à qui j’ai parlé réellement de mes sentiments, le premier être humain devant qui j’ai sangloté, j’ai ri, devant qui j’ai raconté mes travers. Elle m’a écouté, sensible. Elle m’a accepté, m’a aimé, si je puis utiliser ce mot. Je sais que toutes les relations authentiques que j’ai vécues par la suite sont le fruit de la confiance que j’ai bâtie avec elle. La fin de cette relation a été particulièrement pénible. J’ai fêté cet évènement en buvant une quantité phénoménale d’alcool. Pendant des semaines, je n’ai presque pas dessaoulé. J’ai fait un fou de moi en pleurant dans la rue, en tombant sur le trottoir, en vomissant partout. Jusqu’au soir où un homme m’a cueilli sur le bitume et où j’ai fait l’amour avec la mort. Les larmes de ce matin ne sont pas que souffrances. En fait, les plus douloureuses sont des larmes qui émanent d’un bonheur, celui d’avoir senti quelques instants dans les yeux d’un autre que j’étais quelqu’un de bien. D’avoir vu dans son visage que je le touchais. Et de mesurer du même coup toute cette étendue de silence et de solitude. J’ai décidé de lui écrire pour le remercier. L’écriture me sert de béquille pour tout ce que je n’arrive pas à dire de la bonne façon, lorsqu’il le faut. Je sais que dans les moments les plus difficiles, je me souviendrai du regard qu’il a posé sur moi. Et que ce sera ma plus grande force face à l’adversité. Alors les larmes qui coulent ce matin sont d’un alliage de douleurs et de reconnaissance, avec même une pointe de fierté, et une base de confiance dans la vie et dans l’humanité.
21:18 Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, gay et lesbienne, thérapie, violence, larmes, deuil, mort
30 novembre 2006
Vestige
…Le vent est si tendre sur midi Tu es septembre sur Paris Je pense à toi ça me fait du bien Toi dans ta ville et moi Transsibérien Qui t'aime et qui t'adore Puis qui se hait d'aimer si fort L'amour est comme je le redoutais Imparfait…

Seize mois après son passage de moi à F. Seize mois de célibat. Que reste-t-il de notre amour ? Sur le blogue de Joss, je lis ces mots de Daniel Bélanger. Dans le désert des amours passés, j’avance. Les souvenirs s’érodent au passage du vent et s’éteignent un peu plus chaque jour. De nouveau m’assaillent constamment, embusqués dans les objets, les parfums et les photos. Ils m’envahissent violemment. Puis ils faiblissent à leur tour même ceux que je voudrais retenir. Ils s’en vont, sans dire adieu, comme du sable entre les doigts. Ne reste que le désir dénudé, révélé dans toute sa sauvagerie et sa rudesse. Sans histoires et sans chairs. Où est l’amour, celui que l’on chante ? celui qui a la réputation d’être torride et dévastateur ? Celui qui rime avec toujours ? Celui-là reste insaisissable. Il n’existe que par la foi. J’ai vécu ces derniers mois à trois cents à l’heure. J’ai débordé d’émotion sans personne pour étancher le trop-plein. Que votre tendresse toute cathodique. Tout seul comme un grand. Pressé par le désir, j’ai connu des hommes. Ils m’ont aimé moins. Le cœur parfois barricadé, parfois voleur. Quand je me retourne, celui que j’ai aimé n’est plus derrière moi. J’ai lâché le morceau, j’ai décroché : victoire ! Mais est-ce vraiment une victoire ? Vaut-il mieux être accroché à un os qu’être… vide ? Vide, il faut bien l’avouer. Et devant : le désert. Vents secs, vents durs, vents chauds. Parcouru de tempête, volée de sable où tous les yeux se ferment. L’amour est comme je le redoutais. Imparfait.
00:05 Publié dans Carnets du coeur | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, amour, désir, musique, chanson, deuil, souvenir







